VISITES D'ÉTRANGERS
Genève, par sa position au centre des parties les plus civilisées de l’Europe, est une des villes qui offrent le plus d'occasions de voir des étrangers. Sa petitesse fait que les habitants, pour peu qu'ils soient connus et bien placés dans le monde, peuvent les. voir avec facilité et être même recherchés par ceux des rangs les plus élevés. Sur le grand nomble des voyageurs qui nous visitent, il y en a, à proportion, très-peu qui viennent guidés par des idées mercantiles; la plupart sont attirés par la beauté du pays et par la curiosité qu'inspire la vue d’une petite république; ils viennent, en un mot, attirés par des idées morales et non par des motifs pécuniaires, d’où il résulte qu'une plus grande proportion parmi eux offrent un intérêt intellectuel ou moral. La société des étrangers à de grands avantages pour nous. Les fréquentes réunions de Conseils, de Comités administratifs, de Sociétés de bien public ou de sciences, les Cercles, les soirées, font que tout le monde se connait. Dès que l’un d’entre nous ouvre la bouche, on sait presque d'avance comment il va parler, car s’il s’agit d'objets importants, on sait sa manière de penser, et s’il s’agit de simple conversation, on connait assez sa tournure d'esprit pour deviner ce qu'il va dire. Chacun sent cela instinctivement, et il en résulte qu’on fait peu d'efforts pour parler de choses intéressantes ou nouvelles. La participation des étrangers à la conversation lui redonne de l’acti-
vité; on jouit de ce qu'ils y apportent de nouveau; on jouit aussi quelquefois de ce qu'ils font jaïllir d’imprévu de
compatriotes qu’on connaît depuis longtemps sans se douter de ce qu’ils savent.
Sous ce double rapport, la conversation des étrangers m'a beaucoup plu, lorsqu'ils se sont trouvés en état ou de bien raconter leur pays, ou de bien observer le nôtre.
Monintention n’est pas, on le comprend, d’énumérer tous les voyageurs que j'ai vus depuis mon séjour à Genève, mais de dire quelques mots des plus remarquables et de ceux avec lesquels j'ai formé des relations d'intimité. Je négligerai dans ce tableau ceux dont j'ai déjà eu, ou dont j'aurai plus tard l’occasion de parler, et ceux que j'ai vus trop en passant. Les voyageurs que je mentionnerai sont de deux sortes : des botanistes, que je puis, sans trop de présomption, croire être venus en grande partie pour moi, et des personnes étrangères à la botanique, avec lesquelles j'ai fait occasionnellement connaissance.
Parmi les botanistes, je citerai les suivants, à peu près selon l’ordre des dates de leur visite ‘ :
Schouw, de Copenhague, à passé à Genève en allant et en revenant de son voyage en Italie, qui fait époque dans la géographie botanique.
Steven, directeur du Jardin de Nikita, à passé un mois à Genève pour visiter mon herbier. Il m'a donné beaucoup de plantes de Crimée et du Caucase. Il avait fort étudié les peuplades de ces pays et m'a raconté sur elles des détails curieux.
Reynier, de Lausanne, est venu plusieurs fois visiter mon herbier. C'était un homme instruit sur diverses sciences, mais en botanique il adoptait les moindres variétés comme espèces. Seringe, qui avait la tendance opposée, se disputait sans cesse avec lui à ce sujet. J’avais l'habitude de leur dire en riant : « Disputez-vous bien! quand vous aurez fini, je prendrai la moyenne entre vos deux opinions, et je parie que je tomberai sur la vérité. »
Perrottet est venu plusieurs fois me voir, soit avant ses voyages, soit pendant ses séjours à Paris. C’est un homme de mérite, qui s’est formé lui-même, car il était simple Jjardinier chez M. d'Hauteville. Ses voyages à la Guyane, au
1 Deux botanistes étrangers, Coulter et Daubeny, sont déjà mentionnés ci-dessus, page 332. (Alph. de C.)
Sénégal et aux Indes, ont enrichi la science de beaucoup d'objets nouveaux. Je l’ai souvent cité dans mes ouvrages, et J'ai conservé de l'attachement pour lui.
Bridel, originaire également du canton de Vaud, établi à Gotha, a passé à Genève, ce me semble, en 1821. Il avait vécu dans sa jeunesse avec les princes de Saxe-Gotha, dont il était gouverneur. Il a visité les mousses de mon herbier, et y a mis souvent sa propre nomenclature.
Brown (Robert) est venu deux ou trois fois à Genève ; lors l’un de ses séjours il a demeuré chez moi. J'ai été fort sensible à ses visites, et j'ai cherché à lui témoigner toute l'estime que je fais de ses travaux et de son caractère !.
Gaudin, pasteur à Nyon, est venu très-souvent consulter mon herbier pour la rédaction de sa flore de Suisse.
Gay, de Prangins, établi à Paris, élève de Gaudin, est aussi venu chaque fois qu’il faisait une visite à sa famille.
Bonjean, de Chambéry, et Thomas, de Bex, collecteurs de plantes, sont venus quelquefois consulter mon herbier.
Arnott (Walker) était à Genève, en 1825, dans un moment où, accablé par la douleur de la perte de mon fils cadet, Je n'ai pu lui faire aucun accueil. Il a visité mon herbier.
Saint-Hilaire (Auguste de) à passé plusieurs mois à Genève, en 1828, pour consulter mes collections. Il m'a, Je Crois, accordé quelque amitié, mais n’a guère manqué l’occasion de me critiquer sur des minuties *.
Young (Thomas) a passé un été (1820), logé à Pregny, près de chez moi. C’est un homme très-remarquable par la
* Déjà mentionné, page 267. (Alph. de C.)
? Il a aussi oublié de mentionner mon père, dans la préface de sa Morphologie, parmi ceux qui ont influé peu ou prou sur la marche générale de la botanique. L’oubli est singulier chez un homme qui s'était si résolûment placé dans le courant de méthodes et d’idées que la Flore française et la Théorie élémentaire avaient imprimé depuis vingt ans à la science. Il est vrai qu’en adressant à mon père un exemplaire de la Morphologie, 1 a mis sur la première page une dédicace tellement respectueuse que le contraste rend ce volume une véritable curiosité bibliographique. (Alph. de C.)
variété de ses travaux. Je le connaissais comme un profond physicien, puis jai appris qu'il rivalisait avec Champollion sur le déchiffrement des hiéroglyphes, et enfin qu'il avait fait quelques mémoires botaniques, un entre autres sur les Opercularia. I est mort peu d'années après son séjour dans ce pays.
Bentham, neveu du célèbre Jérémie, est venu plusieurs fois à Genève. C’est un botaniste distingué, exact et laborieux, et de plus un homme excellent, sur l'amitié duquel je compte et pour lequel j'ai un véritable attachement. Il m'a rendu beaucoup de petits services relatifs à la science; il à été aussi fort agréable à mon fils dans ses voyages en Angleterre. Une partie de sa jeunesse s'étant passée à Montpellier depuis que je l'avais quitté; il y avait si souvent entendu parler de moi, que nous nous trouvions, pour ainsi dire, liés ensemble avant de nous être vus ‘.
