‹ Mémoires et souvenirs de Augustin-Pyramus de CandolleChapitre 92 sur 152 · INTRODUCTION. ÉTABLISSEMENT A GENÈVE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. ÉTABLISSEMENT A GENÈVE

En commençant cette quatrième partie de mes mémoires, je rencontre une difficulté. Les séjours que j'ai faits à Paris et à Montpellier sont des événements terminés, des cercles clos, et j'ai pu les raconter en groupant les événements analogues, de manière à éviter le décousu de récits purement chronologiques ; il n’en est pas de même pour ma vie de Genève. Elle dure encore, et plusieurs des objets dont je me suis occupé m’occupent toujours. Cependant, pour régulariser mon récit, je puis couper cette période en deux, dont la première est comme achevée, et la seconde seule aura besoin de l’ordre chronologique; c’est dans ce but que Jarrête le livre actuel à l’époque où j'ai abandonné les fonctions actives de l’enseignement, époque grave dans ma vie, et qui divise mon séjour à Genève en deux périodes bien tranchées.

Mon arrivée eut lieu dans les premiers jours de septembre 1816. Ce fut un moment solennel pour moi. Je retrouvais ma patrie, mes parents, mes amis d'enfance, ces mille liens graves ou futiles qui nous rattachent aux lieux où l’on à passé son enfance. Les petites tracasseries que j'avais éprouvées récemment à Montpellier, la persuasion où j'étais qu'un régime réactionnaire allait peser sur la France,

et en rendrait le séjour désagréable à un protestant, ami d’une liberté sage, affaiblissaient momentanément en moi l'affection que J'avais toujours eue pour ce pays. Je ne connaissais Genève que par les souvenirs d’un âge où tout parait couleur de rose, et je me la figurais comme une sorte d'Eldorado, où la vertu, la fraternité, l’enthousiasme, la concorde, devaient toujours exister. De toutes ces impressions, les unes vraies, les autres exagérées ou fausses, je me faisais un idéal délicieux ; je me masquais à moi-même les difficultés pratiques de ma position, et je m'étourdissais sur la pénurie à laquelle je me réduisais volontairement. Je fus accueilli à Genève avec beaucoup d'amitié, et par ma famille, et par mes amis, et par le publie. Dès le lende- : main de mon arrivée on me donna connaissance des arrangements pris pour la chaire d’histoire naturelle que je devais remplir, et le recteur me conduisit, selon l'usage, au Conseil d’État pour y prêter serment. Ce Corps me fit immédiatement la politesse de me faire compter le traitement $& de ma place depuis le 1° janvier, pour m'indemniser des & frais de transport de mes collections. | Le lendemain même du jour où je venais de contracter à ces nouveaux liens, je reçus de mon ami Cuvier une lettre à assez bizarre, dans laquelle il me disait qu'il y avait eu erreur dans les bureaux de l'Université, et qu'il était chargé de m'informer qu’au lieu de m’accorder ma démission, le | Conseil royal me lavait refusée! Le nœud de cette contra- | diction était que, dans l'intervalle, le 5 septembre avait eu # lieu et le gouvernement, abandonnant les royalistes exagérés, | revenait à un système plus modéré. Je répondis par l'ex- | posé des faits et montrai qu’il ne m'était plus possible de | revenir en arrière; mais j'ajoutai que l'engagement des | professeurs attachés à l’Université pouvant durer dix-huit | mois après leur démission donnée, je ne voulais point ! abuser de l'acceptation de la mienne, et que si l’Université | le désirait, j'irais au printemps faire encore le cours de |

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botanique à Montpellier. J'avais divers motifs en faisant cette offre. D'abord je voulais être agréable à mes collègues, qui me le demandaient ; je n'étais pas fâché de montrer aux exaltés de Montpellier à quel point ma démission était spontanée, puisque j'étais obligé de lutter pour lobtenir; enfin J'avais encore une raison plus décisive. Mon ami Dunal, qui avait été chargé par intérim de la direction du Jardin, n'avait pas trente ans, âge nécessaire pour être nommé professeur. En prolongeant d'un an, je lui donnais le temps d'atteindre ce terme, et je croyais assurer sa nomination. Mon offre fut acceptée en termes honorables; je dirai tout à l'heure comment elle fut exécutée.

