CHAPITRE LX
tJa penaioiinat de jeunes fiUes. — Education que Ton y recevait. -^ M. Pierre d'Alvimare. — H. loseph de Itfotisi^y. — L'amt>assadeur Persan. — Le grec Séraphin. — Fête donnée à l'ambafesadeur dans le pensionnat. — Opinion du public sur cette fête. — -* Le restaurant de la rue de Chartres^ — Le baron Gros. — »- Gaatterot. -— M. Vermey.--- M. Colson. — - IfagoU l'afcbitode. H. Charles Pechannann. — M. Mialhe. — M. Zimmermann.-^ €kiité chez Champeaux. — Campagne de 1 809. — Embarras de Napoléon , touchant son héritage. — Idée de Joséphine à ce sujet.^ — Le comte Regnauld Saint-Jean d'Angély. — ^ Son oaractère-— ■ Ses ennemis. — La comtesse sa femme.
J'allais quelquefois visiter une de mes pa« rentes qui , par amour de la paix et du repos f par haine du commérage ^ des caquets et du bruit y s'était retirée dans une pension de jeu« nos filles^ rue de Sevrés^ maison des Oiseaux. La pauvre dame avait npial choisi son asyle : cej^t
l8o MÉMOIRES
femmes a peu près rassemblées sous le même toit, faisaient de cette maison un véritable enfer. Chaque fois que j'y venais y j'étais assailli par des plaintes y des rapports , des cris de mille es» pèces, au travers desquels j'apercevais un mélange de malice consommée^ de vanité puérile , et de médisance adroite. Ma parente se plaignait delà maîtresse en chef du pensionnat, et des maitresses en sous-ordre; celles-ci, s'entre-dé testant cordialement , en voulaient en masse à leur su-« périeure^ et à chacune d'elles «n particulier. Il se faisait là , plus de mensonges en un seul jour, qu'il ne s'en feit en une année dans une petite ville ; tout cela m'amusait et m'impatientait àla fois.
On distribuait dans éette pension , comme dans toutes les autres tenues sûr un grand pied > des prix de bonne grâce, de dansé et de vertu. La dame, chef de cet établissement , s'était imaginé que, pour former les jeunes filles confiées à ses soins, il fallait leur faire connaître le monde, et leur donner le ton-, comme leà manières de la bonne compagnie ; en conséquence , elle rélinissait deux fois par semaine , le jeudi et le dimanche, une société choisie, o.ù'qua» tre à cinq des pensionnaires , venaient à touf
d'un pair 1>E FRANCE. iSf
de rôle , faire briller leurs gràces. , leur ama« bilité , et pveadre des leçons de galanterie ^ dont elles ne manquaient point de *£aire usagfe par la suite.
Les premiers artistes <de la capitale, formaient dans cette maison des ^olièrçs qui devaient lent faire honneur ^ Coulon y enseignait la danse , Isabey le dessin , Aubri la miniature , Lam* bert le chant ^ Mousigny le piano ^ et d'Âlvi^ mare la harpe. On ne pouvait rencontrer une réunion plus accomplie de talents parfaits , et certes^ sijes élèves ne profitaient pas , ce n'était pas la faute de ces habiles personnages. Ce fot là que je fermai les premières liaisons d'une amitié éternelle avec le noble d'Alvimare ; il joignait aux {(vaatagQS. d'une naissance distinguée^ d'une^^ucation'pariaite^ les qualités les plus aimables da l'esprit^ et celles plus précieuses du cœur ; il jouait de la Jbarpe comme Orphée ; il composait des aies «lélicieux. ; c'était le roi de la romance; nul avant ni après lui^ n'a po l'égaler en ce genre; il était 1a. brillante copie des troubadours anciens; il; possédait leurs vertus chevaleresques ^ leur asnoùr des dames ^ et leur discr^tioA; Jl écrivait comme Voltaire; il pensait conume le meilleur des hommes; son style en-»
chanteiir étiaoelaît dé verve ^ de saillie et de sensibilité* Il n'a jamis en l'oirgneil que ses ta» lecMs et ses succës auraient pu lui inspirer ; ses chants délicieux ont survécu à la mode^ ils sont encore dans la bouche de tous les gens de goût , qai sentent convenablement le prix du naturel > de la grâce ^ de la légèreté et du sentiment, D'Âlvimare^ adoré de tous ceux qui ont pu le cculnaître, a subi le sort commun à tons les hwti^mea bons et vertueux ; il a été malheureux; la destinée le frappa avec une rigueur désespérante y dans le plus profond dé son cosur ; . mais je ne veus pas réveiller en lui le 86uvenir de ses infortunes si déchirantes ; si (^tidles.
