‹ Mémoires et souvenirs de Augustin-Pyramus de CandolleChapitre 125 sur 152 · GEORGE CUVIER ! A AUGUSTIN-PYRAMUS DE CANDOLLE, À PARIS · texte numérisé non relu

GEORGE CUVIER ! A AUGUSTIN-PYRAMUS DE CANDOLLE, À PARIS

A Marseille, le 24 frimaire an xi.

G. Cuvier, Membre de l'Institut national, Professeur au Collége de France et au Museum national d'Histoire naturelle?, etc.

À son cher ami et confrère de Candolle*.

Je sais en détail, mou cher ami, jusqu à quel point vous justifiez ce que je vous disais avant de partir « que de tels lieutenants n’ont de chefs qu’en idée ; » ce sera dorénavant à moi à travailler pour qu'à mon retour le regret qu'on aura de vous ne soit pas trop vif; mais je sens que J'ai besoin de tels stimulants, et les gens parmi lesquels je vis, les chemins que je traverse, et la besogne que j'ai à faire, auraient bientôt émoussé tout ce que Dieu m'avait donné d'esprit, si je ne songeais qu'il faudra revenir un jour dans cet amphithéâtre que vous remplissez si bien aujourd’hui. Je

4 Nos contemporains ont connu Cuvier un haut dignitaire, froid et réservé dans ses propos comme dans ses lettres; je suis bien aise de le leur montrer tel qu’il était avec ses amis au moment le plus brillant de sa carrière scientifique. Mon père avait conservé de lui vingt-neuf lettres, dont la première (celle cidessus), écrite à l’age de trente-quatre ans, pendant une tournée d'inspection uaiversitaire dans le Midi. Sur l'enveloppe du paquet, mon père avait écrit, en apprenant la mort de son illustre ami :

Muiltis ille bois flebilis occidit Sed nullis flebilior quam mihi.

Je n’ai fait d’autre changement que celui de rétablir l'orthographe dans quelques mots. À cette époque les hommes les plus exacts et les plus érudits laissaient souvent passer des fautes. (Alph. de C.)

2 Les mots en italiques sont imprimés en tête de la lettre. (Idem.)

5 Alors son remplaçant comme professeur au Collége de France. Voyez cidessus, page 144. (Alph. de C.)

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mêne une vie vraiment honteuse pour un philomate ; de la bonne chère, des voyages dans de charmants pays, une inaction de tête complète, tel est mon sort actuel ; sans quelques séjours dans les villes pendant lesquels je peux me livrer à certaines recherches, j'oublierais que j'ai appartenu autrefois à la noble caste de ceux qui étendent les conquêtes de l'esprit humain ; mon seul espoir est que lorsque je viendrai reprendre ces helles fonctions, mes amis ne me rejetteront pas tout à fait parce que je me serai plongé pendant quelque temps dans le bourbier matériel des emplois sociaux ordinaires ; je leur demande cette grâce en faveur de mon tendre attachement pour eux, vous voyez combien je me crois peu digne d’être comme vous m'appelez, votre chef invisible. Hélas! y a-t-il encore en moi quelque chose d'invisible? Sans doute les membres du Bulletin * ont des esprits, autant que de l'esprit, mais quand on à pu quitter vos jolies assemblées pour venir faire expliquer vingt fois de suite le « conticuere omnes intentique ora tenebant, » ou démontrer autant de fois le théorème de Pythagore, peut-on se vanter d’avoir autre chose qu'un corps grossier ? C’est sans doute à titre de corps matériel que je savais déjà à mon départ de Paris vos nouvelles de cour et le costume du deuxième consul et les titres des ministres ; puisque j'avais encore quelque reste de contact avee vos spiritualités comment ne vous l'avais-je pas dit. Vos autres anecdotes sont charmantes et je vous en remercie ; elles égayeront pendant huit jours toute la bonne compagnie de ce pays-c1.