Blume, que j'avais vu en 1829 à Bruxelles, vint, avec sa jeune femme, me rendre visite en 1830. Il se trouvait chez moi juste au moment où éclata la révolution de Bruxelles, et Jadmirais son sang-froid sur les collections précieuses qu'il y avait laissées. [1 m'a beaucoup intéressé par les détails qu'il donnait sur son séjour dans les iles de la Sonde.
Guassone, directeur du Jardin de Bocca di Falco, près de Palerme, est venu la mème année visiter avec soin mes collections. C’est un homme simple, bon et obligeant, dont j'ai mieux apprécié le talent en le voyant travailler. Je lui suis resté sincèrement attaché.
Macreight, botaniste anglais, a travaillé, à peu près à la même époque, dans mon herbier.
1 M. George Bentham m’a dit et écrit bien des fois qu’il se regardait comme un des élèves de mon père. Il a pris goût à la botanique par la Flore française. Les disciples de mon père, formés par ses ouvrages, sont plus nombreux et ont été peut-être en moyenne plus actifs, plus spécialement botanistes, que ceux formés par ses cours. (Alph. de C.)
Collegno est un noble piémontais, cadet de famille, d’une société agréable, qui avait suivi la carrière militaire. Il était aide de camp du prince de Carignan, Charles-Albert, à l’époque de la tentative de révolution de 1821. On dit qu'il a blessé personnellement le roi par quelques propos ; il fut obligé de quitter son pays, et vint passer environ deux ans à Genève. Il suivait mes cours et travaillait chez moi; il avait même entrepris une monographie, celle des Aristoloches, mais le goût de la géologie l’emporta dans son esprit. Il est allé ensuite à Paris et il a accepté une place de professeur à Bordeaux ‘.
Bonafous est un agronome piémontais, distingué, que sa monographie du maïs m'autorise à classer parmi les botanistes. |
Colla est aussi Piémontais. Sa vocation est la jurisprudence, mais le goût de la culture des fleurs l’a conduit à la botanique. Il possède un jardin remarquable à Rivoli, et il en à publié ia description, accompagnée de planches dessinées par sa fille, Mme Billotti, jeune et belle femme, qui est venue, avec son père, passer quelques jours à Genève.
Webb est un Anglais qui a de la fortune et qui l’a employée à voyager pour l'étude de la nature. Il à fait un premier voyage sur les côtes de la Méditerranée, puis il est allé visiter en détail larchipel des îles Canaries; il y à trouvé Berthelot, ancien marin français, originaire de Marseille, qui était établi à Ténérifie, en partie pour le même but. ils ont associé leurs travaux et leurs collections. L'un et l’autre ont passé quelques mois à Genève par le motif que mon herbier contenant les collections de Broussonet, de Courant et celles de Christian Smith, décrites par Link, aucun autre ne pouvait leur procurer autant de facilité pour la détermination de leurs plantes. [is ont eux-mêmes ajouté
1 Ilest rentré en Piémont lorsque la tendance politique a été totalement changée, et après avoir joué un rôle important comme officier supérieur, il est mort dans un âge peu avancé. (Alph. de C.)
à mes richesses canariennes. Tous les deux sont des gens instruits, obligeants et de bonne société. Il n’y avait pas besoin de les nommer pour qu’à leur figure on reconnût vite l'Anglais et le Provençal. J’ai dès lors eu occasion de les voir plusieurs fois à Paris, où ils publient leur grande et belle histoire naturelle des Canaries ‘.
Burchell, que j'avais connu à Londres en 1819, est venu me faire une visite avec sa sœur, à Crenève, en 1832. Dans l'intervalle, il avait fait un voyage au Brésil. Son caractère indécis avait continué à lui faire perdre une partie du fruit de ses grands voyages. Il est probable qu'il ne publiera Jamais rien de ses immenses collections *. On croit généralement que le talent est le seul élément de succès, mais on ne pense point assez que le caractère influe autant que lui. Aïnsi le caractère vétilleux de Saint-Hilaire à fort amoindri ce qu’on devait attendre de ses travaux ; la timidité d'esprit de Desfontaines l’a empêché de suivre aux conséquences de sa grande découverte sur les monocotylédones ; la paresse insouciante de Correa a paralysé ses brillantes facultés, etc., etc.
Castagne, qui est venu me voir en 1833, pourrait bien fournir un autre exemple du même fait. Il a passé vingt ans à Constantinople, occupé de commerce, il est vrai, mais
1 Le savant et excellent P. Barker Webb est mort après avoir achevé son grand ouvrage sur les îles Canaries. Il a laissé sa bibliothèque et ses riches collections au grand-duc de Toscane. M. Berthelot est consul de France aux Canaries. (Alph. de C.)
2 [auteur ne parle ici que des plantes et collections ; il connaissait trèsbien et appréciait hautement les deux volumes in-4° de M. Burchell sur son voyage dans l'Afrique australe extratropicale. M. Burchell est un voyageur éminent et son ouvrage conservera une place honorable dans les bibliothèques géographiques. En botanique, son nom est cité mainte et mainte fois dans le Prodromus à l’occasion des Composées du Cap qu’il avait bien voulu communiquer à mon père. Il aurait pu être cité plus souvent et par tous les botanistes, mais, de même que beaucoup d’illustres voyageurs, il n’a pas compris que le principe de la division du travail est bon dans les sciences comme dans l’industrie. (Alph. de C.)
ayant bien étudié la nature physique et morale du pays. Il m'a communiqué des documents intéressants sur ce sujet. Il est venu visiter mon herbier pour déterminer ses plantes; dès lors, retiré dans sa campagne de Montaud, près Salon, il semble s’y vouer au dolce far niente, et n’a publié presque rien sur ses travaux.
Moritzi, originaire des Grisons, est venu passer quelques années à Genève. Je l’ai souvent employé pour traduire de Pallemand en français, pour ranger quelques parties de mes collections, et surtout pour faire un dictionnaire des noms vulgaires des plantes dans toutes les langues, d’après un plan que J'avais tracé. La place de professeur d'histoire naturelle, à Soleure, étant devenue vacante, j'ai pu contribuer à obtenir pour lui. C’est un homme inhabile à se faire valoir, probe, obligeant, modeste et patient.
Salzmann, Allemand, que j'avais déjà connu à Montpellier, où il est établi, à fait des voyages botaniques à Tanger et à Bahia. Il est venu à Genève consulter mon herbier. C’est un homme fort original, qui vaut mieux que son apparence *.
- Moretti, professeur de botanique à Pavie, est venu, en 1833, me voir à la suite d’une herborisation dans les Alpes, et Je l’ai depuis retrouvé à Paris. C’est un homme calme, instruit sur diverses sciences, qui s’est occupé de physiologie et d’agronomie plus que de botanique descriptive. J’ai eu quelques relations avec lui, et m'en suis toujours bien trouvé *.
Moris, professeur à Turin“, est venu deux fois à Genève, en 1834 et 1838, avec sa femme. Il a voyagé en
1 Il est mort en 1850. Voir la notice que j'ai publiée sur lui, la même
année, dans la Bibliothèque universelle. (Alph. de C.) ? Mort en 1851. Voyez Botanische Zeitung, 1833, page 4. (Alph. de C.) 5 Mort en 1853. (Id.)
