RELATIONS SOCIALES
On à pu voir par ce qui précède que depuis mon séjour à Genève j'étais loin d’avoir négligé mes travaux botaniques, et que même j'y avais Joint bon nombre d’autres occupations : cependant je n'avais point vécu en ermite ! Au con-
1 Cet article doit avoir été écrit en 1840. (Alph. de C.)
traire, j'ai mené alors une vie très-mondaine, soit par l'effet de mes relations multipliées avec les habitants de la ville, soit à cause des visites d’un grand nombre d'étrangers.
Un des traits distinctifs de la vie de Genève est l’habitude contractée par ses habitants de jouir, autant que dans les grandes villes, des plaisirs de la conversation. Comme l'éducation et l’aisance y sont très-répandues, il se trouve qu'on y voit en proportion de la population un nombre considérable de personnes composant la bonne société. Il y a sans doute, comme partout, et surtout dans les pays où il n'existe pas de noblesse légale, il y a, dis-je, des rangs distincts dans l'opinion: ces rangs sont fondés sur l’ancienneté des familles dans le pays, sur le rôle politique qu’elles y ont joué, sur la fortune, et plus encore sur la fortune héritée que sur celle qu'on a gagnée soi-même, sur la bonne éducation et l'usage du monde, sur les alliances, etc. Ces diverses causes agissant ensemble ou séparément font que les rangs des familles sont sans cesse mêlés, et qu'il est trèsdifficile, quoi qu'on en dise, de reconnaître celles qui se classent dans le premier, le second, le troisième, etc. Toutes celles qui n’exercent pas le commerce de détail ou les arts mécaniques sont réellement égales, sauf les différences individuelles qui résultent de la fortune ou de l'éducation. Il en doit être ainsi dans tout pays où il n'y a pas de noblesse régulière ; mais précisément parce que la loi ne protége le rang de personne chacun est obligé de le garder soi-même, ce qui explique pourquoi, dans les pays démocratiques, 1l y a plus de crainte de se mésallier ou de se mélanger que dans les monarchies. Je ne parle pas des aristocraties, car il n'y a plus d’aristocratie légale, quoiqu'il en reste encore quelques traces dans les mœurs *.
‘ Le mot avait disparu du langage. La première fois que je lai entendu proférer c'était dans l’Assemblée constituante de 1842. Il fit rire ceux à qui on l’adressait, à peu près comme si on parlait aujourd’hui en France, dans une assemblée sérieuse, de droits féodaux ou de baillis. (Alph. de C.)
. Le grand nombre des personnes qui ont des droits presque égaux à se dire de la première société, combiné avec leur rapprochement dans une seule ville, resserrée dans une étroite enceinte, explique le nombre considérable d’individus qu’on est appelé à y connaître et la nécessité de vivre beaucoup dans le monde pour entretenir quelques relations avec chacun; aussi nul part on ne voit tant de réunions. Celles-ci sont en général assez simples, sauf dans les grandes occasions ou chez les familles très-riches.
Dès mon arrivée à Genève je me trouvai très-répandu et je ne demandais pas mieux, soit par goût, soit parce. que j'étais bien aise de voir toutes les coteries dans lesquelles la société se fractionne, afin d’y faire des relations et de choisir celles qui me plairaient le mieux pour la suite. Une fois ce choix fait et lorsque l’âge a émoussé mon activité, je me suis graduellement limité. J'étais membre de la plupart des sociétés d'hommes, telles que les cercles et les associations ayant un but spécial. J'avais aussi plusieurs soirées périodiques de personnes des deux sexes, et j'en fis même organiser une pour réunir une fois par semaine mes anciens camarades enfance et leurs femmes, afin d'éviter lisolement qui résulte quelqueïois des diverses alliances.
Les mœurs ont imprimé à toutes ces réunions genevoises une teinte si uniforme qu'il faudrait, pour apercevoir leurs différences, prendre en quelque sorte une loupe. Aussi, quoique pendant l'hiver il soit fréquent pour un homme d'aller le même jour dans trois ou quatre sociétés, il lui semble avoir à peine changé de salon, tant il retrouve partout les mêmes opinions, le même ton et la même manière d’être. Cela s'explique par les relations multiples de la plupart des individus avec des personnes de diverses réunions. Comme le jeu (de whist) est un élément essentiel de la plupart d’entre elles, et qu’il ne m’a jamais beaucoup séduit, jai recherché de préférence les sociétés dans lesquelles on pouvait s’en dis-
penser. La conversation en prenait la place avec avantage, surtout dans les premières années où nous possédions plusieurs hommes qui exerçaient avec succès l’art de la causerie, et où la société genevoise avait en général un entrain et un charme qu’elle a perdus, en grande partie, depuis que les opinions méthodistes et les idées radicales de 1830 ont commencé à l’attemdre et à la diviser. Je citerai quelques-uns de ceux avec lesquels j'ai eu des relations plus intimes.
