VOYAGE EN HOLLANDE
Cependant mon travail sur les plantes grasses avançait Il me fit sentir la pénurie des jardins de Paris, et ne pouvant, à raison des circonstances, aller en Angleterre, je résolus, au printemps de 1799, de faire une course en Hollande pour en visiter les jardins. Aubert voulut m’accompagner; je me défiais de ses goüts’ et ne consentis à l’admettre qu’à condition que je serais souverain maître du voyage, quoi-
* Elle est auteur de la charmante musique de l'opéra des Deux Jaloux, etc.
que j'eusse sept ou huit ans de moins que lui. Il y consentit et tint parole. Ce voyage de deux mois me fut peu utile pour la botanique, mais il me fit voir un pays curieux, et s’exécuta de la manière la plus gaie, la plus originale et cependant la plus instructive. Je n’en raconterai que ce qui tient à moi-même, car cette excursion se rapporte à un temps trop reculé pour qu'il fût possible de décrire aujourd’hui la Hollande d’après les souvenirs qui m'en restent.
(L’auteur avait eu l'intention de rédiger pour chacun de ses voyages une sorte d'extrait, plus ou moins dégagé d’observations scientifiques et de détails purement locaux ou d’un intérêt passager. Il ne l’a fait que pour le voyage dont . il est ici question, voyage trop rapide, exécuté dans un moment fàacheux où la Hollande venait d’être révolutionnée et conquise. J’ai retranché ce fragment des Mémoires, comme un hors-d’œuvre incomplet, peu digne d’un pays aussi remarquable que la Hollande. Je donnerai seulement le résumé par lequel se termine le paragraphe. Dans les Pièces justificatives, n° IX, on trouvera quelques détails sur les voyages de mon père et sur sa manière de voyager.)
Jamais un espace de temps aussi court ne m'a procuré autant d’instruction ni autant de plaisir. J’ai appris alors à connaître un pays singulier et un peuple fort intéressant ; J'ai senti mes idées s’élargir sur une multitude d’objets, et depuis cette époque je me suis constamment félicité d’avoir fait ce voyage.
Sous le rapport botanique la vue des dunes, celle des marais m'a ouvert l'esprit sur divers points de la géographie des plantes ; l'étude des jardins m'a fait voir bon nombre de végétaux qui m'étaient inconnus et des procédés de culture différents de ceux que j'avais vu employer. J’ai observé et introduit dans les jardins de Paris Iplusieurs plantes grasses
qui m'étaient précieuses pour l'ouvrage auquel je travaillais; j'ai acquis quelques ouvrages des botanistes hollandais et jai lié avec quelques-uns d’utiles relations, enfin les renseignements que j'ai obtenus sur lherbier des Burmann ont décidé mon ami Delessert à l’acquérir, et ç’a été le premier par lequel il a commencé à accroître sa collection, qui est devenue si utile à la science et à moi-même.
Sous d’autres rapports, je dirai que j'ai eu, dans ce voyage, l’occasion de voir avec fruit plusieurs collections de zoologie et d'anatomie. J'ai vu aussi un grand nombre de cabinets de tableaux, qui m’ont fait comprendre la prodigieuse quantité et la diversité des Écoles flamandes et hollandaises, que bien des amateurs confondent encore aujourd’hui. J’ai visité un grand nombre d'institutions philanthropiques et dhôpitaux que j'ai comparés avec ceux de France, et qui m'ont éclairé sur plusieurs points de leur organisation. Enfin J'ai commencé à former mes idées et mes yeux relativement à la diversité des races humaines, étude qui est restée stérile entre mes mains, mais qui m'a toujours vivement intéressé.
SU ÉMÉNAMPARIS
A mon retour de Hollande (17 juin 1799) j'allai me loger dans un appartement assez agréable de la rue Copeau, trèsprès du Jardin des plantes, et je repris immédiatement et mes travaux botaniques et mes relations mondaines. La colonie des Genevois établis à Paris était cette année en grand goût de plaisirs ; tous les décadis on allait à la campagne dès le matin et on y passait la journée d’une manière fort agréable. Les familles Beaumont, Lullin, Bontems, T'orras formaient ces réunions. J’y voyais sans cesse Fanny Torras, et ce fut là que je conçus pour elle un véritable amour, mais je n’osais presque y entrevoir aucune issue heureuse, tant je me trouvais trop jeune et trop isolé
pour penser au mariage. J'étais donc entrainé sans réflexion, sans examen de ma situation et avec la légèreté de vingt et un ans que J'avais alors.
Mon été se passa à étudier, à décrire, à dessécher les plantes du Jardin : je travaillais vivement, et je regarde cette époque comme une de celles où j'ai le plus amassé. Je voyais beaucoup mon bon maître Desfontaines et je recherchais toutes les occasions de travailler sous sa direction.
Je rédigeai alors un mémoire sur la fertilisation des dunes, qui fut inséré dans les Annales de l'agriculture françcaise. Il n'offre qu'une chose digne de remarque, c’est que, sans connaître un mot des travaux de Brémontier, J'étais arrivé par la seule inspection des faits à la même conclusion que lui, savoir que le seul moyen de remédier aux maux causés par la stérilité et la mobilité des dunes est de les planter d'arbres. L'expérience commencée dès 1789 (mais alors ignorée de moi) et reprise depuis l’époque dont je parle, dans les landes de Gascogne, à démontré la Justesse de cette opinion !.