SOCIÉTÉ DE MONTPELLIER
Je puis croire, d’après tout ce que je viens de rappeler, que le séjour de Montpellier n'avait pas attiédi mon goût pour le travail, et que mon temps y a été utilement employé pour la science. Ce n’est pas cependant qu’elle m’absorbât exclusivement. J’ai toujours senti le goût, je dirai presque le besoin de me distraire de mes travaux de cabinet, et, si j'ose parler ainsi, de retremper mon esprit par la société. Je cherchaï donc, dès mon arrivée, à faire des relations propres à remplir ce but. La Société protestante de Montpellier m'offrit à cet égard tout ce que Je pouvais désirer, et pour moi, et pour donner à ma femme des relations agréables et honorables. La plupart des familles dont elle se composait me connaissaient d'avance par leurs rapports avec Genève, et les parents de M. Chaptal, qui, quoique catholiques, en faisaient partie, contribuèrent aussi à nous y introduire. Elle se réunissait deux fois par semaine, en hiver, dans une sorte de Casino, nommé Salon, où nous fûmes promptement admis, et dès lors nous en fimes partie intégrante.
La vie sociale de Montpellier offrait alors cette particularité qu’elle se fractionnait entre une multitude de petits groupes composés de cinq ou six familles qui se voyaient habituellement à part, et ne se réunissaient en grand cercle que chez les fonctionnaires publics (ou, comme on disait, les autorités) chargés de représenter, tel que le préfet (M. Nogaret et, plus tard, M. Aubernon), le général de division (M. Chabot), et le premier président de la Cour impériale (M. Duveyrier). Entre les petites réunions de famille ou
dans cette capitale, que vers 1824 et dans les années suivantes, par les travaux variés et importants de M. Adolphe Brongniart, par les monographies très-parfaites de M. Adrien de Jussieu et le retour en Europe de M. Auguste de Saint-Hilaire. (Alpb. de €.)
d'amitié intimes et les grandes réceptions des autorités, chez lesquelles je trouvais aussi lPaccueil le plus aimable, il y avait un cercle, composé principalement de quelques familles nobles et de celles qui voulaient faire croire qu’elles Pétaient, et le salon formé en majeure partie par la haute société protestante. Dans cette dernière réunion nous nous lâmes assez intimement avec une petite fraction qui nous admit dans son sein avec une bonté parfaite, nous traita bien vite comme d'anciens amis, et nous fit oublier que nous étions étrangers dans le pays. Les familles Isnard, Blouquier, Pommier, Tandon, Vialars, Levat, Veret, Basile, Lajard, Lichtenstein, etc., se composaient de personnes qui ont été pour nous des amis sûrs et aimables. Elles ont beaucoup contribué à rendre notre séjour agréable, et nous avons conservé pour elles une amitié profonde qui ne s’éteindra qu'avec nous. À peu près toutes nos soirées se passaient dans ce petit cercle de confiance et d'intimité, sauf les Jours | de gala où nous nous retrouvions, soit dans les réumions du salon, soit dans celles des fonctionnaires. Notre société se rapprochait à beaucoup d’égards des formes et des habitudes de la société de Genève, mais elle était animée par la gaîté languedocienne et par cette espèce de familiarité qui résultait de ce que tous ceux qui la composaient étaient (sauf nous) de proches parents ou des amis d'enfance. On nous fit bien vite oublier cet état exceptionnel, et nous avons vécu neuf ans dans ce cercle intime, entourés d’excellents amis, qui nous traitaient presque comme de proches parents. Ce serait abuser du temps de ceux qui pourront me lire un jour (s'il en est) que de retracer en détail cette vie d'intimité ; mais Je ne saurais assez répéter, pour ma propre satisfaction, combien une telle réunion était précieuse à rencontrer dans un pays où j'aurais pu craindre d’être isolé.
Les soirées étaient, selon l'usage du pays, la plupart consacrées au whist et au boston, mais de temps en temps
nous nous permettions d’autres délassements : au printemps, des courses à la campagne ; en hiver, des bals, des soupers, des pique-niques aux jours gras, etc. J’ai souvent été appelé à faire de petits vers de société pour ces occasions ou pour d’autres de pareille importance. Peut-être en conserverai-je quelques-uns dans les pièces qui seront jointes à mon récit.
Dans l’année qui suivit la Restauration, nous nous mimes en tête de jouer la comédie. Mmes V***, L. B°%* et C*** étaient nos actrices ; Tandon et moi étions les acteurs. Notre troupe, à vrai dire, était assez médiocre, mais comme nous y mettions fort peu de prétentions, nous nous amusions fort de cet exercice, et les spectateurs eux-mêmes avaient l'air d'y prendre goût. Ce qui m'est le plus resté dans le souvenir, c’est que nous étions occupés à représender. chez moi, la pièce des Suites d'un bal masqué, lorsque nous recûmes la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes, nouvelle qui, comme on le pense, désorganisa nos comédies. Ce fut pour moi le dernier jour tranquille que je passai à Montpellier.
Dans le cours de ces réunions purement mondaines, il se présenta un incident que je dois rappeler, parce qu'il eut dans la suite de l'influence sur mon sort. Pendant mes voyages j'avais reçu une hospitalité très-bienveillante de M. ‘Trouvé, alors préfet de l'Aude. Mme Trouvé vint à Montpellier passer quelques semaines d’hiver. Comme j'avais des politesses à lui faire, soit pour rendre celles que Javais reçues, soit parce qu’elle était nièce de mon ami M. Thouin, je cherchai le moyen de lui être agréable. Elle avait avec elle sa fille, jeune et jolie personne, et j'eus l’idée de lui offrir un bal; elle en fixa le jour à un certain jeudi. Ni elle, ni moi, ni la plupart des invités ne firent attention que c'était le 21 janvier. J’en fus averti l’avant-veille par le refus très-sec que me fit un certain M. ***, que j'avais invité parce que j'avais plusieurs de ses connaissances, mais
qui m'avait toujours parfaitement déplu. Il était impossible de changer le jour, et je n'y pensai plus, de même que les personnes qui vinrent chez moi; mais après la Restauration, M. *** ne manqua pas de rappeler cette date et de m'en faire un crime parmi les royalistes intolérants. Ce fut un des arguments dont on se servit pour me noircir et pour diriger contre moi les petites tracasseries qui me décidèrent à quitter Montpellier.
Outre les sociétés mêlées des deux sexes, j'avais été affilié à la plupart des réunions d'hommes, où, je l’avoue, je ne trouvais pas un grand intérêt. Ainsi j'allais de temps en temps à la Loge, espèce de cercle dans lequel on lisait les journaux politiques, à PAcadémie des sciences et belleslettres et à la Société d'agriculture ; mais il y avait là trop peu de vie pour que j'en tirasse quelque profit. Je sentais le besoin d’avoir des journaux scientifiques, et pour y parvenir, jorganisal, sous le nom de Société de lecture, une petite réunion d’une douzaine de personnes qui se réunissaient tous les quinze jours, et à laquelle chacun apportait les journaux et livres nouveaux qu'il avait reçus. MM. Nosaret, Encontre, Lichtenstein, Dunal, etc., firent partie de cette réunion modeste, qui me donna beaucoup de Jjouissances intellectuelles. J’ai eu le plaisir de la retrouver encore existante en 1836, lorsque je retournai à Montpellier.