‹ Mémoires et souvenirs de Augustin-Pyramus de CandolleChapitre 39 sur 152 · PREMIÈRE PRÉSENTATION A L'INSTITUT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PRÉSENTATION A L'INSTITUT

Cet horrible assassinat fut commis dans l’été de 1800. Il me priva d’un protecteur zélé, qui, bien que dur et disgracieux pour tout le monde, avait toujours été pour moi d’une rare complaisance. Sa place fut disputée par MM. Labil-

! Seconde, si l’on compte l'indication faite en 1799 par la section ($ 10), d’après l’ancienne forme des élections. (Alph. de C.)

lardière et de Beauvois, l’un et l’autre mes aînés d’un grand nombre d'années. Je n’avais nullement l’idée d’y prétendre, mais comme la forme de l'élection de cette époque exigeait une triple présentation faite à l’Institut par la classe des sciences, je sollicitai, de l'avis de M. Desfontaines, et j'obtins sans difficulté la troisième place. En la demandant, je témoignai à tous les académiciens combien il me semblait juste que la place fût donnée à M. Labillardière. Non-seulement ses ouvrages étaient plus nombreux et meilleurs que ceux de Beauvois, mais 1l y avait un droit acquis: lors de la première formation de l’Institut, il avait été nommé, quoique absent ; mais Ventenat, qui avait envie de la place, et pour lequel tous les moyens étaient bons, fit répandre le bruit qu’il était émigré. À ce titre, alors réprouvé, sa nomination fut cassée, et Ventenat le remplaça, car Labillardière était alors en prison à Batavia, pour n’avoir pas voulu se déclarer émigré et coopérer aux malversations du capitaine qui remplaça M. d'Entrecasteaux. En sollicitant pour M. Labilardière, je remplissais un devoir de justice, J'étais agréable à M. Desfontaines, et me faisais un ami d’un homme qui aimait très-peu de personnes et qui m’a dès lors toujours soutenu. Il fut en effet nommé, mais le concours ne fut pas pour moi sans honneur. Je lus, outre les mémoires que j'ai cités tout à l'heure, une dissertation sur la végétation du gui, produit d'expériences faites à Champagne dans ma première jeunesse. L'occasion me décida à les publier, et peut-être aurais-je mieux fait de les répéter et d’en retarder la publication, qui eut cependant quelque succès.

Dans le cours des visites que je fus dans le cas de faire, Je me rappelle celle à Adanson. Cet ancien rival de Linné et de Bernard de Jussieu, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, était tombé dans une espèce de demi-folie tranquille qu’on pouvait appeler une légère déviation de ses grandes facultés, ou, si l’on aime mieux, une exagération de l’excentricité et de la bizarrerie qu’il avait toujours montrées. Il

avait entendu mon mémoire sur la lumière et m’accueillit très-bien ; il me dit que je méritais la place quant au talent, mais que l'injustice faite à M. Labillardière obligeait à le nommer; il sortit alors son agenda, et m'inscrivit pour me donner sa voix lors de la premiere place qui viendrait à vaquer. Je pensais bien, et cette idée m’attristait, que ce serait la sienne. Dans sa manière vive de s'exprimer, il me disait «qu'il fallait bien distinguer les botanistes qui savent réfléchir et les botanistes qui ne savent que recueillir; on devrait, disait-il, dans les voyages de long cours, adjoindre toujours cinq ou six botanicaux à chaque botaniste.» En parlant des professeurs du Jardin des plantes : < Bah, disait-1l, ce sont mes élèves à la quatrième ou cinquième génération! » A l’occasion de quelques travaux modernes qu'il ignorait entièrement, 1l étendit sa main avec les doigts tout ouverts, et me dit : « Monsieur, voilà les grands chemins de la science, je n’ai pas besoin de chemins de traverse. » Il me reçut dans un petit jardin entouré de murs et au milieu duquel il avait fait élever une pyramide de terre à quatre pans pour y planter les mêmes végétaux sur quatre faces, et observer, disait-il, l'influence des vents cardinaux sur la végétation. Partout on retrouvait en lui les restes d’un homme de génie que la vieillesse et un peu de folie avaient réduit fort au-dessous de lui-même.

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