n était dans la plénitude de son génie et de sa réjputatîon y lorsqu'en vrai philosophe , il reiKNciçâ aux plaisirs et aux enchantements de Pa« ris!*^: pjQur se retirer à Sireux ^ sa ville natale : là ^ il vie tranquille , avec des amis ^ sans doute , car qni >pacurrait ne pas Faimer , mi sein d'une ia» mille dont il doit faire le bonheur? J'espère qu'il trouvera dans ces lignes^ une preuve que ceux q«'il oublie ne l'imitent pas y et qtf'on lui Yi^^ attaché^ en dépit du temps et deFabsence: ^oa indilfécence est la seule chose que je crois
d'un PAtH Dfi FRAnCE. l83
pouvoir lui reprodier lé^iMsiuent; je mm persuadé qu'il reconuaitra la maifi qui loi rend justice ^ malgré le voile mystérieuic sous lequel elle se cadbe y et qu'une aorte de repeutir è'&b^ rera dans son cœur.
M. de Mousigny ^ savant muaiflieu ^ etprofo^ seur d'un premier mérite ^ a aussi été lié long^ témpa avec ouh^ il n'était pas né> plus que Pierre d'Alviniare , pour suivre k carrière des arts ; mais lea malheurs de la révolution , et l'in** surrection lyonnaise dont il fit partie , avec au*' tant de courage que d'attàdbement i la .cause j^jrale^ ayant ruiné sa fortune, le €oniraignii«nt lui aussi , à ohercher disins ses talents uue rea*^ source honorable : il la trouva à Paris y où il ne tarda pas à être apprécié dignement ; il est l'auteur d'un système musical , qui renverse toutes lès idées auxquelles les routiniers tiennettt le plus ; depuis plus de vingt ans , il lutte avec une constance digne d'éloge contre les préjugés; espérons qu'enfin il trioitiphera, et que âôn système adopté , le portera à une place très élevée parmi les législateurs en harmonie ; l'un de ses fils marche sur seë traces avec succès; ss charmante femme, qui fut aussi belle que bonne et aimable , charme son intérieur : je lui
l84 MÉMOIRES
souhaite le complément du bonheur , €[u'il est si difficile de rencontrer sur cette terre.
Entraîné parle plaisir de rendre i ces deux amis la justice qui leur est due^ je suis sorti de ma pension de demoiselles; j*y reviens : ma parente ai*» mait beaucoupla supérieure de cet établissement; elle se donnait force soins pour lui procurer cette célébrité qui est tout à Paris , et dans ce but^ elle imagina un moyen qui était bien la chose la plus eztrayagante du monde. Pendant huit jours cela fu t lesujet delà conversation de touslessalonsde la capitale. La renommée de l'empereur^ s'étendait aux plus lointaines contrées , et les projets qu'il formait sans cesse ^ pour ajouter, à la grandeur et à la prospérité de la France^ avaient mis en rap» port la cour de Perse avec la nôtre; de communs intérêts les unissaient , ceux de s'opposer à l'agrandi^ement de la Russie et de l'Angleterre. Nous avions envoyé en Perse , le général Gardanne> qui résidait à Théran , et le Sophi ouïe Scha , cqmme on voudra le désigner ^ avait dépêché sous le même titre , À^ker-Kan , homme d'esprit et die. seips , qui sut, par une conduite ferme , prudente et adroite , se Ëiire bien recevoir à Paris. La mode s'en mêla; on fit croire à certaines dames qu'il donnait de temps en
d'un PAIA mt FRANCE. l85
témps^ en cadeau , des schals de caqhemire à celles qui lui plaisaient. Toutes crurent pouvoir le captiver , et toutes aussi acccoururent en foule à son hôtel , situé dans la rue Plumet , si ma mémoire ne m'est pas infidèle. Mais vaine« ment firent-elles par leur présence , un appel à sa £aistueuse galanterie , elles s'en revinrent sans schals ; seulement il les gratifia de quel" ques flacons d'essence de rose^ dont l'odeur concentrée dans l'armoire au linge d'une de mes cousines^ faillit l'asphyxier.