# Sénateur du royaume. (Id.)
Sardaigne, île dont il publie la flore. C’est pour cet ouvrage qu'il est venu consulter mon herbier. Je m'en suis applaudi, car jai singulièrement goûté son excellent caractère et Pexactitude de son travail.
Enfin, dans ces mêmes années, j'ai vu en passant quelques autres botanistes. Les uns étaient d'anciens amis, et le plaisir de les revoir comme tels l’emportait sur celui de les recevoir comme botanistes, tels sont Dunal, Baibis, Adr. de Jussieu, Cambessedes, Ach. Richard, les deux Brongniart, etc.; les autres étaient de nouvelles relations, tels que MM. Blytt, Olfers, de Girard, Green, Mustel, Kunze, Schykowski, etc., qui sont restés trop peu de temps pour que je puisse dire autre chose sinon que J'ai eu le plaisir de les voir : cela même est du reste quelque chose. J'ai en efret toujours remarqué combien il est utile de connaître personnellement ceux dont on est dans le cas d’employer les ouvrages. On apprend ainsi le degré de confiance qu'ils méritent sous divers rapports. Je pourrai sembler présomptueux, mais je puis dire avec vérité que toutes les fois qu'il m'est arrivé de rencontrer un botaniste dont Je connaissais les livres, ce que j'ai vu de son caractère moral était d'accord avec l’idée que ses ouvrages, même descriptiis et techniques, m’avaient inspirée. Je ne sais vraiment si cette révélation de l’homme par son livre n’est pas tout aussi bien donnée par un ouvrage didactique (pourvu qu’on l'ait bien étudié) que par un livre de morale ou de littérature. Le naturaliste qui décrit techniquement les êtres ne se doute point qu’on le devinera par ses descriptions et laisse souvent percer son caractère par quelques mots, par la forme ou le style de son livre, par le plan qu'il adopte, ete, tandis que le littérateur ou le moraliste sait qu’on peut le juger et se tient sur ses gardes pour ne pas trop se dévoiler lui-même. Aïnsi se vérifie, même pour les livres techniques, l’adage de Buffon : Le style est tout l’homme.
Jusqu'ici j'ai mentionné les visites de botanistes, maintenant il me reste à parler d'étrangers appelés à Genève par de tout autres motifs. Ce second tableau sera plus varié, car il comprend des personnes des deux sexes et de toutes les positions sociales les plus diverses, de simples voyageurs en passage et des étrangers plus ou moins fixés dans le pays.
D’après le proverbe : À fout seigneur tout honneur, je parlerai d’abord des princes ou souverains qui sont venus à {renève pendant la période qui m'occupe. L’agitation imprimée à l’Europe lors de la chute de l’empire de Napoléon s’est fait sentir pendant quelques années, et a décidé plusieurs personnages de maisons souveraines à voyager hors de leur pays. Ainsi, dans lautomne de 1821, nous avons eu la visite de plusieurs princes allemands ou du nord. J’ai eu l’occasion de les voir de près et d'apprécier la politesse et la simplicité qui les caractérisent.
Le roi actuel (1840) de Danemark, alors prince Christian, se présente le premier à mon souvenir. C’est un homme d'esprit, d'instruction et de savoir, qui a, dit-on, la tête un peu ardente, comme on l’a vu quand il s’est fait déclarer roi de Norwége pour éviter de livrer ce pays à la Suède. Il aime la minéralogie et a consenti à devenir membre honoraire de notre Société d'histoire naturelle; il a voulu que je lui donnasse une lettre de recommandation pour mon ami Brongniart, malgré mes assurances qu’il n’en était pas besoin quand on se présentait comme héritier du trône de Danemark. Sa femme, née princesse d’Augustenbourg, était alors une très-belle personne, qui parait trèsbonne.
Le grand-duc actuel (1840) de Toscane, alors prince héréditaire, excitait mon intérêt par sa bonté, son instruction et ses excellentes intentions. Je puis citer une preuve personnelle de sa bonhomie : c'est qu'il m'a adressé une lettre de sa main pour me recommander le jeune Savi, fils du
professeur de Pise. Il à étudié avec soin tout ce qui tenait à notre organisation et surtout à notre instruction publique. La grande-duchesse, née princesse de Saxe, était une personne aimable, distinguée par son caractère moral et son esprit ; elle m'avait accueilli avec bonté, et longtemps après son séjour chez nous, elle ne manquait guère les occasions de me faire parvenir ses compliments ; elle est morte quelques années après. Je l'ai regrettée comme s1 elle n'était pas d'un rang qui semblait m'interdire toute relation avec elle.
Nous avions encore le duc et la duchesse de Hesse-Philippstadt, citoyens de Genève d’ancienne date, gens trèsbons et très-polis, mais qui parlaient peu, et que j'ai peu recherchés.
Dans le même temps se trouvaient aussi à Genève le prince et la princesse Guillaume de Wurtemberg. Ils ont séjourné un ou deux ans dans notre ville, et je les ai vus beaucoup. Le prince était passionné de médecine. Je n'ai pu lui faire une meilleure politesse que de linviter chez moi à la réunion de la Société médico-chirurgicale. Il avait la rage de causer médecine et même de la pratiquer, ce qui était dangereux par les doses qu’il ordonnait. Sa femme était une personne d'esprit et de goût, d’un naturel très-gal, et que j'aimais beaucoup à rencontrer. Elle venait quelquefois me voir dans la matinée, et je me rappelle qu'elle arriva le jour où je venais de recevoir la magnifique collection de plantes du Népaul, que lPexcellent Wallich m'avait expédiée ; J'étais fou de joie, et la princesse l'était presque autant que moi de voir ces formes si variées et si extraordinaires des plantes des montagnes de l'Inde. Elle était arrivée chez moi dans un état d’hilarité singulière; elle sortait de chez le bon M. de Bonstetten, qui, dans sa distraction de vieillard, l'avait reçue avec une absence de costume impossible à décrire. Bien des femmes, même sans être princesses, se seraient scandalisées : elle
n'avait vu que le côté bouffon de la position. Pourquoi faut-il que ces souvenirs de gaîté se lient à celui de la mort de cette charmante femme, qui eut lieu bien peu de temps après ?
Ces quatre couples princiers se voyaient souvent le soir, et m'admettaient dans leurs réunions avec un petit nombre d’autres personnes, telles que MM. de Bonstetten et Pictet. Ils faisaient souvent de la musique. Je m’amusais des compliments à toute outrance qu'ils s’adressaient entre eux ; accoutumés sans doute à en recevoir, ils croyaient ne pouvoir assez en faire !
