‹ Mémoires et souvenirs de Augustin-Pyramus de CandolleChapitre 42 sur 152 · SOCIÉTÉ PHILANTHROPIQUE · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ PHILANTHROPIQUE

Ce fut peu de temps après ce petit essai de la vie politique qu’on créa les auditeurs au conseil d'État. Quelquesuns de mes amis me conseillaient de me présenter, et j'étais en effet placé de manière à réussir, grâce à la position de ma famille à Genève, au poste que je venais de remplir momentanément et à mes relations avec plusieurs personnes influentes à Paris. L’essai que J'avais fait de la vie politique me tenta si peu que je ne discutai pas même avec moi la question de savoir si Je m'y livrerais : J'étais trop décidé à rester dans la carrière des sciences.

Je cherchai cependant à me rendre utile d’une manière plus pratique. Je n’avais aucun doute sur l'utilité des sciences pour la société prise en masse, mais il me semblait que je devais, comme individu, quelque service plus direct à mes contemporains. Cette espèce de scrupule de conscience m’a toujours guidé dans ma carrière, et m’a engagé à Jomdre habituellement une vie pratique à ma vie théorique. À cette époque, en particulier, ce motif me fit embrasser avec ardeur quelques travaux philanthropiques qui jetèrent alors de l'intérêt dans ma vie, et qui, j'ose le croire, ont porté quelques fruits. Dans l’un de mes voyages à Ge-

* La députation ne réussit pas dans une demande sur laquelle M. Fabry insista beaucoup, qui était la création à Genève d’une école supérieure, dite école centrale. Les ministres ajournèrent ; mais quelques années après on donna à l’ancienne Académie de Genève un développement qui était la réalisation des premiers projets. (Alph. de C.)

nève, j'avais eu occasion de voir le premier essai que l’on y fit d’un établissement de soupes économiques, d’après les procédés du comte de Rumford. De retour à Paris, j'en parlai à mon ami Delessert. Il eut le désir de fonder un établissement de ce genre dans son quartier et me demanda de ly aider. Je lui fournis tous les plans des chaudières que Jj’avais examinées à (renève, et me chargeai de surveiller avec lui la construction d’un fourneau qu'il fit établir, rue du Mail, et la confection des premières soupes; j'y mettais d'autant plus de zèle que ne contribuant pas pécuniairement, je voulais par mon travail mériter l'espèce d’association d'amitié que Delessert m'avait offerte. Le fourneau, la soupe réussirent à merveille, et trois cents rations furent distribuées chaque jour par Delessert aux pauvres du quartier, sur des billets délivrés par le bureau de bienfaisance. Je passai bien des heures à cette occupation, et ayant voulu m'assurer de la qualité nutritive des soupes, je m'étais soumis pendant huit Jours à m’en nourrir exclusivement : Je vécus avec trois rations de trente onces, coûtant quatre sols et demi les trois. Après ces huit jours, je n’avais rien perdu de mon poids primitif, ce qui prouvait que j'avais été complétement soutenu.

Malgré cette expérience et le témoignage des pauvres, il ne manqua pas d’objections contre ce mode de secours. Les mendiants le dénigraient parce qu'il nuisait à leur industrie ; les hommes mêmes qui auraient dû lapprécier n’étaient pas tous convaincus. L’un des bureaux de bienfaisance voisins de celui du Mail publia un pamphlet très-peu mesuré pour décrier ce genre de secours et blâmer le bureau du Mail, qui avait contribué à le populariser. Les membres de ce dernier bureau me demandèrent de rédiger une réponse. Je le fis avec la verve de la colère, et je persiflai si vivement et cependant si justement les attaques, qu’on se tint pour battu, et que le public donna gain de cause aux soupes économiques.

Pendant l'été suivant, je cherchai à persuader à Delessert qu’il ne suffisait pas d’avoir organisé un fourneau et donné un bon exemple ; que celui-ci ne porterait aucun fruit si nous ne poursulivions notre entreprise; qu’enfin il me semblait possible d’en établir dans tout Paris. Delessert traitait mes espérances d’illusion, et tout en sentant l’utilité de mon projet, osait à peine en envisager lexécution. Je le pressai, et lui proposai de publier une invitation dans les Journaux en notre nom collectif ; il s’y décida, et je rédigeai l’article en quelques lignes, qui fut inséré dans le Moniteur et les autres journaux. Dix jours après (on comptait alors par décades), nous avions plus de dix mille francs de souscriptions, et notre liste se composait des noms les plus honorables de Paris.