Parmi les personnages attachés à l'ambassade^ se trouvait un grec appelé Séraphin , véritable tjpe de ses compatriotes ^ spirituel ^ fin, rusé, inlrigant comme eux , aimant peu les arts et beaucoup les dames ; ayant fait, je ne sais trop comment, la connaissance de ma parente , il l'a« vait conduite chez Âsker-Kan , où j'avais eu la fantaisie de l'accompagner quelquefois. L'ambassadeur voyait avec tant de plaisir la fille aînée de cette dame , qu'il n'épargnait pour lui plaire^ ni prévenances , ni soins , et que par la suite il demanda sa main.
Madiame de ... conçut alors le projet d'à»
mener en cérémonie Âsker-Kan, dans- la pension de madame de Lag... ; elle en parla à cette
l86 MÈHOlRES
dernière avec taqt àe chaleur ^ qu'elle lui fit mi* tre l'envie de le recevoir, ne lui laissant paa le loi* sirdereconnatere le côté dangereux et ridicule d'une pareille folie. Yoilà les deux dames occu«» pées à préparer le plus superbe appartement de l'hôtel ; OH place un divan magnifique dans une vaste salle que le fameux Ëustache Lesœur avait embellie de ses chefs- d'csuvre. Des gunrm landes de fleurs^ des cassolettes de parfums ^ des bougies dans de riches oandekbres y des ta«* pis de pied , de somptueuses draperies sont pla** césavecgott; on feit répéter des pasdeballet aux jeunes personnes ; leurs ouvrages en broderies , leurs dessins , leurs peintures , sont étalés dans une magnifique galerie où l'on devait servir une collation , et le matin même de la fète>chacuU des habitués de la maison reçoit une invitation pour la soirée.
Je demeurai confondu de cette absence corn* plète de raison^ de cette inconséquence d'appeler sur un pensionnat déjeunes personnes^ et de cette manière ^ l'inquiète curiosité du public. L».dan« ger qui pouvait en résulter pour la prospérité de l'établissement y me causa un véritable chagrin } mais que devais -je (aire? la sottise était commencée etje n'avais que très légèrement le.
d'un pair dm rAÀNCfi. 187
droit des représ^itatioàs , que me donnait mon rang, non moins que mon amitié pour madame de Lag. . • Je me tusdonc ^ et je fis bien; un ami plus sincère parla; et comme la suite ré* pondit à sa prévision ^ il se fit deux mortelles ennemies, ma parente et madame deLag...
Les invitésà œtte fête extraordinaire arrivèrent tous successivement ; ils partageaient la plupart mon opinion y mais la dissimulaient aus^ parce qa'ils ne voulaient que du plaisir et qu'ils ne s'in* téressaient guèreà madame deLag... L'ambassa* deuf persan parut enfin ; sa venue fut annoncée par un chœur de musique que les pensionnaires exécutèrent/ On lui fit parcourir d'abord la maison dont il admira la belle tenue : il fut conduit ensuite dans la grande salle et placé sur l'espèce de trône qu^on lui avait préparé. Là^ et au son de la marche des Tartares dans l'opéra de liodoïska 9 . cinquante jeunes fiUeà toutes char^P mantes et vêtues de blanc ^ avec une ceinture verte 9 et la tête couronnée de roses et de bleuets^ défilèrent devant lui deux à deux; puis se séparant en divers quadrilles, aécutèrent plusieurs entrées de ballet , tandis que quatre des plus belles et des plus grandes lui offraient fréqueminent des glaces, des sorbets, des fruits et des eaux de
l88 MEMOIRES
senteur. L'une d'elles lui présenta une pipe superbe. L'illusion fut complète ; nous nous fith»» mes transportés par enchantement dans un 4iav* rem d'Asie , et nous attendions avec impatience que l'ambassadeur jetât le mouchoir. Certes nous eussions mérité cet afiî»»nt y m^s il eut la délicatesse de n'en rien £aire. Le rougfc de la honte couvrait ma figure; j'étai&indigné ;Ies autres spectateurs de cette scëne indécente levaient les épaules tout en applaudissant; enfin elle se ter« nyna.Âsker-Kan sejeva, remereia la compagnie^ et sortit en cérémonie comme il était entré ; il avait eu pour Bayadëres^ les filles des meilleures et des plus riches maisons de Erance. -
On avait à cette époque de singuUë^ idées sur l'édjication des jeunes perscmnes; on la tour« nait tout entière vers la futilité , tandt? que la religion ainsi que la morale n'y occupaient qu'un e^place secondaire. Le lendemain de cette fête absurde ^ je dînai chez madame de Soye»
court avec la comtesse de Beauharnais et Jacques Delille. On en parla beaucoup , et je fus obligé de défendre devant eux une action que je con<* damnais tout bas.