Peu de temps après cette époque, nous avons vu passer à Grenève les jeunes princes de Saxe, qui allaient voir leur sœur à Florence, le prince de Linange, frère de la mère de la reine Victoria, les princes d'Augustenbourg, frères de la reine actuelle de Danemark, le prince héréditaire de Mecklenbourg, père de la princesse Hélène, et dont le fils a fait ses études à Genève, enfin le duc de Saxe-Weimar. Quoique je les aie vus assez souvent, il ne me reste de souvenirs un peu vifs que du duc de Saxe-Weïmar, homme qui, comme on sait, a marqué par son caractère élevé et son amour pour les sciences. Il venait souvent le matin me demander à voir des plantes qu'il n'eût jamais vues, et, malgré son grand âge, il pouvait rester plusieurs heures debout à regarder les échantillons de mon herbier. Je me rappelle qu'il vint un soir, avec son gendre de Mecklenbourg, nous demander une tasse de thé et passer la soirée avec nous, à [a mode familière de Genève. Je n’étais pas embarrassé de la conversation, car nous avions par hasard M. et Mme Eynard, gens d’aimable société, et qu'il connaissait ; mais je voulus lui présenter quelque chose qui frappât son attention. J’imaginai de lui faire goûter plusieurs sortes de thés extraordinaires que j'avais dans ma collection, tels que le thé de Santa-Fé de Bogota, le maté, le thé des Calmoucks, etc. Il me disait, avec son air franc et observateur :
« C’est bien mauvais, .... mais donnez-m’en encore un peu, pour en conserver mieux le souvenir ! »
Puisque je parle des princes qui sont venus à Genève, ie ne dois pas passer sous silence ceux de la famille de Napoléon. Nous avons eu pendant un hiver (1834-1835) l’ancienne reine de Hollande, Hortense, et son fils, Louis Bonaparte, que J'ai vus très-souvent. La reine était une personne d'esprit et de goût, fort remarquable par ses talents pour le dessin et la musique. Je me trouvais avoir des relations communes à Paris, et javais souvent causé avec sa mère, limpératrice Joséphine. Elle-même était si bonne, si sensée, qu’on ne pouvait la voir sans éprouver un sentiment trèsvif d'intérêt, d'autant plus qu’elle venait d’être blessée dans ses affections les plus chères par la mort de son fils aîné.
C’est, je crois, en 1819 que nous vimes arriver une colonie de princes grecs, Fanariotes, et que nous pûmes observer cette singulière classe d'hommes, moitié princes, moitié particuliers, moitié asiatiques, moitié européens, moitié civilisés, moitié barbares. Cette colonie avait pour chef le prince Karadja, hospodar de Valachie, qui, soupçonnant le Grand Seigneur de pouvoir bien lui envoyer le fatal cordon, avait un beau jour décampé de sa capitale, en emmenant avec lui sa famille entière et tout ce qu'il avait pu réunir de ses trésors. Après avoir séjourné quelque temps en Autriche, il était venu à Genève, où il a passé plus d’un an, et où je l'ai vu souvent. Je consignerai ici quelques-uns de mes Souvenirs.
Le prince Karadja était un vieillard encore assez bel homme ; il avait conservé le costume oriental et, en particulier, le poignard à la ceinture. Il parlait passablement le français, mais était moins que diverses personnes de sa famille au courant des mœurs européennes. Il était arrivé avec de grandes valeurs métalliques, sans avoir aucune idée des placements de fonds à intérêt ; il a vécu pendant quelques mois en vendant les plaques d'argent des harnais de
ses chevaux, et ne voulait pas entendre parler de se ménager Ges ressources par une administration de ses biens propre à conserver les capitaux. Sa femme , que les mauvais plaisants appelaient la princesse Rotunda, méritait ce nom par sa rotondité; elle paraissait une bonne femme, mais ne parlait point français. Le fils était un homme d’une figure agréable, qui annonçait peu de capacité et peu de goût pour les mœurs des peuples civilisés. Deux des filles de l’hospodar, Mes Viaoutski et Argyropoulo complétaient, avec leurs maris, cette curieuse famille : elles étaient encore belles et parlaient assez bien notre langue. Leur passion était la toilette, surtout les costumes français; d’ailleurs elles ne disaient pas grand'chose. Le prince Argyropoulo avait voyagé en Angleterre, mais ne paraissait pas trop comprendre les gouvernements européens, et faisait à ce sujet les réflexions les plus curieuses. Je crois que c’est lui qui demandait si notre syndic de la garde (chef de nos milices) éZait bien sanguinaire, et qui hésitait à traverser avec quelquesuns de nous un passage un peu obscur, comme s'il y craignait une embuscade. Vlaoutski était un boyard valaque, qui ne parlait guère, mais avait un naturel charitable: il assista à notre bal national du 31 décembre, et dès le lendemain il adressa cent sequins aux pauvres de l’hôpital, avec une lettre disant à peu près : « J’ai assisté hier à votre grand « bal; je m'y suis fort amusé; j'ai pensé que mes voisins, « les pauvres de lhôpital, ne s'étaient pas autant divertis « que moi, et j'envoie ces cent sequins aux directeurs pour « qu’ils fassent une fête à leurs pauvres pour le jour de « lan. »
Mais de toute cette colonie fanariote, celui qui me paraissait le plus remarquable était le prince Maurocordato, ancien ministre de l’hospodar. C'était un homme remarquablement instruit et spirituel, plus gai, plus vif et moins solennel que tous les autres; il parlait onze langues orientales ou européennes, et passait son temps à apprendre le latin pour
faire la douzaine. Maurocordato provenait de la grande famille vénitienne, et se regardait comme plus noble que son maitre. Un jour je me faisais expliquer par lui le système de la noblesse grecque sous les Tures, et je lui demandais de me citer les grandes familles. « Oh! je vais vous dire, me répondit-il devant le prince Karadja, il y à abord la mienne! c’est la première; puis viennent les Ypsi- Janti, les Soutzo, etc., et puis les Karadja, etc.> On trouverait difficilement en Europe un ministre qui osàt parler de la sorte devant son souverain, même quand celui-ci serait électif et destitué. Maurocordato venait souvent et familièrement causer avec moi. J’ai un exemplaire du Prodrome de la flore grecque de Smith, où l'orthographe des noms grecs est corrigée sous sa dictée. Dès lors 1l est retourné en Grèce, et même il a été quelque temps président, avant l’arrivée de Capodistrias.
Peu après le départ de la famille Karadja, nous vimes arriver le prmce Soutzo, ancien hospodar de Moldavie et gendre de celui de Valachie. À son arrivée il portait le brillant costume des Fanariotes, et tant qu'il l’a conservé, il m'a semblé l’homme le plus beau que Jj'eusse Jamais rencontré; Je me rappelle encore sa première visite et l’admiration que } éprouval en le voyant entrer à limproviste dans ma bibliothèque. Dès lors il a pris les vêtements européens et a perdu presque tout son prestige. C’est un homme gracieux, aimable, obligeant, qui à très-bien vu la cour ottomane, où il a rempli l’oftice de drogman. Il nous en faisait des récits curieux, mais il paraissait avoir moins de capacité et d'instruction que Maurocordato. J’ai revu cette excellente famille à Paris, où le prince a été assez longtemps envoyé de la Grèce.
