CHAPITRE LXI
f e comte Begnauld a une conversation avec l'empereur, au sujet du prince Biigène. ^ Kapbléon veut qu'Eugène assiste à la séance du
" divorce. — Hot du vice-roi. — Fêteà Paris , le 3 décembre 1809. — Le roi de Wurtemberg à Notre-Dame. — Caractère de ée prince. — Le roi de Saxe. ^- Le roi de Bavîèrè. — Le comté de lll^pntgeias. — JosépbiQe «t la femillc .impériale, -r- Ce que^é dit Cambacérès, touchant le divorce. — Séance au sénat , le 16 décembre 1809 — Présages funestes. — L'autricHieinc déplaît aux Français. -^ Le' mariage. — Les ordinRux. alésants de k cérémonie. — Opinion dp oardinal Albani à ce sujet. — Illuminations de Paris. — Voyage en Belgique. — Quelques hommes de lettres. ^ M. Chazet. — M. Pain; ^ DeKBe refuse àb dUÉllé» le mariage. — Réi^éxiow, — AttecdxJle du marquis d'E,^
Le comte Regnauld écouta ce que lui dirent Joséphine elle prince Eugëne; il examina enkuïte Taffaire sois toutes ses faces, et trouva qu^iï'y avait plus de gages pour la tranquillité de rem-^
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pire^ dans l'adoption du prince Eugène que dans celle du fils de Louis Bonaparte ; sa perspicacité lui montra sans peine toutes les chances défavorables qui se présenteraient^ si l'Empereur venait à mourir n'ayant que ses frères pour héritier^ ; il fallait pour lui succéder un homme connu du soldat^ le fils de Joséphine l'était; ces considérations méditées attentive*» ment^lui firent surmonter la crainte de déplaire à la reine Hortense, si jamais elle venait àsavoir qu'il avait agi , en travaillant pour son frère , contre le seul enfant qui lui restait.
Le comte Régna uld , cette résolution prise y chercha l'occasion de rompre la glace : un jour que l'Empereur arrêtait avec lui un travail important sur la comptabilité des communes, il amena la conversation sur la nécessité indispensable de consolider une foule d'institutions dont les avantages ne pouvaient être sentis qu'après un laps de temps considérable. Parler de stabilité à l'Empereur^ c'était le placer sur son terrain favori j^ il prit la balle au bond> et dit à ce sujet des choses qu'ij répétait souvent, ^egnaulcl y jrépondit, puis tout à coup^ et comqieavec dépit, ils'écria : « Mais oùsera^après » Votre Majesté j l'homme assez expérimenté
d'un pair de FRANCE. aOI
>i poar comprendre tant de hautes coûceptions » et capable de les exécuter ? »
« — Ahl répondit l'Empereur, cet homme est » à former, je le sens bien ! il est même peut-être » à naître? — Pensez- vous, Sire? reprit l'adroit » négociateur, qu'un enfent élevé au sein des » grandeurs puisse continuer de rallier tous » les Français, et contenir les princes étrangers, » si un malheur qu'on n'ose prévoir, lui enlevait » avant sa majorité, l'appui de votre génie ? — » Cela doit pourtant arriver ainsi, caron n'im» » provise pas un souverain, n
Regnauld répliqua que la chose n'était pas toujours possible, que pourtant l'Empereur était en mesure die le faire mieux qu'un autre : « Votre » choix,poursui vit-il, ne vousa-t-il pas déjàpro» » curé un Sis adoptif , qui se trouve dans toute la » force de l'âge, et dont les talentsetla bravoure, )) ont depuis long-temps attiré les regards du « Français?» Napoléon devina aussitôt ce que Regnauld voulait lui foire entendre, et fat droit au but. (c Le prince Eugène, dit-il, voudrait » être mon successeur, cela n'est point possible; » trop d'obstacles s'y opposeraient, les constitua « tions sont là l — Toutes vous laissent le droit V de désigner votre successeur, et d'ailleurs s'y
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» opposeraient - elles ? qui oserait coatredire 1) la plus sage et la pips importante dç vos vo» >» lontés ? u
>t r^ Comte Rc^naidd? répliqua VEmpcreur , M je ne me souoie pas d'un f^asi apte et sitôt prêt » à recueillir mon héritage.— Sire^ les vertus du >} prii¥^ vous sont assez connues ; vous avez pu » juger 4e son (respect et de son amour pour » vous. -T-Oui , sans doute , J^ugene est à cette »» heure, le plus soumis. des enfants; mais qui » sait ce qu il deviendrait^ lorsque tant de gens ^y seraient intéressés à le voirrégnçr à ma place ? » Je veux que mon sceptre passe à des Qn£ants » nés démon sang j seuls ^ ils attendront sans » impatience^ bien assurés qu'il ne pourra leur )» échapper. » ^
Regnauld ne crut pas devoir insister davan»
tage ^il alla rendre compte de son entretien à Joséphine j en luicachant néanmqins , l'envie que Napoléon avait.de se perpétuer dçms sa propre race > et le prince Eugène perdit sa plus chère illusion^ Regnauld en .rti4> w^ rapporta cette couversatiçn dans tous ses détails; il me la donna . même écrite de sa main .