Mes premiers soins à Genève durent être relatifs à l’organisation de ma maison, et certes ce n'était pas une tâche facile que de placer dans un très-petit appartement les collections, déjà considérables, que je rapportais de Montpellier. Vers la fin de septembre quarante petites voitures de roulage de montagne arrivèrent un beau jour, toutes à la fois, dans la place de Saint-Pierre. Mes voisins croyaient que Javais perdu la tête de prétendre qu’un pareil bagage pourrait entrer dans mon exiga domicile; mais tout était calculé. Des cases étaient préparées et numérotées pour l’herbier, des rayons pour la bibliothèque ; à mesure qu’un chariot était débalié, les paquets d’herbier étaient mis à leur place selon leurs numéros inscrits à Montpellier; les

livres et les meubles, à la leur, et tout cela, grâce à l’ordre que j'y avais mis, fut rangé avec une telle précision que dans la journée tout fut casé. Le lendemain matin, à la grande stupéfaction de plusieurs personnes, je pouvais déjà travailler comme si J'étais établi depuis longtemps.

Ce résultat de l'esprit d'ordre m'en fit plus encore apprécier la valeur et ne fut pas sans influence sur des travaux plus sérieux. Ce fut alors que je commençai un premier essai du Dictionnaire de nomenclature botanique, que j'ai depuis beaucoup étendu et perfectionné ; il me servait à me

reconnaître dans des collections réparties entre plusieurs chambres mal éclairées, et depuis qu’elles se trouvent dans des locaux plus convenables, il me sert comme de repère universel pour éviter les confusions et les doubles emplois de noms génériques *.

Peu de temps après mon arrivée il y eut, par extraordinaire, une élection assez nombreuse pour compléter le Conseil représentatif, formé depuis trois ans. Je fus appelé à ce corps le second en rang d'élection, et, depuis ce moment, je pris une part assez active aux affaires publiques.

L'hiver de 1816 à 1817 fut malheureux par l'effet d’une cherté de vivres qui pouvait presque s'appeler une disette. On montra un zèle et une générosité remarquables pour faciliter la nourriture des classes pauvres, soit en donnant des vivres à bon marché, soit en fournissant du travail. Cette circonstance accélera la fondation du Jardin botanique, qui avait été comme une condition tacite de mon retour à Genève. Aucun acte officiel ne l'avait encore institué, mais j'avais été admis à proposer un plan pour létablir dans l’ancienne promenade des Bastions, et, avant même que ce plan fût bien müri, le Conseil arrêta qu’une partie notable des sommes votées pour faire travailler les pauvres serait employée à défoncer le terrain destiné au futur Jardin. On suivit mes idées dans ce travail, et comme on abattit les arbres de la promenade, on décida de fait l’établissement du Jardin. La valeur même des arbres abattus fut sa première dotation, et pour profiter immédiatement du labour, on planta le Jardin en pommes de terre. Laissonsles croître paisiblement jusqu’à l'automne, et reprenons la suite des événements qui me sont plus personnels.

1 Ce dictionnaire des noms de classes, familles, genres et sections, tou= jours continué par nos soins, est plus complet qu’aueun des ouvrages publiés jusqu’à présent. Mon père en avait légué une copie au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Je l'ai fait faire et j'ai envoyé régulièrement les notes qui permettraient de la tenir au complet si on le voulait. (Alph. de C.)

Dès le 14 novembre 1816, je commençai les leçons que comportait ma nouvelle position. J'avais le titre de professeur d'histoire naturelle, ce qui supposait l’enseignement des trois règnes ; mais il y avait un professeur titulaire de minéralogie, M. Théodore de Saussure, et quoique en réalité il ne fit point de leçons, ce fut un excellent prétexte pour ne pas me mêler d’une étude que je savais mal. D’un autre côté, les étudiants ne restant que deux ans dans l’auditoire de philosophie, je devais faire mon cours en deux années. Je me décidai en conséquence à n’embrasser dans mon enseignement que les deux règnes organiques, et je commençai par le règne végétal. Mon cours, adressé à des élèves de plusieurs années plus jeunes qu'à Montpellier et beaucoup moins nombreux, me semblait une conversation après ceux que je venais de donner; mais il eut quelque succès parmi les étudiants.

La nécessité où J'étais de suppléer à la modicité de mes appointements me décida à adopter une méthode déjà établie à Genève, celle de donner un cours payé, de botanique, destiné à des personnes de tout âge et des deux sexes. Il fut suivi avec une sorte de passion, soit par pure curiosité, soit parce que le public voulait m'indemniser du sacrifice pécuniaire que j'avais fait en rentrant dans mon pays. Une somme de quatre mille francs que j'en retirai fut un utile supplément aux maigres quinze cents francs de ma place; mais ce ne fut pas le seul avantage que j'en retirai. Fréquenté par toute la première société de la ville, et goûté par elle, ce cours me fit faire une foule de relations agréables et mit la botanique un peu à la mode. Dans ce cercle, plus encore qu’à l'auditoire, ma manière d'enseigner, en improvisant, eut un succès réel, attendu que l’improvisation est un art peu cultivé à Genève, qui ne l'était point du tout à cette époque.

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