Nous organisämes de suite un comité avec un projet de règlement que j'avais préparé. Delessert se chargea d’être trésorier, Je fus secrétaire, et l’ancien duc de Béthune-Charost, membre de l’ancienne société philanthropique, fut nommé président. Il ne le fut pas longtemps, à cause de sa mort, qui survint peu après, accompagnée d’une circonstance qui me la rendit frappante : c'était alors la ferveur de l’introduction de la vaccine ; M. de Charost me conta qu'il n'avait jamais eu la petite vérole; là-dessus je me figurai que la vaccination d’un homme aussi considéré serait un exemple utile, et je le pressai de se faire vacciner. « Mon cher Monsieur, me dit-il, j'ai quatre-vingts ans, et puisque je suis venu jusqu'ici sans accident, j'irai bien jusqu’au terme. > Je sentis le peu de convenance de ma proposition et me tus ; quinze jours après, à la séance suivante, M. de Béthune manquait. Il était mort de la petite vérole dans l'intervalle. Je le regrettai. C’était un véritable homme de bien. Son âge, son nom, son caractère donnaient du relief à notre institution naissante. Il me parlait quelquefois d’un frère qu'il avait eu, et qui avait été tué à la bataille de Malplaquet, en 1709. Son père avait été marié deux fois : la première

fois très-Jeune, et il avait eu ce fils tué en 1709; la seconde fois à soixante ans environ, et il avait eu un second fils, celui que je mentionne aujourd’hui ; ce rapprochement semblait me reporter au siècle de Louis XIV.

Le comité des soupes économiques dont, j'ose le dire, Delessert et moi étions les fondateurs et les soutiens, développa une grande activité. En moins de deux ans, vingt fourneaux de soupes économiques furent établis dans tous les quartiers. Comme secrétaire, J'étais chargé de la correspondance avec les autorités municipales et avec un grand nombre de départements; j'avais à moi seul la direction spéciale de trois établissements, je rédigeais des instructions, des notices pour accélérer la naturalisation de ce bienfait. Enfin, une grande partie de mon temps fut alors consacrée à cette œuvre de bienfaisance, et appela mon attention sur les lois générales de la charité publique. Jai rédigé pendant plusieurs années le rapport annuel du comité, et J'avais entrepris un ouvrage théorique sur les règles, les principes, les limites de la bienfaisance. Entraîné par d’autres idées, je ne lai Jamais achevé, et peut-être ai-je eu tort, soit pour le bien général, soit pour ma propre considération. Quarante ans plus tard, mon ami de Gérando a exécuté cet ouvrage d’une manière qui fait le plus grand honneur à son cœur et à sa tête, et qui est bien au-dessus des essais informes que j'avais tentés. J’ai rendu compte de son travail dans la Bibliothèque Universelle de Genève ‘.

Le comité des soupes économiques sentit, au bout de deux ans environ, qu'il pouvait user utilement de la confiance qu'il inspiraïit, en étendant la sphère de ses occupations. Il décida, sur ma proposition, de s'occuper de tous les objets de bienfaisance publique qui lui paraîtraient réclamer ses soins et reprit le nom de Société philanthropique, qu'une honorable réunion d'hommes bienfaisants avait déjà adopté avant la révolution. Ce fut en vertu de cette décision que la

{ L'article fut réimprimé à Paris. (Alpb. de C.)

Société s’occupa de fonder cinq dispensaires, dans différents quartiers de Paris, pour le service des malades à domicile; puis d'encourager la formation des écoles et celles des sociétés de secours mutuels parmi les ouvriers. Je m’occupai avec beaucoup de zèle de ces divers objets, et je donnai en particulier beaucoup de temps aux deux derniers.

Cette époque était celle où le clergé catholique commençait à reprendre quelque influence et voulait s'emparer de l'éducation primaire. On ne cessait de calomnier ou de faire calomnier les écoles primaires dirigées par les laïques. La Société désira connaître l’état réel de ces écoles pour savoir si elle devait donner ses soins à la formation de nouveaux établissements. Je fus chargé de les visiter, ce que je fis avec M. Méjan, secrétaire général de la préfecture et M. Petitot, chef du bureau de l'instruction. Nous passàmes près de deux mois à voir toutes les écoles de Paris, et je rédigeai à la suite de cet examen un rapport détaillé à la Société où je moñtrais que ces écoles, quoique non exemptes de tous reproches, étaient réellement fort supérieures à l’opinion qu'on avait d'elles. Mon rapport fut transmis au préfet de Paris. (M. Frochot), qui dans sa réponse témoigna une vive reconnaissance de ce témoignage rendu à son administration, et déclara que mon travail était une des choses les plus agréables qu’il eût rencontrées depuis qu'il était dans les fonctions publiques.