J'aime les arts , je les aime avec passion; ils font le charnue de ma vie, me sauvent de l'ennui
d'un pair. de franxe.' 189
et souvent ilsine consolent dans mes chagprins. Je me plais ^ns la conversation des artistes; il m'&t agréable de les entendre se livrer devant moi à leurs nituvements d'espérance y d'orgueil^ de joie et de tendresse; ils ont une langue que le commun dies hommes ne -parle pas^ une manière^de voir et de sentir qui me charme; aussi je recherché leur compagnie ^ et quajid je peux n'en pas; être connu , moir bonheur est complet. Un jour dînant chez David ^ il nous conta que la veille il avait éfê Conduit par Gros , son élève chéri , chez un petit restaurateur dans la rué' de Chartres, où se rassemblait une douzaine d'ar« tistes en tobs genres. Il nous vanta avec tant d'effusion le plaisir qu'il y avait goûté, que je me promis de me procurer cette récréation in» Décente, et .je ne manquai pas d'y aller le ieilidemain •
' Le restaurateur modeste qui recevait cette société choisie , a depuis donné plus d'extension à son établissement. C'est le célèbre Champeaux, maintenant place de la Bourse ; il logeait alors rue de Chartres ; son salon unique et peu vaste occupait une partie du pren^ier étage d'une maison de peu d'apparence ; là , tous les jours et à cinq heures environ, se réu-
igO IttÉMOIRES
Hissaient des hommes alors jeunes pour la plu^ part^ et qui depuis ont acquis une célébrité juste récompensé de leurs travaux. Le premia* d^eni* tre eux , par l'âge et. par le génie; était le pein* tre Gros , qui devait plus tard prendre un rang élevé dans notre école moderne. La na« ture lui a 4^nné une fougue d'imagination peu commune , une admirable chaleur^ un vrai talent de composition , un dessin pur ^ fier et correct , et un coloris dont le charme et la richesse n'ont point été égalés parmi nous. Presque tous ses tableaux se rattachent à notre gloire moderne;c'estlepinceaule plus patriotique de l'époque.- Les pestiférés de Jafi^^ les batailles des Pyramides, d'Âboukir^du Monthabor, d'Ey« lau y etc. y feront toujours battre nos cœurs. La coupole de Sainte-Geneviève renferme en quatre grandes pages les souvenirs de toute l'histoirede France. Gros est de haute taille^ il a une tête forte^ comme l'ont en général les capacités supérieures; ses cheveux longs flottent né« gligemment sur ses épaules ; il ne songe pas à se vêtir somptueusement, laissant, dit-il, ce soin aux artistes qui n'ont rien à feire ; rarement , ajoute-t-ii , ceux qui travaillent beaucoup ont du temps à donnera leur parure. Ses manières
d'un pair BB FRANCE. IQI
sont simples et sans prétention ; il fuit le monde^ il aime à se promener seul y parce qu'il se comptait dans ses réflexions ^ et lorsqu'il veut se ré* créer ^ on prétend qu'il descend.au café des Aveu* gles ou qu'il monte à celui de la Paix.'
Gantterôt ^ comme lui élëve de David ^quoi«^ que moins célèbre y n'était pas sans mérite* Lancé jeune au milieu de la tourmente révolue ûonnaire , il en adopta les principes et peut-' être l'exagération ; c'était encore en 1809 un fier républicain. On cite de lui, Âtala portée au tombeau par CSbactas y et Napoléon prêt à monter à cheval à la bataille de Ratisbonne , après que M. Larrey a pansé la blessure qu'une balFe morte lui a faite au talon.
I^ jeune Vermey , autre peintre , débutait alors ; il promettait beaucoup et avait consacré sonpinceau à retracer les scènes de notre an» cienne chevalerie. Saint - Louis en Egypte , Raoul de Coucy avec Gabrielle , la Naissance de Henri lY^la Moft de Marie-Stuart ^ attestaient son talent ; il montrait beaucoup de goût , son dessin était gracieux , ses expressions de tête charmantes. H est à regretter que ce jeune bomme ait quitté la France, pour aller chercher
IQ^ MÉMOIRES
dans le Noaveau - Monde^ ane fortune que lui avaient refusée ses compatriotes.
