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GENÈVE. 331 insolite. Le coup d'œil en était gracieux et pittoresque. Ces cours me conservaient un peu de l’entrain et de la vivacité de limprovisation que la froideur de ceux de lPAuditoire éteignait en moi.
1 je résume ici les résultats de ma carrière d’enseignement, Je dirai que j'ai donné, en trente-deux ans de professorat, quarante cours, qui ont fait entre eux près de trois mille leçons ‘. Sur ce nombre J'ai, par cause d’indisposition, manqué quelques leçons, mais je ne me rappelle que d’une seule manquée sans motif. C’était à Genève : je travaillais avec ardeur et je laïissai passer l'heure où je devais donner ma leçon ; à l’ouïe de l'heure suivante Je reconnus ma faute. Le lendemain j'en rendis compte à mon auditoire, en disant que si cet exemple pouvait donner une idée de l'intérêt qu'inspire l’étude de la botanique, cette leçon manquée serait peut-être plus utile que si je l’avais donnée. Quant aux élèves, j'ai compté que j'avais, tant à Montpellier qu'à Genève, donné des instructions à environ six mille six cents élèves. Sur ce grand nombre, je puis sans doute espérer que plusieurs, peut-être la plupart, y auront acquis quelques connaissances générales, mais quoique j'aie été peut-être l’un des professeurs qui ont mis le plus de zèle à former des naturalistes, je dois avouer que le nombre de ceux amenés par moi à mériter ce titre est bien borné. J’ai déjà mentionné ceux que j'ai formés pendant mon séjour à Montpellier ; les élèves dignes d’être comptés parmi ceux que j'ai eus à Genève sont MM. Choisy *, Duby, Edmond Boissier, Fr.-Jules Pictet et mon fils, pour indiquer d’abord les Genevois. Plusieurs étrangers sont venus suivre mes leçons et travailler dans mes collections : je citerai MM. Coulter, Mercier, Daubeny, Rœper *, Ed. Chavannes,
! Voir aux Pièces justificatives, n° vr.
* Voir ma notice biographique sur Choisy, publiée en 1860. (Alph. de C.)
5 Maintenant recteur de l'Université de Rostock. (Id.)
de Gingins, Otth, Meissner ', Wydier, Berlandier, Dumas, Guillemin, Margot, Charles Martins *, etc.
M. le docteur Coulter, Irlandais, travaille avec intelligence et a fait chez moi une monographie des Dipsacées qui à du mérite. Il avait pris une sorte de passion pour l'examen des mœurs des reptiles et vivait entouré de serpents et de lézards. Presque toujours il en avait quelquesuns vivants dans ses poches : il les plaçait sur sa main et les faisait rester immobiles en leur sifilant des airs. Il se lamentait de ce qu'il n’y a pas de serpents en Irlande, et à son départ il à cru faire un acte patriotique en y expédiant une caisse de serpents vivants. Il n’a cependant pas poussé ce genre de patriotisme erpétologique au point d'envoyer des vipères ! Peu après il est allé passer quelques années au Mexique, d’où il a adressé au Jardin de Genève une belle collection de Cactus. J’en ai donné dans le temps l’énumération méthodique, et j'ai dès lors continué à faire dessiner et à publier les espèces à mesure de leur floraison. Je ne doute pas qu'il n’ait recueilli en Amérique des herbiers précieux. C’est un homme instruit, d’un commerce sûr et agréable, pour lequel j'ai conservé de l'amitié °.
Un autre Anglais, M. Daubeny, est venu suivre mes cours et a travaillé chez moi. Il était bon chimiste, mais désirant obtenir la place de professeur de botanique à l’'Université d'Oxford, il vint passer l'été de 1830 à Genève pour se mettre au courant de la botanique. Il à obtenu la chaire qu'il désirait, et a publié quelques bons mémoires qui touchent de près ou de loin à ia physiologie végétale *.