Nous essayàmes à la suite de ces recherches le parti que l’on pouvait tirer des diverses méthodes d’enseignement élémentaire. La Société organisa une école sur le plan de celle de Pestalozzi, mais, quoique dirigée par un de ses élèves, elle n'eut aucun succès réel. Nous fûmes plus heureux avec la méthode d'écriture de Choron. D’autres sociétés s'étant ensuite exclusivement vouées à ces objets, la Société philanthropique cessa de s’en occuper ; mais il est juste de remarquer qu’elle a servi de modèle à toutes celles qui se sont créées depuis.

Les sociétés de secours mutuels m’occupèrent aussi d’une manière active. Nous apprimes qu'il en existait quelquesunes dans Paris, mais qu’elles se cachaïent avec soin dans la crainte que le gouvernement ne défendit leurs réunions ou peut-être ne s’emparàt de leurs fonds. Nous mimes beaucoup d'activité à les découvrir. Nous leur offrimes de l’argent et nous gagnàmes peu à peu leur confiance. La commission chargée de cet objet se composait de MM. Mathieu de Montmorency, Dupont de Nemours, Petit et moi. Le premier y servait par son nom, le second par son caractère aimable, le troisième par ses relations avec le préfet (M. Frochot) dont il était beau-frère. Chaque dimanche nous allions visiter quelques réunions d'ouvriers ; nous assistions à leurs délibérations ; nous leur donnions quelques conseils, et quand leur organisation nous paraissait digne de confiance. nous leur accordions des secours en argent. Ces visites m'ont laissé dans l'esprit ur2 véritable estime pour le bas peuple de Paris. Je me rappelle en particulier mon admiration pour la Société des débardeurs de bois, qui rédigea sous nos yeux un règlement excellent, quoique la plupart de ses membres ne sussent ni lire ni écrire.

Les relations que ces nouvelles occupations firent naître im ont été précieuses à beaucoup d’égards, et je leur dois une liaison assez intime avec plusieurs hommes dont le souvenr mérite d'être consigné dans ces pages.

Je mettrai au premier rang mon ami Benjamin Delessert et sa sœur, Mme Gautier, avec lesquels cette nouvelle occupation commune resserra mes liens. A la suite de nos conversations je rédigeai pour Mme Gautier le plan de la société maternelle, en faveur des femmes en couches, et pour . Mne Pastoret, celui d’un asile de petits enfants, destiné à donner aux mères le moyen de suivre leur état en les débarrassant de la garde de leurs enfants pendant la journée. La première de ces institutions a eu un grand succès et a été adoptée par le gouvernement, et imitée dans une foule de

villes; la seconde fut alors gâtée par les sœurs de la charité, qui en firent une mauvaise école de lecture. Je l'ai vue depuis renaitre avec succès, surtout à Genève.

Ce fut encore à ce genre d'occupation que je dus mes liaisons avec MM. Pastoret, Mathieu de Montmorency, Cadet de Vaux, le comte de Rumford, le comte de Lasteyrie. M. Pastoret, ancien membre de l’Assemblée législative, était alors un des hommes les plus considérés de Paris par son caractère moral. Il n’était encore ni sénateur, ni chancelier comme il l’a été depuis, mais il avait marqué comme président de l’Assemblée législative. On estimait son talent de jurisconsulte et l'indépendance sage et honorable qu’il avait montrée jusqu'alors. C’est un homme froid, sans imagination, sans invention, fort instruit, animé d’intentions honorables et ayant beaucoup d'esprit de conduite. Son choix contribua à donner à la Société philanthropique le rang qu’elle devait avoir dans l’opinion. Il la présidait avec calme, mais prenait en réalité peu de part aux détails de son administration intérieure.