On ne peut pas séparer de ces souvenirs de princes grecs ceux de l’excellent Capodistrias. En quittant la Russie il vint passer quelques années à Genève, attiré soit par la circonstance qu’il était encore nominalement ministre de
Russie en Suisse, soit par sa qualité de bourgeois honoraire de Genève ‘. J’ai conservé de lui le souvenir le plus agréable et le plus sensible, et tous ceux qui l’ont connu en diront autant. Sa physionomie respirait la douceur, la finesse et l'intelligence. Sa conversation avait un charme particulier. Lorsqu'il parlait de la Grèce, c'était le ton, ou d’un amant qui parie de sa maîtresse, ou d’un politique profond qui comprenait bien les difficultés du présent et les chances de l'avenir. Après l'avoir vu très-souvent, je lui ai fait ma dermère visite la veille du jour où il partait pour Ancône et la Grèce. Je comptais aller seulement lui souhaiter un bon voyage; mais, ayant dit un mot, je ne sais lequel, sur l'avenir de son pays, sur-le-champ il me prit la main, en me disant : « Vous m'avez compris, asseyez-vous là! > et pendant une heure il m'expliqua, avec son éloquence gracieuse tous les plans qu'il formait dans son esprit. Je l’écoutais avec une sorte d'émotion; il ne se dissimulait point, même alors, que l'assassinat était une des chances qu’il courrait lorsqu'il voudrait arrêter les désordres des chefs, mais il envisageait cette chance avec une sérénité admirable. Hélas !'elle ne s’est que trop tôt vérifiée. Sa mort a été pleurée à Genève comme elle a pu l'être dans la Grèce même.
Après avoir eu, pendant une année, l’occasion d'étudier les mœurs des Fanariotes, grâce à la présence au milieu de nous de la famille Karadja, nous avons pu nous former une idée de la haute société de Saint-Pétersbourg. Dans l’au-
1 Il avait rendu de grands services à Genève et à toute la Suisse, en 1815, comme ministre de Russie au congrès de Vienne. M. de Talleyrand, impatienté des demandes de nos députés, avait répété ironiquement ce mot qu’il avait déjà dit en 1798 (j'en ai la preuve dans une lettre de mon père, de cette époque) : « Il y à cinq parties du monde, l'Europe, l'Asie, l'Afrique, PAmérique et Genève.» Capodistrias reprit, avec émotion, par un autre mot qui allait droit au cœur des Genevois d'alors, plus ambitieux d’appartenir à une ville célèbre qu’à une ville de quarante mille âmes, voire même de cinquante mille : « Non, Genève n’est pas la cinquième partie du monde; mais C'est un grain de musc dont le parfum se répand dans toute l’Europe.»
(Alph. de C.)
tomne de 1831, nous vimes arriver à Genève une espèce de colonie russe; plusieurs seigneurs et dames des familles Narischkin, Gallitzin, Wolkonsky, Gourief, Medem, etc., la composaient. Ils passaient leur temps ou à jouer la comédie ou à faire des parties de whist, et les dames, de macao. C’étaient en général des personnes d'esprit, de très-bon ton, et qui, ainsi réumies entre elles, représentaient assez bien la société de la cour de Russie, Je les voyais souvent, et je prétendais que c'était une manière commode de faire un voyage à Pétersbourg. Comme je l'ai remarqué toutes les fois que j'ai vu des personnes venant de pays dans lesquels l'esclavage ou le servage existent, les femmes m ont paru supérieures aux hommes; ceux-ci en effet sont plus gâtés qu’elles par les plaisirs faciles et par les habitudes de commandement despotique. Les personnes qui n’ont le plus frappé dans cette réunion étaient : 19 Mme Narischkin (Marie-Antone), connue aussi par le surnom d'Étoile du Nord, l’ancienne maitresse de l’empereur Alexandre. Elle avait alors passé l’âge de la beauté, mais on voyait qu’elle avait dû briller surtout par la fraîcheur et la grâce; elle avait une conversation agréable, une manière de recevoir qui annonçait du calme, de la bonté et ie désir de plaire. Elle était à Genève avec le général B***, qui n'avait de remarquable que sa passion aveugle pour le magnétisme animal.
20 Mme Olga Narischkin, femme du général Narischkin, et, par là, nièce de la précédente. Elle était fille de la fameuse Sophie Potocka, esclave grecque épousée par le comte Potocki, si célèbre par sa beauté, et à laquelle son mari avait dédié la fameuse terre de Sophiouska. Mne Olga était elle-même une beauté remarquable; sa belle figure inspirait de l'intérêt par une mélancolie douce qui tenait (elle le laissait entendre) à quelque passion contrariée. « L'amour use l’âme, > me disait-elle nonchalamment. Madame Olga parlait peu, mais avec des yeux comme e Les siens la parole est une affaire de luxe.
830 Mme V#* Polonaise des provinces réunies à la Russie. Elle se trouvait en dehors de la colonie de Pétersbourg. C'était une petite femme vive, jolie et aimable comme le sont les Polonaises, remarquable par sa belle voix et fort divertissante par une sorte de déraison gracieuse. Je Pai vue assez souvent et je lai observée comme un type à part. Un jour je la trouvai écrivant sur une table chargée de bougies et pleurant comme une Madeleine. Je lui témoignai mon étonnement de ce spectacle. « C’est, me dit-elle, que je fais mon testament, et je vous ai fait prier de venir, parce que je veux avoir vos conseils. >» Elle n'entretint en effet de ses plans, qui me parurent assez bizarres, et que je lui fis changer, au moins pour le moment. |
40 M. et Mme de Medem, des environs de Mittau, se trouvèrent aussi à Genève en même temps que la colonie russe, dont ils étaient un peu à l'écart. Ce sont des personnes de sens, d'instruction, de très-bon ton, avee lesquelles il m'a été fort agréable d’avoir quelques relations. J'aurai occasion d’y revenir dans la suite.
5° La princesse Sophie Volkonski est venue plusieurs fois à Genève, et j'ai eu toujours un vif plaisir à voir cette bonne et excellente femme. Elle est première dame de limpératrice, et son mari premier aide de camp de l’empereur Nicolas. Par sa naissance et sa position, c’est une trèsgrande dame de empire russe; elle n’en à pas moins conservé toute la simplicité et la bonhomie compatibles avec sa position. Elle emploie son crédit à rendre des services et met en pratique toutes les idées libérales les plus sages. À sa demande, je lui ai remis une note sur un sujet dont J'avais causé beaucoup avec elle, savoir la manière d’abolir le servage en faisant passer les serfs au rang de métayers, comme cela à eu lieu en Italie et dans une grande partie de l'Europe occidentale. Cette femme, si haut placée, était tout occupée de cette idée; elle venait en hiver de la campagne à la ville, à pied, s’asseoir au coin de mon feu, pour
causer de ce plan, qui, malgré son zèle, n’a eu aucune suite, comme beaucoup d’autres ”.
Mais, puisque je raconte mes rapports avec des Russes, je ne puis tarder davantage de parler de ceux auxquels je mets le plus de prix et qui sont devenus de vraies et solides amitiés.
