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Véritable Sapho, à la laideur près, elle possédait l'impétuosité et peut-être le talent de cette femme. Ses habitudes n^étaient pas celles de son sexe ; ses mouvements étaient brusques , saccadés et toujours dépourvus de grâce. Elle poussait à l'excès le contentement d'elle-même j et sur ce point je n'ai vu que la comtesse de Beaufort - d'Haut p oui , qu'on pût lui comparer ; chez madame Dufresnoy, la sensibilité était en permanence et cette affectation devenait plai-^ santé.
Une autre femme dont le cœur ne renfermait pas ces oppositions bizarres était madame Cottin. Celle-ci ne jouait rien , en tout elle était naturelle, et son ame ardente , passionnée j tendre^ mélancolique respire dans tous ses écrits qui ont tant de puissance sur la nôtre. C'est avec an plaisir bien vif que nous lisons ces p^ffes brûHn* tes, ^ù se peint l'amour avec toutes ses flamipes^ ses tourments, ses impétuosités, ses plaisirs passagers, mêlés de peines si longi^esetsi crodles* Ifadamç Cottin a, pleuré. sur ces récits^qui dons arrachent tant de larmes; .elle ai éprouvé ce q^'eUe^ nous &it ressentir. . Femme excellente ^ elle réuoissait toutes les ijualités du cœur à' tous les agréments de l'esprit^ elle, ne Aiédisait ja-
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tnais^ et savait toujours trouver des excuses à ce que sa raison ou> sa délicatesse ne lui permettaient pas cà'approuver« £Ue aimait la solitude ; aussi la voyait^n varement dans le inonde ; mais elle ne se prodiguait qu'au malheur y pour qui «lie avait toujours des secours et des consolations.
Mais l'aigle de la littérature à cette époque était s^QS contredit Delille. Chez Ini^ avec les vertus les plus admirables^ iLy. avait un ^abandon absolu^ une grâce n aï ve^ un laisser allei? charmant; Il n'eut jamais cette morgue liautaine y doùt s'en,velop(>etrop^souvenl le littératieuritiédiocre; il était simple jet modeste^ peut-être parce qu^il se connaissait; jamais il^ne se refusa à siitisiàire le viC empressement que Ton témoignait de l'entendrçc réciter ses vers harmonieux , ses chants poétiques^ où toii;te la magie d«i àtyle sMnissait à la profondeur ou à la vérité de la p^ensée. Quand sa bouche laissait couler ses paroles dorées j - Apollon n'âvail pas de plus digne interprétè« Le plaisir qu'il procurait était inexprimable ; ses accents qu'il itio^ulaît puur ainsi dire^étaient enchanteuFS;; aussi, autour de lui ^ quel xserele ^ 'quiel sil)en<ie !
Cet aimable poète ^al^èc la douceur d'un en-
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hnt y s'était avisé d'avoir la fermeté d'un g^and caractère. II possédait , sous l'apparence de la faiblesse , les veftus que donne l'énergie d'une ame pure* Il osa chanter l'immortalité de l'ame en présence des athées révolutionnaires; sa voix qui avait célébré les Bourbons au faite des grandeurs , leur appartint encore dans leur infortune. Il leur resta fidèle ^ jamais on ne put lui arracher un seul vers en l'honneur du héros que toutes les lyres célébraient à lenvi , et celui-ci eut le bon esprit de ne pas le punir de cette résistance.
n ne lui vint pas dans l'idée de retirer au professeur du collège de France ^ les six mille francs qu'il recevait à ce titre ^ et aucun ministre ne s'avilit en lui proposant cette odieuse mesure. Delille mourut sous l'empire y on ren-* dit à sa mémoire les plus grands honneurs ; son corps fut publiquement exposé pendant plusieurs jours dans une des salles du collège de France, transformée en chapelle ardente* Il fut pprié à sa dernière demeure sui les bras de ses nombreux . amis 0; de ses élèves ^ sans qu'aucun ordre de police vint le précipiter dans la boue , et pourtant Napoléon était instruit des sentiments de Delille à son égard.
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Delille ue fut complètement aveugle que pendant les dernières années de sa vie. Malgré sa cécité il se plaisait encore à faire parade de ses connaissances en peinture. Vingt ibis je l'ai vu conduire ses amis, ou les étrangers de mar« que y devant des tableaux de Danloux ou tout autre peinture, les leur décrire et leur en faire admirer les beautés.
