J.-B. SAY A AUG.-PYR. DE CANDOLLE, A GENEVE
Paris, 1er juin 1827.
Mon ancien et bien cher ami,
Bientôt vous me direz mon vieux ami, car l’âge me gagne et chaque jour quelque infirmité nouvelle m'empêche d’oublier que je suis de 1767. J’ai fait avec grand plaisir la connaissance de votre fils...
Recevez mes remerciements pour votre Organographie ; elle m'est précieuse à double titre puisqu'elle me vient de vous et qu’elle contient beaucoup d'instruction. J'en ai lu déjà une bonne partie, et je suis de plus en plus frappé de l’analogie qui existe entre les sciences physiques et les sciences morales et politiques quand on en fait l’objet d’une analyse raisonnée, et qu'animé comme vous du seul désir de constater et de répandre des vé-
rités, on se borne à observer la nature des choses et ses conséquences. Ce sont vous autres physiologistes des corps vivants, qui avez appris à nous autres physiologistes de la Société (qui est aussi un corps vivant) la manière de l’observer et de tirer des conséquences de nos observations; et c’est depuis lors que nous faisons quelques progrès. Qui vivra verra. Ce ne sera pas nous, mais c’est toujours quelque chose que de vivre dans l’avenir.
…. Ma femme et ma fille O. me recommandent de les rappeler à votre souvenir et à celui de Madame de Candolle. Portez-vous bien, l’un et l’autre, et jouissez longtemps de la plus honorable existence dans une des villes, non les plus grandes, mais les plus célèbres du monde.
M. DE CHATEAUBRIAND A AUG.-PYR, DE CANDOLLE, Genève, 15 juin 1831.
J'ai été si heureux, Monsieur, d'assister à la touchante cérémonie des Promotions que je m’empresserai de profiter de vos nouvelles bontés en me rendant à la distribution des prix des arts. Vous m'avez fait infiniment trop d'honneur, Monsieur, en voulant bien vous souvenir de moi dans votre beau discours'. Vous me permettrez, j'espère, d'aller vous remercier chez vous et vous offrir, Monsieur, avec l'hommage de mon admiration, l'assurance de ma considération respectueuse.
Genève, 25 juin 1831.
On m'a remis, je suppose de votre part, Monsieur, un exemplaire de votre dernier discours sur l’état de l'instruction publique, et de votre Nohce sur la longévité des arbres. J’ai une double raison de vous remercier de l’un et de l’autre pour votre extrême obligeance à rappeler mon nom. Ma passion pour les arbres a été ravie d'apprendre qu'ils vivent si longtemps et que j'ai peut-être offert mes hommages à quelque beauté de cinq
1 M. de Châteaubriand avait été ému jusqu'aux larmes d’une phrase de ce discours. En la relisant je vois qu’elle ne contenait pas plus d’éloges qu'il n’en avait souvent entendu; mais l’illustre écrivain était alors dans des circonstances malheureuses, et à Genève, où ses opinions n'avaient jamais eu beaucoup de faveur, on l’accueillait avec de grands égards, à cause de son talent et de son noble caractère. Ainsi, dans cette cérémonie des Promotions, il fut invité à marcher de l'hôtel de ville à la cathédrale, dans le cortége officiel, à la droite du chef du gouvernement (M. Rigaud), et on lui donna une place d’honneur parmi les autorités. Une foule immense approuvait et rehaussait de ses applaudissements ces témoignages de respect. (Alph. de C.)
mille ans dans les forêts américaines ; mais je vois d’après cela que les oliviers de Jérusalem, tout vieux qu'ils me paraissaient, n'étaient que des bambins.
Agréez de nouveau, Monsieur, mes remerciements, mon admiration et mes compliments les plus empressés.
Journaux de sa vie tenus par l’auteur. Ses rapports de caractère avec Linné'. Origine de ses opinions en botanique.
Mon père avait commencé à Paris, en 1798, un journal quotidien, dans lequel il écrivait tous les actes de sa vie, toutes les idées ou les informations qui lui arrivaient, sans égard à leur relation ou à leur importance. Il a rédigé de cette manière 154 pages, du 21 vendémiaire an Vis, au 10 messidor an vi. Îl à cessé alors brusquement, je suppose parce qu'il avait trouvé le plan mauvais, et en effet ce plan différait beaucoup de celui des notes mobiles (p. 494), dont il s’est servi plus tard, à sa grande satisfaction. Les renseignements scientifiques s’y trouvaient perdus dans une infinité de détails concernant sa personne ; il aurait eu de la peine à les retrouver, et n'aurait pas pu les employer sans perdre du temps à les copier. Le mieux aurait été peut-être d'inscrire en quelques mots dans un journal les événements de sa vie, et sur des papiers distincts chaque nouvelle scientifique ou chaque réflexion ayant quelque valeur et pouvant servir, une fois ou l’autre, dans un travail, en les classant selon les idées du moment.
