PARIS
PR°VO, utIh ERS,T’
AVANT-PROPOS
oici, comme détachés d’une galerie, quel-
V ques portraits de comédiennes qui furent célèbres. C’est à elles-mêmes qu’on en a demandé le dessin, par ce qu’elles ont personnellement laissé, par hasard ou par intention, pour évoquer leur souvenir. On s’est attaché, dans le choix de ces portraits, à ce qu’ils fussent représentatifs d’une époque. Si cette prétention n’était pas trop ambitieuse, on oserait dire qu’ils peuvent aider à suivre la marche du xvme siècle, dans quelques façons de comprendre et de sentir. C’est là le lien qui réunit ces études, et c’est l’idée générale qui les a inspirées.
En chacune d’elles, c’est, en effet, la femme, à côté de l’artiste, qu’on a cherché à présenter. Ces reines, ou ces simples princesses du théâtre, eurent toutes une grande expérience de la vie
AVANT-PROPOS
sentimentale, et, le bruit des applaudissements étant éteint depuis si longtemps, les discussions n’ayant plus d’objet sur un talent que nous ne pouvons plus apprécier exactement, peut-être est-ce par là qu’elles sont, aujourd’hui, le plus intéressantes, par ce qu’elles nous apprennent des âmes de leur temps.
Avec Marie-Anne Duclos, traversant plusieurs périodes, mais gardant l’empreinte de celle de la Régence, c’est l’impétuosité dans la passion, l’irréflexion dans le désir, la sensation cueillie en hâte, ce sont les appétits d’un cœur toujours ardent et qui ne veut pas vieillir. La seule philosophie qu’elle connaîtra sera celle que lui imposeront des mésaventures par lesquelles elle expiera quelques-uns de ses entraînements.
Les années se passent, le siècle s’avance, les idées sont en mouvement. Des faiblesses, Mme Riccoboni, dont la longue carrière de comédienne sera retracée dans les pages consacrées à cette femme bel-esprit, n’a pas laissé que d’en avoir, mais elle les pare de mille délicatesses de sentiment. Elle prend l’amour au sérieux, au point de se poser en victime, et elle mettrait volontiers ses tourments à la mode, tant elle proteste contre la légèreté qui, selon le mot fameux, ne fait de l’amour que l’échange de deux fantaisies. Elle raisonne, le cœur et la
AVANT-PROPOS
pensée ne se séparent pas chez elle, et, pénétrée du goût ambiant de l’analyse, elle étudie avec curiosité sur elle-même les injustes souffrances dont elle se plaint. Ses nombreux souvenirs lui servent à émettre des théories.
Un peu de temps encore. Cette philosophie dans l’amour, dont se souciait peu Marie-Anne Duclos, a fait des progrès. De l’autre côté du détroit, une comédienne anglaise, dont les séjours à Paris ne semblent pas avoir été perdus, au point de vue de l’enrichissement de sa collection de documents sentimentaux, mistress Robinson, célèbre alors par une liaison princière, suivie d’un abandon qu’elle s’est plu à rendre retentissant, prétend au sublime dans l’amour. Avec je ne sais quoi de déjà romantique, il n’est pas, en dépit d’une existence assez orageuse, de mot qui revienne plus souvent sur sa plume que celui de « pureté ». Elle tient à la pureté, même dans une passade avec le brillant Lauzun, qui se soucie peu, après tout, pourvu qu’il ait la chose, des noms dont la revêt la belle insulaire. Mary Robinson a l’amour essentiellement pathétique, fût-ce dans le caprice.
Avec Marie-Elisabeth Joly, c’est la disciple de Rousseau. Elle est « sensible », et cette excellente soubrette à la Comédie invoque volontiers la Nature et l’Etre suprême. Au demeurant, tout
AVANT-PROPOS
en revendiquant le titre d’épouse et de mère, quand elle offre aux mânes de Jean- Jacques la première couronne civique, elle a des heures où cette sensibilité prend une forme beaucoup moins solennelle, comme dans son aventure avec Fabre-d’Églantine. Le dépit ou la peur d’un mari, assez redoutable, en effet, malgré ses témoignages d’adoration posthume (le roman qui apparaît est curieux), la ramèneront à la déclamatoire exaltation du devoir.
Ce sont donc, dans la succession d’un siècle, quelques interprétations diverses sur le thème éternel que l’on a voulu relever, au moyen de confessions, volontaires ou non.
On a essayé de replacer ces comédiennes dans leur milieu et, à l’aide de documents inédits, tirés des archives ou des minutiers des notaires, d’apporter plus de précision sur quelques particularités de leur existence. Ce n’est pas, par exemple, sans quelque pitié qu’on retrouvera l’inventaire misérable de Mme Riccoboni, après la mort de son fantasque mari.
Les Procès
de Marie-Jlnne Duclos
De tous nos mouvements es-tu donc la maîtresse? Tiens-tu notre cœur dans tes mains ?
Tu feins le désespoir, la haine, la tendresse Et je sens tout ce que tu feins...
On connaît ces vers qui se trouvent au-dessous du portrait de la tragédienne Marie-Anne Duclos, gravé par Desplaces, d'après le tableau de Largillière. La carrière de Mlle Duclos à la Comédie- Française fut illustre et longue, puisqu'elle alla du 27 octobre 1695 au 17 mars 1736.
Mlle Duclos fut une des gloires de la scène française. Interprète des chef s-d' œuvre, elle a fait survivre, par la légende de son interprétation, des titres , au moins, d’autres tragédies : Zénobie, Marius, Absalon, qui seraient tombées, sans son souvenir, dans le plus mortel oubli.
L’Inès de Castro de La Mothe (1) lui dut une gloire qui dura autant qu'elle la joua , et il y a , à ce sujet , des anecdotes fameuses à force d'avoir été répétées. Inès , pour chercher à apaiser le roi don Alphonse, ne lui pardonnant pas d'être l'épouse de son fils don Pèdre, lui présente ses enfants : l'arrivée des enfants fit, on ne sait trop pourquoi, sourire les spectateurs. Mlle Duclos s’interrompit avec indignation et apostropha le public : « — Ris donc, sot de parterre, à l’endroit le plus touchant de la tragédie ! » Et cette apostrophe, raconte-t-on, fut si véhémente, rappela si bien la foule au pathétique de la situation « que le même moment vit pleurer ceux qui venaient de rire, et que V attendrissement ne laissa point de place à la colère ». Cependant, écrit le bon Lemazurier, « nous croyons que dans une occasion pareille, il serait fort dangereux d’imiter Mlle Duclos ».
