‹ Mémoires et souvenirs d'un pair de france--Chapitre 16 sur 48 · CHAPITRE LVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII

Le duc de MoDtéleone. — Le comte de WinUengérode. — Le prince Primat . — Le baron de Humbolt. — Le cardinal Âlbani. — Delisle de Salles. —La table isiaque.— Laujon le cbansonnier. -» Lecbevalier de Pjis* — Anecdote touchant le baron de W....,

espion de police. — Lettre de sa femme. — 'M. G espion de

poHce, et M. de Puymaurin. L'Abbé d'Allèz. — Madame de Fars. M. Tissot. — M. Boutard. — M. Yalmalette. — M. de Stassart. -»Le général Desperrières. — M. Révail.

La société de la comtesse de Beauharnais ne se composait pas seulement de gens de lettres ; on y rencontrait les hommes les plus éminents par leur rang , et quelquefois par leur mérite ; 'comme hommes d'Etat et comme diplomates.

J'ai vu là le duc de Montéleone^ descendant de Fernand - Cortez , riche seigneur italien, qui possédait deux ou trois millions de rente , et représentait à Paris Sa Majesté Joseph le^^ roi

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deNaples. Il avait de l'esprit uni à beaucoup de finesse ; un tact singulier pour ne dire que ce qui lui plaisait, et pour &ire parler les autr es au-delà de leur envie. Il re{M*ésentait'noblemen\ un pauvre souverain.

Je ne placerai pas sur la même ligne le comte de Wintzengérode y ambassadeur du roi de Wurtemberg. Celui-ci n'était qu'un grand parleur; il voulait être digne et n'était qu'ennuyeux. Paris lui semblait étroit pour son importance. Cet envoyé d'une monarchie en miniature , nous rompait la tête par l'étalage qu'il faisait de la puissance du roi son maître; des finances. du roi son maître ; des armées du roi son maître. Travers ridicule qui y. rendu plus saillant par la petitesse de sa taille , feisait dire de lui par le prince de Bénévent : « Le comte de Wintzenn gérode est un géant dans un entresol. »

Le prince primat de la confédération du Rhin, Charles - Théodore d'Âlberg, avait été autrefois , à ce qu'on dit , très assidu auprès de notre vieille amie, jeune alors , et jolie autant que spirituelle. Il avait conservé un doux souvenir de ses plaisirs passés ; et je l'ai vu, pendant la durée de Tempire , venir souvent chea^ elle, quand ses voyages l'amenaient à

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Paris. Il était possédé de la manie de faire parler de lui en bien, et ne cessait dé faire luimême l'éloge de ses qualités. Il aimait les arts et les protégeait en homme éclairé. Il avait des connaissances administratives , et faisait marcher de pair ses devoirs de souverain et ses travaux littéraires , car il était auteur. Il ne croyait guère en Dieu , quoiqu'il fut évêque. Ses mœurs étaient plus que suspectes , c'étaient celles d'un courtisan. Il rampait devant Napoléon.

M. le baron de Humboldt embellissait souvent de sa présence des cercles où Ton était heureux | de le voir venir. C'était la science allemande en j personne, avec la grâce française et la politesse espagnole. La causerie ne lui déplaisait pas ; il connaissait son mérite^ et ne s'étonnait pas si on lui rendait justice ; mais il n'exigeait pas ^ qu'on s'occupât exclusivement de lui. Il savait s'effacer pour mettre les autres en scène , bien assuré qu'on ne le laisserait pas long-temps à l'écart , et qu'on reviendrait bientôt à lui. Il j n'avait du gentilhomme que les manières de bonne compagnie ; comptait fort peu sur la gloire , sur l'antiquité de sa maison , et beau*» coup Sur ses immenses travaux scientifiques.