t Maintenant recteur de l’Université de Bâle et mon collaborateur zélé pour l'achèvement du Prodromus. (Alph. de C) ? Maintenant professeur à Montpellier. (14.) 5 Le docteur Coulter est mort au Mexique; ses collections sont à Dublin. (Alph. de C.) 4 M. le professeur Daubeny à présidé à Oxford l'Association britannique pour l’avancement des sciences. La notice qu’il a publiée en 1845 sur son ancien maitre en botanique, dans l'Edinburgh Philos. Journal, est une de
M. Mercier était un Français, d'âge mûr, qui, après avoir été militaire, puis commissaire général de police dans le royaume de Westphalie, avait longtemps voyagé en Amérique pour faire le commerce, et qui, à son retour, ayant perdu une partie de sa fortune et n’aimant guère les Bourbons, était venu se retirer à Genève pour y soigner une santé délabrée. I y prit le goût de la botanique. A peu près tous les jours il venait travailler dans mon herbier, où il rangeait mes plantes avec soin et se familiarisait avec la méthode. Il connaissait bien les deux Amériques et a contribué à m'y donner des relations utiles, telles que MM. Vargas, Lallave, etc. Lui et sa femme étaient des personnes d’une aimable société, et j'avais pour eux un véritable attachement. Il avait entrepris avec zèle une monographie des Phlox, mais la maladie et la mort sont venues le surprendre dans ce travail inachevé. Je l'ai regretté comme un ami. Mon fils à consacré sa mémoire en donnant son nom à un senre très-singulier de Campanulacées du Cap.
Deux jeunes Français, qui étaient venus à Genève pour étudier la pharmacie, sont au nombre de ceux dont je m'honore d’avoir dirigé les premiers pas dans la carrière scientifique : je veux parler de MM. Dumas et Guüillemin.
Le premier conquit bien vite, par son caractère, sa bonne conduite et ses talents, l'estime de tous ceux qui s’occupaient de sciences. Il s’occupait surtout de chimie, mais en suivant mes cours il prit aussi quelque goût à la botanique. J'ai cité de lui, dans l’Organographie, une observation sur une monstruosité de campanule qui montre son aptitude dans cette science, mais quelque estime que j'eusse de ses talents,
celles où les principes théoriques de mon père sont le mieux exposés. — L'importance d’une école doit se mesurer à la nature plus qu’au nombre des élèves. À ce point de vue le fait d’un savant, déjà docteur et professeur à Oxford, venant séjourner un an à Genève pour apprendre une science voisine de celle qu'il cultivait, ce seul fait constate un des points culminants de Phistoire littéraire de Genève. (Alph. de C.)
je ne cherchai point à entrainer dans ce sens, persuadé que la chimie était sa vraie carrière. Il s’est chargé de le démontrer par les succès qu'il y a obtenus, puisqu'il compte aujourd’hui parmi les premiers chimistes de l’Europe. Lorsqu'il partit pour Paris, je lui donnai des recommandations qui lui ont été utiles, et J'ai surtout influé sur son sort en ce que, sur mon témoignage consciencieux, mon ami Brongniart se décida à lui donner sa fille aînée en mariage. J’ai joui de son bonheur et de ses succès et m’applaudis d'y avoir un peu contribué.
Guillemin est originaire de la partie de la Bourgogne voisine de la terre de Saint-Seine que j'ai possédée, Il a pris le goût de la botanique en suivant mes cours et en travaillant dans mes collections. Après quelque séjour à Grenève, je l'ai placé à Paris, chez mon ami Delessert, comme conservateur de ses herbiers. C’est un homme bon, serviable, actif, et qui, sans être dans les premiers rangs de la science, a fait cependant quelques utiles travaux, entre autres la Flore de Sénégambie, à laquelle il a pris une part importante, des Mémoires sur les gentianes hybrides, sur l’amertume des végétaux, etc., les Archives de botanique, ete. Pendant son séjour à Paris 1l m'a rendu beaucoup de services. Il avait consenti à être, pour ainsi dire, mon chargé d’affaires botaniques. Il corrigeait les épreuves de mes ouvrages, recevait et expédiait les articles nombreux de ma correspondance scientifique, engageait les voyageurs à m'envoyer une part de leurs récoltes, etc., et tout cela avec une complaisance qui ne s’est jamais démentie un instant. Je le regarde comme un des hommes sur l'amitié desquels je puis le plus complétement compter, et je conserve une vraie reconnaissance de ses procédés à mon égard ”.
M. de Gingins-La Sarraz m'a donné des espérances bril-
! Guillemin est mort peu de temps après mon père, le 15 janvier 1842. M. Lasègue a publié une notice sur lui dans les Annales des sciences natureiles, vol. XVII. (Alph. de C.)