(1) Les recueils d’anas sont pleins d’historiettes sur cette tragédie, qui fut très louée et très critiquée, et dont on donna bientôt une parodie sous le titre d'Agnès de Chaillol. C’est La Mothe entendant, même après longtemps, discuter son œuvre au café Procope, se levant et disant à haute voix : « Allons donc nous ennuyer à la soixante-douzième représentation de cette mauvaise pièce. » C’est l’aventure du jeune homme, payé par les adversaires de La Mothe pour siffler sa tragédie, se trouvant, toutefois, si attendri qu’il dit, les larmes aux yeux, à un de ses voisins : « Monsieur, sifflez pour moi, je n’en ai plus la force. » Et d’innombrables vers satiriques :
Combien dans cette Inès, que l'on admire tant,
Trouvez-vous d'acteurs inutiles ?
J'en trouve dix. — Quoi, dix, c'en est trop. — Tout autant. -
Le crédit que lui faisait le public empêchait même de sourire de ce qui était risible . Un soir qu’elle jouait Camille, cTHorace, au dernier vers des imprécations, elle fil, dans le mouvement qu’elle se donnait , un faux pas, et tomba sur la scène. Le tragédien qui jouait le jeune Horace , Beaubourg, avait déjà, en tirant son épée, lancé le vers :
C’est trop, ma patience à la raison fait place,
quand il s’aperçut de la chute malencontreuse de son illustre camarade. Il ne songea pas à profiter de cel accident pour donner plus de tragique à son jeu. Beaubourg s’approcha d’elle, ôta galamment son chapeau de théâtre, et lui présenta l’autre main pour l’aider à se relever. Puis il reprit aussitôt, en se précipitant sur elle, l’épée levée :
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace !
Le rôle d’Ariane était aussi l’un de ses grands chevaux de bataille. Il rappelle une autre anecdote d’après laquelle Dancourt, haranguant le public , ayant annoncé, un jour, que Mlle Duclos, souffrante ne pouvait point paraître, celle-ci, qui n’avait pas été prévenue du changement de spectacle, pour la commodité des comédiens, et encore moins avisée du prétexte invoqué, bondit sur la scène et souffleta l’orateur de la troupe.
La Lettre du Souffleur au Garçon de café, curieuse brochure de 1730, du conseiller au Parlement Mas cl’Aigueberre, ne conteste pas Faction sur la foule de Mlle Duclos , mais elle apporte des restrictions à V enthousiasme de La Mothe, précisément en ce qui concerne la sensibilité de la tragédienne : « En un mot, disait Mas cVAigueberre, c’est Fart, la méthode et l’habitude et non pas la nature qu’on voit agir en elle. Voilà, du moins, comme je la trouve dans les premiers actes, mais, sur la fin d’une pièce, elle réussit beaucoup mieux, elle reprend sa première vigueur, et se montre telle qu’ elle a été, sans doute, pour mériter un si grand nombre de partisans. »
La vérité et la simplicité de jeu d’ Adriennc Lecouvreur devaient faire « dater » la déclamation chantante de Mlle Duclos, qui n’en tient pas moins une grande place dans les annales de la Comédie- Française. Mlle Duclos mourut en juin 1748, à soixante-dix-huit ans.
Les Mémoires intimes de Mlle Duclos se trouvent écrits dans les actes de procureurs, dans les requêtes à l’Officialité et dans ses sentences, dans les procédures du Châtelet, dans les contrats de notaires. Elle semble avoir été
LES PROCÈS DE MARIÈ-ÀNNÈ DÜCLOS 17
bien portée à plaider, soit par humeur, soit par nécessité. Elle plaida pour entrer en possession des biens que lui avait laissés la tendre reconnaissance de M. de Coislin, grand-oncle du M. de Coislin qui devait être le gentilhomme le plus poli de France; elle plaida pour faire déclarer nul son mariage, après avoir eu, sur le tard, la fantaisie de prendre un mari moins âgé quelle de près de trente-cinq ans. Mais il lui arriva aussi d’avoir à plaider pour se défendre contre une accusation grave, car elle ne portait sur rien moins que sa complicité dans une affaire de rapt et de substitution de personne. C’est une très singulière et très romanesque histoire.
En 1719, Mlle Duclos n’était déjà plus toute jeune : elle avait quarante-neuf ans. Elle avait un peu changé depuis le temps que Nicolas du Tralage, notant ses débuts, disait que c’était une belle fdle qui se portait à merveille, bien faite et la peau fort blanche. Enregistrant ce qu’on lui contait d’elle, il ajoutait : « L’on dit qu’elle sait accorder Vénus et Bacchus (1). » Mais elle avait gardé des ardeurs que le temps ne devait point apaiser, ainsi que l’atteste son
(1) Noies el documents sur V Histoire des théâtres de Paris au XVIIIe siècle, par Nicolas du Tralage, extraits, publiés et mis en ordre par le bibliophile Jacob.
aventure matrimoniale, à un moment de la vie où la raison compense, généralement, l’évanouissement des grâces. Du moins, aux approches de la cinquantaine, opposait-elle aux années une énergique défense et donnait-elle encore, à ce qu’il faut croire, une illusion de jeunesse, car quelques-uns de ses grands rôles, dont celui d’Inès , datent de cette période. Il y avait peu de temps, d’ailleurs, que le Régent, versant des larmes quand il l’entendait à la scène et riant avec elle à souper, l’avait trouvée fort à son goût. L’habitude de l’amour préserve de vieillir. Mlle Duclos avait éperdument le goût de l’amour — de toutes les amours.
Elle se faisait habiller, un jour de cette annéelà, par sa fille de chambre, Renée Bazin, quand de son appartement, au premier étage de la maison qu’elle habitait rue des Marais, elle entendit le bruit d’une vive querelle, à l’étage au-dessus, occupé par le sieur Joquet d’Imonville, sa femme, la tante de celle-ci, Mme Roger^ et un jeune homme récemment arrivé. La dispute paraissait violente: la tragédienne eut la curiosité de connaître le motif de ce tapage. Ayant pris la maison à bail, Mlle Duclos en avait sous-loué une partie à Joquet d’Imonville, sur la recommandation d’un sieur Beaucousin, commissaire aux saisies, qui lui donnait des
conseils d’affaires (1). Elle monta l’escalier, mtra dans le logis et trouva des gens fort animés jar la discussion, que sa présence n’interrompit ïuère, tant les esprits semblaient échauffés. Le jeune homme n’était pas celui qui montrait le noms d’impatience et de vivacité, en répondant i des reproches adressés avec véhémence.
