GEORGE CUVIER A AUG.-PYR. DE CANDOLLE ‘, À MONTPELLIER
Mon cher ami,
Vous n'avez jamais à craindre de m'ennuyer en me demandant des avis ou des services; mais vous n'avez pas à craindre non plus les dangers dont vous me parlez. Ils sont l'ouvrage de l'imagination un peu méridionale de vos collègues, tout comme les mesures dont ils se plaignent le sont de leur conduite par trop gasconne…
Au fond, pourquoi tant de bruit pour ces signatures ? Dans tous les pays du monde, les diplômes des universités sont donnés au nom du Recteur et du Chancelier. S'il n'en était pas ainsi à Montpellier, c’est que c'était non une faculté, mais une université de médecine. La voilà faculté ; est-ce un si grand malheur? Le Piémont, la Toscane sont bien devenues des provinces de France ; le roi d'Espagne et des Indes est bien dans la pauvreté à Marseille ; le pape, qui faisait trembler les rois, est prisonnier d'un petit général ; l’empereur des Romains est réfugié dans une petite ville de Hongrie ; Mlle Bourgoin a été prise par l’armée de Schil. Parmi tant de malheurs qu'ont éprouvés les têtes couronnées, le Doyen de Montpellier n’en à d’autres que de passer du ministre de l’intérieur au grand maître de l’Université impériale ; je ne vois pas qu'il faille prendre si fort la chose au tragique. Et qu'auriez-vous dit si l’on vous eût donné tel ou tel Recteur, si, etc. Mais l’Université ne verra que le bien publie, et fera le vôtre, malgré les tracas que pourraient encore lui susciter les têtes un peu chaudes de vos collègues. Get oracle est plus sûr que tous ceux de Calchas.…
1 Cette lettre et la suivante ne sont pas datées, mais elles doivent être de 1809, époque d’une réorganisation des Écoles de médecine, comme conséquence de la création de l’Université. L'École de Montpellier, qui avait des traditions respectables, mit alors tout en œuvre pour éviter de passer sous les fourches caudines, et mon père se prêtait aux réclamations, soit par opinion, soit par égard pour ses collègues. Il écrivait à Cuvier, mais celui-ci, qui l’appuyait dans toutes les affaires utiles à l’enseignement, n’entendait pas qu’on évitat la centralisation universitaire. Il répondait par des plaisanteries ou en parlant d’intrigues misérables qui étaient, selon lui, au fond de tout cela. Mon père, dans ses Mémoires, n’a pas dit un mot de ces intrigues, au contraire (voyez page 238). C’est très-généreux, mais la vérité m’oblige de dire qu’elles lui ont souvent rendu la vie amère et qu’elles ont bien contribué à le faire quitter Montpellier, comme celles de Paris à le faire aller à Montpellier. C’est à Genève qu’il a trouvé enfin, à une époque heureuse, non pas ofium cum dignitate, mais Laborem cum dignitate.
(Alph, de C.)
Adieu, portez-vous bien ; faites un heureux voyage. Si vous trouvez des os fossiles à Valence, à Vienne, à Grenoble, prenez m'en une note, et, S'il est possible, un dessin.
Mon cher ami,
Je vous remercie bien de la marque de souvenir et du bel ouvrage que vous me donnez; je vous remercie encore de vos félicitations, quoique leur objet n’en vaille pas trop la peine. C’est une corvée que j'ai prise autant par zêle pour les écoles que par intérêt pour l'Université, et dont 1l ne me reviendra que du travail, et probablement quelques-uns de ces petits désagréments que la vanité blessée ne manque guëre de procurer, même de la part de ceux à qui l’on n’a que du bien à faire. Mon vice-rectorat ne me donne de fonctions ostensibles et légales qu'à Paris, mais la confiance du grand maître y ajoute celles d’être soit auprès de lui, soit auprès du Conseil, rapporteur de toutes les affaires qui se présenteront en médecine... J'ai voulu commencer mon apprentissage de rapporteur en parcourant les anciennes correspondances, et je vous assure que les cartons de Montpellier m'ont bien appris. .…. On ne vit jamais un tel ramas d’injures, de dénonciations et de calomnies réciproques *...., A peine sommes nous installés, et déjà on nous assaille, comme on assaillait le ministre. Nos courtisans de Paris n’y feraient œuvre. Faites de la botapique, mon cher ami; parlez à l'Europe; continuez votre réputation, et ne vous fiez point à l'héritage de celle de vos devanciers du dixième siècle, ni même du dix-huitième, tout cela ne sert de rien aux gens qui vivent dans le dix-neuvième. J'espère que vous ne montrerez pas ma lettre, mais je vous conseille de dire, ce qui est vrai, que je mettrai tout mon zèle pour faire bien traiter l'Ecole; je me ferai honneur d'accélérer dans les bureaux tout ce qui la regardera. J'aurai le plus grand som d'arrêter l'effet des libelles et des lettres calomnieuses, en éclairant le grand maître sur leurs véritables motifs; en un mot, j'espère que vous n’aurez jamais à vous plaindre, je ne dis pas de l'établissement de l'Université, qui n'est pas notre ouvrage, mais du moins de la conduite et des intentions de ceux qui la composent. Vous nous avez adressé un beau mémoire contre nos diplômes, mais il n'y a pas moyen de fare autrement,
1 Je supprime quelques phrases probablement exagérées. Mon père avait de la sympathie pour le Midi, Cuvier n’en avait pont (nous le voyons par les lettres qui précèdent), et s’il était juste il n’était pas indulgent. (Alph. de C.)
Adieu, mon cher ami. Croyez que dans toutes mes fonctions je n estimerai rien autant que l'occasion de faire quelque chose d’agréable pour vous. Ecrivez-moi en particulier toutes les fois que vous vous intéresserez à quelque mesure ; je m'en rapporterai plus à votre avis qu'à celui de dix autres. Mes respectueux hommages à Mme de Candolle. Mes compliments à M. Dumas. Croyez-vous qu'il me garde toujours raneune ?