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lantes, qui n’ont pas été réalisées, sans que je puisse le Jui reprocher. C’est un homme d’une naissance distinguée, de beaucoup d'esprit, d’un caractère gai, et qui était remarquable par la manière habile avec laquelle il à su éluder les effets d’une triste infirmité. Dès l’âge de quinze ans il avait l’ouie un peu dure, à vingt et un ans il s’est trouvé sourd au point de ne pas entendre le canon. Guidé par les conseils d’un oncle atteint du même malheur, il s’est étudié à reconnaître les modifications que les lèvres prennent pour la prononciation de chaque syllabe, et il y est parvenu au point de pouvoir lire sur les lèvres des personnes qui lui parlaient tout ce qu'elles disaient, et cela avec la rapidité de la parole. Pourvu que ses interlocuteurs eussent une diction pure, il ne les faisait jamais répéter. Il reconnaissait même les accents, comme on le fait avec oreille. Il pouvait lire ainsi la parole dans toutes les langues qu'il savait, le français, lallemand, le latin et l’anglais. Cette dernière langue lui donnait plus de peine, parce qu’on la parle la bouche plus fermée. Il comprenait très-bien les mots qui lui étaient le plus inconnus, ainsi à l'époque où il savait très-peu de botanique, il suivait avec moi des conversations où je lui citais une foule de noms nouveaux pour lui. Doué dans ce temps d’une vue perçante, il lisait sur les lèvres des acteurs au théâtre ou des professeurs dans une leçon : on raconte même des choses plaisantes sur la manière dont il voyait du bout à l’autre d’un salon ce qu’on disait de lui. M. de Gingins avait pris à Berne quelques notions de botanique élémentaire en suivant les herborisations de M. Seringe. Dès qu’il vint à Grenève, il m'intéressa par son infirmité et me frappa par son esprit et son ardeur pour la botanique théorique. Je passai à peu près trois Jours entiers à en causer avec lui, et après ces séances Je puis dire qu'il savait réellement la théorie au point de s’en servir avec intelligence. Une pareille facilité m'intéressa vivement, et je fis tous mes ef-
forts pour que la science en profitàt. Après quelques travaux préparatoires et élémentaires, je le mis à l’œuvre. Il s’attacha à la famille des Violariées, et fit un mémoire qui fut inséré parmi ceux de la Société d'histoire naturelle de Genève, puis rédigea l’article correspondant pour le Prodromus. Ces deux morceaux contiennent de bonnes observations. Plus tard M. de Gingins a entrepris une monographie des Labiées et a commencé par publier le genre des Lavandes, d’une manière qui montrait les progrès qu’il avait faits. Il continuait ses travaux sur les Labiées avec zèle et sagacité, lorsqu'il fut découragé par l'apparition du bel ouvrage de Bentham sur cette famille, et bientôt il fut lui-même détourné de tout travail de ce genre par l’affaiblissement de ses yeux. Cet organe est pour lui plus qu'il n’est pour personne, car il lui sert à la fois pour la vue et pour l’ouïe. Dès lors, souvent malade, il a renoncé à la botanique : je l'ai regretté, mais n’ai pu que l’approuverbe
Berlandier était un jeune homme né en France, près du Fort-de-l'Écluse, d’une famille fort pauvre. Il avait commencé par être commis dans une maison de droguerie. Il montrait de l’activité, de l’ardeur pour l’histoire naturelle, et s'était fait à lui-même une sorte d'éducation classique. Touché de ses efforts, Je le fis recevoir parmi les étudiants et je Padmis à travailler dans mes collections. Il fit alors un travail sur la famille des Grossulariées, qui a été inséré dans les Mémoires de la Société d'histoire naturelle de Genève, et dont il a depuis tiré l’article du Prodromus. Ce travail, sans être distingué, n’était pas sans quelque mérite pour un commençant. Je fis choisir l’auteur par le Musée pour aller à Marseille recevoir une autruche vivante qu’on nous avait
! M. de Gingins, dont l’activité d’esprit ne s’est point ralentie, n’a abandonné la botanique, dont les détails lui fatiguaient les yeux, que pour se livrer à des recherches très-profondes sur l’histoire de Suisse. Ses travaux,
dans cette branche d’études, sont appréciés de tous les hommes compétents. (Alph. de C.