Mon avis pour la grande affaire sur laquelle vous me consultez est que vous receviez le dit personnage, si vous êtes sûr d’avoir assez de mémoire pour l'intéresser les jours où il viendra ; un grand principe est que les esprits doivent toujours se ménager des protections dans le royaume des corps. Les philosophes donnent comme preuve de l'existence de Dieu qu'il n'y a qu'une intelligence qui ait pu disposer ce bas-monde comme il est. Depuis que je vois combien peu les petites intelligences y ont d’influence, je suis presque tenté de ne plus croire qu'il ait été fait par une grande.

Notre Lycée? ira à merveille. Notre opération est à peu près terminée et est allée bien et vite. J'espère qu'on nous en saura gré là-haut.

Je vous prie de me rappeler au souvenir de la belle et douce Madame de Candolle; son aimable société est une des choses que je regrette le

t Le comité de rédaction du Bulletin de la Société philomathique. Voyez p. 96. (Alph. de C.) 2 I s’agit de l'Athénée, de Paris, qui s’est appelé d’abord Lycée. (Idem.)

plus dans ma position actuelle. Présentez aussi mes respects très-humbles à toute sa famille. Vous aurez du reste de mes nouvelles par Geoffroy, Duméril et mon frére.

Bordeaux, 15 germinal an xt.

Non, mon cher confrère, ce n’est malheureusement pas pour Paris que je pars en recevant votre lettre ; c'est pour Mont de Marsan, Dax, Saint- Sever-Cap-de-Gascogne, et autres abominables endroits, dont j'espère que vous n'avez jamais entendu parler ; 1l faut être, comme je suis, abandonné de Dieu pour se voir forcé par les circonstances à faire encore un tel voyage, lorsque mon successeur est nommé et touche sans doute le revenu. Mais l'ami Foureroy a si bien arrangé les choses que tout serait à recommencer si je ne finissais pas. Enfin, Dieu aidant, j'en serai quitte dans dix jours, et si après je reste vingt-quatre heures à Bordeaux, je consens à être renvoyé dans les Landes ou à n’avoir plus d'autres jouissances que celles que donne l'oxyde d'azote.

La raison que vous me dites de la nomination de Chénier à ma place, était encore nouvelle pour moi; mais on m'en avait déjà mandé six ou sept autres qu'on me donnait toutes pour véritables. Puisqu'il y en avait tant je ne conçois pas pourquoi on a été si étonné de l'événement.

[l me paraît que ce scrutin de Borda, dont on disait tant de mal, n’a jamais produit des élections plus mauvaises que celles d'à présent. Je ne vois pas le mérite d’une forme d'élection qui donnerait prépondérance à la majorité; ce serait un moyen sûr de soumettre la terre à la domination des gobe-mouches dans le vain espoir de la soustraire à celle des intrigants ; Je ne sais laquelle de ces espèces est à préférer ; d’ailleurs ceux-ci finissent toujours par être les maîtres, malgré tous les scrutins, et vous voyez bien qu'il ne leur a pas fallu un grand temps pour cela ; il est vrai qu'à l'Académie française 1l y a toujours eu dans leurs mains un levier bien puissant, celui des bons dîners, et un secrétaire d’État doit savoir employer cette arme-là.

Je crains bien qu’elle ne soit pas autant à la disposition de Dureau et de St-A. Ce pauvre dernier surtout n'a pas l'air d’avoir jamais bien dîné lui-même, Dieu sait faire diner les autres.

Adieu, mon cher confrère ; c'est avec une grande joie que je vous prie de ne plus m'écrire ; l’idée de me revoir bientot au sein du Bulletin me soutient dans le peu de jours d’ennui qui me restent à supporter. Bientôt je ne représentera plus, je ne donnerai plus d’audiences, je ne dinerai plus de sous-préfets en sous-préfets, je n'irai plus par la ville en uniforme

et avec de grands laquais derrière mon carrosse, je n’entendrai plus vingt prétendants à la chaire de latinité se disant qui ancien principal, qui ancien professeur de collége ou de congrégations et ne pouvant venir à bout de traduire une strophe d'Horace ; en un mot, vous ne pouvez vous imaginer combien de choses désagréables j'abandonnerai pour une seule, charmante et délicieuse, que vous vous figurez sans doute à merveille, l'aimable société de mes excellents amis. Adieu. Mes respects à Madame.