Au premier rang se présente M. Dumont, l’un des hommes de meilleure compagnie que j'aie jamais connus. Il avait commencé sa carrière par l’état ecclésiastique et avait été assez ardent représentant lors des troubles de 1781. Obligé de quitter le pays, 1l avait passé quelques années à Paris, où il s'était lié avec Mirabeau, puis s'était fixé en Angleterre, où il s'était lié avec lord Landsdowne, avec Bentham, dont il a publié les principaux ouvrages, avec sir Samuel Romilly et l’élite de la société anglaise. Il revint, en 1815, dans sa patrie et lui rapporta le fruit de son expérience. C'était un homme instruit dans les sciences politiques, parlant bien, soit en public, soit en particulier, d’un commerce sür et agréable. Il mettait beaucoup d'intérêt et de grâce dans sa conversation : sa bonté, principalement vis-à-vis des Jeunes gens, le rendait intéressant. Il à fortement contribué à introduire chez nous des idées saines sur la législation. J'ai joui extrèémement de sa société et du charme de sa conversation. Lorsque, en 1829, nous perdimes cet excellent homme, notre société intime fut fort décolorée. J’exprimai mes regrets dans une notice qui fut insérée dans la Bibliothèque universelle. Dumont m’a laissé une marque de son amitié en me léguant une montre décorée de ses initiales, mais je n'avais pas besoin de ce signe matériel pour me rappeler cet aimable homme.
Dans le cercle des personnes que je voyais le plus, je dois citer, à l’un des premiers rangs, un homme que son âge
m'oblige à appeler vieillard, mais que son caractère aurait plutôt fait prendre pour un Jeune homme : je veux parler de M. Victor de Bonstetten. C’était un ancien noble bernois qui, ayant beaucoup voyagé et ayant vécu à Genève dans sa jeunesse, avait pris le goût des idées libérales ; un ancien magistrat, qui semblait avoir oublié toute idée politique ; un littérateur et presque un poëte qui, entraîné par son premier maître Charles Bonnet, s'était jeté dans la métaphysique, quoiqu’elle ne cadrât point avec son naturel. Né dans une ville où Jes langues allemande et française sont employées indifféremment, il les avait adoptées l’une et l’autre dans ses écrits, avec cette singularité que, à peu d’exceptions près, ses ouvrages allemands semblent faits avec des idées françaises et ses livres français avec des idées allemandes. Il était venu après la tourmente révolutionnaire s'établir à Grenève : il mettait de l’agrément dans la société par sa grâce et son originalité ; sa conversation avait ceci de particulier qu'il y suivait toujours sa propre idée, sans se mouler sur celle des autres. Son salon était agréable, parce qu'il y accueillait les étrangers de passage avec un mélange d'intérêt et de curiosité, et je lui ai dû plusieurs relations qui m'ont fait plaisir. Si nos caractères et nos études étaient fort dissemblables, nous nous rapprochions par nos goûts de société, et je puis dire que malgré la distance de nos âges, nous avons vécu plusieurs années dans des relations d'amitié et de confiance dont il m'a donné des preuves particulières. Sa mort à été déterminée par une apoplexie à marche lente, qui l’a laissé huit jours plein de vie, mais complétement privé de la parole. [IT a supporté cet état avec une courageuse sérénité. Pendant cette sorte d’agonie J'ai été du petit nombre de ceux qu'il admettait auprès de lui. Après sa mort Je lui ai rendu unh ommage, bien concis eu égard à mes sentiments, dans le discours que je fis comme recteur à la cérémonie des promotions de 1832. J'aurais désiré faire l'éloge détaillé et raisonné de cet homme d'esprit, d’une physio-
nomie originale, mais je n'ai pu suivre à ce désir, soit parce que n’entendant pas l'allemand je ne connaissais que par ouïdire la moitié de ses ouvrages, soit parce qu'il m'a paru que ses enfants préféraient qu'on ne publiât rien sur leur père. Bien des années après sa mort, J'ai remis à notre amie commune, Mme de C***, qui annonçait vouloir faire son éloge, j'ai remis, dis-je, une note de mes souvenirs les plus intimes sur cet aimable vieillard, qu’on a quelquefois surnommé V'Anacréon de la Suisse !.