Il s’agissait d’une question d’argent. Les i’Imonville se plaignaient que leur hôte eût lissipé une somme assez forte, empruntée par eux iu notaire Desescures, somme qui devait assurer, m moins pendant quelque temps, son sort et es affranchir de toute responsabilité envers ui. Ils ne s’étaient pas bornés à lui procurer :es deux mille livres : ils lui avaient acheté un habit brodé, ayant fait partie de la garde-robe iu comte de Monistrolles, et ils avaient veillé à ce que cet habit, encore assez frais, fût réajusté pour sa taille. Ils étaient las de leurs sacrifices, dont ils voyaient bien qu’il n’y eût point de récompense à attendre, et ils avaient prodigué en pure perte leurs bienfaits. Leur imprudence avait été grande de remettre la somme à cet étourdi; elle s’était fondue entre ses doigts en mille dépenses frivoles, car, maintenant,
(1) Causes intéressantes avec les jugements qui les ont décidées . La Haye, chez Jean Néaulme, 1758.
aussi dépourvu qu’auparavant, il ne pouvait plus partir. C’était ce départ, encore différé, qui était l’objet de la querelle. Le jeune homme, bien que les griefs invoqués contre lui parussent assez fondés, ne témoignait d’aucune humilité. Il s’emportait, non sans hauteur, comme si, en dépit de tous ses torts, il fût resté maître de la situation et ne redoutât guère, en fait, les colères provoquées par sa conduite. C’était avec quelque ironie qu’il confessait avoir gaspillé ces cent louis; il se moquait des frusques de hasard dont on l’avait gratifié. Le bel habit rouge, les fines dentelles, la mignonne épée dont il avait eu hâte de se parer ne lui seyaientils pas mieux?
- — La peste soit du jour où nous nous sommes chargés de vous ! s’écriait Mme d’Imonville.
— Sans compter les dangers que vous nous faites courir ! ajoutait Mme Roger, la tante.
— - Il ne fallait pas commencer à vous occuper de moi, ripostait cavalièrement le jeune homme, dépourvu de toute contrition, et indiquant, par son attitude, son intime persuasion que tous les égards lui fussent dus.
C’était, au demeurant, le plus joli petit chevalier du monde, d’une délicatesse de traits charmante, avec de la hardiesse sur son agréable physionomie, par quoi elle avait encore plus
de piquant. La main la plus fine, les pieds les plus petits, une bouche d’un gracieux dessin, de beaux yeux bruns, pleins de feu, le nez tout juste assez relevé pour lui donner un petit air d’aimable effronterie et de sensualité, des dents de jeune loup, mais les mieux rangées qui pussent être; une apparence de force dans cette sveltesse et d’admirable santé, une voix qui avait du charme, malgré son ton mordant de moquerie.
Marie-Anne Duclos fut extrêmement sensible à tout ce qu’il avait en lui de séduisant. Elle le regarda avec attention, s’étonnant, si elle l’avait déjà rencontré dans la maison, de ne pas l’avoir encore considéré avec tout le soin qu’il méritait, et elle prit soudain un parti, assurément assez vif. Cette hospitalité, qui pesait au ménage' d’Imonville, elle offrit au chevalier de Morsan (c’était son nom, présentement, car il avait pris, précédemment, celui de du Coudray) de la lui accorder, sur sa bonne mine.
Il y avait, dans son logis, des pièces inoccupées et elle ferait disposer une chambre pour lui, jusqu’à ce qu’il eût décidé de la commodité et de l’opportunité de son départ. En attendant, il trouverait chez elle toutes ses aises.
Les d’Imonville parurent fort troublés de cette proposition inattendue. Ils élevèrent contre elle des objections embarrassées, qui ne firent
que donner plus d’insistance aux avances de la tragédienne. Dans leur résistance, il y avait même une sorte de consternation. Ils déclarèrent que la dispute n’était que le fait d’un peu d’irritation et de mauvaise humeur et que, plus calmes, à présent, ils regrettaient d’avoir manqué de déférence à l’égard de M. le chevalier, qui pourrait demeurer chez eux autant qu’il lui plairait, qu’ils étaient tout à son service, qu’un moment d’agacement ne tirait pas à conséquence, et que M. de Morsan devait bien être assuré de leur dévouement éprouvé. Ils trahissaient leur inquiétude de questions précises, et ils s’efforçaient de ramener l’apaisement. Mais le chevalier, saluant Mlle Duclos avec une souriante aisance, répondit, en protestant galamment de sa reconnaissance, qu’il acceptait de si honnêtes procédés. Ce fut, dans le logis, autour de lui, une manière d’épouvante. Ceux qui le querellaient, tout à l’heure, le suppliaient, maintenant, de demeurer : le chevalier, aussi indifférent à ces prières qu’il l’avait été aux criailleries, s’avança, offrit la main à Mlle Duclos et descendit avec elle l’escalier qui conduisait à son appartement.
Sur le seuil de la porte, on entendit Mlle Duclos lui dire, avec une sollicitude où il y avait un peu d’émotion.
— Je prendrai soin de vous, mon cher enfant, et je ne vous abandonnerai point, puisque M. d’Imonville ne peut plus rien pour vous.
Quelques jours plus tard, M. d’Imonville était remboursé des deux mille livres dont il s’était endetté pour le chevalier. Celui-ci mena dès lors l’existence qui semblait convenir à ses goûts, fort choyé chez la tragédienne qui n’avait d’yeux que pour lui et ne paraissait occupée que de prévenir ses désirs. Quant à lui, il se laissait adorer, ayant pris peu à peu l’habitude d’exigences et de fantaisies qui étaient toujours satisfaites : il témoignait d’ailleurs sa gratitude avec une gentillesse de manières qui prenait le cœur de son illustre hôtesse. Il était plein de contrastes et avait des frivolités extrêmes, il avait la passion des bijoux, et il passait des heures à faire ruisseler entre ses doigts les perles d’un collier de son amie; il se plaisait à se parer, chiffonnait avec délices, et il était possédé de la folie des dentelles. Cependant, il se livrait volontiers à des exercices violents : il faisait des armes en virtuose de l’escrime, il montait parfaitement à cheval et ne choisissait que des chevaux difficiles, il avait la fureur de la chasse. Il voulut servir, et fit des démarches pour entrer, en qualité de cadet, dans la compagnie de M. de Malherbe; mais
Mlle Duclos qui ne le voulait point quitter, le détourna de ce projet, dans le temps que les négociations en étaient assez avancées : M. de Malherbe ne renonça qu’avec peine à ce charmant cadet, qui lui avait plu dès l’abord.
Le chevalier était tantôt turbulent dans sa gaîté, porté aux défis, moqueur jusqu’à la bravade, enfiévré de plaisir, acceptant des compagnonnages assez mêlés, buvant et fumant avec des amis de rencontre, ne laissant pas que de se montrer querelleur, tantôt il apparaissait avec un tout autre caractère ; à sa témérité succédaient des accès de mélancolie, qui avaient pour effet de le rendre singulièrement timide, et on ne le reconnaissait plus. Il lui arriva, dans ces moments où il paraissait un être tout différent, de se cacher sous le lit de Mlle Duclos, à l’annonce d’un visiteur de la tragédienne. Lui, si vaillant d’habitude, s’exposant avec une sorte de joie au péril, il avait peur de tout, il avait de puériles superstitions mêlées de crises de larmes. Puis il reprenait sa belle humeur, redevenait aventureux, comme avec un besoin de dépense de forces nerveuses.