Le cardinal Âlbani vivait alors ^à Paris dans

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un véritable incognito. .Grand amateur de musique y il avait oomposé ua ouvrage sur cet art^ il faisait presque chaque soir sa partie de réversi chez une dame de P... , qui logeait dans la rue Rohan« Le cardinal Àlha ni possé**^ dait toute la fiaçsse et l'astuce italiennes. II ne fut pas du nombre des cardinault noirs , car il. avait assisté au mariage de Napoléon. Il luu» voyait en politique et s'en trouvait très bien y toutes les mesures du gouvernement avaient^ son approbation II avait .de l'esprit^ de la gaîté et de l'abandon , quoique sous l'habit ecclésiasw tique. C'était un bon compagnon ; il n'était pasf d'ailleurs engagé dana lea ordres sacrés , et je' Tai entendu souvent prétendre qu'il serait obligé de se marier pour ne pas laisser éteindre sai maison.* Il était foçt. galant auprès des dames , usait de toutes l^çs jouissances de. ta vie, et ne s'inquiétait de rieu ^ ce q.ui ne l'a pas empêché d'être en grand crédit auprès du saint Père.

J'étais lié aussi à cette époque avecDelisle de Salles , membre de l'Académie française , et autrefois l'un des coryphées de ce quei'on appelait le parti philosophique. Ce dernier avait de la vertu , de la noblesse et de la bienveiU lance dans l'amè. Il était doué de beaucoup

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d'esprit 9 et surtout d'une imagination impétueuse qui lui faisait prendre des chimères pour des réalités. Il est auteur de la Philosophie de la Nature , ouvrage réimprimé dix fois au moins ^ et aujourd'hui oublié peut-être. Il y a dans cette production des choses trës remarquables à côté de puérilités ridicules.

Delisle de Salles occupé à fouiller dans Thistoire ancienne , arrive un jour à'ilnstitut , et lit un mémoire sur la fameuse table isiaque , trouvée je ne sais où, et perdue à Turin, au sac de cette ville , pendant les guerres de la vieillesse de Louis XIV. L'érudit français déplorait cette perte , affirmant que si cette table eût existé encore, il se serait fait fort de la déchiffrer , et par conséquent de mettre au jour le mystère dés hiéroglyphes. Le savant Clavier^ quand il eut achevé, lui frappa sur l'épaule en lui disant : « Vous nous rendrez facilement un » grand service en tenant votre promesse, le 9 monument antique ,objet de vos regrets, fut n un instant égaré ; on le retrouva , et il est » maintenant déposé à la bibliothèque natio-

» nale. »

Delisle de Salles, un peu surpris , négligea de s'occuper d'un travail trop difficile, et il ne fut plus

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question de son mémoire. Ce n'était point le premier dont il ne tirait pas un bon parti : celui qa'il publia en faveur de Dieu n'eut pas de succès. Le dessein était respectable ; mais l'indécence du titre lui nuisit beaucoup.

J'ai connu aussi le chansonnier Laujon ^ en« tré à plus de quatre-vingts ans à l'Académie française; aussi dit -il dans son discours de réception , qu'il y avait urgence. Ce bon et doux vieillard chantait ses couplets avec, feu , il se regardait comme l'héritier d'Ânacréon, mais sans en être plus fier; car il n'avait aucune va» nité. Ce brave Laujon ne faisait de la politique qu'avec effroi ; et s'il risquait une épiçramme dans un couplet^ il avait soin de la généraliser tellement^ que nulle grande ineptie ne pouvait s'en formaliser.

Laujon me rappelle un autre chansonnier qui ne marcha jamais sur ses traces pour la modestie : c'est M. le chevalier de Piis , chansonnier de profession , feiseur d'ennuyeux vaudevilles , et secrétaire-général de la police impériale. Celui-ci aurait fetigué le plus patient des hommes qui aurait été forcé de l'entendre , et surtout de le lire. M. de Piis a pourtant fait quelques jolies chansons , mais elles sont noyées

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dans le Êitras de quatre. volumes^ qu'il a pu^ bliés sous le titre de ses Œuvres.