L'empereur de son côté> n'oublia pas ce que le Conseiller d'I^tatlui avait dit : il devina sans.
d'xtn pair de rRAKCE. ao3
peine que celai«ci n'aurait pas de lui-même osé lui proposer le prince Eugène pour successeur ^ et que k première pensée de cette négociation lui avait été suggérée ; itfut mécontent de cette sorte d'intrigue ^ et je suis persuadé que ce fut pour la punir, qu'il voulut que le prince Eugëne assistât et parlât à la séance solennelle du sénat, où fut consommé le divorce. Le Viceroi d'Italie , reçut cet ordre avec un vif dépit ; il essaya vainement de feire revenir son beaupëre , d'une volonté à laquelle il lui était si pénible de se soumettre ; celui-ci tint bon : Engine obligé k cet acte douloureux, chercha vainement les expressions convenables au discours qu'il prononcerait ; ne pouvant les rencontrer , il eut recours au comte Rejgfnauld , et ce fut de lui qu^il reçut les phrases solennelles qu'il débita au sénat. Â'son retour , il dit à Tun de ses aides de camp : irBrutus éprouva moins de )) peine peut-être, à dicter la mort de sesfils, que » j'en ai ressenti, moi ^ à consentir publiqueia 1) ment au déshonneur de ma mère : je me tiens '' désormais pour un homme perdu, et celui qui n me fera le plus de mal , sera l'empereur. » L'aide de camp dierdbant à le consoler, lui fit envisager que le trône d'Italie lui res-
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terait. c< Mi celui-là, ni un autre , dit Eu» » gêne, il n'y en aura jahiais assez pour satis- » faire l'ambition de ses eniants. » Le prince ne se trompait pas , car il fut déclaré peu après successeur aux Etats d'Allemagne du prince Primat , de la confédération du Rhin , ce qui lui annonçait clairement , que l'Italie lui était enlevée^ s^il fût mécontent , son humeur du moins, n'ôta rien à son héroïsme ; il est le seul peut-être , qui se soit retiré avec honneur de tant de révolutions : sa conduite a toujours été celle de loyauté et de la magnanimité.
Le 3 décembre 1809, on célébra Tanniversaire du couronnement et delà bataille d'Âusterlitz. Cette journée fut d'autant plus remarquable à Paris , que l'on vit réunis autour du trône impérial, tous les souverains qui devaient leur sceptre à Napoléon. Là parurent les rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, de West« phalie, de Hollande, ceux de Naples et d'Es»
pagne. Si je ne me trompe, ils se rendirent à Notre-Dame au Te Deum que l'on y chanta en actions de grâces. Chacun arrivait à son tour, toutefois avantNapoléon qui ne parutque le dernier. Des places leur avaient été résers'ées dans le chœur , et pour y parvenir , ils durent passer,
ûon par l'entrée principale , mais par celle des bas-^côtés. Tous se soumirent à cette distinction presque humiliante y une balustrade fdrt basse fermait le passage réservé à Napoléon. Le roi de Wurtemberg arriva à son tour; il marcha droit à la barrière interdite à ses confrères ; là on lui dit qu'il fallait tourner à droite et aller plus loin. « Oh! dit^il en affectant une intrépide )' bonhomie , moi je passe partout. » Et malgré son ventre énorme^ il jeta sa jambe par dessus la barrière et la franchit. La grosseur de ce monarque était extraordinaire; «lie surprenait tellement ceux qui le voyaient pour la première fois, qu'à la cour de Wurtemberg, quoique l'on en prévînt les personnes qui allaient être pré» sentées, il leur était presque impossible de retenir un mouvement involontaire d'étonnement et de stupéfaction. Ce roi, homme d'honneur et digne du trône, par son courage, possédait des qualités qui le rendaient cher à ses sujets.
Il en était de même de celui de Saxe, qui joignait à des vertus modestes, une franchise, une loyauté qui par malheur , ne sont pas toujours l'apanage des souverains. Il avait le cœur sur la main , pour me servir d'une expression proverbiale^ et fut le seul qui, parmi les têtes
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couronnées, ne mérita pas. les justes reprocha, de Napoléon, aux jours de la disgrâce de ce der» nier. Une telle conduite, au lieu d'être récom« pensée, fut punie avec rigueur^ et tandis que les souverains coalisés s'agrandissaient aux dé» pens de tout le monde en l8i4, ilfut dépouillé par Tavidité de la Prusse, d'une forte portion de son territoire ; c'est une dette que la France à contractée envers lui , et dont certainement elle s'aquittera un jour envers ses successeurs.