Sa vie intérieure annonçait le plus parfait des hommes. Tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître le regretteront toujours. De quels hommages n'étaitr-il pas l'objet ! Il vieillii au sein de sa gloire , et son triomphe qq fut pas çoptesté. Il accueillait avec bontés les jeunes gens qui venaient le consulter sur leurs essais ; il leur enseignait les secrets d'un art qu'il possédait tout entier , ce qui ne Tempéchait point parfois de s'emparer a la vo^ lée d'un vers dopt la tournure ou l'expressi^oq pittoresque le frappait. « Je le vois encore,, nie )) disaj^t Parceval Grandmaison, écouter avec at» )? tention les productions poériquesqu'on venait » lui lire ; un vers dans le nombre lui plaisait^ » ij s'écriait tout à coup en s'adressant au » poëte : — Mon cher monsieur, mon bon ami, » voilà qui est bien , très bien ; je suis charmé
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» de m*ètre rencontré avec ^vous^ car moi » aussi j'ai dit à peu prës la même chose. » Il » s'arrêtait^ avait l'air de consulter sa mé« » moire , Baisait rouler^sa tabatiëre sur la t^le , M puis , ayant eu le temps de dégfuiser , par » une tournure nouvelle , le vers envié , il le » Técitait'en ajoutant : — Le voilà, mon cher, il » est bien à moi, je ne vous l'ai pas pillé, et » j'en prends acte. » Delille pourtant n'avait pas besoin de ces excursions sur les terres d'autrui ; la nature ne s'était pas montrée avare envers lui , elle lui avait tout accordé, tout... hors ce qu'il a chanté avec tant de charme dans l'un de ses meilleurs ouvrages, cette imagination créatrice, cet art sublime d'inventer de grandes fables.
Je ne finirai pas sans ajouter quelques mots sur la compagne attentive de ses jours et de ses malheurs. Une mère n'eut pas veillé avec plus dé soins sur son enfant chéri ; elle aimait Delille pour lui et pour elle ; et ce qui répond victorieusement aux calomnies que la malveillance a répondu sur son compte , c'est qu'après seize ns de deuil , elle n'a pas de respect plus cher que celui de la mémoire du poète : avec une modeste fortune , elle en a sacrifié la plus grande
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partie pour lui élever nn tomb^u digne de lai 9 aujpurd'iiui encore^ elle ne se plaît qu'au milieu de ees amis ; elle mérite leur attachement , et a de justes droits à Testime de toute la France.
<|e voyais avec déplaisir la constance de Marie Joseph . Chénier à se ranger dans le petit nombre des ennemis de Delille^ il nourrissait contre lui une prévention que je n'ai jamais pu m'expliquer. Ghénier y à Tépoque dont je parle y dépérissait visiblement. A peine flgé de quarante-quatre àus^ il portait dans sa per^ sonne tous les signes de la décrépitude^ et marchait à grands pas vers la dissolution. Jl était d'une pâleur affreuse y et toujours poudré à blane; ce qui y avec sa maigreur effrayante , le faisait ressembler à un spectre véritable. Le feu poétique^ cependant^ sortait de sa prunelle demi-*é teinte; encore caustique^ malin ^ penseur profond, galant auprès des dames, tout en lui formait des contrastes singuliers. Sa conversa^^ tion était entraînante lorsqu'il lui prenait fan* taisie de l'animer. Son a me ëtaîil demeurée républicaine au milieu des adulations de Tempire^ et s'il consentait à plier sou$ le joug d'un secdj du moins par ses bons mots et ses satires, il
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protestait contre les légers témoignages de sa soumission apparente. Je ne l'ai jamais entendu exprimer le moindre regret de sa conduite politique ; il n'en parlait pas ^ et nous étions libres d'interpréter son silence. Chénier était loin d'aimer à prodiguer l'éloge ;* une épigraBune lui était plus naturelle qu'un compliment , aussi était-il en guerre ouverte ayec presque tous les littérateurs contemporains. Ce qui m'a le plus surpris, c'est de lé voir dans son rapport sur les ouvrages présentés au concoui^ pour les prix décennaux, prodiguer des éloges à une foule d'écrivains qu'il avait maltraité dans ses satyres.
Un jour, après m'a voir lu avec ^rand effort sa tragédie de Tibère : « Pour celle-là ^ me dit- M» il , on ne la représentera que dans l'autre » monde. Il y 9 trop de Pisons et d'hypocrites » intéressés à ce qu'elle ne voie pas le jour. » L'empereur ayant entendu Talma p^lerde cette œuvre dramatique, envoya le comte de Rémusat dire à Ghénier , de venir la lui lire au château de Saint^loud. Chénier, pour éviter l'entrevue se rejeta sur son état de souffrance habituelle ; mais après le départ du premier chambellan , il mit la tragédie sous enveloppe,
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et me pria de la remettre moi-même au grand-* maréchal du palais j pour qu'elle parvint directement à l'empereur. Celui-ci la garda quatre jours y j^uis la renvoya sous enveloppe aussi ; mystëre qui prouvait la politique adroite de l'an» tenr et la discrétion du monarquç.
