VOYAGE A CHAMPAGNE
À Pautomne je pris le parti d'aller faire une visite à mes parents. Le voyage se fit en diligence avec Mie Rath et M. Ferrière, ministre de l'Évangile, dont la conversation avait de l'agrément et de la solidité. Je passai quelques jours seulement à Genève, et je courus à Champagne. Mes parents savaient vaguement par mes lettres et par le public que j'allais beaucoup dans la maison Torras. Ma mère, qui avait eu dans sa jeunesse des relations intimes avec cette famille, me parla de mon amour avec approbation, avec encouragement, et je puis dire que sa conversation
! Voir aux Pièces justificatives, n° x111, la description du système de Brémontier sous la forme d'une fable. (Alph. de C.)
fut la première circonstance qui me fit attacher quelque possibilité de réalité à mes idées encore bien vagues. Mon père pensait que j'étais trop jeune pour me marier. Il me parla du manque d'argent; à cette époque je n’y avais Jamais réfléchi, et je ne me doutais pas que la fortune entrât pour quelque chose dans l’existence. J’eus un moment la crainte qu'il ne mît obstacle à mon retour à Paris. Un incident vint dissiper mon inquiétude.
Je reçus pendant mon séjour à Champagne une lettre très-aimable de M. L’Héritier, qui m’annonçait que l’Institut ayant à nommer un correspondant pour la botanique, la section avait présenté pour candidats : MM. Boucher (d’Abbeville), Poiret, moi, Duchesne et trois autres personnes. Cette présentation me causa une extrême joie et plus encore à mon père. Je ne prétendais point à être nommé, mais c'était déjà une marque flatteuse d’approbation qu’en mon absence, à vingt et un ans, et étant encore étudiant, l’Académie eût daigné penser à moi '. Dès ce moment mon père ne parla plus de la moindre difficulté pour m'établir à Paris et je me crus de mon côté un homme fait et presque indépendant. J’espérais toujours que l’École centrale du Léman allait s'organiser, et je fixais cette époque dans ma tête pour celle de mon mariage. Ce fut pendant ce séjour à Champagne que, retrouvant dans mon oisiveté quelques inspirations, je composai mon Épitre au thé, adressée à Mlle Rath. Ce fut aussi alors que je m’amusai à écrire mon voyage en Hollande sous forme de lettres adressées à plusieurs de mes amis, en ayant soin d'adresser à chacun d’eux la description des objets qui pouvaient l'intéresser. La forme n’était pas mauvaise, mais l’exécu-
1 Cette indication n'eut pas de suite, parce que la Classe des sciences, qui avait à former une liste définitive de trois candidats, remplaça mon père par Duchesne. A cette époque l’Institut, tout entier, nommait sur une présentation faite par la Classe (Académie), laquelle présentation était précédée d’une autre plus nombreuse par la section. (Alph. de C.)
tion était faible. J’ai eu le bonheur de le sentir, et ce manuscrit n’a Jamais été lu de personne, à peine de moi.
En quittant Champagne je m’arrêtai quelques jours à Genève, où le bon M. Senebier me montra plusieurs morceaux de sa Physiologie végétale, mais il n’écouta guère mes observations, et quand son amitié pour moi l’a engagé parfois à les citer, ç’a toujours été à contre-sens. J’eus encore à cette époque un petit malheur du même genre. M. de Lacépède m'avait demandé les poissons de notre lac: je les fis recueillir et Je notai tout ce que les pêcheurs me disaient sur leur histoire. Je remis les poissons et les notes à M. de Lacépède, en lui faisant observer que j'étais simple rapporteur et n'attestais rien autre simon que tel était le dire des gens du métier. Il ne regarda pas les poissons et inséra sous mon nom dans son grand ouvrage toutes les anecdotes citées par les pêcheurs, mais en les rapportant sans examen aux espèces zoologiques, de sorte qu'il m'a fait dire beaucoup de sottises dont j'étais innocent. Ainsi les deux hommes les plus obligeants que j'aie Jamais rencontrés m'ont, par bonté d'âme, joué deux tours fâcheux pour un débutant. Ce double accident m'a rendu dans la suite plus circonspect dans mes relations avec les auteurs, non que j'aie jamais craint qu'on s’appropriàt mes idées, mais qu’on les travestit.
Je revins de Genève en passant par Lyon. Voulant prendre dans cette ville une diligence pour Paris, j'eus le malheur d'entrer sans information dans le premier bureau que Je trouvai. Je payai ma place et je montai dans une voiture tolérablement bonne, quoiqu’à douze places. J’allai ainsi coucher à Roanne. Le lendemain, quand nous voulons partir, la bonne voiture était retournée à Lyon et on nous offre des pataches. Grande colère de tous les voyageurs et de moi en particulier ! Mais que faire? perdre son argent, rester à Roanne jusqu’au hasard d’une autre voiture, et dans ce temps il n'y en avait pas comme aujourd'hui! Après
avoir crié pendant deux heures nous primes notre parti et nous montèmes en patache. C'était au mois de décembre ; il gelait à douze degrés ; la Loire charriait de gros glaçons ; le vent du nord soufflait avec force; la terre était couverte de neige et nous étions sur un chariot non suspendu, ouvert devant et derrière et abrité en dessus par une simple toile. Nous allâmes ainsi jour et nuit jusqu'à Nemours: je n'ai Jamais tant souffert, mais J'étais jeune, robuste, amoureux et je supportai tout cela fort gaîment. À chaque ville nous achetions des bas, des couvertures de laine pour nous garantir ; mon haleine gelée sur une grosse cravate en avait fait un hausse-col solide qui m’abritait contre la bise. C’est dans cette patache que j'ai composé mon Épitre à Borée, qui fait assez bien connaître la gène de mon corps et la gaité de mon esprit pendant ce voyage malencontreux.