Dans l'été de 1828, jappris qu’il était arrivé à Genève deux dames russes qui témoignaient le désir de me connaitre ; toutefois, vu le nombre immense des voyageurs, je ne m'en inquiétais point. Je rencontrai une dame de mes compatriotes qui m'aborda en m’assurant que je devais aller voir ces étrangères, qu'elles avaient grande envie de me connaître, mais que n'ayant pas trouvé ici une lettre d’introduction que mon ami Fischer * leur avait promise, elles Wosaient se présenter elles-mêmes. Vaincu par cette insistance, j'allai à l'hôtel où elles demeuraient, et bien m'en a pris. En entrant chez Mne et Mile de Klustine, Je trouvai un accueil si amical et si naturel, qu’il ne se passa pas un quart d'heure avant que, grâce à notre ami absent, nous ne fussions ensemble comme d'anciens amis. Je leur proposai de venir le soir même à La Perrière ° pour leur faire faire la connaissance de ma femme, et dans la Journée nous étions déjà en relation étroite. Mme de Klustine, dune physionomie douce, timide, n'avait, pour ainsi dire, des yeux que pour sa fille. Celle-ci venait d’être fort ma-
1 J'ai retrouvé la copie du Mémoire que mon père lui remit sur cette question. Il n’a plus d'importance puisque le mode d’émancipation adopté repose sur des bases tout à fait différentes. Le système de céder une partie des récoltes, au lieu de terrain, aurait eu avantage de lier les intérêts du maître et des cultivateurs, car il excite ceux-ci à bien cultiver et à cultiver la plus grande étendue possible, ce dont le maître profite pour sa part.
? Directeur du Jardin impérial de Saint-Pétersbourg, un des correspondants les plus obligeants et agréables de mon père. Nous lui devons la communication d’un grand nombre de plantes sèches recueillies dans de lointains pays par des voyageurs russes. (Alph. de C.)
5 Maison de campagne, au bord du lac, où habitait alors mon père.
(Alpb. de C.)
lade. On l’avait transportée mourante à Montpellier, où l'air du Midi et les soins du docteur Chrétien l’avaient rétablie. C'était une personne vive, spirituelle, en tout point l'opposé de sa mère, si ce n’est que l’une et l’autre avaient en commun une parfaite bonté. Peu de jours après cette prennière entrevue, Je retrouvai ces dames à Lausanne chez la marquise de La Tour-du-Pin. Je les vis souvent pendant les trois jours que dura la Société helvétique des sciences, et nous nous trouvàmes de suite intimes amis. Il faut dire que la conversation de mon ami Fischer, à Moscou, et ce qu'elles avaient entendu dire de moi à mes amis de Montpellier, les y avait disposées. Elles vinrent en automne à Genève, où je les vis tous les jours, et où je nouaï avec elles une amitié véritable; ensuite elles allèrent passer l'hiver en Italie, et J’entretins avec Anastasie une correspondance qui me fut très-agréable et me donna une haute idée de son intelligence. Dès lors ces aimables amies (car Je pouvais leur donner ce titre) sont venues séjourner quelque temps à (renève.
Je puis, par un fait, donner une idée de la prodigieuse facilité de Mile de Klustine. Je lui demandai un jour si elle ne pourrait pas me donner pour la Bibliothèque universelle un morceau sur l’état de la Httérature russe. Trente-six heures après elle m'en apporta le manuscrit. Elle donnait dans cet article une appréciation des principaux Httérateurs de la Russie et un échantillon de chacun d’eux, traduit d'après ses souvenirs : le tout écrit avec grâce et en très-bon français ; elle avait alors dix-neuf ans! Je doute qu'on puisse trouver un second exemple d’une facilité pareille. Le fragment sur la httérature russe fut recopié dans plusieurs journaux et fort apprécié. Quelques années plus tard, ayant été faire avec Son mari une course à l’île de Caprée, elle adressa à sa mère et à moi deux relations de cette excursion. La mienne était travaillée et destinée à l’impression ; je l’en trouvai trèsdigne, mais quand j'eus entendu celle adressée à Mme de
Kilustine et écrite d'inspiration au retour de la course, sa mère et moi nous la trouvâmes tellement supérieure, que, d'un commun accord, ce fut elle que nous insérâmes dans la Bibliothèque. Cette supériorité du premier Jet est assez fréquente chez les femmes et se lie avec le talent qu'elles ont naturellement pour le style épistolaire.
À la suite es événements de juillet 1830, le comte de Circourt, homme remarquable par son instruction dans les sciences historiques, géographiques et philologiques, quitta la France, vint à Genève et ne tarda pas à épouser Mile de Klustine, dont il avait apprécié le mérite pendant un court séjour qu'elle avait fait à Paris. Le mariage eut lieu à Berne, dans la chapelle de l'ambassade russe et à l’église catholique. Anastasie me donna dans cette occasion une vraie preuve d'amitié en m’écrivant un billet au sortir même de la cérémonie.
Depuis son mariage, j'ai continué avec Mne de Circourt les mêmes relations si douces pour le cœur et pour l'esprit. Elle avait pour moi et a j'espère encore une amitié telle qu’on peut l'avoir, je n’ose dire pour un père, mais certainement pour un oncle. Toute sa conduite à mon égard y à été conforme. Elle est revenue souvent à Genève, et Je l'ai vue dans tous mes voyages à Paris où elle est fixée. Les circonstances l'ont conduite à ne pas cultiver spécialement son talent littéraire : il lui en est resté d’être une femme de société remarquablement aimable.
Mme de Klustine, que je connaissais à peine quand elle était avec sa fille, parce qu’elle parlait peu, sembla avoir la langue déliée quand elle fut seule au milieu de nous : je conçus alors une sincère amitié pour elle, j'appréciai sa grace et sa bonté, et dès lors je lui ai voué des sentiments tout aussi amicaux qu’à sa fille, mais son extrême modestie fait qu’elle se tient toujours en arrière et à l’écart.
Mes relations d'amitié avec les dames russes ne se sont pas bornées à celles que je viens de mentionner, et il me
reste à en signaler une à laquelle j'ai attaché bien du prix. Dans automne de 1833, M. et Mme de Hahn", revenant de Constantinople, arrivèrent à Genève. Un de leurs compagnons de voyage me mit en relation avec eux : je m’arrangeai fort de la conversation du baron, mais dès la première visite j’éprouvai pour sa femme une sorte de sympathie, car il existe en amitié de ces sentiments instinctifs. Mme de Hahn est née Française (de Champagne) ; son père, ayant émigré, se maria dans le pays de Bade avec une dame d'honneur de la grande-duchesse, aussi remarque-t-on chez elle un mélange de lesprit français et du caractère allemand. Elle habite en Courlande, et c’est le plus grand hasard, comme on vient de le voir, qui m'a donné l’occasion de faire sa connaissance.
Mme de Hahn était alors une personne d’une trentaine d'années, d’une physionomie gracieuse. Sa conversation avait un intérêt infini, sa gaîté était douce, la sensibilité de son âme perçait à chaque phrase : elle avait de l’instruction sans en faire parade, de lénergie sans la montrer hors de propos. Elle à plu à tous dans notre société intime où jJintroûuisis aussitôt ces aimables voyageurs. Ils sont restés six mois à Genève et y ont laissé de longs souvenirs. Je reviendrai plus tard sur mes relations avec Madame de Hahn, parce qu’elles se rattachent plus encore aux années de ma vie qui feront l’objet du livre suivant. Je me suis, pour ainsi dire, plus lié avec elle en son absence et par correspondance que je ne Pavais fait pendant son séjour.