Je le trouvai un jour occupé à parcourir un manuscrit : « Yoilà me dit^-il , un cordonnier » qui lutte avec nous autres poètes ; il ne fait » pas de souliers ; mais en revanche , il rime M des tragédies , le Siège de Pabnjrre est son » coup d'essai. — Est-ce un autre tremblement » de terre de Lisbonne ? — Non par Dieu; il y » a du sens commun et certainement plus dei « chaleur que dans les pièces de Legouvé , » d'Ârnaut^ et de mille autres. H m'a prié » de lui en dire mon opinion , et comme je » veux répondre avec connaissance de cause ^ » je lis. »
Je le quittai )a tète pleine de M. François et de sa tragédie, et j'en parlai chez la comtesse. deBeauharnaisoùje dînai ce jour-là. Cette dame eut envie de connaître ce nouveau poète, et surtout son ouvrage; elle pria M. le comte..., chambellan de Napoléon et auteur de trois volumes daus lesquels il a défiguré quelques bonnes»
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anecdotes que moi et autres lui avaient contées, d'être son ambassadeur en cette circonstance. Il le promit et s'enga^a à faire venir incessa» ment M. François ; mais voilà tout à coup que M. Armand de ^^gnac y pilier perpétuel de l'Âthénée et grand amateur de café ^ s'adressant à la maîtresse de la maison :
tf Ëh quoi ! madame , dil-il, recevries&-vpus ^) un tel personnage? Un cordonnier 1 — Eh » --bien ? -— Le fere»- vous asseoir ? -r- Mon- \> sieur ^ répondit Cailhava qui était auprès » delà comtesse de Beauharnais^ si miadame le i> demandait pour se feiire prendre mesure » d'une paire de soulieirs, il se mettrait à ge- ») DOUX devant elle ; mais dès qu'elle le désire » comme homme de lettres ^ il doit prendre » place à ses côtés et aux nôtres, a On applaudit à la repartie de l'aimable vieillard , et la comtesse de Beauharnais déclara qu'elle pensait comme lui. Ces débats furent en pure perte ; M. François ne vint pas. Je ne puis mieux faire que de rapporter ce qu'a dit à ce sujet le comte de . . . lui-même :
« Qui n'a entendu parler ( à Paris du » moins ^ et en 1809 ) , de M. François^ eor- » donnier et poète ? Il avait broché y tout en
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» fisiisaDt d'assez mauvais souliers , une tragé* » die de près de trois mille vers , intitulée : » Le siégé de Palm jrr*e( sujet que M. Baour^- » Loj^mian lui disputa , je ne sais trop pour^ » quoi); il en lut des fragments à quelques N dames qui l'employaient pour leur chaussure; » oa commence à l'écouter en Haut ; puis on » s'étonne , on se récrie , enfin on finit par » admirer. Voilà qu'en peu de temps la repu» » tation du nouveau poète augmente , s'étend ^ » et tout à coup éclate comme un coup de ton» » nerre. M. François devient le protégé des » princesses Pauline , Caroline , Hortense et )> compagnie; on le mande au palais^ on s'exta« « sie sur le nouveau chef-d'œuvre ; chacune des » sœurs de l'empereur lui assure une pension » de mille écus (qtii' du reste ne fut jamais » payée), se déclare sa protectrice, et commence » par lui défendre de lire sa tragédie sans un » ordre exprès de leur propre main. Je laisse à 9 penser à quel point se gonfla l'amour -^ propre » du poëte^cordonnier ; son importance en est t> quadruple , et il transforme sa boutique en R salbn académique. -
» Sur ces entrefaites , la comtesse Fatini n de {fèaùha^nais , cette femme si aimaÙe et s\
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» modeste tout à la îo\% , et qui y à l'exemple de » Titus, ne passa pas un jour de sa vie sans » faire le bien , eut quelque envie de connaître M le Siège ^/^^//T^T^re. Elle avait £aiit autrefois M des vers, justement loués par leur délicatesse; M elle tenait sur ses vieux jours un bureau d'es* » prit digne de succéder en ce point à mes^ » dames Geofirin^ duDef&nt, etc ; elle me pria » d'aller de sa part trouvejr SL François y et de » l'engager à venir occuper le fauteuil qu'elle )) .4piinalt au célèbre DeliUe. Je ne dois pas lais<> )i ser ^norer pour me conformer à la yé-.
» rite histpirique ;i qu'on avait gravement agité N çQmnpient on le recevrait; ; et j'admirai en cette » circonstance y Ij^. profondes connaissances » que M. de Cour*. • avait dans la science de » l'étiqiiette. J'arrivai dans la rue du Mail^ la » tète remplie des instructions qu'on nt'ayait >i données ; mais hélas ! s'il y avait de la mor» D gue dans le salon d'oi^ je sortais , je n'en » trouvai pas moins dans la boutique du poète. n Maître François m» reçoit en. mopai^que ; il » écoute ma harangue ; me répond avec une » dignité civile , et me refuse net, se retean*. >) chant sur la défense des princesses , aux- ^) quelles il me renvoya ; et moi ,^fort honteu:(
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» du peu de succès de mon ambassade , je fus en
» rendre compte à mes commettants. »
Il est de fait quel'astre de M. François^ après avoir brillé un instant sur l'horizon , a disparu dans de profondes ténèbres ; et depuis la restauration on n^a plus entendu parler de lui.
Combien de réputations ne méritaient pas une durée plus longue.
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