Mlle Duclos avait apporté quelque changement à ses habitudes. Elle ne quittait guère plus son logis, où la retenait le plus tendre attachement, que pour se rendre à la Comédie,
alors installée rue des Fossés-Saint-Germain; le chevalier allait souvent au spectacle, mais, par un pacte auquel il avait souscrit, et qu’il observait, en dépit de son caractère fantasque, il n’accompagnait jamais la tragédienne au théâtre. Elle s’occupait cependant de lui avec une extrême jalousie et ne laissait pas que de le faire observer et suivre, exprimant parfois d’amers reproches sur sa dissipation; mais ces disputes finissaient toujours par des réconciliations.
Depuis que le chevalier vivait chez Mlle Duclos, quelque intimité s’était établie entre l’actrice et la famille d’Imonville. Dans l’été de 1720, d’Imonville conduisit sa célèbre voisine à Combs-la-Ville, où un certain Moro de Joigny avait sa maison de campagne, pour un séjour de quelques semaines. Mlle Duclos eut la surprise de constater que le chevalier de Morsan était parfaitement connu de Moro de Joigny : celui-ci le reçut non sans effusions, avec toutes les démonstrations d’une amitié déjà ancienne, et, ne s’embarrassant pas de trop de scrupules, parut charmé de son sort. Le châtelain de Combs-la-Ville ne fit aucune difficulté pour conter qu’il avait pris soin de son enfance : c’était lui qui l’avait confié à d’Imonville, en exprimant le désir qu’on le fît passer à l’étranger : le hasard de la querelle de la rue des Marais en
avait décidé autrement. On eut, de part et d’autre, des sourires entendus.
Le chevalier se lia avec des jeunes gentilshommes, à Combs-la-Ville, et chassa avec eux : il n’était pas le moins ardent, le moins prompt aux prouesses. Le grand air et la vie de campagne avaient complètement dissipé ses retours de tristesse, et il paraissait le jeune homme à la fois le plus insouciant et le plus impétueux qui fût. Il se donnait, d’aventure, pour un officier au service d’Espagne.
Je ne sais quelle contestation, pour un sujet futile, amena des propos assez vifs entre le chevalier et l’un de ses nouveaux amis. On s’échauffa ; le débat, pour insignifiant qu’eût été son point de départ, prit de l’aigreur on en vint à mettre l’épée à la main. Le duel fut un bel assaut, où s’escrimaient fort galamment les deux jeunes batailleurs. Le chevalier, qui avait plusieurs fois menacé son adversaire, finit par être blessé. Il refusa, cependant, des secours immédiats, souffrit seulement qu’on l’aidât pour regagner la maison de Moro de Joigny. Celui-ci témoigna la plus grande émotion, partagée par ses hôtes. D’Imonville se mit en hâte à la recherche d’un chirurgien, rencontra enfin un sieur Martinot, qui exerçait habituellement sa profession à Brie-Comte-Robert, le ramena, et
on entendit Maro de Joigny lui promettre une récompense généreuse en échange de son absolue discrétion. La blessure, qui aurait pu être fort grave, à un demi-pouce de plus, était, au demeurant, facilement guérissable. Mlle Duclos était absente; elle s’était rendue à Paris pour une représentation à' Ariane : ce fut avec les plus véhéments transports qu’elle apprit, à son retour, l’événement. Les larmes aux yeux, elle courut vers la chambre du chevalier, s’approcha du lit où il était couché et ses anxiétés lui faisant oublier toute prudence, la voix altérée par l’émotion, elle dit :
— Eh bien, Charlotte, que f est-il arrivé?
C’est là le thème de l’accusation dans le procès le plus bizarre et le plus enchevêtré du monde, où fut impliquée Mlle Duclos.
Le chevalier de Morsan, si charmant, d’humeur si mobile, aurait été une jeune femme : Marguerite-Charlotte Donc, fille de Charles-Henri Donc, notaire à Paris et de Marie Chenuet, sa femme.
Il serait bien difficile de se prononcer, aujourd’hui, sur une cause qui embarrassa si fort la
justice qu’elle ne rendit qu’un arrêt attestant son indécision, ou son intention de ne pas pousser à fond ses investigations, car des formalités, à la vérité essentielles, furent négligées, et, de leur absence, on pourrait supposer une importante intervention qui, se produisant en faveur de la tragédienne encore glorieuse, eut pour effet de mettre hors de cause ceux qui étaient compromis avec elle. On ne saurait qu’évoquer les deux thèses qui furent soutenues à la grand’ chambre du Châtelet.
Il faut dire, tout d’abord, que le « chevalier » mourut fort prématurément, rue Mazarine, dans la maison qu’occupait désormais Mlle Duclos, le 15 novembre 1723. « Il » avait été atteint de la petite vérole. L’extrait mortuaire lui donnait le nom de Maximilien de Morsan. Le cercueil fut exposé sur la porte de Mlle Duclos, avec une épée et un fourreau en croix (1).
Ceci posé, de cette affaire extrêmement embrouillée, on doit en premier lieu dégager le certain.
(1) « Ce 10 novembre 1723, a été fait le convoi et enterrement de Maximilien de Morsan, âgé de vingt-deux ans, ou environ, fils de Messire Maximilien de Morsan, gentilhomme et d’Emilie de Constance, son épouse, mort hier rue Mazarine, et y ont assisté Jean-Baptiste Joquet, sieur d’Imonville, Jean de Lojard, bourgeois de Paris et Louis de Lojard, écuyer garde-du-corps du roi, amis du défunt, qui ont signé. »
En marge : « Ne point délivrer cet extrait facilement. »
Le certain tient dans ces faits. Le notaire Henri Donc mourut en 1709, laissant trois enfants. Sa veuve, Marie Chenuet, qui était fort coquette, mit en péril les biens des mineurs. Un curateur, le sieur Moro de Joigny, fut nommé, et il dut intenter une action contre la mère prodigue. Celle-ci usa, pour se défendre, des services d’un certain Robert, clerc de notaire. Elle fut sans doute contente de lui, puisqu’elle ne put lui refuser la récompense qu’il lui demandait, — la main de sa fdle Charlotte, âgée de quatorze ans. Robert alla voir Charlotte à la communauté des Filles-de-Saint-Gervais et s’ouvrit à elle de ses desseins, qui ne firent guère que l’étonner. Il ne lui donna point le temps de la réflexion, d’ailleurs : le surlendemain de sa visite, il l’enlevait. Moro de Joigny pftrta plainte de cet enlèvement, mais il n’en avait pas été avisé tout de suite, et Robert, avec l’acquiescement de la veuve Donc, avait épousé Charlotte.
Le moyen avait été romanesque, mais Robert avait beaucoup plus songé à ses intérêts qu’à faire du roman ; il avait escompté l’indifférence de la famille, après le fait accompli ; il trouva cependant une résistance qu’il n’avait pas soupçonnée : Moro de Joigny entreprit contre ce mariage un appel comme d’abus. Il faut croire
que le nouveau marié n’avait pas beaucoup su plaire à sa jeune femme, car elle était la première à protester. Les plaideurs obtinrent sentence, ordonnant que pendant l’instruction du procès, Charlotte se retirerait au couvent de La Roquette.