AUGUSTIN-PYRAMUS DE CANDOLLE A SA FEMME Le

Florence, 11 août 1808.

Re J'ai trouvé à Florence tant de choses à voir, tant de personnes à connaître que j'ai été obligé d'y prolonger mon séjour. De plus, de Gérando ? a mis tant d'amitié dans la manière dont il me reçoit que je suis un peu obligé de suivre ses idées et il a mis dans sa tête que je ne parürais d'ici qu'après la fête du 15 août. J’hésitais encore hier à partir aujourd’hui, mais comme il est tombé un peu malade, je ne voudrais pas le quitter dans ce moment; en outre, 1l prétend quil a besoin de moi pour un travail sur l'agriculture de la Toscane et je dois mettre beaucoup d’intérêt à faire ce qui peut lui être utile.

Si je n'avais pas l’impatience d'arriver à Genève et le désagrément de ne pas trouver de plantes, J'aurais ici une vie fort agréable. Je suis trèsenchanté de Florence et de ses habitants, dont grâces à ma position je connais l'élite avec facilité. Girando met tant de zèle à être utile à ce pays, à leur adoueir les maux de la réunion, qu'il y est généralement adoré : se présenter quelque part en son nom, c’est être sûr d'être accueilli avec une faveur toute particulière. J'ai fait connaissance assez intime avec Pacchiani qui est un abbé, professeur de physique, amateur de tout ce qui est bon et beau, très-aimable en conversation et parfaitement oisif. Il s’est établi mon cicerone et me mène voir les choses, les hommes et même les femmes distinguées de Florence. C'est avec lui que J'ai été voir et la fameuse galerie de Florence, et le Panthéon florentin, où sont les monuments élevés à tous leurs grands hommes, et l’Académie où se sont formés tant d'artistes, et la maison natale de Michel-Ange, ornée de ses ébauches et de l’histoire de sa vie peinte par ses disciples, et tant de bi-

1 Elle était alors à Genève. (Alpk. de C.) ? M. de Gérando avait été envoyé à Florence pour organiser la Toscane en département français, lors de sa réunion. (Alph. de C.)

bliothèques, d'hôpitaux, d'établissements célébres. Mes matinées suffisent à peine à ce travail. À cinq heures je dîne avec Gérando, avec Camille Perrier, jeune homme fort agréable et bon à connaître qui vit avec lui, et avec Mme Protta, femme de mérite, qui est venue ici de Naples pour voir de Gérando, qu’elle avait connu autrefois et qu’elle aime comme son fils. : Tel est notre petit couvert qui a bien son mérite. Après dîner nous allons nous promener ensemble, et toujours avec un but, tantôt pour voir la maison de Machiavel, tantôt la fameuse église qui dans les guerres civiles fut fortifiée et défendue par Michel Ange, tantôt pour visiter des mannfactures, etc. De là nous revenons finir notre soirée au spectacle, qui est le rendez-vous de toute la bonne société. Je n’y ai pas encore écouté un air (et je n'ai rien perdu, car la musique est, dit-on, fort mauvaise), mais j'y ai connu tout ce qu'il y a de mieux dans la ville : telles sont Madame de Médicis, rejeton de l'illustre famille qui a tout créé en Toscane et qui est une des plus jolies femmes qui existent, la princesse de Montemilleto, aussi três-distinguée par son esprit, la famille Ricei qui est celle avec laquelle je me plais le plus. Quelquefois nous allons à la campagne jouir du frais ; nous partons à huit heures du soir et revenons à deux heures du matin : rien n’est beau comme ces nuits de l'Italie ; l'air y est si pur, si frais, d'une température si égale, qu'on en jouit avec delices. Nous avons été ainsi souper chez Madame Rücei ; chez le prince Corsini. L'autre jour nous y avons couché. Les chambres y sont peintes par l’Albane, car tout ici rappelle de grands souvenirs. J'ai passé hier la journée entière à Pozzolatico, chez Madame Ricei, et c’est une des journées les plus utiles et les plus agréables de mon séjour. Le fils est le premier agriculteur de ce pays. J'ai passé la moitié de la journée à parcourir ses fermes avec lui et à faire un cours de l’agriculture toscane. Sa sœur est la jeune personne la plus remarquable que j'aie rencontrée; elle sait le français et le latin comme l'italien, entend les mathématiques, parle de tout cela sans fausse modestie, avec un naturel rare, et joint à ces talents un esprit trèspiquant. Dans la même maison vit Fossombroni, le premier mathématicien et l’un des hommes les plus aimables de l'Italie. On me traite presque en ami dans cette maison où tu conçois que Je me trouve fort bien. Je parle à present l'italien assez couramment : chacun me fait compliment sur mon accent et sur mes progrès. — Voilà ma vie de Florence ; elle ne ressemble guère à celle des Pyrénées et je crois que si tu as peur de quelque chose pour moi ce ne sera pas des rochers.