M. Colson peignait aussi et peint encore avec succès. On le retrouve avec plaisir aux divers salons , et tout Paris se ressouvient encore de Tun de ses derniers ouvrages, dont le sujet est pris dans les aventures de cette poétique &-> mille des Âtrides. Chez M. Ghampeaux on ren»
contrait encore M. Guyau, paysagiste; M. Rattier j qui a abandonné la peinture pour entrer dans l'administration : Tarchiitecte Ma2;oi$ . dont le génie promettait un digne successeur des Mansard et des Perrault, et que la mort a ravi trop tôt pour sa gloire et pour ses nombreux amis ; M. Charles Pecharmand , devenu depuis le chevalier de Yézé pétait alors tout simplement un dessinateur plein de goût , d'esprit et d^ntelligence.
M. Zimmermann , pianiste célèbre, compositeur habile , venait aussi souvent chez M. Champeaux; il atteignait déjà à cette réputation à laquelle il est parvenu depuis , et qu'il couronnerait si on lui permettait de faire jouer à FOpéra un poème dont M. de Jouy a feit les paroles, Ulysse à Corcjre. Je crains que l'administration actuelle ne lui soit complètement
d'un pair de FRANCE. IqS
(lé£Ei vorable ^ et qu'on x^ la trompe eu lui adressant de beaux' compliments. Tels étaient les habitués du modeste restaûi^ant^ leur réunion avait lieu autour d'une table ronde. placée au c'entre de la salle ; j'y fis mettre mon couvert presque par force, et j'avoûe'que chaque fois que j'y allais, toujours enveloppé d'un sévère inco*? gnito^ je me félicitais de me trouver en aussi aima» ble compagnie. Les bons mots, les plaisanteries légères ^ les iiiystiBoations sans méchanceté , les anecdotes piquantes , les nou vielles des ate^ liei^ , des spectacles et de k littérature , tout concourait à faire passer rapidement les heures^ et il en fallait deux.au moins pour un dîner pu l'on ne servait pas plus de trois: plats. . ,
Le récit de mes souvenirs partio^Uord la^'ia. i^it uég^liger de parler des affaires publiqueS) dont» èk cette époque déjà, je ne m'occupais pins gfuèr<?j aimant mieux consacrer mon temps à. rétude.des sciences et des arts. J- étais revenu aux Tuileries tout nouvellement ^ et peu avatit que l'Autri» cbe nous déclarât de nouveau la guerre en 1809; on connaît les évéhemeni» de cette campagne où l'empereur obligea son ennemi à un nouyç^i( traité de paix que vint cimenter plus tard son mitriage avec une archiduchesse, sc^ns pour cela le reïi«*
To»f[E Jii, i5
ig4 MÉMOIRES
dreptus sc^ide* Ceci doit menarnooer à qoeI« qoes anecdotes inconnaes dont je pais affirmer l'authenticité et qui ne seront pas sans intérêt.
INapoléou' parvenu au iaîte de la toute • poissance, ne voulait pas laisser aprës lui ce ^rand ouvrage exposé à* périr ; il savait que. la couronne ne s'affermirait dans sa famille qu'au» tant qu'il aurait dès enfents pour la porter après lui. Il avait voulu dans le princip0 se don* net* pour héritier le fils aîné du prince Louis son frère , mais la mort imprévue de cet eniant destiné à une si haute fortune ^ fivaît déduit tous ses projets. Ce fut alors que Joséphine «n-* vitogeant déjà peut-^étre la disgrâce qui l'attenliait y imagina d'engager l'empa^eur à adopter solennfetlement le prince Eugène Beauharnais non*-seulement pour lo royaume d'Italie , mais encore pour tout l'empire français. Déjà^ dans quelques entretiens ^ elle lui avait donné la première pensée de cette haute conception y mais elle craignait de s'aventu^r plus avant ^ et de eojnoërt avec Eugène y elle engagea le comte Re» ^natild- Saint - Jean d'Aiigély à entamer cette fiégociatioii.