J'ai retrouvé dans les feuilles du journal plusieurs des anecdotes contenues dans les Mémoires, et de temps en temps certaines expressions naïves de sentiment, ou des mots spirituels sur les événements du jour qui vous transportent, pour ainsi dire, à côté du jeune écrivain, déjà un aimable causeur. Le 4 frimaire an vir, par exemple, je lis: « La nation « française est comme un vieil habit qu'on a retourné ; les trous et les « fortes taches ne s’y voient pas moins et il n'est pas devenu neuf.» L'ouvrage de Tocqueville sur l’ancien régime se trouve ainsi résumé soixante ans avant quil eût paru.
1 J'ai parlé dans l’Avant-propos des analogies qui existent au point de vue scientifique.
Le 20 nivôse, mon père prit la fantaisie d'écrire son journal en latin. Cela dura trois mois, en dépit des difficultés incessantes qui se présentaient pour exprimer dans cette langue les choses ordinaires de la vie moderne. Une impatience très-naturelle lui faisait enjamber quelquefois ces difficultés en fabriquant un mot, ou en jetant des mots français dans son latin. « Astragalorum historiam indefessus continuavi. Delessert sæpe « vidi ut cum eo colloquari possem de Soupis economicis Rumfordi in € Lutetià instituendis. Micheli mihi communicavit les plans des fourneaux « et Senebier les détails de la manipulation. Laboravi ut prof. Pictet ad « Corpus legislativum promotus sit; petitionem Senatui presentavi ; frus- Qtra, Sed forsan ambo Pictet ad hoc corpus promovebuntur. Lacépède « hanc spem mihi dedit. Hodie cum illo multum disserui de Ichtyologià. « Est in votis obtinendi à ministro interno quosnam nummos ut in His- € paniam peregrinationem inciplam. Scopus esset plantas colligendi, re- « glonem parum cognitam describendi, nummos acquirendi, Sodæ præ- € parationem noscendi. — Sæpissime in hac decade amicam vidi. Sem- « per et semper amabilior mihi apparet, sed difficultates me terrent et Ç affligunt. » [l craignait alors que son père ne s’opposât à son mariage, et tout désespéré, il fut sur le point de partir comme naturaliste, avec l'expédition autour du monde du capitaine Baudin, qui ne réussit pas du tout.
C’est dans la lecture de ces pages, destinées assurément à lui seul, que j'ai été le plus frappé des rapports de caractère de mon père avec Linné. De tous les grands naturalistes dont on connaît la vie, c'est celui auquel il ressemblait le plus. Vivacité, activité, passion de l’étude, passion innée pour la botanique, gaïîté et bonhomie dans la conversation, amour-propre et susceptibilité sans dépasser les limites permises, sensibilité, imagination développée, mais réglée, haine des intrigues, désir de répandre ses opinions et par conséquent zèle extrême pour l'enseignement, grande mémoire, avec peu d'aptitude pour apprendre les langues, esprit d'ordre et de méthode, esprit de généralisation plutôt que d’analyse, clarté dans les idées, promptitude d’intuition et de décision, tout cela se retrouve, chez l’un et chez l’autre, à des degrés différents d'intensité pour chaque disposition ou faculté, mais de manière à produire par la combinaison beaucoup des mêmes effets. Voici de quelle manière Fabricius décrivait Linné. Si l’on m'avait lu le passage que je vais citer sans me dire de quel naturaliste il est question, j'aurais pu croire qu'il s'agissait de mon père. Sans doute il y a des mots qui ne s'appliquent pas très-bien, mais ils auraient pu être mis par une personne étrangère à sa famille qui ne
l’aurait pas connu d'une maniére très-intime : « Sa conversation était vive «et agréable ; il nous amusait du récit de beaucoup d’anecdotes relatives « aux naturalistes qu'il avait connus; il aplanissait les difficultés que nous « rencontrions dans le cours de nos études et nous favorisait souvent de « ses instructions particulières. Dans nos entretiens, il n’était pas rare « de le voir éclater de rire : la gaîté brillait sur son visage, et son âme « se déployait avec une franchise et une liberté qui montraient son incli- « nation naturelle pour la société. Il était petit de taille. Il avait l’air ou- « vert, presque toujours serein, et les yeux les plus spirituels que j'aie jamais vus : ils étaient petits à la vérité, mais perçants au delà de toute «expression ; leurs regards lisaient jusqu'au plus profond de mon âme. Ç Il avait l'âme noble, l'esprit vif et fin. Toutes ses actions étaient ré- « glées avec ordre