Florence, 23 août 1808.

Me voilà encore à Florence, ma bonne amie, et je ne sais vraiment quand je saurai me tirer de ce beau et bon pays. Chaque fois que je parle de partir, M. de Gérando me propose quelque nouvelle course à faire et je ne puis résister à cet appât.… J'ai eu d’abord les fêtes de la naissance de l’empereur, qui ont été très-brillantes. Le 14 j'ai été à un magnifique concert chez le prince Corsini, et le lendemain à un bal très-beau chez le gouverneur général, dans l’ancien palais du roi. Toute la noblesse de Toscane y était en habits de gala et il y a dans ce pays tant de beauté, tant d'élégance et de goût que cette réunion était superbe. Le palais était illuminé, une belle terrasse et vingt salons servaient de promenade ; le souper, où on voyait deux cents dames parées, assises à la même table, était un spectacle singulier : outre le coup d'œil, je m'y suis très-bien trouvé, parce que toutes mes connaissances de Florence y étaient. J'ai maintenant l'avantage de comprendre l'italien avec assez de facilité et je recherche les occasions de parler cette jolie langue.

A trois heures du matin je suis sorti du bal, par raison ; à cinq, je suis monté à cheval pour faire une tournée dans les montagnes, accompagné par mon fidèle Sieule et par M. Raddi'. J'ai été coucher au couvent de Valombrosa, situé dans un bois épais, au sommet d’une montagne. Les moines, quoiqu'ils ne soient pas payés pour aimer les Français, m'ont très-bien reçu en apprenant que j'étas professeur à Montpellier, et je Vassure que je m'attache à cette ville en voyant l’estime qu’on a pour elle à l'étranger. Valombrosa est une des plus belles positions de montagnes que j'aie encore rencontrées. Le contraste de mon souper d'aujourd'hui dans la petite cellule d'un moine avec celui d'hier m’amusait beaucoup. Le lendemain j'ai gravi le haut de la montagne et je suis redescendu dans un pays triste, nu et sterile, où j'ai voyagé toute la matinée. Le soir j'ai été encore demander l’hospitalité à un couvent, celui des Camaldules. Ce sont des moines blancs, qui pour plaire au bon Dieu laissent croître leur barbe et rasent leurs cheveux. [ls ne m’ont point accueilli comme les premiers. [Ils m'ont dit que depuis qu’on avait rogné leurs revenus ils ne faisaient plus l'hospitalité, mais quand je leur ai dit que j'étais commissaire du gouvernement, ils m'ont fait autant de politesses que j'avais trouvé d’abord de mauvaise grâce. Ils me menërent faire ma prière dans l’eglise,

