ACADÉMIE. ENSEIGNEMENT. ÉLÈVES
Jai dû, par égard pour la hiérarchie, parler d’abord de mes fonctions législatives, mais je dois avouer que je mettais bien plus d'intérêt à mes fonctions comme professeur à l’Académie. C'était 1à ma véritable carrière; je Pavais ambitionnée dès mon enfance, et depuis que ma santé n’a forcé de la quitter, je sens toujours que, hors de ma famille, c'est ma première affection. J’ai toujours trouvé tant d'amitié chez mes collègues et mes élèves, que je serais bien ingrat s'il en était autrement; d’ailleurs J'ai toujours été persuadé que dans un pays aussi petit et aussi actif que le nôtre les études étaient ce qui pouvait lui faire le plus d'honneur.
Les choses que j'ai à dire sur mes fonctions académiques peuvent se ranger sous deux chefs : l’enseignement, dont Je vais m'occuper ici, et la direction des études, que je développerai plus tard.
J'ai déjà dit comment, chargé de l’enseignement de lhistoire naturelle élémentaire, à faire en deux années, et voyant dans l’Académie un professeur de minéralogie *, j’avais dû, conformément à mes goûts, réduire mon cours à l’histoire naturelle organique et enseigner alternativement la botanique et la zoologie. De 1816 à 1835, j'ai fait dans l'auditoire de philosophie dix-neuf cours, dont dix de botanique et neuf de zoologie. Ces cours étaient fort longs, car ils comprenaient cent six leçons par année. Je dus me soumettre à cette marche, et je le fis sans peine, quoique ma conviction n'ait pas changé, que des cours aussi longs ne sont bien favorables ni au professeur, dont ils amortissent le zèle, ni aux étudiants, qu’ils chargent de détails et qu’ils habituent à se dispenser de recherches en
1 Et plus tard un professeur de géologie, M. L. Necker.
dehors des leçons". À l’époque où je commençait ces cours,
je me vis en présence d’une trentaine d'étudiants, et J'avoue qu’en sortant de l’École de Montpellier, où j'en avais quatre à cinq cents, je me croyais dans mon cabinet. Si j'avais eu moins de zèle, J'aurais pu me laisser décourager, mais le nombre des élèves alla en augmentant graduellement par suite des facilités qu’on donna aux externes, et lorsque je quittai, en 1835, je comptais quatre-vingt-quinze élèves à mon COUTrS.
J'ai eu, outre les étudiants réguliers, un assez grand nombre d’externes, quelques-uns remarquables par leur rang social, tels que le prince Frédéric de Danemark, le prince de Mec frère de la reine Victoria, le He Paul, aujourd’hui grand-Guc de Mecklembourg, et d’autres, remarquables par leur rang dans la science, teis que MM. Dumas, Coulter, Seringe, Daubeny, etc. Ces auditeurs bénévoles servent particulièrement à imprimer aux jeunes étudiants, qui font la masse de l’auditoire, une certaine retenue et à leur donner une opinion plus relevée des leçons qu'ils écoutent. Au reste, malgré l’âge très-jeune, peut-être trop jeune, des élèves auxquels je devais parler, je n’ai jamais eu qu'à me louer de leur conduite, soit à Montpellier, soit à Genève : je n’ai jamais eu besoin de gronder ni même d’élever la voix. Ma plus grande méthode de discipline était, lorsque j'entendais ou apercevais quelque marque d’inattention dans lPauditoire, de me tourner de ce côté, tout en continuant de parler, et de regarder fixement ceux qui me paraissaient disposés à l’étourderie. Mon regard faisait sur eux l’effet qu'on dit exercé par les boas sur les oiseaux; ils se taisaient, et je n’ai jamais eu besoin d'autre chose.
C’est là un des avantages de l’improvisation, car le pro-
* Que dirait l’auteur aujourd’hui que sa chaire à été divisée d’abord en deux, puis l’une de ces divisions en deux et presque en trois ! (Alph. de C.)
fesseur qui lit ne peut pas surveiller son auditoire quand il a les yeux sur son papier. Cet avantage est lié à plusieurs autres : la possibilité de répéter et de varier les explications dès qu’on sent qu’on n’est pas bien compris; la variété des tons, des tournures, des inflexions qu’on adopte sans s’en douter, et qui relèvent l'attention des auditeurs ; la facilité de varier les cours et de les tenir au courant de la science, au lieu de les relire éternellement, comme le font les professeurs à cahiers ; la probabilité qu’on n’entrera pas dans des détails trop minutieux pour là mémoire des élèves, puisque l’on ne dit que ce dont on se souvient soimême; la certitude qu'aucun homme trop ignorant n’osera se présenter pour remplir des fonctions dans lesquelles l'improvisation est exigée, ete. Ces avantages m'ont tellement frappé, que si J'avais eu à régler l’organisation d’une école quelconque, je n'aurais établi pour tout concours que l’obligation de donner des leçons forcément improvisées sur des sujets indiqués une heure à l’avance, et l’obligation de faire à l'ordinaire les leçons également improvisées .