Elle ne pouvait être remise en de plus habiles niain^. Ije* comte Regnauld débuta dans
d'un pair de FRANCE. ÎqS
la carrière politique par être nommé membre de rAssemy^ nationale où il se distingua par des principes de modération et d^amour pour la monarchie qu'il voulait établir constitutionnel» lement. Il ne prit aucune part aux crimes des révolutionnaires , fut lui-même incarcéré pendant la terreur , et ne dut 1 a vie qu'aux événements de la journée du 9 tfae rmidor ; il se lia avec le général Bonaparte qui ne tarda pas à le distin«* guer et qui le plaça au nombre de ceux qu'il jugeait lui être nécessaires., Regnault joignait) à toutes les qualités de Fesprit une imagination active et créatrice ; il aimait outre mesure le travail et le plaisir ; il n'exigeait pas de ses se« crétaires ce* qu'il faisait lui^^méme ; il les aurait fait succomber sbûs le poids de la fatigue s'il les eut contraints à ce* qui n'était qu'un jeu pour lui ; sa haute intelligence surmontait toutes les difficultés des calculs les plus pénibles^ deviiiait les questions le? plus ardues , et cela sans aucun embarras ^ sa facilité était extrême ^ et son éloquence ne s'en ressentait pas ; il em^ ployait y en parlant presque toujours d'abon** (kinee y les expressions les mteqx choisies ^ les. phrase^ les plus ^légàntes^ lès tournureir les plus oratoires; il possédait l'art de bien dire tout ce
ig6 MÉMOIRES
qu'il voulait exprimer; ii trou raittx>ajour8 à peint nommé j les ressources d'une éloquence entraîna nte, si elle n'était pas complètement persuasive; g^ai, spirituel, amateur des arts, il était connaisseur par instinct, par goût et par sentiment. Attachée ses amis , il se plaisait aies servir \ vif, brusque^ impétueux, le premier moment de sa colère était terrible; mais il devenait bien» tôt honteux de l'éclat qu'il avait fait, et termi» nait ordinairement en agneau une querelle commencée en vrai tigre ; il ne connaissait pas le prix de l'argent , et le dépensait avec autant de facilité qu'il lui venait ; il lui en fallait beaucoup , et pour en avoir, tout moyen lui semblait bon ; achat, vente , emprunt , usure, rien ne le rebutait : des intrigants profitèrent souvent de cette dissipation pour lui donner les apparences des torts les plus graves. On aurait cru que la multitude des occupations que lui imposaient les quatre grandes charges dont il était revêtu , lui prenaient tous ses instants, il n'en était rien ; comme il était infatigable, il trouvait des heures pour tout, et les dames ne se plaignaient point de celles qu'il leur réservait; il avait pour l'empereur une véritable tendresse , et dans toutes les circonstances difficiles, il se montra
OUN PAm DE VAANCE. I97
plutôt son ami que son sxi^et ; mais-il ne pat toujours s'en faire écouter et il donna souvent en pure perte d'excellents avis ; on s'est acharné contre lui pendant sa feveur- et après sa disgrâce avec une méchanceté inexplicable; on lui a supposé des vices qu'il n'avait pas ^ des torts qu'il n'eut point, de mauvaises actions dont il était incapable; mais ona tu avec soin le bien qu'il a feit^ les services qu'il a rendus ; ses obligés se sont presque tous rangés dans la classe deses détracteurs, et il a subi le sort commun à tous les bienfaiteurs , il a fait un grand nombre d'ingrats ; on se hâta de le condamner i l'exil en i8i5, et lorsque les malheurs eurent afSsiibli sa mémoire , lorsqu'il devint impossible à sa tête de supporter les blessures faites à son cœur, k rage de ses persécuteurs ne s'assouf* vit pas ; ils le poursuivirent , le tyrannisërent encore , et lui firent refuser l'asyle qu'il iniplo* rait. Cependant des âmes nobles eui*ent pitié de tant d'infortunes ; elles le rendirent à sa pa-> trie , à cette patrie que dans son délire il réclamait par ses cris et par ses larmes ; il y rentra ^ mais pour y trouver la mort la nuit} même de son arrivée à Paris. Je parlerai en son temps de
198 MÉMOllUCS
cette catastraphe cruelle ; main^nant je Jois poursuivre mon récit.
Je ne le continuerai pourtant pas sans dire un mot de la femme de cet iUustre^ proscrit. La comtesse Regnanld y aussi aimable que belle , cache , sous l'apparence des futilités d'une femme à la mode, Téner^e d'un homme; elle brava hi persécution pour remplir ses de- •voirs i elle se montra épouse dévouée en se se* parant des délices d'un monde dont elle faisait l'ornement; elle ne pensa plus à tout ce qui l'avait égarée ; elle fit preuve de courage , de fermeté y ne craignant pas de lutter seule « contre tout un gouvernement. Il y a en ^le un mé»
lange bien séduisant de tout le charme de l'esprit^ et de la grâce enchanteresse d'une naïveté •qui n'ôte. rien à la malice de l'épigramme et à \n connaissance profonde de la société.
D'un PAIR nS FRANCE. IQQ
1 ' I 1 ■ I I ■ I I i vastssasttSissasststss^ifsti