1 Zélé botaniste, qui a voyagé au Brésil. Mon père a écrit une notice sur lui.

ce dont je m’acquittai avec ferveur, car j'avais grande envie d’avoir à souper. Leur réception fut beaucoup meilleure qu'à Valombrosa, et je n'en ai conservé aucune reconnaissance, parce qu'elle était due à la crainte et à l'intérêt; aussi en partant, afin d’avoir un prétexte de payer mon écot, je leur ai commandé quelques messes, ce qui, j'espère, va me sanctifier infiniment. De Camaldoli je suis venu à Arezzo, où j'ai trouvé un M. Camuccini, qui m'a fait faire une course charmante dans la vallée de Chiana. Cette vallée appartient à l’ordre des chevaliers de San Stefano, et il en est le directeur. Nous avons été d’une ferme à l’autre. À chaque station nous changions de voiture, et de cette manière j’ai vu en deux jours un pays vaste et très-curieux. J'ai poussé jusqu'au fameux lac de Trasimêne, situé dans l'État du pape ; j'ai herborisé sur le champ de bataille d’Annibal, mais en voyant ce petit lac marécageux, je me suis bien rappelé l’épitre au lac Léman, où, après avoir parlé des lacs d'Italie, Voltaire dit: mon lac est le premier. Celui de Montepulciano est ce que nous appelons en bon genevois une carpière.

La vallée de Chiana était autrefois un marais infect ; elle est aujourd'hui riche et fertile, et pour la dessécher le seul moyen a été d’y faire couler plusieurs petites rivières, en retenant leur limon pour élever le sol du pays. Après y avoir passé deux jours en admiration, je suis revenu à Arezzo, et de là j'ai regagné Florence en un seul jour, mais aussi j'y suis arrivé bien fatigué d’avoir fait vingt-deux lieues à cheval sans désemparer. |

Rome, 30 août 1808.

Oui, ma bonne amie, c'est de Rome que je t’écris..… De Gérando m'a de jour en jour retenu à Florence; lundi passé il m'a demandé encore de rester deux jours de plus pour aller avec lui à Prato, petite ville près de Florence, où il voulait faire une visite de manufactures ; je ne pouvais euére refuser, et en effet j'y ai passé une journée charmante et utile. J'y ai vu beaucoup de choses nouvelles pour moi quant à l’agriculture. Nous avons dîné chez un M. Pacchiani; pendant le diner on nous a chanté le Tasse, et nous avons eu un improvisateur qui a chanté des vers à l’occasion de la visite de M. de Gérando à la ville de Prato ; c'était le vrai genre italien. Au retour, de Gérando nous a beaucoup parlé de Rome et m'a fort pressé d'y aller ; il a fait la même proposition à deux jeunes gens qui habitent avec lui, M. Camille Perrier, son ami, et M. de Champlouis, son secrétaire particulier : c'était, tu l’avoueras, une occasion bien séduisante d’aller à Rome et d'y aller en bonne société. de n'ai pas su y résister, et cepen-

dant j'en ai aussi des remords : je tàcherai de regagner le temps perdu en supprimant une partie de la fin de mon voyage. Puisque c’est M. de Gérando qui me l’a non-seulement conseillé, mais qui m'y à presque forcé, il arrangera tout cela avec le ministre‘. Enfin, que te diraiï-je, le diable m'a tenté pour venir dans la ville sainte, et m'y voici. Nous n'avons été voir que le temple de Saint-Pierre, mais c'est assez pour un jour...

L’avant-veille de mon depart de Florence, j'ai appris, par M. de Gérando, la mort de Ventenat*, et en me rappelant la sensation que m'avait causée, il y a deux ans, une nouvelle analogue reçue à Quimper, je me suis applaudi de la philosophie que J'ai dans l'intervalle acquise à mes dépens. J'ai sur-le-champ écrit à Duméril pour lui dire que Je me présentais et lui donner mes instructions. Je suis bien résolu à ne pas m'inquiéter le moins du monde de ce qu'on fera. Si je suis nommé, j'en serai bien aise, si je ne le suis pas j'ai mes consolations toutes prêtes : je passe ma vie paisible entre Montpellier et enêve; je travaille avec activité à mon grand ouvrage, et si Je ne me fais point d'illusion, je fera un jour rougir l'Institut de ses injustices, et placé à la tête d'une des grandes écoles, j'y mettrai tant de zèle, que je me ferai un nom et une école malgré lui. D'ailleurs le sort de notre vie serait au moins fixé, et Je t'avoue que je suis las de tant d’incertitudes; ainsi, tout bien considéré, je suis décidé à voir le bon côté des deux événements et à en regarder l’issue comme s'il s'agissait d'un autre. Je m'estime heureux d’être absent, parce que je ne verrai pas de près toutes les petites intrigues et les petites calomnies et les petites trahisons. Je vous engage tous à mettre à la chose la même philosophie, ou si vous aimez mieux, la même indifférence. de n'en attends l'issue que comme celle d'une expérience faite sur la nature humaine, et s'il fallait parier, je gagerais contre mon élection. Adieu, ma bonne amie. Adieu, mon Alphonse. J'embrasse père, mère, frère, sœur, et suis bien impatient d'être réuni avec vous tous.