Après avoir parlé de deux amies aussi aimabies, me serait-il possible de continuer une froide énumération de simples relations de société plus ou moins agréables ? Non, il faut continuer à m'occuper de personnes pour lesquelles j'ai aussi quelque amitié. Le mérite de ce sentiment est de
© De Hahn-Asuppen, d'après le nom de leur résidence en Courlande. M. le baron de Hahn à occupé avec distinction plusieurs places importantes dans la haute administration russe. (Alph. de C.)
n'être pas exclusif comme l’amour, et de permettre des partages sans limite, de telle sorte cependant que chaque ami ou amie semble avoir la part tout entière.
Une Anglaise, Mne Prinsep, réclame ici une mention trèsspéciale pour Païfection et quelquefois l'admiration que je lui ai vouée. En 1829, elle arrivait des Indes. Femme d’un riche banquier, elle avait été obligée de venir en Europe à cause du climat meurtrier de Calcutta, qui ne pouvait convenir ni à sa santé ni à celle de son enfant. Je fis Sa Connaissance peu après son arrivée : sa figure, sa gaîté, son esprit original n''attirèrent, et à peine l’eus-je un peu connue que J’admirai son caractère. J'espère avoir contribué à lui rendre le séjour de Genève agréable en la faisant apprécier à sa valeur, et en retour elle m’a accordé plus de bienveillance que je n’eusse osé l’espérer. Des événements frappants sont venus prouver ce que j'avais deviné, que cette jeune femme si vive, si rieuse, si étourdie en apparence, était en réalité une personne attachée à ses devoirs, et douée d’une force et d’une raison parfaites. Elle apprit la ruine totale de sa fortune et supporta la pauvreté avec résignation. Plus tard, des pertes plus cruelles, celles de son mari et d’un fils, ont montré à la fois sa sensibilité et son courage. Ayant vécu très-jeune dans l'Inde, elle m'a fait connaître ce pays d’une manière intéressante. Je lai encouragée à écrire une notice sur les Parsis, qui à été insérée dans la Bibliothèque universelle. Elle m’a donné des preuves d’une véritable amitié, et jen ai pour elle une bien sincère, aujourd'hui déjà ancienne.
Parmi les dames qui ont passé à Genève dans la période dont je m'occupe, et qui ont laissé des traces dans mes souvenirs, je dois citer :
La célèbre miss Edgeworth, auteur des romans moraux et livres déducation si intéressants. Elle était simple et bonne comme ses ouvrages; sans avoir été fort lié avec elle Je lui conserve un souvenir affectueux.
Lady Morgan à passé à Genève dans le moment le plus actif de la réaction contre les idées libérales. Elle paraissait enchantée de notre ville, comme type d’une république démocratique, et allait en Italie évidemment pour y recueillir des notes contre les puissances. Elle nous conta que son projet était d'écrire son voyage et de mettre sur chaque point en parallèle le bonheur de notre état démocratique et le malheur des pays soumis à l’absolutisme. Quelques-uns des meneurs du parti raisonnablement libéral s’inquiétèrent de ce que les éloges exagérés de lady Morgan risqueraient de compromettre Crenève aux yeux de la Sainte-Alliance, dont elle avait alors beaucoup à craindre; nous voulûmes conjurer ce danger éventuel, et je fus chargé de porter la parole. Je le fis, à son départ, en lui disant à peu près : « Milady, vous avez un rôle dans le monde à soutenir : « vous êtes (en faisant allusion à ses livres sur l'Irlande), « vous êtes l’avocat des peuples malheureux ! Eh bien, « Nous, nous sommes un peuple heureux ! nous ne sommes « pas dignes de votre attention.» Elle saisit cette idée avec son imagination d'artiste, me répondit la lettre la plus originale possible en deux ou trois langues, et ne parla pas de Crenève.
Lady Rafñfles, veuve de sir Stamford Raffles, a déjà été mentionnée à l’occasion d’un voyage en Suisse ‘, mais je ne saurais assez louer sa grâce et sa bonté : J'ai reçu d'elle l'ouvrage qu’elle à publié sur la vie de son illustre époux.
Enfin, Mne Boni de Castellane est venue deux fois passer quelque temps à Genève. La seconde fois, en 1832, elle se trouvait ici avec son ami, M. le comte Molé, qui venait de perdre sa fille et avait besoin de ses consolations. Mes relations avec la famille de Castellane datent de mon voyage aux Pyrénées, où je trouvai le vieux marquis qui voulait bien me rappeler que nos deux familles ont été jadis alliées. Celui-ci est aussi venu dans sa vieillesse à Genève,
1 Voyez page 959.
avec sa femme (née Rohan et veuve du duc de La Rochefoucauld, qui fut assassiné sous ses veux). Mme Boni (par abréviation de Boniface, nom de son mari ‘) est une des femmes les plus spirituelles que j'aie jamais rencontrées : j'ai eu le bonheur de la voir presque tous les jours pendant son séjour à Genève et souvent dès lors à Paris; je lui ai voué un sincère attachement et J'ai la confiance qu’elle m'en a aussi accordé quelque peu. J’en dirai autant, et dans ce double sens, de son compagnon de voyage, M. Molé; j'ai beaucoup joui de sa conversation fine, élégante et profonde, et Jai toujours trouvé chez lui les procédés les plus aiïmables. J’y reviendrai dans la suite en parlant de mon séjour à Paris en 1837.
Est-ce parmi les Genevois ou les étrangers que je dois placer Mne de Staël et sa famille ? Je voudrais bien par orgueil national les compter comme des citoyens de la ville de Calvin, mais en vérité je ne puis le faire. Dans les premiers temps après mon retour à Genève, Mme de Staël habitait Coppet ; j'y allais quelquefois et toujours avec plaisir. On a si souvent parlé de cette femme distinguée que j'ose à peine dire quelques mots de son esprit prodigieux de conversation et de sa bonté de cœur, qui éloignait de cet esprit si brillant toute tendance à lépigramme. Elle savait apprécier ceux même qui choquaient souvent ses opinions, et avait un talent particulier pour exciter l'intelligence de ceux qui conversaient avec elle. J’ai vécu familièrement avec plusieurs des personnes qui Pavaient connue depuis longtemps, et je conserve dans ma mémoire une foule d’anecdotes qui la concernent; mais si je me permets de mentionner souvent les particularités dont J'ai été témoin, je me suis interdit, même dans ces pages confidentielles, de raconter ce que j'ai appris seulement par le témoignage d'autrui.