Mais, après ce premier succès, ils perdirent leur cause. Le 16 juin 1716, sur les conclusions de Chauvelin, le futur garde des sceaux, un arrêt déclarait qu’il n’y avait pas eu abus et obligeait Charlotte « à se rendre dans les six mois dans la maison de son mari ». Moro de Joigny était condamné à cinq cents livres de dommages-intérêts. Le curateur avait de l’affection pour Charlotte, et n’acceptait point qu’elle fût malheureuse dans une union, à laquelle elle avait été contrainte. Les dommages-intérêts qu’il devait payer à Robert n’ajoutaient pas peu à son ressentiment.
La dernière rencontre des époux eut lieu au Palais : Robert voulait emmener sa femme sans délai ; Charlotte, qui était déjà une petite personne fort décidée, se refusa à le suivre.
— Voici mon adieu, dit-elle, en lui donnant un soufflet.
Robert n’avait pas eu encore le temps de revenir de sa surprise, que sa femme avait disparu. On avait évidemment préparé sa fuite.
LES PROCÈS DE MARIE-ANNE DüCLOS 31
Charlotte n’avait pas quinze ans, et, dans des conditions différentes, elle avait déjà été enlevée deux fois. j
Ce fut au tour du mari leurré de porter plainte, et il accusa nettement Moro de Joigny de ce rapt. La plainte fui suivie d’une information, mais elle n’aboutit à aucun résultat. On ne put prouver la complicité de Moro de Joigny et la retraite de Charlotte était assez sûre pour n’être pas découverte. Cette retraite, l’entente de Moro de Joigny et de Joquet d’Imonville la lui avaient assurée.
Quelques démarches qu’il fit, Robert n’eut plus aucune nouvelle de Charlotte. Il se lassa de ce célibat forcé, et près de huit ans plus tard, faisant passer sa femme pour morte, sur des déclarations qu’il produisit, il se remariait avec Madeleine Ponsigard, veuve du sieur Masson d’Angluze, avocat. Elle avait quelque bien, et il espérait réparer par ce second mariage les déceptions du premier. De fait, des années assez tranquilles s’écoulèrent, mais des difficultés finirent par s’élever entre les deux époux. Elles prirent une telle aigreur qu’elles aboutirent à une séparation; puis Mme Robert, qui avait encore des prétentions, désira reconquérir une liberté complète. Ce n’était pas en vain qu’elle avait été successivement la femme
de deux procéduriers. Elle se livra à une minutieuse enquête et apprit qu’il n’y avait point de preuves certaines de la mort de Charlotte Donc et que c’était par un subterfuge que Robert avait pu contracter une deuxième union. Puisque la mort de la première femme n’était pas constatée, Robert était bigame. Elle intenta contre lui au Châtelet une accusation solennelle de bigamie et se pourvut en l’Officialité, où elle demanda la nullité de son mariage.
La situation de Robert devenait délicate : il lui fallait se défendre. Lui aussi, il fit son enquête, qui tourna tout d’abord autour de Moro de Joigny, et qui fit suivre la piste de d’Imonville, l’amenant elle-même à Mlle Duclos. Cette enquête lui révéla certains faits singuliers sur lesquels il invoqua des témoignages identifiant le chevalier de Morsan avec Charlotte Donc.
Accusé, il devint en même temps accusateur. L’inculpation de bigamie tombait s’il prouvait qu’il s’était remarié après la mort de Charlotte, et, ayant besoin d’établir que Charlotte avait été travestie en chevalier de Morsan, il attaquait Moro de Joigny, M. et Mme d’Imonville, Mme Roger, leur tante, et Marie-Anne Duclos, pour le crime de rapt, de fausseté sacrilège et de « violement de sépulture ».
Un décret de prise de corps fut rendu contre les accusés, mais son exécution fut ajournée. L’affaire, qui s’engagea en 1730 devenait grave : on imagine le bruit qu’elle put faire, la tragédienne illustre y étant mêlée.
Robert alléguait donc que Charlotte, enlevée « dans le sein du Palais » par Moro de Joigny, avait été conduite par lui dans la maison de Joquet d’Imonville, où elle avait d’abord été bien cachée. Mais ces précautions pour sa sécurité pesaient à Charlotte, et l’on s’était avisé du stratagème de lui faire prendre des vêtements d’homme. Ces premiers vêtements masculins, Robert les décrivait même : un justaucorps rouge, un chapeau brodé, un ceinturon et une épée. Puis les d’Imonville étaient venus loger dans la maison de Mlle Duclos, qui avait dès lors pris soin de Charlotte, passant pour le chevalier de Morsan (après avoir été le chevalier du Coudray), et c’était chez la tragédienne qu’elle était morte.
Le frère de Charlotte, Antoine Donc, son héritier, intéressé à la preuve de la mort de sa sœur, s’était, dans le temps que Robert poursuivait ses recherches, attaché, de son côté, à des investigations dans les quartiers et les maisons où elle avait passé et à Combs-la-Ville ; il avait interrogé ceux qui avaient connu le
prétendu chevalier de Morsan, et il se flattait « d’avoir dénoué toutes les intrigues ».
Robert avait confié sa cause à Me Moreau, avocat alors réputé. Il produisait des témoins qui ne manquaient pas de netteté dans leurs affirmations.
Jeanne Bazin, « fille domestique » de Mlle Duclos, et Michelle Delaveau, veuve Bazin, sa mère, également à son service, déclaraient qu’elles avaient vu loger chez leur maîtresse une personne habillée en homme, qui se nommait le chevalier de Morsan. Cette personne était assez grande et avait de la beauté. Elle fit parfois confidence qu’elle avait peur que les archers ne vinssent la prendre. Son assurance habituelle avait parfois des moments de défaillance : en plus d’une occasion, elle donna des signes d’inquiétude et une fois, à l’arrivée d’un visiteur qui n’était point parmi les familiers de la maison, elle s’était cachée sous un canapé. La veuve Bazin, entrant dans des détails circonstanciés, parla aussi du linge de corps de cette personne, particularité qui l’avait éclairée sur son sexe. Quand le soi-disant chevalier tomba malade, ce fut la veuve Bazin qui le garda et le soigna, sur les prières instantes de Mlle Duclos, manifestant une grande inquiétude. Puis ce fut la mort, et la veuve Bazin fut chargée de l’en-
sevelissement, qui ne laissait plus de cloute.