1 Rome était occupée par les troupes françaises, comme à présent, maïs ne faisait pas encore partie de l'empire. C'était une petite irrégularité pour le voyageur du gouvernement de sortir du territoire qu'il avait pour mission de parcourir. Il ne resta que huit jours à Rome. (Alph. de C)

2 Cette lettre que je n'avais pas lue quand je corrigeais les épreuves de la page 197, m'a fait apercevoir d’une erreur échappée à mon père : c’est en Italie

et non à Genève qu'il avait appris la nouvelle vacance à l’Institut. (Alph. de C.)

Rome, 4 septembre 1808.

Je t'ai écrit il y a trois jours par la poste, ma bonne amie, mais j’apprends que les lettres d'ici vont passer par Paris avant d'arriver à leur destination, de sorte que je crains de t'avoir innocemment laissée long temps sans nouvelles. Aujourd’hui, j'écris par l’estafette, et j'espère être plus heureux. Quand tu recevras ma première lettre de Rome, tu sauras quand, comment et pourquoi j'y suis venu ; mais pour ne pas me répéter, je ne le dirai pas aujourd’hui. Je t'écris à la hâte, et je ne veux te parler que du plaisir que j'éprouve à voir ce pays. Plaisir, ce n’est pas le mot, c'est plutôt de l'intérêt. La moindre pierre y rappelle un souvenir, y excite une comparaison plus souvent triste qu'heureuse. J'y pense à toi cent fois le jour, et voudrais plus que jamais t'avoir à mes côtés. Tu aurais bien des jouissances, mais je dois ajouter tu y trouverais les mêmes désappointements qu'à Paris, des masures devant Saint-Pierre, des rues sales et tortueuses, des cabarets dans le temple de Vesta, des moines sur le Capitole, à chaque pas se rencontrent des contrastes choquants ou ridicules, mais tout cela se rachète par tant de beautés qu’on passe aisément sur le reste. J'ai passé une matinée à jamais digne de souvenir à visiter les ruines de l’ancienne Rome. Suis-moi sur le Colisée, promène-toi avec moi dans le Forum, dans le palais des Césars, sur le Capitole, viens avec moi à ce délicieux Tivoli, où J'ai passé ma journée d'hier, tantôt admirant la magnificence du paysage, tantôt visitant les maisons d'Horace, de Mécènes, de Properce, de Tibulle. Ils y ont chanté leurs maîtresses et leurs amis; moi j y ai pensé à celle qui est l’une et l’autre, mais je n'ai pas osé t’v faire le moindre quatrain par respect pour leurs noms. Si tu veux voir le revers de la médaille, lis l'ouvrage de M. de Bonstetten : il est vrai à faire frémir. Adieu, ma bonne amie. Ma première lettre sera de Florence pour mes parents, que jJ'embrasse du fond du cœur. Adieu, embrasse cent fois Alphonse pour moi.

1 Je demande pardon à mes lecteurs de publier une lettre aussi familière, mais il m'a paru que les Mémoires, écrits en grande partie à une époque où l’auteur était âgé et fatigué, ne représentent pas bien la vivacité de ses sentiments et la grâce de ses expressions lorsqu'il était dans la plénitude de ses forces. Les lettres d'Italie le montrent tel qu’il était à trente ans, actif, gai, ambitieux, énergique, sensible, indépendant, et elles le montrent d’autant mieux qu’elles n’étaient pas destinées à sortir du cercle le plus intime. (Alph. de C.\

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