envoyée. Je Padmis aussi à mes herborisations avec les élèves. Nous eûmes alors l’idée, sans nous laisser décourager par l’insuccès de Wydier ', d'envoyer un collecteur botaniste au Mexique, et nous choisimes Berlandier, mais son caractère sottement ambitieux, remuant, vaniteux et indépendant, ne s’arrangea pas de quelques taquineries de celui d’entre nous qui était chargé des détails du voyage et il partit déjà mal disposé. Nous avions pensé au Mexique à cause de ses richesses naturelles alors peu connues, et parce que j'étais lié avec M. Alaman, ministre de l’intérieur, qui me promettait sa protection pour mon employé. En effet, elle ne lui manqua point, et entre autres faveurs il le fit adjoindre à une grande expédition du gouvernement mexicain pour la délimitation des frontières du nord; mais Berlandier profita mal de ces avantages. Il envoya des plantes sèches en petit nombre, mal choisies et mal préparées ; il négligea complétement les envois d'animaux, de graines, et la communication de notes sur le pays. Au bout de quelque temps il négligea même de nous écrire, à tel point que nous avons douté longtemps s’il était mort ou vivant. Nous nous sommes donc trouvés avoir dépensé environ 16,000 francs pour avoir des plantes sèches qui en vaiaient à peine le quart ! Ce résultat, joint au précédent, nous dégoûta tout à fait des expéditions de ce genre *.
1 M. Wydier était allé à Porto-Rico aux frais d’une Société composée de MM. Philippe Dunant, Moricand, Mercier et mon père. Il y prit la fièvre jaune presque au moment de son arrivée, et ne put expédier que des collections bien inférieures à ce qu'il aurait fait sans cet accident. Ce fut la même association qui envoya Berlandier au Mexique. (Alph. de C.)
? Berlandier, honteux de sa conduite, fit semblant d’être mort. Je découvris, à Paris, qu'il avait écrit une lettre au Muséum pour offrir ses services, en date du 20 décembre 1838, douze ans après son départ. J’ai su ensuite qu’il s'était fait docteur en médecine de sa propre autorité, qu’il avait été employé par un général mexicain pour une affaire de délimitations, s'était fixé à Matamoros, y avait pratiqué la médecine d’une manière assez honorable et désintéressée, avait été envoyé par Arista au-devant du général Taylor pour lui demander de ne pas franchir le Rio-Colorado, enfin avait
J’oserai peut-être compter parmi les personnes auxquelles J'ai inspiré le goût de la botanique Mme Marcet, veuve de mon ami, qui est elle-même pour moi une excellente amie. Elle est fort connue, surtout en Angleterre, par le talent qu'elle possède d'écrire des livres élémentaires sous forme de dialogues, destinés aux jeunes demoiselles. Après avoir publié des traités d'économie politique et de physique, elle prit, en suivant mes cours, l’idée d'écrire sous cette forme une physiologie végétale. Je fus très-frappé de l’habileté avec laquelle elle était parvenue à exposer cette science d’après de simples notes. Son ouvrage, intitulé Conversañons on vegetable physiology (2 vol. in-12; London, 1829), a été traduit en français par M. Macaire (2 vol. in-8° ; Genève, 1830).
Je pourrais allonger cette liste de mes élèves qui ont eu quelque succès, mais je me borne à mentionner ceux sur lesquels je crois avoir exercé une certaine influence. Ce genre d'action privée des professeurs sur les commençants m'a paru un de leurs devoirs les plus doux et les plus utiles. Le souvenir des bontés de M. Desfontaines me Pa toujours rendu sacré. L’enseignement public des cours sert en répandant une instruction vague dans les masses, et en donnant occasion de reconnaître les jeunes gens qui, par leur zèle ou leur talent, méritent d’être distingués ; mais ce n’est guère que par les communications familières qu’on forme vraiment des élèves. Cela est surtout vrai dans les sciences physiques et naturelles, où il est nécessaire, pour S'instruire, de pouvoir expérimenter ou observer soi-même et dans des collections considérables. L'action du maitre sur
péri (véritablement) en traversant la rivière San-Fernandez, dans l'été de 1851. Il a laissé des manuscrits de géographie et d’histoire naturelle concernant le pays qui ont été achetés à Matamoros par un officier des États- Unis, le lieutenant Couch, lequel en a fait cadeau à l’Institution Smithsonnienne, et a même eu la générosité de m'envoyer quelques plantes sèches eu égard aux frais que nous avions faits pour envoyer Berlandier en Amérique. (Aïlph. de C.)
les disciples tient moins à la supériorité de l'intelligence qu’à l'amitié, à l’intérêt qu'il leur porte, et c’est pourquoi on rencontre souvent des hommes médiocres qui ont réellement formé des élèves distingués. Pour moi, j'y étais porté sans efforts. J’ai toujours aimé la jeunesse et joui de ses succès. L’affection de mes élèves m'en a récompensé, et sous ce rapport ma carrière professorale a été vraiment douce et heureuse ".
Je reviendrai plus tard sur les fonctions administratives qui se trouvent liées avec celles de l’enseignement dans VAcadémie de Genève.