La femme Gombault, cuisinière de Mlle Duclos, confirma cette déclaration. Elle n’avait eu, dit-elle, jusqu’à la mort du chevalier de Morsan, que des soupçons : elle aida à l’ensevelissement, et, malgré tout ce qu’elle avait pensé, ne laissa pas que d’être surprise. Elle parla du fait à Mlle Duclos, qui parut troublée et lui répondit : « — Vous voyez combien on avait tort de me donner le chevalier pour amant. »
Mlle Henriette de Beauchamps, ayant demeuré dans la maison de la rue des Marais, le type éternel de la vieille fille toujours aux aguets, conta qu’elle avait surpris bien des circonstances dont elle avait été étonnée et qu’elle avait entendu une conversation, à laquelle prenait part d’Imonville, d’où il ressortait que le jeune homme, qu’on faisait passer pour le fils d’un prince étranger, était, en réalité, la femme d’un notaire de Saint-Denis. On peut imaginer, d’après les indications du procès, que Mlle de Beauchamps s’étendit fort complaisamment sur tout ce qu’elle savait ou prétendait savoir.
Jean-François Maulnoury, clerc tonsuré, prieur de Notre-Dame des Essarts, apporta son témoignage sur les bruits qu’il avait recueillis dans la maison de la rue Mazarine, où était venue loger Mlle Duclos en quittant la rue des Marais.
Ayant vu cette personne, évidemment habillée en homme, il n’avait pas dédaigné, poussé par la curiosité, d’interroger les domestiques de l’actrice et même Mme d’Imonville qui, trahissant un extrême embarras, lui avait dit qu’il courait en effet des rumeurs, sur lesquelles elle lui demandait le silence.
Puis ce furent les témoins de Combs-la-Ville: Nicolas Moreau, prêtre du diocèse de Paris, bachelier de Sorbonne, qui rapporta le propos échappé à Mlle Duclos, dans l’affolement où la jetait la blessure du chevalier : « Eh bien, Charlotte, que t’est-il arrivé?»; François Turcot, clerc tonsuré, qui l’entendit aussi; Nicolas Quinebert, bourgeois de Paris, possédant une maison voisine de la maison de campagne de Moro de Joigny, affirmant qu’il avait ouï dire que le chevalier fut une femme. Autre déposition d’un témoin ecclésiastique (et on remarque que ces témoins-là furent nombreux, qui se mêlaient de choses fort profanes) — celle de Joseph de Guernier, curé de Combs-la-Ville : « Qu’il a vu venir plusieurs fois la demoiselle « Duclos, comédienne, accompagnée d’un qui- « dam grand de taille, portant longs cheveux «bruns, visage pâle, qu’on appelait le chevalier « du Coudray, et, depuis, le chevalier de Morsan; « qu’il a appris que ce quidam était une femme,
« travestie en homme, et qu’on disait, dans la « paroisse, être la femme de Robert; qu’étant « entré dans la maison du sieur Moro de Joigny, « il le trouva couché avec un bonnet de nuit et « une chemise d’homme, et que son zèle l’éclaira « sur les désordres que ce déguisement décelait ; « qu’il apprit que ce quidam était mort en 1723, « chez la Duclos, enterré à Saint-Sulpice sous « le nom de chevalier de Morsan. »
Noël de Mortagnes, maître ès-arts en l’Université de Paris, dit qu’il tenait de Joquet d’Imonville l’aveu que le chevalier était une femme, qui se cachait parce qu’il y avait contre elle un arrêt ordonnant qu’elle serait enfermée dans un couvent. Claude du Boulay, veuve d’Antoine Paris, s’exprima d’une manière ana-* logue, en ajoutant qu’elle ne s’y était jamais trompée, et que le chevalier « avait le visage féminin ».
Le dernier témoin, le P. Gabriel Constant, religieux augustin du Faubourg Saint-Germain, fit cette déposition « qu’il fut requis de se « transporter chez la Duclos, comédienne, pour « confesser le chevalier de Morsan, gravement « malade ; qu’il y fut; que s’étant approché du « malade, il fut surpris que ce malade lui parut « embarrassé et lui dit : « Je ne suis point homme, «je suis femme »; de quoi le déposant lui dit :
« Comment, vous êtes femme ! — Oui, dit-elle, «je le suis. » Ensuite le confesseur lui demanda « s’il voulait qu’il le dit à la Duclos. — « Dites-le « si vous voulez », dît-elle, et tourna la tête de «l’autre côté, et il ne put la confesser. Ajoute « qu’il sait qu’elle a été enterrée depuis à Saint- « Sulpice, sous le nom de chevalier de Morsan. » C’étaient là, dans ce mélange de témoignages de domestiques et de prêtres, des arguments assez redoutables.
Mlle Duclos et les autres accusés, qui avaient pris Me Brisson pour avocat, ripostaient par d’autres arguments, en traitant de fable la version de Robert, corroborée par celle d’Antoine Donc, son allié dans ce procès.
Ils affectèrent de sourire de tant d’imaginations, d’un tel échafaudage de fictions. L’histoire du chevalier de Morsan était, selon eux, toute différente.
En 1715 était arrivé d’Allemagne un jeune homme dont la situation était fort précaire, bien que tout annonçât en lui la naissance et l’éducation. Il fit, heureusement, dans le temps qu’il paraissait réduit au désespoir, la rencontre
du P. Chamillard, jésuite et fort savant homme, à qui il se confia entièrement. Le P. Chamillard, touché de ses infortunes, s’intéressa à lui, et le recommanda à Moro de Joigny, qui lui voulut aussi du bien, l’aida de sa bourse et le fit héberger dans la famille de Joquet d’Imonville. Ainsi le chevalier, qui s’était trouvé dans l’abandon, était-il entouré de soins, mérités d’ailleurs, par ce qu’il y avait en lui d’aimable, de gracieux et de tendre. Mlle Duclos, qui le vit dans la maison qu’elle habitait, fut sensible à ses malheurs, et, dans un seul sentiment de pitié, lui offrit une généreuse hospitalité, heureuse de s’associer à une charitable action.
A la vérité, de l’origine véritable du chevalier, on ne pouvait dire que ce qu’il avait dit lui-même, se donnant comme le fds de Maximilien de Morsan et d’Emilie de Constance. Il avait quitté Munich pour des affaires de la dernière conséquence.
Un jour, reconnaissant de la sollicitude dont il était l’objet, il alla plus avant dans ses confidences.
— J’ai éprouvé, dit-il à d’Imonville, votre discrétion : vous méritez bien que je vous parle avec plus de liberté que je ne l’ai fait. Je vous ai déguisé ma naissance, que je n’ai avouée qu’au P. Chamillard : je suis fils naturel de
l’Electeur de Bavière, mais je ne connais pas ma mère.
Et il ajouta avec mélancolie :
— Cet avantage si humain m’est refusé.
D’Imonville rapporta cette conversation au
P. Chamillard.
— Ne vous avais-je pas fait entendre, répondit le jésuite, qu’il était d’une naissance illustre? Ses affaires sont en bon train. Vous pouvez compter qu’on vous récompensera au centuple de toutes les dépenses que vous avez faites : je suis charmé que la bonne fortune soit tombée chez vous.
