MISSION PRÈS LE PREMIER CONSUL
Un incident inattendu vint me sortir complétement de ma vie habituelle pendant l’espace de quinze jours. Bonaparte, alors premier consul, donna ordre aux préfets de lui envoyer trois notables de leurs départements respectifs pour connaître les désirs des populations, et surtout probablement pour frapper l'opinion publique par leur intermédiaire. Le préfet du Léman ne trouvant pas un Genevois de marque qui voulût se prêter à cette mission, me désigna pour la remplir. Je vis arriver chez moi deux collègues : M. Fabry, représentant le pays de Gex, et M. Bastian, représentant la partie savoyarde du département. Ils m’ap-
portèrent ma lettre de nomination en date du 11 fructidor, an VIIL (septembre 1800), qui me causa la plus grande surprise. Il s'agissait d'assister à la fête du 17 vendémiaire de l’an IX (23 septembre 1800). Dès le lendemain, j'allai avec eux faire visite à tous les consuls et aux divers ministres. C'était une vie tout à fait nouvelle pour moi et qui me présentait un grand intérêt de curiosité, car tout absorbé par mes travaux botaniques, je n'avais aperçu aucune des cérémonies du gouvernement consulaire.
Nous fûmes invités à faire les demandes que nous croirions utiles à notre département. La plus marquante, que nous fimes à l’instigation de M. Bastian, fut de faire rayer de la liste des émigrés les Savoyards qui n'avaient encouru cette peine que pour être restés, comme l’honneur l’exigeait impérieusement, fidèles au drapeau du roi de Sardaigne. Nous en comptions près de cent vingt dans ce cas”. On exigea une demande individuelle pour chacun d'eux. Nous allâmes un matin porter cette liasse de pétitions à Fouché, alors ministre de la police; il me semble encore le voir, avec Sa face blème, en robe de chambre sale, signant toutes ces pétitions sans les lire, et s’arrêtant de temps en temps pour nous dire : « Prenez-y bien garde! vous w’en répondrez sur vos têtes, car enfin, du train dont j'y vais, vous pourriez me faire signer la radiation du comte de Lille (on désignait ainsi Louis XVIII) ou du comte d'Artois. >» Mais ce que j'eus de plus curieux dans cette mission ce fut de voir de près le premier consul.
J'en étais peu partisan. Né républicain et ami de la paix, je voyais avec inquiétude sa tendance évidemment monarchique et guerrière. Je rendais cependant pleine justice à ses talents supérieurs et au service qu'il avait rendu en détruisant l’anarchie ; J'étais donc dans une position d'esprit très-favorable pour observer. d
* La députation réclama aussi pour des émigrés du Pays de Gex, MM. de Varicourt, de Divonne, etc. (Alph. de C.)
La première fois que nous lui fûmes présentés, c'était en bloc, dans la grande salle des Tuileries. Les trois cents députés des départements étaient réunis ; le premier consul parcourait la salle, et on lui présentait chaque députation. Quand vint le tour de celle du Léman, il demanda immédiatement : « Quel est le député de Genève? > M. Bastian me désigna. « Eh bien, me dit le premier consul, Genève estelle contente d’être réunie à la France ? — Non, lui répondis-je, général, mais depuis le 18 brumaire elle est moins mécontente. >» Cette réponse un peu hardie était l’exacte vérité. Mes deux collègues parurent frappés d’étonnement, et avaient l’air de croire que j'avais fait une grande imprudence. Bonaparte sembla me savoir gré de lui avoir dit la vérité, et la seconde partie de ma phrase était d’ailleurs une politesse pour Jui. « Mais, me dit-il, sans la réunion vous seriez encore livrés à des querelles intestines. — Peutêtre, général, mais nous aurions conservé l'espoir d’être une nation. — Vous étiez ruinés par les douanes, au lieu qu’elles sont à votre profit. — Cela est vrai, général, mais nous avons perdu par la guerre plusieurs débouchés. >» La conversation continua sur ce ton, lui présentant les avantages de la réunion, moi les inconvénients. Il me dit: « Je connais très-bien votre pays ‘. » Il termina en me faisant de belles promesses de protection et de bienveillance pour Genève.
À quelques jours de là, nous fûmes invités à diner chez le premier consul. Nous nous rendîmes à cinq heures dans un petit salon des Tuileries. Mme Bonaparte nous y reçut avec sa grâce ordinaire, et au bout de quelques instants le premier consul entra d’un air riant. Il nous salua en masse (nous étions une trentaine), et alla se poster le dos appuyé contre la croisée. < Eh bien, nous dit-il, Messieurs, les af-
1 Il y était venu en 1797, avant la réunion de Genève à la France, et au printemps de 1800, deux années après la réunion, lorsqu'il allait passer le Saint-Bernard. (Alph. de C.)
faires vont bien; mon ami Paul vient de mettre l’embargo sur les vaisseaux anglais ; j'en reçois la nouvelle ce matin ; il m'aime beaucoup, mon ami Paul; il à mon portrait sur sa tabatière; il m'aime beaucoup, et moi j'en profite, parce qu'il va vite, mon ami Paul, il va vite. > Et, tout en parlant, il passait sa tabatière d’une main à l’autre alternativement, comme pour montrer la manière dont l’empereur de Russie passait rapidement des Anglais aux Français ou l'inverse. Je fus très-frappé de l’espèce d’imprudence de ces propos, qui se prolongèrent un quart d'heure devant trente personnes qu'il ne connaissait pas, et que chacune pourrait répéter à l'ambassade russe. Le reste de la journée eut peu d'intérêt, le diner fut très-court, et après diner le premier consul prit à part quelques généraux et son frère Joseph.
Notre audience de congé offrit un incident digne d’être noté. Quand on annonça la députation du Léman, le premier consul vint droit à nous, et nous demanda d’un air très-brusque : « Qui sont vos députés au corps législatif et au tribunat ? >» Nous commençâmes à les nommer; mais sans nous laisser achever, il ajouta: « Eh! vous ne nommez pas Benjamin Constant? C’est une chose bien honteuse pour vous. — Général, ce n’est pas nous qui l’avons nommé, c'est le Sénat. — Cela ne fait rien, c’est une honte pour votre département! C’est un homme qui veut tout brouiller, et qui voudrait nous ramener au 2 et 3 septembre. » Il continua ainsi une longue tirade, et finit en disant: « Mais je saurai le contenir; j'ai le bras de la nation levé sur lui. » Puis tout à coup, prenant un ton très-radouci, il se mit à dire: « Mais, au reste, il est de Lausanne, il n’est pas Français. » Voyant bien son but, je lui dis immédiatement : « Général, il est Français comme tous les Genevois le sont. Son père était bourgeois de Genève. >» Il tourna encore plusieurs questions ayant évidemment pour but de nous faire dire quelque phrase de laquelle il put conclure que Benjamin Constant n’était pas Français, pour le faire, à ce titre, chas-
ser du tribunat; nous ne donnâmes point prise à cette fausse conclusion, et peu de temps après on se débarrassa de lui par l’épuration générale du tribunat. Je sortis de cette audience assez content d’avoir vu le grand homme en colère, et d’avoir envisagé sans danger ces yeux terribles, qui devaient glacer de terreur ceux sur lesquels ils étaient dirigés un peu plus réellement que sur nous‘.