Le roi de Bavière était né presque simple particulier; petit prince des DeuX'-Ponts, il hériter , par l'effet des circonstances, de l'électorat de sa famille , et ses sujets durent à la simplicité de sa vie privée, le bonheur dont il les fit jouir. Placé, grâce à sa position première, de manière à voir et à connaître les hommes, il ne porta point sur le trône ces illusions de la grandeur qui font tant de tort aux princes : comme il n'avait ni puis-^ sance^ ni trésors^ ni charges à donner, il ne fut pas entouré de flatteurs et il s'en trouva bien y d^abord simple ccdonel d'un régiment à la solde de la Francis , le^ prince Maxinûlien des Deux- Ponts put appi^cter le bonheur d'avoir des amis« Les anciens compagnons de sa jeunesse^ le retrouvèrent à Paris, dans les mêmes disposi»
tJkfâft à leur égard ; il les traita^ avec une femilia rite ^ui annoi^çaitla bonté de son caractère; et si son esprit n'étaFit pas brillant ^ il avait en revanche ati excellent cœui*.
Un ministre digne de son amitié et de sa con» Hance^ l'accompagnait; c'était lie comte deMontgelas^ homme d'un mérite supérieur; Les-grands et le clergé le détestaient^ mais leur haine faisait son éloge; on lui reprochait des idées libérales , comme si tous les habiles ministres n'en ont pas eo y comme si, sans elles , il pouvait y avoir de grands i^ois et de grands hommes ; on en a dit beaucoup de mal, mais la postérité qai a commencé pour lui au moment de sa disgrâce, l'a déjà vengé de ses ennemis , et les Bavarois re*connaissants bénissent sa mémoire.
La ville de Paris donna le soir du 3 décembre 1809, une fête à l'empereur qui vînt dîner à THôtel-de-Ville , avec les femmes de sa famille , etcelies.^es souverains étrangers. Chacun put, en cette occasion, reconnaître quel poids cruel pesait sur le cœur de Joséphine; elle ne prenait point part à l'allégresse générale, et le public ignorait encore là cause de sa profondé douleur. Vainement cherchait- elle à la dissimuler, on voyait dans ses yeux éteirtfs, dans son sourini
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mélaûcoliqoe I qu'un ch^igriit mortel la (iévo« rait; elle venait d'apprendre qu'elle allait des» cendre du trône ^ où elle s'était fait adorer de toute la France. Peu de jours auparavant, l'empereur, qui déjà lui avait annoncé son infortune, avait rassemblé dans son cabinet, ses frères, ses sœurs , la reine Hortense et le prince Eugène. Là, prenant laparoleavectoutel'appai^cede la tustesse la plus vive , il leur avait confiéses projets de mariage, et témoigné combien il lui était pénible de se séparer d'une épouse qui méritait si bien sa tendresse, mais .sa position exigeait , disait-il , qu'il immolât les affections de son cœur aux intérêts de ses peuples. Il les avait conjurés de rester toujours unis, les assurant que le nouvel hymen qu'il allait contracter, ne changerait pas ses desseins pour l'agrandis» sèment de sa famille.
Les sœurs de Napoléon , en apprenant cette nouvelle qu elles ne pouvaient que soupçonner^ furent bien contrariées^ d'un côté, elles voyaient avec quelque plaisir, l'abaissement de la famille Beauharnais, avec laquelle elles avaient été presque toujours en querelle; de l'autre, elles redoutaient la venue d'une épouse jeune, belle, d'une naissance illustre et dont la fierté les écra-
d'un pair OE- FRAJSCEw «JtÔQ
serait. L'avenir né leur offrant pas des chanccis trop heureuses ^ il ne leur fut pas difficile de Ceindre une tristesse qui commençait à s'élever réellement au fond de leur ame.
Le même jour, plusieurs de mes collègues reçurent la visite des affidés de l'empereur qui vinrent les sonder, pour savoir si de la part du sénat y i^ n'y aurait pas à craindre quelque ré« sistanoe. L'arclii-chancelier m'envoya chercher pour causer avec moi de cette affaire; il m'en vit trës affecté : j'aimais la bonne Joséphine, je l'avais toujours trouvée bien disposée en ma faveur, et sa chute prochaine n'enlevait rien à ma reconnaissance. Cambacérës, lui aussi, éprou» vait «n chagfrin sincère; nous ne nous dissimulames pas nos sentiments ; il m'apprit que la pauvre impératrice^ dans un moment de désespoir^ s'était flattée que le sénat se refuserait au divorce; elle nous connaissait mal ; nous la re* grettjions sans doute, mais il n'était pas un de nou|$ qui ne vît la nécessité d'un second mariage pour la consolidation des institutions impériales et d'un nouvel ordre des choses , auquel nous nous àions tous accoutumés. C'est ce que nous répondîmes à ceux qui voulaient nous entrai»
uer vers une démarche hostile dont nous au»