Cependant des obstacles surgirent, qui parurent retarder cette légitimation que poursuivait le chevalier. Le zèle de d’Imonville ne s’était pas ralenti, mais il était hors d’état de continuer ses sacrifices. Aussi fut-il bien aise du secours opportunément apporté par Mlle Duclos. Après quatre ans, le chevalier, atteint d’une maladie grave, mourut en peu de jours, chez Mlle Duclos, qui ne dissimula pas son affliction, car elle lui avait voué une grande amitié. Il n’eût point été convenable de déclarer sa qualité princière, puisqu’elle était un secret; on le fit donc enterrer sous le nom de chevalier de Morsan. On avait gardé le souvenir d’un jeune homme plein de feu, qui avait reçu les dons les plus brillants,
fort intrépide et fort audacieux. Il avait pu se croire, un moment, menacé et il avait, en effet, évité la présence de personnes inconnues ; mais il avait, peu à peu, banni ces craintes, et il s’était volontiers répandu dans le monde, prompt aux aventures, habitué du jeu de paume de Gosseau, mettant facilement la main à la garde de son épée, enclin à des susceptibilités attestant son sentiment du point d’honneur. Les bontés qu’avait pour lui Mlle Duclos l’autorisaient à lui faire parfois, pour ainsi dire maternellement, quelques reproches sur ses incartades de jeunesse, « car il avait donné des alarmes à plus d’un mari ».
Quant aux témoignages invoqués par Robert et Antoine Donc, on n’en pouvait faire état. Il était certain que Michelle et Jeanne Bazin et Renée Gombault, leur parente, domestiques de Mlle Duclos, eussent été subornées, et qu’on leur eût fait la leçon. Mlle Henriette de Beauchamps était une vieille fdle bavarde et curieuse, fort disposée au romanesque, se plaisant aux commérages, dont la déposition était sans autorité. Le prieur Maulnoury n’était pas, lui non plus, exempt du défaut de curiosité : on ne se rappelait point l’avoir vu dans la maison de la rue Mazarine.
Le prêtre Nicolas Moreau, qui assurait avoir
entendu Mlle Duclos appeler le chevalier « Charlotte », s’était trompé, ce mot n’ayant jamais été prononcé. Quelque respect qu’on dût au curé de Gombs-la-Ville, M. de Guernier, sa déclaration ne faisait pas autorité, car elle n’était fondée que sur des bruits frivoles, recueillis par lui avec un peu trop d’attention, et sur son inquiétude du scandale. Noël de Mortagnes et Claude du Boulay étaient victimes d’une illusion, car jamais d’Imonville n’avait tenu avec eux la conversation rapportée. En ce qui concernait le P. Gabriel Constant, on ne se permettait pas de mettre en doute sa parole, mais on faisait observer que, au moment où il s’était présenté au chevet du chevalier de Morsan, celui-ci était dans le délire, et qu’on n’a pas accoutumé d’attacher de l’importance aux déclaration des personnes qui se trouvent dans cet état d’inconscience.
Enfin, au bout de sept ans, il était facile de mettre en avant toutes sortes d’allégations singulières. Mais était-il vraisemblable qu’un homme du caractère du P. Chamillard se fût prêté à la protection d’une femme déguisée?
Me Bouchet, secondant Me Brisson, plaida que le chevalier de Morsan n’était pas une femme, mais que, en supposant même qu’il y eût eu dissimulation de sexe, il ne résultait
point de ce fait que cette femme fût Charlotte Donc, disparue. L’état, la personne et le décès du chevalier de Morsan étaient certains par l’acte mortuaire en forme sur le registre de la paroisse de Saint-Sulpice, faisant foi en justice. Quand un fait est établi par des actes aussi authentiques, il doit demeurer pour constant. « La preuve du décès, dit l’avocat, se trouve invinciblement établie : autrement, il s’en suivrait qu’on pourrait abuser des registres et des dépôts publiés par des preuves incertaines et mendiées. »
Finalement, la Cour du Châtelet rendit une sentence qui, dans cette affaire malaisée, ne donna tort à personne. Robert fut mis hors de cour sur l’accusation de bigamie intentée contre lui à la requête de sa seconde femme et ceux qu’il avait lui-même accusés furent également déchargés des inculpations qui pesaieut sur eux. Pour Robert, il fut dit que s’il était répréhensible de n’avoir pas présenté, en se remariant, l’extrait mortuaire de sa première femme, il y avait de fortes présomptions de la mort de celle-ci. Pour les autres, on s’en tint à la thèse de Me Bouchet, que les registres de la paroisse faisaient foi.
On ne peut s’empêcher de remarquer, cependant, que la justice ne poussa pas très loin
l’éclaircissement du mystère. Les accusés de rapt et de substitution de personne faisaient jouer un grand rôle au P. Chamillard, mais il était mort, et ils avaient beau jeu à le présenter comme le premier protecteur du chevalier de Morsan. Le juge enquêteur se contenta bien facilement des déclarations par lesquelles ces accusés donnaient comme disparus des témoins qu’il eût été particulièrement important d’entendre, tels que le chirurgien de Brie-Comte- Robert et les médecins qui avaient soigné le chevalier. En réalité, tous ceux dont usait la défense étaient morts ou introuvables, et on fit peu de cas du témoignage des vivants du camp opposé, posant, tout au moins, une assez inquiétante énigme. On ne voulut point songer à une exhumation et à interroger des ossements qui, même s’ils eussent été déjà en débris, auraient livré le secret du cercueil. Pour tout dire, il semble que cette enquête ait été dirigée d’une façon un peu partiale en faveur de Mlle Duclos et des quatre personnes incriminées avec elle...
Aventure à la Maupin ou roman sentimental moins scabreux, il reste donc une part de mystère dans cette liaison de la tragédienne.
Deux ans après la mort de son hôte énigmatique, femme travestie en homme ou aventurier, Mlle Duclos, qui ne s’était point jusque-là embarrassée de formalités pour aimer, avait pris, soudainement, le parti le plus inattendu : elle s’était mariée. Elle avait cinquante-cinq ans; son époux, Pierre-Jacques Du Chemin, en avait dix-sept. Ironique pendant au tableau de Detroy, représentant l’actrice en Danaé, étendue sur un lit, sous une pluie de pièces d’or !
Ce Pierre-Jacques Du Chemin était un joli petit homme, élève de Baron et de son père, Jean-Pierre Du Chemin, qui avait remplacé, à la Comédie, Guérin d’Estriché dans les rôles à manteaux et les confidents tragiques. Il venait de débuter dans Achille d' Iphigénie et dans Xipharès de Mithridate. Il allait bientôt être reçu à demi-part.
Comment le caprice de la reine du théâtre vieillie pour ce tout jeune comédien alla-t-il jusqu’au mariage? Il parait certain que Du Chemin le père, qui avait été notaire, à Rennes, avant de se vouer au théâtre, abusa de la passion de Mlle Duclos pour conclure une opération
fructueuse et « réparer, par industrie, la décadence de sa fortune (1) ». Mlle Duclos était riche, et l’héritage du duc de Coislin, après transaction avec l’évêque de Metz, frère du duc, venait d’accroître ses biens. Du Chemin se scandalisa fort opportunément de l’attachement dont son fds était l’objet, et représenta à son illustre camarade de la Comédie qu’il ne le pouvait souffrir que dûment légitimé.