et pour ainsi dire systématiques. Il avait eu dans sa « jeunesse une mémoire prodigieuse. Son cœur était ouvert à toutes les « impressions de la joie ; passionné pour la société, il aimait beaucoup la « plaisanterie ; il était gai et aimable dans la conversation; 1l avait de « l'imagination et possédait l’heureux talent de conter et de placer à « propos les anecdotes. Il avait les passions três-violentes ; il était vif «et colère, mais il s’apaisait aussitôt. Son amitié était ardente et in- € altérable, plus particulièrement encore pour ses disciples favoris. Son « attachement était toujours fondé sur l'amour de la science; il a été « assez fortuné pour ne trouver que très-peu d'ingrats, et l’on sait « de quel zèle ses disciples payaient son amitié et combien de fois ils « se sont engagés dans sa défense. Quoique son amour pour la gloire fût « sans bornes, son ambition n’eut d'autre objet que la prééminence litté- « raire et ne dégénéra jamais en un orgueil offensant et insociable. Dans « les sujets relatifs à la botanique, il ne souffrait que três-impatiemment « la moindre contradiction : il recevait cependant avec reconnaissance les « remarques de ses amis et s’en servait pour perfectionner ses œuvres, « mais il dédaignait les attaques de ses adversaires et ne leur répondait € jamais : il les abandonnait à l'oubli où ils sont depuis longtemps ense- « velis… Il se plaisait à être admiré, ce qui paraît avoir été sa principale « faiblesse. Son amour pour la louange était fondé sur la confiance qu'il « avait dans son mérite, sur ses succès en histoire naturelle, et sur la « réputation qu’il savait avoir acquise, d’être le premier auteur systéma- « tique de son siéele'. »
RAA A
1 Fabricius, dans Fée, Vie de Linné, Mémoires de la Société royale de Lille, 1832, page 309. Pour bien connaître Linné, il faut lire son Journal autographe
En comparant d’une manière plus complète les deux naturalistes, il serait aisé de citer des différences, même de grandes différences, dans leurs idées et leurs habitudes, mais ces différences s'expliquent par des causes extérieures, comme la position sociale dans laquelle chacun était né et les influences morales et intellectuelles qui dominaient autour d'eux. La Suëde, en 1707, année de la naissance de Linné, était complétement sous la dépendance de la réformation du seizième siècle. Genève, lors de la naissance de mon père, en 1778, se trouvait sous trois influences qui se combattaient et qui devaient se fondre plus ou moins dans la génération suivante. Une évolution intérieure avait changé le protestantisme rigide et mystique de Calvin en une religion douce, tolérante et amie des lumières, qui dominait dans les classes instruites de la société, et dont Charles Bonnet était le meilleur représentant. D’un autre côté, Rousseau et Voltaire avaient créé deux autres courants d'opinion qui se heurtaient entre eux et avec le premier. [l n’est pas difficile de reconnaître ces trois influences sur les idées et les sentiments du botaniste genevois, mais, je le répète, sous le point de vue des dispositions naturelles et du caractère, il ressemblait beaucoup à Linné.
Ses premiers travaux scientifiques appartiennent à deux écoles : l’école genevoise de Bonnet, de Saussure et Pierre Prevost, lorsqu'il traitait de physiologie, ou, comme on disait alors, de physique végétale ; et celle de Linné, lorsqu'il décrivait et dénommait les plantes. Par caractère il aurait peut-être été absolu et tranchant, comme Linné; mais il avait appris de ses maîtres qu'il fallait souvent hésiter et peser les arguments ‘. Son pre-
traduit du suédois en français par M. Fée, et l'appréciation que donne Linné lui-. même de ses travaux et de son caractère à la suite de son journal, dans la traduction en anglais de Pulteney, a general wiew of the wrightings of Linnœus (ed.2, in-40 ; London, 1805), p. 552-578. On voit, par parenthèse, dans ce dernier écrit, que Linné tenait beaucoup à ses théories sur la métamorphose, l’origine des espèces et la prolepsis, comme titres de gloire ; mais il se trouve que ni les unes ni les autres ne sont restées dans la science, du moins telles qu’il les comprenait. En définitive, la grande et juste réputation de Linné repose surtout sur ses bonnes méthodes de nomenclature et de description, et sur la multiplicité de ses ouvrages touchant à toutes les parties de la science.