Son fils, Auguste de Staël, et sa fille, Mme Ia duchesse de Broglie, que j'ai vus assez souvent à Coppet, étaient tous
! M. le maréchal de Castellane. (Alph. Ge C.)
deux des personnes fort intéressantes dont je recherchais la conversation. Auguste de Staël, avait des connaissances variées et s'était occupé un peu de botanique. Un jour il me dernanda de lui donner une idée de ma manière de considérer la théorie de cette science. Étant à Coppet, nous nous réunîmes après le déjeaner, M. et Mme de Broglie, Mme Rilliet-Huber, et en général les habitants du château. Je fis une espèce de leçon familière et improvisée sur ce vaste sujet. Elle parut frapper mes auditeurs en leur ouvrant un champ nouveau de méditations, et Staël en ayant parlé à M. Guizot, celui-ci me demanda de rédiger ce que j'avais dit, pour l’insérer dans la Repue française, dont il était alors (1829) le directeur. Telle est l’origine du morceau qui a pour titre De l’état actuel de la botanique générale. J'ignore jusqu’à quel point ce résumé de ma doctrine a pu contribuer à la faire comprendre, mais je me rappelle avec plaisir le moment où je l’ai ainsi exposée à des personnes d'élite, et l’espèce de liaison que j'ai contractée alors avec un homme aussi éminent que M. Guizot lui donnera toujours du prix à mes yeux. Cette relation m’entraîna quelque temps après à insérer, dans le même recueil, des Observations sur la législation forestière de la France, où se trouvent des idées que je crois utiles et dont il me semble qu’on tend à se rapprocher. Ce n’est pas que j'attribue aucune action à ce petit écrit ; il fut peu remarqué dans le temps, quoique peut-être (on me permettra comme auteur de le croire) il méritait un peu plus d'attention.
Vers la même époque je fus appelé à m'occuper d’un savant dont j'ai déjà parlé à l’occasion d’une visite qu’il me fit à Montpellier. Un jour, avant le lever du soleil, je fus réveillé par l’arrivée d’un billet de lady Davy qui me contait en peu de mots, qu’elle était arrivée la veille avec son mari, et que celui-ci était mort dans la nuit. Elle me priait d'aller la voir : je la trouvai, comme on le comprend, fort émue de cet événement inattendu. C'était le produit d’une apoplexie,
produite elle-même, à ce qu'il paraît, par la voracité avec laquelle Davy avait mangé de l’ombre-chevalier à son souper. Je cherchai à calmer l'émotion de sa femme et je donnai des regrets à l’illustre chimiste. Je m’occupai immédiatement de lui faire rendre les honneurs funéraires, tels que je pensais qu'une ville comme la nôtre les devait à un savant d’un rang aussi élevé. Je m’entendis soit avec le Conseil d'État, soit avec l'Académie, et je fis décider par l’un et l’autre corps qu’on ferait pour Davy le même ensevelissement que pour un membre de notre Académie. Celle-ci, en conséquence, députa trois de ses membres pour complimenter lady Davy, le Conseil d'État et le corps académique marchèrent à pied, processionnellement, jusqu’au cimetière, accompagnés de toutes les corporations tenant aux sciences et d’une foule d’assistants. Ce témoignage d’égards pour un homme aussi distingué fut très-bien vu par ses compatriotes, et sa famille y fut sensible. Peu de temps après lady Davy envoya cent livres sterling à l'Académie pour en faire l'usage qu'elle estimerait le plus utile aux sciences. Sur ma proposition, on décida d'employer les revenus de cette somme à donner de temps en temps un prix à l'étudiant qui, dans les six années après sa sortie des études, aurait fait l'ouvrage le meilleur sur l’une des sciences physiques ou naturelles. Ce prix a été accordé à M. Jules Pictet pour son ouvrage sur les Phryganes, et je dois avouer que dès lors il n’a paru aucun ouvrage qui lait mérité. Peut-être la condition de n'être sorti des écoles que depuis six ans est-elle trop sévère et devra-t-elle être modifiée.
En terminant par ce lugubre épisode la liste des étrangers que j'ai connus à Grenève de 1816 à 1835, je suis loin davoir épuisé l’énumération de ceux que j'ai vus et qui m'ont inspiré de l’intérèt ‘. Un grand nombre d’autres noms
1 L'auteur avait noté sur une petite liste, jointe à ses Mémoires, avec
l'époque de leur visite: MM. Fulchiron, Ampère, de Buch, duc Pasquier, général Sébastiani, duc de San Carlos et M° de Transtamare, M"° de
illustres se pressent dans mon souvenir, mais je ne veux pas abuser de la patience de ceux entre les mains desquels ces pages pourront tomber. Je terminerai cependant ce chapitre, comme l’ordre des dates me le suggère, en disant quelques mots de la fête du jubilé de la Réformation, qui, dans l’été de 1835, attira à Genève un grand nombre de théologiens protestants de tous les pays du monde. L'époque de ce jubilé (le troisième depuis la Réformation) se trouva coïncider avec l’inauguration de la statue de Cuvier à Montbéliard, où j'étais invité à me rendre avec une députation de l’Académie des sciences de l’Institut. Je me trouvai dans une grande incertitude sur le choix entre les deux cérémonies. Mon amitié pour Cuvier me faisait pencher pour Montbéliard, mais la goutte en décida autrement. Le jour où j'aurais dû partir je fus pris d’une attaque qui annonçait devoir être violente et me retint à Genève; elle se calma cependant assez vite, de manière que J'ai pu voir, tellement quellement, la célébration du jubilé, à laquelle j'étais invité comme doyen de la Faculté des sciences. Cette cérémonie fut entièrement ecclésiastique, attendu que le gouvernement, représentant un canton mixte, ne crut pas devoir y prendre part. Elle commença par des sermons analogues à la circonstance; les jours suivants tous les députés des églises étrangères, Joints à notre clergé et à ceux qui étaient invités, se réunirent dans le temple de PAuditoire, et 1à chaque député rendit compte de l’état de la religion dans son pays. Cette espèce de concile sans autorité, composé decclésiastiques de tous les pays protestants de l'Europe et même des États-Unis, était un spectacle fort intéressant et vraiment original; j'y ai assisté assez régulièrement, et jy ai fait connaissance avec plu-
Sèze, M. le comte de Pons, M. Seguin, M"° Patterson, miss Elton, M. le baron d'Haussez, M. Fischer, ancien avoyer, MM. Villermé, Becquerel, Breschet, sir Ch. Lyell, sir John Boileau, MM. Lacoste, Pelet de la Lozère, de Salvandy, le baron de Krudener. (Aïph. de C.)
sieurs ecclésiastiques instruits. Dans la soirée une illumination générale et spontanée témoigna de la part que la population prenait à la fête. Une chose montrait le progrès du bon sens et de la tolérance, c’est qu’on n’eut pas à se plaindre d’une seule insulte contre les maisons ni des catholiques, ni de quelques protestants qui n'avaient pas illuminé. Je pris à cette fête un intérêt véritable, car je suis bon protestant, pourvu qu’on entende le protestantisme comme il l'est depuis un siècle dans notre Eglise : l'adhésion aux préceptes de l'Évangile entendus par chacun d’après les lumières de sa raison.
Après la célébration du jubilé, l’émotion donnée à la population se continua sous une forme assez curieuse. On voulut rappeler les Agapes des églises primitives, et les habitants de chaque village ou, dans la ville, de chaque quartier se mirent à diner ensemble. Ces repas se passaient avec ordre et sobriété; leur aspect était fort original.