Je trouvai, établi d’ancienne date dans l’Académie, lusage d'interroger chaque jour quelques élèves sur la leçon de la veille. Cette méthode remplace avec avantage la récapitulation qu’on fait dans la plupart des écoles, et elle entretient l’activité des élèves ; elle les force à faire les extraits des lecons; elle apprend au professeur s’il à été compris la veille; elle habitue les élèves à répondre aux examens. J’eus soin de noter chaque jour, en chiffres convenus, la valeur des réponses que chaque élève me faisait, de sorte que je pouvais m’assurer d'interroger tous les élèves à peu près également et reconnaître si la valeur de leurs réponses allait en augmentant ou en diminuant. J’en tenais compte à l'examen final de l’année et cela me permettait de corri-
! L'usage d'improviser, introduit par mon père, s’est promptement généralisé dans la Faculté des sciences. (Alph. de C.)
ger ce qu'il y a souvent d’inexact à juger un jeune homme sur une question posée au hasard. Cette méthode a été goûtée par mes collègues; elle est devenue d’un usage général dans la Faculté des sciences.
À l’époque où j'ai commencé à professer dans l’Académie de Genève il n'existait aucune collection publique d'histoire naturelle, et la plus grande partie des leçons se donnaient en hiver, ce qui, pour la botanique au moins, rendait toute démonstration impossible. Cela semble un grand obstacle à l’enseignement, mais je n’y ai jamais attaché une importance réelle. À Montpellier, j'avais le moyen de montrer beaucoup d'objets et je m'en servais, par égard pour Popinion, mais Je suis resté convaincu que les démonstrations d'histoire naturelle, pendant les lecons, nuisent plus à l’enseignement qu’elles ne lui sont utiles. Les élèves font de ces objets des sujets de plaisanterie et de désordre. Les êtres organisés sont complexes, et les jeunes gens sont toujours tentés de regarder les organes dont on ne leur parle pas. Montre-t-on les choses de loin, à peine ils les voient ! les fait-on circuler, elles arrivent à la plupart au moment où le professeur parle d'autre chose, et ne servent qu à détourner l'attention. Je me suis trouvé mieux, en général, de représenter rapidement sur la planche noire les organes dont j'avais à parler, parce que la figure s’y présente au moment utile et dégagée de tous les objets voisins. J'avais quelque facilité à tracer ces dessins lorsqu'il s'agissait de botanique, parce que les formes des plantes m'étaient familières, mais J'osais rarement me risquer à ces essais pour les animaux, que je connaissais moins bien, et je suppléais à ce vide en montrant plus de planches, ou, lorsque je l’ai pu (après la fondation du Musée), plus d’animaux empaillés ou conservés.
De ce que je viens de dire, il ne faudrait pas conclure que Je regarde les musées et les jardins comme inutiles à l’enseignement : je les crois au contraire éminemment utiles,
mails sous un autre point de vue. On ne saurait trop encourager les jeunes gens à aller, après leurs leçons, voir les objets dont on a parlé, étudier par eux-mêmes les caractères des êtres naturels, se familiariser avec leurs formes et essayer de faire des descriptions techniques de leur structure. Ce dernier exercice est un de ceux sur lesquels j'ai le plus insisté, au moins auprès des élèves qui me semblaient avoir du goût pour l’histoire naturelle, ou qui en avaient le plus besoiu pour leur vocation future.
Les deux circonstances qui me paraissaient le plus contraires au développement des élèves dans plusieurs écoles, et surtout dans la nôtre, malgré leur petit nombre, c’est le manque de rapports habituels entre le maître et les étudiants, et ie peu d'habitude de ceux-ci de travailler par eux-mêmes. J'ai tàché d'obvier à ces deux inconvénients en encourageant les élèves à fréquenter le Jardin botanique et en les recevant dans mon propre herbier, où Je trouvais l’occasion de causer avec eux et de leur faire faire quelques travaux. Je tentai d'introduire l’usage des herborisations, mais Je ne pus donner suite à ce projet, à cause du grand nombre d'objets que la règle de l'Académie obligeait de suivre à la fois et de l’époque hibernale où j'étais forcé de donner mes cours. Je me suis mieux trouvé d'inviter quelques-uns des élèves les plus zélés, ou de ceux que je désirais pousser vers la botanique, à faire avec moi de petits voyages dans les parties montagneuses du pays.