M. Mathieu de Montmorency était une acquisition précieuse pour la société à laquelle il se voua avec l’ardeur qu’il mettait à tout ce qu’il croyait bon. Son nom et sa dévotion tendaient à nous rallier deux classes d'hommes ordinairement opposés aux institutions nouvelles, et son activité, digne d’un plébéien, le rendait précieux dans nos réunions. Il avait conservé des habitudes de cour une urbanité parfaite, et de son rôle politique, la facilité de la discussion et l'habitude de voir sans se fâcher ses opinions contredites. Elles l’étaient souvent, soit daris la Société, soit dans les comités. Tout son désir était de rattacher la Société au clergé. Nous ne demandions pas mieux, mais nous voulions conserver notre indépendance et l'égalité des religions, tandis qu'il aurait cru gagner le ciel en faisant de nous les simples auxiliaires des curés de Paris. J'étais sans cesse appelé à lutter contre lui pour défendre la Société contre

cette influence, et j'avais trouvé un argument qui, bien que répété cent fois, n’a jamais manqué son effet. Lorsque, dans la Société, M. de Montmorency réclamait quelque faveur pour les curés je prenais la parole ; j'appuyais vivement sa proposition en renchérissant sur ce qu’il avait dit de l’union de la bienfaisance et de la religion, mais j'ajoutais que cette union me paraissait si importante qu'il ne fallait pas la borner comme l'avait fait le préopinant, et qu’en conséquence Je demandais la même faveur pour les ministres protestants et les rabbins ! Le bon M. de Montmorency m'aurait alors passé les ministres, mais il ne pouvait digérer les rabbins, et quand 1il voyait que ma proposition prenait faveur, il retirait d'ordinaire la sienne, ce qui était mon seul but. Ma tactique à cet égard était si bien connue que, toutes les fois qu’il arrivait quelque proposition de ce genre, M. Pastoret, à côté duquel je siégeais comme secrétaire, me disait à l'oreille : eh bien, les rabbins ne viendront-ils pas bientôt?

Malgré cette petite guerre de principes et de paroles, nous étions fort bien ensemble, M. de Montmorency et moi, et 1l m’en a donné dans la suite une preuve très-aimable. Exilé à Toulouse, en 1811 (ou l’année suivante ?), il passa vingt-quatre heures à Montpellier, vint m’y voir à son débotté et n’y vit que moi. Il arriva à l’improviste pour faire un mauvais dîner, visita avec moi les hôpitaux et les établissements d'instruction publique et revint encore déjeuner chez moi le lendemain. Quelques personnes furent prodigieusement scandalisées de sa préférence et moi je fus trèssensible à son souvenir. Dès lors il est devenu puissant, mais je n’ai plus eu d'occasion de le revoir. Très-éloigné de ses vues politiques, je l'ai regretté comme un dévot de bonne foi et un homme de bien ‘

‘ M. le marquis Pastoret avait également conservé de cette époque un souvenir très-vif qu’il exprimait volontiers à ses anciens collègues. Mon père

M. de Lasteyrie à de commun avec M. de Montmorency d’appartenir à la haute noblesse, et d’avoir comme lui consacré sa vie à faire du bien, mais il la cherché par une route très-différente. Il était avant la révolution engagé dans les ordres, et il profita de la liberté que les événements lui donnèrent pour se marier. Il embrassa avec ardeur la cause de la liberté dès que celle-ci fut dégagée des atrocités dont on l'avait souillée, et il consacra sa vie entière à propager les bonnes méthodes en agriculture, en instruction, en bienfaisance, en économie publique. C’est un homme bon, droit, vrai, que j'ai toujours trouvé dans la ligne du bien, mais il faut avouer que son amour pour la nouveauté et sa haine pour les anciens abus Pont porté souvent à accueillir sans examen réfléchi toutes les innovations.

Je passe sous silence plusieurs autres personnes de mérite que J'ai connues dans la Société philanthropique, et j'en

lui ayant recommandé quelqu'un à l’occasion d’un concours, il répondit par le billet suivant :

Chancelier de France, cabinet particulier.

« Palais du Petit-Luxembourg, le 26 juin 1830.

«Je ne puis vous dire, Monsieur, combien j'ai été touché de l’honorable souvenir dont votre lettre est l'expression. Vous êtes un de ces hommes dont on aime à conserver la bienveillance et l’amitié. Je n’ai pas-oublié ce temps où nous allions, vous et moi, chez M. Delessert et ce vénérable duc de Montmorency, digne à jamais de tous les regrets des amis des pauvres et de la vertu, et avec quelques autres encore, essayer d’un nouveau moyen de secourir l’indigence. Il est vrai que vous n’aviez élevé à cette modeste présidence, mais il n’en est pas moins vrai que, heureux de partager vos travaux, je ne l’étais pas moins de vous avoir pour guides et pour modèles. Conservez-moi, Monsieur, des sentiments qui me sont chers, et agréez l’expression des miens et pour toujours.