Parmi les personnes que je voyais souvent et avec plaïsir, je dois citer M. de Châteauvieux : il était fils du maréchal de camp propriétaire du régiment suisse de son nom, et avait suivi dans sa jeunesse la carrière militaire. Le licenciement des régiments suisses lui rendit sa liberté. Il se consacra alors à Pagriculture : on le vit diriger son domaine, devenir inspecteur des haras de France, et visiter l’Italie sous le rapport agricole; son voyage, écrit à ce point de vue spécial, est un livre plein d'intérêt. M. de Châteauvieux est un homme agréable en.société par ses récits piquants, par son obligeance, sa gaité douce, sa parfaite politesse et, je dirai, sa modestie. Après avoir été fort vif dans sa jeunesse, il avait pris, à l’âge mûr, un caractère calme et même, pour ainsi dire, impassible. J’ai toujours goûté sa conversation; sa femme, sa fille et son gendre, M. Naville, faisaient de sa maison un centre de société fort agréable, que j'ai toujours apprécié et recherché ".
M. Charles de Constant était un des hommes qui mettaient le plus de vie dans nos réunions. Il avait beaucoup voyagé et fait plusieurs séjours en Chine, de sorte que sa mémoire était fournie d’une foule de faits peu connus, qu'il
* Une biographie, faite sous un point de vue différent, à été publiée, en 1860, par M. Steinlen. (Alpb. de C.) ? M. Lullin de Châäteauvieux à survécu de quelques mois seulement à mon père. M. le duc de Broglie à publié sur lui une notice intéressante.
racontait d’une manière originale. Sa verve et sa gaité étaient remarquables pour un homme de son âge; il nous a été enlevé encore tout en vie, et sa mort a fait un vide dans nos réunions familières. |
M. Simonde de Sismondi, le célèbre historien des républiques italiennes et des Français, était à cette époque l’un des hommes que je voyais et que je vois encore avec le plus de plaisir. Indépendamment de ses talents historiques, il est fort digne d’être recherché pour son caractère moral. C’est un homme de bien, dans toute l'étendue du mot, remarquable par sa parfaite bonté et par l'élévation de ses idées. II a beaucoup, ainsi que M. de Bonstetten et M. de Châteauvieux, vécu dans l'intimité de Mne de Staël, et leurs récits du temps où elle résidait à Coppet avaient, sous divers rapports, un grand charme. Sismondi à épousé une Anglaise (Miss Allen, beile-sœur de Mackintosch), qui, par sa grâce et sa bonté, était digne d’être sa compagne. Leur maison est devenue un centre pour les étrangers qui abondent à Genève pendant lété. Je suis resté attaché aux maîtres de cette maison hospitalière, comme à des amis sûrs et aimables.
Parmi mes autres collègues à P Académie (car Sismondi en fait partie, au moins nominalement), j'ai trouvé plusieurs hommes dont l'intimité et l'amitié me sont chères.
Et d'abord, dans le rang de mes anciens maitres, je dois compter MM. Pictet et Prevost, que j'ai déjà souvent mentionnés, auxquels j'ai eu des obligations réelles, et qui, considérés comme hommes de société, étaient des relations agréables, soit par eux-mêmes, soit par leurs familles, où je comptais plusieurs amis.
M. Boissier, allié de ma famille, homme d’un commerce facile, plus agréable par sa conversation qu’il n’était remarquable comme littérateur ‘.
! Lorsque mon père écrivait, à la fin de sa vie, ces quelques mots sur
M. Vaucher, qui m'avait le premier parlé de botanique, et m'a toujours témoigné une amitié réelle. J'ai conservé pour lui des sentiments sincères d’attachement.
Parmi mes contemporains, je citerai au premier rang mes anciens camarades d'étude, Girod, Picot et Pictet', qui sont toujours restés mes amis les plus intimes, et dont les familles font comme partie de la mienne.
Bellot, qui a été mon camarade de classe et que je distin-
- guai dès lors pour son talent solide. Il s’est livré avec distinction à l’étude du droit, a été l’instigateur de presque toutes les améliorations faites dans nos lois et le rédacteur de la plupart d’entre elles *. Je le voyais beaucoup comme homme publie; mais il allait peu dans le monde, de sorte que je n'avais pas avec lui des relations aussi suivies que Je Paurais voulu. Notre amitié commune pour M. Dumont nous rapprochaïit souvent, mais la diversité de nos travaux tendait à nous séparer. Bellot est mort d’une hernie étranglée au moment où, en 1836, j'étais moi-même presque moribond : je lui ai donné des regrets bien sincères.
