‹ Mémoires et souvenirs de Augustin-Pyramus de CandolleChapitre 26 sur 152 · LIAISON AVEC MM. DESFONTAINES ET L'HÉRITIER · texte numérisé non relu

LIAISON AVEC MM. DESFONTAINES ET L'HÉRITIER

Le botaniste L'Héritier avait engagé Redouté, le fameux peintre de fleurs, à dessiner un grand nombre de plantes

grasses, attendu qu’on ne peut les conserver dans les herbiers. Plus tard, Redouté ayant eu l’idée de publier les dessins qu'il avait faits, s’adressa à M. Desfontaines pour trouver un botaniste propre à ce genre de travail. Desfontaines, professeur au Jardin des plantes, qui me voyait presque tout le jour occupé à examiner et à décrire les plantes du jardin, et qui de temps en temps m’encourageait par quelques mots obligeants, vint un Jour me proposer ce travail. Je connaissais à peine quelques plantes grasses et Je crus vraiment que cette proposition était une plaisanterie. Quand je vis qu’elle était sérieuse Je m’excusal sur mon ignorance : non, me dit M. Desfontaines, vous verrez que ce nest pas si difficile que vous le croyez; vous mendrez travailler chez moi et je vous quiderai. À ces mots mes scrupules furent levés, plutôt ils disparurent devant Pespérance d’être admis dans Pintimité d'un botaniste dont la bonté me charmait et qui était alors à l’époque brillante de sa carrière. Il publiait la Flore atlantique et venait de découvrir la distinction anatomique des deux grandes classes de végétaux. J’acceptai. Quand j'écrivis ce beau plan à mon père il me fit une mercuriale sur ma présomption, mais cependant je voyais percer dans sa lettre le bout d'oreille paternelle, et il est clair qu'il n’était pas fâché qu'on me crût digne de ce travail. M. de Chaillet, qui m’aimait avec une vraie tendresse, ne cessait de me dire que je perdais ma carrière en m’aventurant si jeune à un ouvrage pareil. Il avait raison en apparence, car Je n’avais pas vingt ans, et pourtant l'affaire a tourné tout autrement. Cet ouvrage m'a fait plus de réputation qu'il ne valait et m’a procuré plus d'instruction qu’il ne semblait devoir le faire.

Le succès de l'Histoire des plantes grasses à beaucoup tenu à la beauté des planches dessinées par le premier peintre du temps et imprimées en couleur par un procédé alors nouveau et aujourd’hui populaire. Bulliard avait le premier

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imprimé des planches en couleurs. Il se servait pour cela du procédé employé pour les toiles peintes, c’est-à-dire qu’il avait autant de planches que de couleurs différentes. Redouté à fait exécuter l'impression en couleur avec une seule planche, semblable à celle qu’on emploie pour l'impression en noir. Les Plantes grasses ont en effet précédé de plusieurs

années les grands ouvrages de Ventenat et les autres pu-

blications de Redouté. On me sut quelque gré de ce que l'ouvrage s’annonçait comme une monographie, ce qui était encore une sorte de nouveauté, et 1l faut le dire, le public, en le voyant paraître graduellement, escompta pour ainsi dire d'avance l'estime qu'il aurait dû accorder plus tard.

Quant à l'instruction que J'en ai retirée, elle a été considérable. Je me mis immédiatement à décrire avec soin toutes les plantes grasses que je rencontrais, et cette espèce de mission spéciale me fit ouvrir tous les jardins publics et particuliers. L'idée de faire une monographie excita mon esprit sur tout ce qui se rattache à ce genre de travail et n’en fit sentir l'importance. Je profitai bien vite des offres de M. Desfontaines et j'allai travailler chez lui: je consul-

tais son herbier, sa bibliothèque et je causais avec lui. il | me prit en amitié, et cette amitié, qui a duré jusqu’à sa 4 mort, a été l’une des plus douces et des plus honorables |

liaisons de ma vie. Desfontaines a été pour moi un'maître |

indulgent, un protecteur actif, un véritable père pendant | |

toute la durée de ma carrière. Je l’ai aimé comme un fils,

et J'aurai souvent à reparler de lui si je continue à écrire |

ces mémoires.

Ce fut encore à ce travail sur les plantes grasses que je dus ma liaison avec M. L’Héritier. Celui-ci était un ancien | conseiller à la Cour des aides, jadis puissamment riche et | qui avait cultivé la botanique en amateur exact et en biblio- | mane passionné. Presque ruiné par la révolution, il avait | pris une place de premier commis au ministère de la justice À

et avait renoncé à tout travail botanique. Il m'offrit l’usage de sa bibliothèque, la plus vaste qui existàt alors à Paris. J'y allais tous les décadis passer la matinée, parce que c'était le seul jour où il put disposer de son temps. Il me recevait avec complaisance, me faisait connaître la bibliographie botanique et me donnait l’occasion d'acquérir bien des connaissances nouvelles pour moi. C’était un homme sec, froid en apparence, passionné en réalité, âcre et sarcastique dans la conversation, livré avec une sorte de complaisance aux petites intrigues, ennemi déclaré de Jussieu, de Lamarck et même des méthodes nouvelles, mais il eut toujours pour moi des bontés qui excitèrent ma reconnaissance. Un horrible assassinat me priva quelques années plus tard (1800) de cet appui.

Ce fut pendant le même été de 1798, que Jj'eus occasion d'assister à la singulière cérémonie dans laquelle le Directoire, voulant imiter les triomphes des Romains, fit rassembler au Jardin des plantes tous les monuments des conquêtes d'Italie et les fit conduire au Champ-de-Mars par un cortége immense, composé d’un grand nombre d'artistes, de savants et d'élèves. J’y étais à ce dernier titre. Nous mimes plus de six heures à cette marche triomphale, lente et embarrassée. On était alors si accoutumé aux choses extraordinaires que cette cérémonie me fit moins d'impression au moment même qu'elle ne m'en a fait depuis par le souvenir.

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