Le premier essai de ce genre eut lieu, en 1823, avec dix étudiants de choix et deux naturalistes propres à me seconder, savoir : mon collègue, M. Louis Necker, proïesseur de minéralogie, et M. le docteur Coulter, Irlandais, fort instruit, qui suivait mon cours. Cette excursion fut dirigée sur le Chablais, partie de nos environs que je ne connaissais pas. Nous passâmes derrière le Môle, pour aller à la vallée d’Abondance, que nous parcourûmes jusqu’à son point culminant; de là nous visitâmes celle de Mor-
sine, et nous revinmes par Taninge. Cette petite course fut agréable par la gaité et le zèle de mes compagnons, par la beauté du pays et le bon accueil des habitants. À Morsine, la joie de voir arriver des naturalistes alla jusqu’à me faire donner une sérénade, et aux étudiants un bal en plein air. La course, qui dura dix jours, ne fut pas fructueuse pour moi, quant à la botanique, mais elle l'était pour M. Coulter, qui ne connaissait pas le pays, et pour les élèves, qui étaient des commençants.
Une seconde expédition du mème genre fut dirigée sur Bex et ses environs, en 1525. J’avais avec moi une douzaine d'élèves; je trouvai sur place l'excellent M. de Charpentier et le brave Thomas, qui se joignirent à nous dans la plupart de nos courses, et qui, par leurs connaissances locales et leur aimable société, contribuërent beaucoup à accroître l'utilité et l'agrément de nos excursions. Indépendamment des environs immédiats de Bex et des montagnes qui le couronnent, nous allâmes visiter la curieuse vallée des Ormonds, dont laspect tout particulier nous intéressa vivement. Dans cette région alpine, toute de pâturages, chaque propriétaire, au lieu d’avoir une maison centrale pour ses troupeaux, et pour y transporter le foin des diverses pièces de terre qu’il possède, a l’usage d’avoir une métairie dans chaque parcelle de terre et de se transporter successivement de lune à l'autre avec sa famille et ses troupeaux. Cette vie nomade a été probablement déterminée par la difficulté des transports, qui se concilie mal avec le morcellement des propriétés, due à la division des héritages. On nous à cité un paysan riche qui avait quarante pièces de terre, et par con- Séquent quarante maisons, qu'il habitait toutes successivement chaque année. Il résulte de cet usage original que lorsqu'on entre dans la vallée, elle parait prodigieusement plus peuplée qu’elle ne l’est réellement.
Ces deux excursions ne furent suivies d'aucune autre; la goutte vint peu à peu me saisir et m’empêcha de conti-
nuer un genre d'exercice qui est assez pémible, vu qu’à la fatigue naturelle de la marche s'ajoutent des soins continuels de surveillance et d'enseignement. Je ne trouvai pas d’ailleurs que les résultats répondissent à la peine que je me donnaïis. À Montpellier j'avais obtenu quelques succès, parce que les élèves étaient très-nombreux et tous voués à la même étude; à Genève ils étaient peu nombreux, plus jeunes et destinés à des vocations très-diverses, à Montpellier, mon désir était de les encourager tous à une étude qui se liait à leur vocation et dans laquelle ils pouvaient espérer de trouver un sort et des récompenses; à Genève je n’osais, à moins de talents transcendants, encourager à la botanique que des jeunes gens de fortune aisée, car on ne peut guère trouver de rémunération dans cette science.
Indépendamment des nombreuses leçons que j'avais à donner aux élèves de l’Académie, je continuai, pendant huit années (de 1817 à 1828), des cours extra-académiques pour les amateurs des deux sexes. Ces cours roulaïent sur la botanique et la zoologie élémentaires, ou sur la botanique agricole. fs formaient un supplément à mon minime traitement, qui ne laissait pas d’avoir de l'intérêt pour moi avant que lhéritage de mes parents eût amélioré ma position. L'un de ces cours, en 1821, a été donné, avec quelques-uns de mes collègues (MM. Necker, Mayor, Deluc), au profit du Musée naissant, et a contribué à ses progrès, non-seulement par l'argent dont 1l le dota, mais encore par Vintérêt qu'il inspira en sa faveur aux gens du monde. Ces cours me causaient bien quelque fatigue, mais me délassaient, pour ainsi dire, des cours plus techniques de PAuditoire. Ils me mirent en relation avec une foule de personnes dont la connaissance m’a été agréable. Je terminai l’un d'eux par une herborisation à Salève : il s’y trouva une quarantaine de jeunes dames et demoiselles, qui jouissaient avec gaîté de la beauté du paysage et de la nouveauté de cette course