‹ Mémoires et souvenirs de Augustin-Pyramus de CandolleChapitre 27 sur 152 · RELATIONS AVEC LA FAMILLE DELESSERT · texte numérisé non relu

RELATIONS AVEC LA FAMILLE DELESSERT

Les relations que j'ai formées avec la famille Delessert ont eu la plus grande et la plus heureuse influence sur mon sort. J'en ai déjà dit quelques mots dans le livre précédent, mais ils ne peuvent suffire pour exprimer la part d'affection que Je lui ai vouée. Cette excellente famille, originaire Comme moi de la partie française et protestante de la Suisse, était, à mon arrivée, sous le patronage moral de la

respectable madame Delessert, née Bois-de-la-Tour, celle à laquelle les lettres de Rousseau sur Ia botanique ont été adressées. J’y trouvais aussi Mme Gautier, sa fille, pour laquelle ces lettres avaient été écrites, Alexandre et François, frères de Mme Gautier, qui avaient été mes camarades de collége à Genève, et surtout Benjamin, leur frère aîné, avec lequel j'ai contracté la liaison la plus intime. L'ancienne amie de Rousseau, de Franklin et de plusieurs hommes de choix, voulut bien m’accorder quelque part dans sa bienveillance, et le souvenir de sa bonté pour moi reste profondément gravé dans mon cœur. Mme Gautier me recevait avec une bonté parfaite qui ne s’est jamais démentie. Mes anciens camarades m'accueillaient avec bienveillance, mais celui des frères que je connaissais le moins fut celui avec lequel je me liai le plus étroitement. Benjamin, l'aîné de la famille, était déjà le chef de la maison de commerce. Son abord était, surtout à cette époque, froid et reservé à cause de sa modestie et d’une certaine timidité. J'avais conçu très-vite pour lui un sentiment mélé d'affection et de déférence, soit par l'effet de son caractère, soit parce qu'il avait quelques années de plus que moi, et qu'à l’âge où j'étais alors cette différence est sensible. Un jour Mne Gautier me dit, en parlant Je ne sais de quoi: Vous qui êtes le meilleur ami de mon frère Bemamin, ete. Ce mot me frappa comme une révélation, J'eus peine à retenir des larmes de joie ; je ne pus fermer Pœil de la nuit, la passant tout entière à repasser dans mon souvenir les circonstances qui pouvaient me faire admettre ce mot comme une réalité. J’y parvins, j'en suis resté persuadé, mais on comprend par là quelle était la réserve extérieure de cet homme, doué cependant d’un cœur chaud et aimant. Occupé principalement de commerce, il y réunissait des goûts analogues aux miens : il avait aimé la botanique et continuait à s’en occuper dans ses rares heures de loisir. Ce goût commença à nous lier et reprit avec moi

une nouvelle ardeur. Je travaillais souvent avec Delessert dans son herbier, à une époque où je n’en avais pas moimême un suffisant. Je me rappelle avec délices un temps de ma jeunesse où je venais deux ou trois fois par semaine, de mon domicile lointain, passer la soirée chez Mme Gautier, avec Benjamin et François. On apportait des paquets d'herbier, que Benjamin et moi examinions, tandis que son frère et sa sœur s’occupaient de quelque lecture : tantôt ils nous interrompaient pour nous communiquer un passage intéressant, tantôt nous les appelions pour leur faire voir quelque plante remarquable. Ces soirées se prolongeaient souvent dans la nuit, et alors je restais à coucher dans cette maison hospitalière, et le lendemain de bonne heure je retournais au Jardin des plantes. Je compte ces soirées, je dirai presque ces nuits consacrées au travail et à Pamitié dans nombre de mes meilleurs souvenirs.

Bientôt d’autres idées communes vinrent consolider mes liaisons avec Benjamin. Nous avons conçu et organisé ensemble la Société philanthropique, puis contribué à fonder celle d'encouragement. Une telle sympathie existait dans nos sentiments que sur la plupart des sujets nous nous trouvions du même avis sans nous être entendus. Sur la politique même, cette pierre d’achoppement de tant de personnes, nous nous trouvions presque toujours d’accord.

La famille Delessert, dont tous les individus sont ou ont été pour moi des amis plus ou moins intimes, est une de celles qui jouissent à Paris de la considération la plus complète. Dans une foule d'occasions, à l’époque de ma jeunesse, il suffisait qu’on sût que j'y étais admis pour trouver ailleurs un accueil honorable. Placé comme je l’étais, je ne pouvais témoigner ma reconnaissance que par des sentiments amicaux, et je lai toujours fait du fond du cœur. J'ai eu cependant plus tard le plaisir d’avoir suggéré à l'Académie des sciences l’idée de nommer Benjamin à l’une

des places d’associés libres, lorsque ces places furent créées, et je dirai bientôt comment J'ai consacré son nom dans la botanique.

La maison Delessert est une de celles où j'ai fait le plus de connaissances agréables ou honorables ; telles sont la famille Grivel, voisine des Delessert à la ville et à la campagne, la famille Pelet de la Lozère, Mme de Lavoisier et plus tard M. de Rumford, M. Garnier, le traducteur de Smith, alors sénateur, ensuite pair de France, M. de la Rochefoucauld-Liancourt, M. de Gérando, avec lequel j'ai contracté une liaison amicale, MM. Félix Faucon, Portalis, Crettet, et plusieurs autres membres des diverses assemblées politiques, MM. Morellet, Dupont de Nemours et quelques autres économistes ou littérateurs distingués. On conçoit sans peine combien de pareilles relations étaient précieuses pour un Jeune homme de vingt à vingt-deux ans, et comment leur charme et leur influence se sont prolongés jusqu’à la fin de ma vie.

Le laps des années a bien changé la face de cette excellente famille où J'ai cependant trouvé toujours le même accueil et la même amitié. J'ai vu disparaître M. Delessert père, que j'ai connu seulement dans sa vieillesse; sa femme, que j'ai pleurée comme une seconde mère; M. Gautier, que je n'ai guère connu que déjà assez malade; Mme Laure, femme de mon ami Benjamin , qui voulait bien m’accorder une part des mêmes sentiments que son mari; enfin Mme Gautier, elle-même, a été enlevée à l’amitié de sa famille et j’ose ajouter à la mienne. En compensation de ces pertes Jai vu Gabriel, le cadet des frères, que J'avais connu enfant, arriver à l’âge d'homme et au rang de préfet de police; Sophie, qui venait de naître lors de ma première visite dans la maison, devenir une aimable et excellente mère de famille ; enfin, Mre Gabriel, femme spirituelle et gracieuse, a bien voulu m’accorder aussi, à l'exemple de ses proches, quelque part dans sa bienveillance. Je vois des enfants, des

petits-enfants de mes amis, qui me connaissent peu, mais pour lesquels je ressens déjà de l'intérêt. Je compte cinq générations de cette famille que j'ai connues; c’est le terme extrème auquel il m’a été donné d'atteindre dans toutes les familles avec lesquelles j'ai été lié.

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