Du chevalier de Piis je puis passer à M. de MS... s^Ds sortir de la question. Un jottr li femme de celui-ci ^ poussée pair un mouvement de jalousie , parvient à lui dérober lâotef de son secrétaire. A peine s'y voitHelle s^^le y elle s'em^* presse de l'ouvrir , ngyais au lieu de id' preuve de quelque intrigue amoureuse , que irouvé-t-elle? une correspondance avec le ministrede la police générale.

A cette fatale déicou verte , madame de W...

pousse un cri d'horreur ; elle s'abandonne d'abord à un violent désespoir ; mais comme elle avait une ame ferme et noble^ voici à quoi elle s'arrêta : Elle écrivit à son mari , en ces termes : « Vous êtes un espion j* j'en ai ac- » quis la preuve en fouillant dans votre secré- » taire. Vous ne me serez plus qu'odieux, ne » remettez- pas les jneds chez moi.. Je vous » donnerai, six miUe francs de rente, ^^ j^ )) meublerai voire appartem.eot 5 si vous vous » obstinez à rentrer, je me sépare de vous avec » éclat, et je vous déshonore pubUquemen t.

» Songez à votre famille ; elle ne métilepasque » vouslaplacies^souslepoidsd'uneteyteinfemie.i)

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Ua domestique en vedette dans la loge du portier, remit à M. de W... celte lettre comme il rentrait , gi le priant d'en prendre connaissance à Theure même. Il le fit^ se mordit les lèvres , disparut , et depuis ne se présenta plus chez ^a femme.

Sous l'empire , et particiiliërement lorsque le duc de Rovigo parvint au mi-nistère de la police générale , la société . était infectée de ces es» pions de bonne compagnie. L'un d'eux, M. C..., qui venait chez M. le baron de Puymaurin , lui fut signalé par un haut personnage Peu de jours après , M. de Puymaurin le rencontre dans les salles de conférences du Corps-Législatif, et lui demande ce qu'il fait là. M. C... balbutie et s'éloigne. Une heure après, le même député le retrouve dans la bibliothèque particulière des membres de la Chambre. Alors perdant patience , il révèle aux assistants le métier que fait M. C... , et le fait mettre à la porte.

Le lendemain, M. C... arrive chez M. de Puymaurin et demande une réparation. Le député lui rit au nez, le persiffle , et voyant qu'il se fâche tout de bon , accepte le duel avec $anf: de franchise , que le provocateur perdant cou= rage, gagnela porte et s'échappe à toute'course.

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Un an se passe, Tempire croule, la royauté se relfeve ; le roi n'était pas rentré à Paris , lorsque M. C... se présente chez le baron dePuymaurm: c< Mon bon protecteur , lui dit-il , vous pouvez n me donner plus que la vie. Je ne vous ca- » cherai pas ce que vous saveâs déjà, et je » meurs de peur que le gouvernement ne veuille » pas de la police impériale. Vous n/e sou- » tiendrez auprès de M. Dandré; vous lui » certifierez qu'en obéissant à Bonaparte, je » cherchais à servir le roi , etc. vr

Cet excës d'impudence confond M. de Puymaurin , qui l'envoie promener d'abord ; mais M. C. .. insiste , il le prie, le conjure de soUi» citer pour lui auprès de M. Dandré,, l'inspection du cercle des étrangers. Le député, toujours disposé à servir ses compatriotes , se laisse attendrir ; il se rend chez le directeur de la po» lice générale , et le presse en faveur du noble espion. « Il n'est pas modeste dans ses préten»

» tions, dit le haut fonctionnaire ; la place » que votre homme désire vaut vingt-quatre » mille francs de traitement. Il y a de vieilles » fidélités qui passeront avant la sienne. Au » demeurant , M. C... sera conservé , donnez- » lui en l'assurance. » Et, en effet, celui-là est

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resté membre de la police secrète jusqu'à sa moft.