1 Ce n’est pas de Linné qu’on aurait pu dire ce que disait M. Biot dans le Journal des Savants, en 1833, à l’occasion de l’Organographie et de la Physiologie qui venaient de paraître : « M. de Candolle manifeste en vingt endroits son mépris pour cette manière si commune, et qui donne tant d'avantage aux yeux du vulgaire, de se montrer froidement dogmatique dans les cas les plus douteux. Nous le louerons d’avoir eu toujours le courage contraire ; car c’est par l’indication même des doutes que l’on éclaire la science et que l’on prépare ses progrès.»
mier pas dans une voie nouvelle fut de mêler les deux tendances qui agissaient sur son esprit, car depuis Linné les botanistes purs ne s’occupaient guère de physiologie, et les physiologistes savaient à peine les noms des espèces dont ils parlaient. Bientôt l’exemple de Lamarck lui fit faire ces descriptions dont les botanistes actuels n’ont plus le secret, je veux dire les descriptions de la Flore française qui représentent une plante comme si on la voyait devant soi, au moyen de peu de mots exprimant les traits les plus apparents. Viennent ensuite des ouvrages originaux (Essai sur les propriétés des plantes, Voyages botaniques en France, Théorie élémentawre, Mémoire sur la géographie des plantes de France), ouvrages remplis d'idées qui ne se trouvent ni dans Linné, ni dans Bonnet, qui ne se trouvent pas non plus dans Jussieu, dont, par parenthèse, il semble avoir peu étudié les écrits, car il n’en parle point dans ses journaux intimes ni dans ses lettres de 1795 à 1800, quoique l’immortel Genera plantarum eût paru en 1789. Desfontaines, qu'il appelait son maître, avait été plutôt à son égard un protecteur et un ami. Ce n'est pas de lui assurément qu'il avait pu recevoir des idées neuves. Bien au contraire, ses explications verbales, moins prudentes que ses écrits, sont probablement ce qui l'avait égaré sur la question importante de la croissance des monocotylédones. C'est donc de lui-même, de son observation constante et personnelle de la nature, c’est de l'étendue et de l’activité de son esprit, combinées avec ses lectures antérieures, que venaient et les idées de ses principaux ouvrages et la fusion de toutes les branches de la botanique en une seule science, éclairée et simplifiée par quelques théories.
Qu'est-ce que la théorie? disait-il en 1809, si ce n’est une manière simple et abrégée d'exprimer les résultats de l'expérience. — J'étais arrivé à mes conclusions, disait-il à la fin de sa vie, en 1840 *, tout simplement par la vue des faits. C'est bien ce qui ressort de la lecture des Mémoires, de ses lettres particulières et de ses journaux. Il étudiait les plantes, il consultait les ouvrages afin de savoir les noms, mais quant à la manière de comprendre les faits et de les rapprocher par des théories, il suivait essentiellement ses propres idées, influencées souvent par la marche des sciences voisines, et se montrait quelquefois heureux de découvrir, dans des ouvrages déjà publiés, des opinions analogues aux siennes. On sait, par exemple, que l’illustre Gœthe avait écrit, en 1790, un opuscule sur la Métamorphose des plantes, où se trouvent
1 Éloge de Broussonet, page 17.
? Voyez ci-dessus, page 376.
plusieurs des points de vue développés par mon père de 1809 à 1813, notamment dans la Théorie. Le travail remarquable du poëte était presque inconnu aux botanistes allemands, à plus forte raison aux français, surtout à ceux qui, comme mon père, ne connaissaient pas la langue allemande. J'ai cherché avec beaucoup de soin dans quelle année il avait eu la première notion de cet ouvrage. Il m’a été impossible de remonter plus haut que 1823. C’est alors qu’un M. E. Kampmann, demeurant rue des Maçons-Sorbonne, n° 2, à Paris, lui envoya un extrait, en langue française, de la Métamorphose de Gœthe, comme il lui avait envoyé des traductions des ouvrages de Kieser et de Runge. (Alph. de G.)
XIIT
Quelques pièces de vers.
Elles sont extraites d’un volumineux cahier sur lequel l’auteur avait mis l’épigraphe suivante :
Mes premiers vers sont d’un enfant, Les seconds d’un adolescent,
Les derniers à peine d’un homme.
(A. de Musset.)