« (Signé) PASTORET. »

Après la révolution de juillet, M. Pastoret vint faire visite à mon père, à Genève. Il écrivit, en partant, un billet analogue à celui-ci pour remercier de l'accueil qu’il avait reçu chez son ancien collègue de la Société philanthropique. (Alph. de C.)

viens au grand maître de notre institution, le comte de Rumford. C’était d’après ses plans que nous avions construit nos fourneaux, d’après ses recettes que nous faisions nos soupes, d’après ses conseils que nous tentions de substituer ce genre de secours aux anciens dons en argent. A la vénération qu'il nous inspirait comme philanthrope se joignait l'admiration qu’excitaient en nous ses découvertes sur la chaleur et la lumière; aussi, quand nous apprimes qu’il arrivait, nous nous en félicitèmes, Delessert et moi, comme d’un bonheur inespéré. Nous allâmes l’attendre à son arrivée et le ramenâmes dîner rue Coq-Héron. Sa vue diminua beaucoup notre enthousiasme ; nous trouvâmes en lui un homme sec, méthodique, qui parlait de la bienfaisance comme d’une discipline, et des pauvres comme nous n’eussions pas osé parler des vagabonds. Il faut, nous disait-il, punir ceux qui font l’aumône; il faut forcer les pauvres au travail, etc. Notre étonnement fut grand à l’ouïe de pareilles maximes; cependant nous fimes tous nos efforts pour profiter des conseils du comte sous les rapports pratiques et matériels. J’eus beaucoup de relations avec lui, une entre autres assez particulière. Mlle Rath, peintre genevois, et comme nous enthousiaste de Rumford, eut l’idée de faire son portrait pour le faire graver. M. Say, son parent et mon ami, alors directeur de la Décade philosophique, voulut l’insérer dans son journal et me demanda une notice sur M. de Rumford. Ne connaissant point sa vie antérieure, je demandai à M. de Rumford lui-même quelques notes ; il me les promit et me donna un rendezvous chez lui pour me les remettre. Je me rendis à sa demeure: quel fut mon étonnement lorsqu'il me présenta un article tout fait et assez élogieux. Ce n’est pas tout : il exigea de moi de le copier chez lui, ne voulant pas laisser entre mes mains le manuscrit de son écriture. Je trouvai le procédé peu délicat et la méfiance peu polie. Je respectai cependant la volonté d'un homme que j'avais jusqu'alors

considéré au plus haut degré ; j'obéis : je transmis à la Décade avec fort peu d’additions la note écrite, et j'ai gardé jusqu’à la mort de Rumford, et même jusqu’à présent, le secret sur l’origine de cette biographie, pensant que ce trait risquerait de la déparer. M. de Rumford s'établit à Paris, où il épousa ensuite Me Lavoisier, veuve du célèbre chimiste. J'avais des relations avec l’un et l’autre, et n’ai jamais vu d'union plus bizarre. M. de Rumford était froid, calme, entêté, égoïste. prodigieusement occupé du matériel de la vie et des moindres petites inventions de détail. Il voulait des cheminées, des lampes, des cafetières, des vitraux faits d’une certaine façon, et contrariait mille fois par jour sa femme sur l’intérieur de son ménage. Mne Lavoisier-Rumford (car elle s’est appelée ainsi de son vivant et n’a commencé à porter le nom de Rumford qu'après lui) était une femme à caractère ferme et volontaire. Veuve depuis douze ou quinze ans, elle avait l'habitude de faire sa volonté et supportait difficilement les contrariétés. Son esprit était étendu, son âme forte, son caractère masculin. Elle était susceptible d’amitié durable et je n’ai jamais eu qu’à me louer de sa bonté pour moi. Son second mariage fut bientôt troublé par des scènes grotesques. La séparation valut mieux pour tous les deux que l'union. Monsieur y gagna une pension dont 1l avait besoin, mais dont sa mort l’empêcha de jouir longtemps : Madame y gagna la liberté et le titre de comtesse : tous deux furent contents. Monsieur s'occupa à ranger à sa mode une maison à Auteuil, madame continua à recevoir chez elle une société choisie. J’y ai été admis constamment, et j'ai eu aussi le plaisir de recevoir quelquefois Mne de Rumford chez moi, à Genève.

Je reprends le fil de ma narration, d’où je me suis écarté pour cette espèce de commérage.

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