Je ne puis clore la galerie des portraits pris dans la société de madame de Beauharnais y sans parler de M. l'abbé d'Alez d'Ânduze ^ ex-comte devienne, grand vicaire de TEvêque d'Ârras, et aumônier de SainterPerrine; ce pieux ecclésiastique, rose-croix, en franche-maçonnerie, faisait de mauvais vers français et des vers latins qui ne valaient guëre mieux. C'était un bon vivant , passionné pour la gloire de l'empereur ; j'ai conservé plusieurs de ses ouvrages en l'honneur de ce prince, qui prouvent jusqu'à quel point il poussait son enthousiasme ; il est devenuL le plus chaud partisan de la royale maison de France; cela devait-étre. Je dois cepenjiant dire à sa louange, que tous les ans il disait au seize octobre et au vingt - un janvier, une messe solennelle, en réparation des crimes de ces deux journées. Otage de Louis XVI , il ne varia pas dans sa vénération pour ce monarque infortuné. L'abbé d'Alez a de l'esprit, il est agréable dans un cercle.

Chénier, alors lié avec une dame de Les...

voulut me faire nouer une connaissance plus intime avec madame de Fars, autrefois vicom-

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•tessé de Fausse-Landry; je me rappelais les exagérations royales de cette dame avant la révolution / et la vivacité de son capuctère. J'aurais eu un vrai plaisir à me rapprocher d'elle dans l'intimité; mais une foule de travaux et de distractions' ne me le permirent pas; je ne pus me montrer chez elle que dans quatre ou cinq occasions 9 ou elle réunissait une compa» gnie nombreuse $ je vis là M. Tissot, l'un de nos premiers littérateurs^ l'un de ceux qui ont conservé dans toute sa pureté le bon goût clas^ sique , que Delille enfin jugea digne de lui suc*» céder dans sa chaire du collège de France; je ne puis concevoir, que l'Académie française ne lui ait pas ouvert ses portes. Il s'est montré poète élégant et sensible dans sa traduction des Baisers de Jean second. Dans ses Etudes sûr Virgile, il a prouvé qu'il avait su apprécier les beautés de ce grand poète , en même temps qu'il s'en est montré le critique habile. M. Tissot , est au reste une ame vigoureusement trempée, qui ne fait pas céder son opinion auxrappâts de la fortune. C'est le loup de la fable, qui préfère vivre de peu, à porter le collier d'or du chien, il reste' dans son indépendance , et il ne compromet pas la noblesse de son caractère.

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M. Boatard, poète yraimerit élégiaque, honnête homme dont las «vers comme les belles actions partent du cœur. Il a consacré sa lyre à la famille royale^ ses inspirations gracieuses , attestent la sincérité de son affection.

Le bon Valmalette ^ un peu sujet à changer d'opinion par optimisme ^ est assez ordinairement de Tavis de tout le monde, afin de ne déplaire à personne. Il feit de jolies fables , il a travaillé pour le théâtre avec succès ; et ceux qui en i8i5, se plaignirent de l'exagération de ses paroles, le trouveront aujourd'hui paisible constitutionnel, bien que peu affermi dans sa nouvelle croyance, parce qu'il se sent capable d'en changer encore.

Le baron de Stassart , personnage d'un vrai mérite, et qui plein d'estime pour ses talents ;, n'hésite pas à les prôner , et ce moyen lui à réussi^ en France, en Autriche, comme dans le royaume des Pays-Bas, il a su se placer haut; c'est un homme supérieur.

Le général Desperrières., mon ancienne connaissance, fréquentait habituellement la maison (le madame de Fars. Disgracié par Napoléon , il composait un gros ouvrage de stratégie , et demandait avec insCïnce une activité de service

qu^il n'obtenait pas. Le peintre Revoil , homme aimable , poète ^acieux , et émule de Richard pour les tableaux chevaleresques. Le gouc du gothique^ qui depuis est devenu si général , commençait déjà à prendre faveur : il était sut" tout bien accueilli dans les salons de la reine Hortense.

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