RETOUR A PARIS ET A MONTPELLIER
Je revins à Paris vers la fin de mars, chargé de livres et de collections botaniques. À Calais on voulait ouvrir mes caisses, mais à quelque chose la censure me fut bonne. Comme il y avait des livres, la douane décida d'envoyer mes effets sous plombs à Paris. Là, Je me présentai au bureau; un administrateur général m'avait recommandé au chef ; je lui déclarai qu'outre les livres et Les plantes sèches il y avait dans mes caisses quelques objets qui étaient de contrebande et que j'avais apportés pour cadeaux, « Monsieur, me dit-il, nous ferons notre devoir. » Il entra dans le magasin, fit ouvrir mon bagage d’un air bien rébarbatif, ordonna au commis de soulever un ou deux livres, les fit replacer d’un air despotique, fit refermer la caisse, et se tournant vers moi: Soixante-quinze centimes de droits. Je vis alors clairement la valeur des recommandations.
Je restai quelques jours à Paris, et je passai avec MM. Treuttel et Wurtz le marché pour l'impression du Systema vegetabilium. Dès que cette affaire fut terminée, Je revins en hâte à Genève; j'y appris que ma demande était agréée, et que j'étais nommé professeur d'histoire naturelle pour entrer en fonction à l’époque qui me conviendrait. Je fis de suite toutes mes combinaisons pour loger ma famille et, ce qui était le plus difficile, mes collections, dans un petit appartement de la maison de mon père qui était vacant. Je fis construire même les cases qui devaient recevoir mes herbiers. Je laissai ma femme aux soins de mes parents et J'allai seul à Montpellier pour y faire mes cours, m'installer en qualité de doyen de la Faculté des sciences et régler mes affaires personnelles.
Je trouvai la ville dans un état de stupeur et d'irritation, résultat naturel des troubles de l’année précédente. Peu de jours après mon arrivée, on exécuta cinq individus COn-
damnés à mort pour les affaires politiques de la seconde restauration ; une espècé de terreur planait sur le pays. J'y reçus cependant un accueil amical de mes relations in” times, de mes collègues et surtout des élèves de lécole. Ceux-ci m'envoyèrent une députation pour me témoigner la crainte qu'ils avaient de me perdre et le plaisir de me revoir à mon poste. Je fus très-sensible à cette démarche, et ce sentiment alla encore en augmentant lorsque, le lendemain, je vis arriver une seconde députation au nom des élèves qui avaient suivi l’armée du duc d'Angoulème. Les autres, qui étaient de beaucoup les plus nombreux, n'avaient pas voulu leur permettre de se joindre à eux, et ils venaient séparément me témoigner leurs sentiments. Aïnsi j'avais le bonheur de me voir complimenté par les deux partis, et cette double démarche était certes bien spontanée de leur part. Je commençai de suite mon cours. Les voûtes de lamphithéâtre retentirent à ma première leçon d’applaudissements unanimes qui m'allaient au cœur.
Cependant, lorsque je fus à la moitié des leçons, j'adressai au Conseil d'instruction publique, sans en mot dire à Montpellier, ma démission de mes diverses places et la demande d’être payé de tout ce que j'avais avancé pour le service de l’établissement. Dans le milieu d'août je reçus la réponse qu'on m’accordait l’une et l’autre demande en termes polis. Je fis de suite mes préparatifs de départ. J’emballai mes collections et mon mobilier dans une cour intérieure qui me permettait de faire faire ces arrangements sans être trop remarqué: lorsque le travail fut près d’être achevé, j'adressai ma démission au recteur et à l'École de médecine. Mes collègues me témoignèrent des sentiments fort amicaux, et demandèrent pour moi au gouvernement le titre de professeur honoraire, mais ils ne reçurent aucune réponse. Les élèves, à la dernière leçon, me montrèrent beaucoup d'affection; j'avais eu soin de la donner avant que ma démission füt connue. Mes amis mie témoi-
gnèrent aussi des regrets qui étaient, je crois, sincères de leur part et bien partagés de la mienne. Enfin, les employés du Jardin et mes domestiques prirent congé de moi avec des larmes qui me prouvaient leur affection. J'avais fait installer mon ami Dunal comme directeur provisoire du Jardin”. Je lui laissai le soin de régler mes propres affaires et de m’expédier mon bagage. Enfin je partis, vers la fin d'août ou les premiers jours de septembre, par la diligence, avec M. Prunelle, et me dirigeai directement sur Genève.
! Dunal ne parvint pas à se faire nommer sous le régime qui suivit 1815. Sa capacité bien reconnue et des services rendus gratuitement ne purent compenser le double tort d’être protestant et libéral. Mon père, qui n’avait épargné aucune démarche en sa faveur, ressentit vivement cette injustice. Il eut enfin, en 1829, la satisfaction incomplète de voir appeler Dunal à une des deux chaires qu’il avait occupées, celle de professeur à la Faculté des sciences ; autre, à la Faculté de médecine, et la direction du Jardin, restant toujours occupées par un homme qui n'avait pas des titres aussi réels.
(Alph. de C.)
Age mûr. — Véjour à Genève, depuis mon arrivée jusqu'à ma démission des fonctions de professeur. — 4846 à 184.