Parmi ceux de mes collègues qui étaient plus jeunes que moi, et qui, la plupart, avaient été mes élèves, je noterai Auguste de la Rive (fils de mon ancien collègue M. de la Rive-Boissier), qui s’est, très-jeune, distingué dans la physique. Son esprit est remarquablement actif et inventif. Je l'ai toujours trouvé bon et obligeant ; aussi j'ai conçu pour lui un attachement sincère, malgré la diversité de nos âges.
plusieurs de ses amis de Genève, M. Boïssier était très-àgé et depuis longtemps sa carrière active était finie. Si l’on se reporte à une autre époque, on se rappellera deux faits très-honorables pour le professeur Boiïssier : il à proposé la fondation du Musée académique, en 1818, et surtout il a maintenu, comme recteur, pendant l’occupation française, les traditions littéraires et scientifiques genevoises, dont la durée a contribué puissamment à la restauration de 1815. (Alpb. de C.)
1 Voir ci-dessus, pages 33, 34, etc.
? La loi sur la procédure civile, qui a traversé intacte toutes nos révolutions modernes, suffit seule à son illustration. (Alph. de C.)
Choisy avait été mon élève particulier, et a fait quelques travaux botaniques assez distingués. Il est remarquable par la variété de ses connaissances. Je professe pour lui de l’estime et un véritable attachement.
Fr. Marcet et F.-J. Pictet-de la Rive, l’un et l’autre fils de mes plus intimes amis, doivent aussi être mentionnés dans le nombre de mes jeunes collègues pour lesquels J'ai de l'amitié.
Je pourrais allonger cette liste de ceux de mes confrères avec lesquels j'ai eu des relations agréables, et, à vrai dire, je devrais les nommer presque tous si je voulais énumérer ceux qui n’ont inspiré de l'attachement. Ces sentiments m'ont rendu les fonctions académiques précieuses, même pour le cœur.
Dans mes relations de société; plus ou moins intimes, 1l me sera permis de déposer ici un souvenir pour plusieurs personnes qui m'ont rendu la vie douce depuis mon retour à Genève, et que je puis compter comme de vrais amis, tels sont M. le syndic Fatio et Mme Fatio, M. et Mme Favre, M. et Mme Prevost-Pictet, Mme Pictet-Menet, les femmes des amis d'enfance que j'ai cités plus haut, etc., ete.; mais je dois mentionner très-particulièrement M. et Mme Marcet, dont je parlerai bientôt, d’une manière plus spéciale, à l’occasion de lassociation que nous fimes pour l'achat du domaine de Saint-Seine.
Enfin, pour clore cette liste de mes relations sociales, je devrais mentionner plusieurs dames pour lesquelles j'ai une vraie amitié, et qui, J'espère, m'en accordent. L’austérité des mœurs de Genève et l’âge que j'avais atteint ne permettent pas d’attacher à ces relations d’autre idée que celle d’une simple amitié, de sorte que je pourrais citer les noms sans aucune espèce de scrupule, mais ces relations, quoique très-précieuses, offrent trop peu d'événements pour que je Croie devoir en parler autrement d’une manière plus précise, Je me bornerai à raconter quelques incidents de cette
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vie de société, parce qu'ils se lièrent avec de petits travaux littéraires.
Dans l'été de 1823, nous allâmes, avec M. et Mne Fatio, M. et Mme Prevost-Pictet, Mme Boissier, etc., passer quelques jours à la Tour, près Vevey, chez M. Martin de la Tour. Cette excursion dans un beau pays, en agréable compagnie, et chez un hôte fort obligeant, fut une fête presque continue. Elle me donna l’occasion de reprendre mes anciens goûts de poésie; je fis, presque impromptu, une chanson en l’honneur des cinq dames de notre réunion, que j'intitulai : les Cing Roses; elle eut un certain succès par un mélange de petites malices et d'amitié. En partant, sur l’invitation des dames, Je fis encore une autre chanson pour remercier le maître du château de sa bonne réception. Elle était grave, imitant un peu l’ancien style français ; elle eut beaucoup moins de succès que la première.
L'hiver suivant on eut l’idée d'organiser un bal où les dames devaient être toutes entre trente et quarante ans. Je fis pour le souper une chanson sur Pair du Ventru, de Béranger, qui fut accueillie avec beaucoup de faveur. Des copies s’en répandirent de tous côtés avec profusion, et lorsque, quinze ans plus tard, on voulut répéter un bal analogue, mon ancienne chanson fut exhumée de sa poussière et rechantée avec un nouveau succès. Elle en eut un auquel j'étais loin de m’attendre, c’est qu'ayant été envoyée à Stuttgard, elle y fut traduite en allemand.
Quelques autres pièces de vers furent encore faites par moi à l’occasion de divers petits incidents de société, mais elles ne valent pas trop la peine d’être mentionnées; peutêtre en joindrai-je quelques échantillons à la fn de mes récits ‘.
* Voir aux Pièces justificatives, n° XIII.