Les amis de Mlle Duclos intervinrent sans doute, mais que pouvaient-ils sur l’esprit d’une femme de son âge, qui avait la folie de se croire aimée par un adolescent? Convaincue par l’étrange morale de Du Chemin, elle conçut de ce mariage la plus grande impatience. Elle demeurait alors rue Mazarine et elle relevait de la paroisse de Saint-Sulpice. Mais elle redouta des objections du curé de Saint-Sulpice, et, par un artifice facile, elle élut domicile sur la paroisse Saint-Eustache, rue Montorgueil. Pierre- Jacques Du Chemin habitait la rue Plâtrière. Le curé de cette paroisse était plus accommodant à l’égard des gens de théâtre.
Du Chemin le père s’était naturellement chargé de la préparation du contrat, qui stipulait une donation universelle et réciproque au
(1) Guyot de Pitaval, avocat au Parlement de Paris. Causes célèbres et intéressantes „ La Haye, chez Jean Néaulme, 1750,
profit de l’époux survivant. Cette stipulation donnait de grandes chances d’hériter d’une femme presque sexagénaire à un mari presque enfant encore. C’était un habile homme que Du Chemin, excellent comédien, à la scène, et peut-être ne l’était-il pas moins à la ville pour avoir exploité aussi complètement la déraison de la vieille tragédienne.
Le mariage fut donc célébré en avril 1725 (1). Il fait songer à un chapitre du futur Faublas , où le fringant héros de ce roman, forcé par les circonstances de partager le lit d’une vieille femme, se prépare à d’héroïques prodiges de
(1) Extrait des registres des mariages faits en l’église paroissiale de Saint-Eustache à Paris : « Du mardi, 18e jour du mois d’avril 1725, après les fiançailles faites, trois bans publiés sans opposition à cette église, ont été mariés Pierre-Jacques Du Chemin, bourgeois de Paris, fils de Pierre Du Chemin, officier du Roi, et de Gillette Boutelevier, demeurant de fait et de droit chez M. Huot, marchand de vins, au coin de la rue Pîatrière, et Marie-Anne de Châteauneuf, fille de feu Messire de Châteauneuf, capitaine de dragons et de dame Marie-Anne Le Brasseur, demeurante chez M. Sortier, marchand-teinturier, rue Montorgueil, tous deux nos paroissiens, et, en présence du père et de la mère de l’époux, de Messire Rugdeval de Oueslon, prêtre du diocèse de Tréguier, demeurant au collège d’Harcourt, rue de la Harpe, paroisse de Saint-Hilaire, du sieur Maurice Pichault, bourgeois de Paris, mouleur de bois, demeurant rue du Foin, paroisse de Saint-Séverin et d’Augustin Eymery, maître chirurgien juré, demeurant rue des Fossés, paroisse de Saint- Sulpice, amis communs et témoins : tous lesquels parents et amis nous ont certifié non seulement la liberté, mais encore le domicile des deux parties contractantes sur cette paroisse, au moins depuis six mois, et vivant dans ce diocèse, suivant l’édit du Roi du mois de mars 1697, qu’ils ont dit bien entendre, et ont signé sur la minute : Du Chemin, Marie-Anne de Châteauneuf, Queslon, Rebault, Gilette Boutelevier, Eymery. »
valeur, en appelant à lui le courage du désespoir. Mais Pierre- Jacques Du Chemin avait des compensations : grand train de maison, délicatesses d’existence, égards, fortune. Nul n’était plus choyé que ce petit mari. Il devint même d’une extrême exigence, mais il n’était point un désir qui ne fût aussitôt satisfait. Il se crut bientôt assez sûr de son pouvoir pour ne plus dissimuler ses infidélités (car il se dédommageait amplement des sacrifices que lui imposait sa situation). On le querella; il répondit avec brutalité; mais que ne supporte une femme qui aime et qui se doit bien rendre compte que c’est pour la dernière fois? Son impétueuse humeur cédait devant la crainte de frasques plus inquiétantes, et il y avait, à tout prendre, les réconciliations. Cet étrange ménage ne laissait pas que d’être fort troublé, et 1 opinion s’amusait de ses aventures. Il paraissait piquant au parterre de voir réunis, à la scène, ces deux époux dont on s’occupait fort, en dehors du théâtre. Il n’avait été que trop facile de prédire, selon la loi naturelle, les désillusions de l’amoureuse essayant, désespérément, de prolonger l’âge de l’amour.
En 1730 — année judiciairement très remplie pour Marie-Anne Duclos — l’actrice perdit patience : Pierre-Jacques Du Chemin avait renoncé à tout semblant d’égards pour sa femme,
qui eût presque pu être sa grand ’rnère. Il la battait et il la ruinait. C’en était trop. Ses yeux s’ouvraient enfin et elle comprenait son aberration. Le 14 février, n’ayant que trop éprouvé la vanité de ses représentations, elle quittait sa maison de la rue Mazarine, avec sa femme de chambre de confiance, la Rameau, emportant ses bijoux, sa vaisselle d’argent, ses objets précieux, une partie de son mobilier, et elle s’en remettait aux conseils de deux procureurs, Belloc et Bourlet, qui lui avaient promis de la délivrer de la dépendance, devenue odieuse, sous laquelle elle s’était imprudemment mise.
Le jeune tragédien, à qui les vivres étaient coupés, commença par se demander s’il n’avait pas été un peu loin. Mais Du Chemin le père était toujours là, prêt aux bons avis, et aussi retors que par le passé. Il jugea insuffisantes les démarches en vue d’un rapprochement; il employa les grands moyens et il fit déposer à son fils une plainte au Châtelet en raison de cette disparition et pour soustraction d’effets. L’ancien notaire allait déployer toutes les ressources de sa stratégie, car il s’agissait de conserver la moitié d’une fortune.
De leur côté, Belloc et Bourlet étaient bons procéduriers. Aux grands moyens de l’adversaire, ils allaient répondre par d’autres grands moyens.
Une demande en séparation de corps n’eût pas rendu à Marie-Anne Duclos sa liberté, et c’était cette liberté qui était l’objet du débat.
Marie-Anne Duclos se pourvut en l’Officialité pour faire — après cinq ans — déclarer le mariage nul, en se basant sur ce fait qu’il avait été célébré en une autre paroisse que celle qui avait qualité pour le consacrer. Cette requête est piquante. La suppliante s’y déclare agitée continuellement par les remords de sa conscience, « ne pouvant plus habiter avec une personne qui n’est point son mari, depuis qu’on lui a fait connaître l’invalidité de son mariage ». Quels admirables scrupules de délicatesse ! Et comme ils concordent bien avec tout ce qu’on sait de l’orageuse existence de la tragédienne î
Ses arguments étaient que Du Chemin le fils, étant mineur au moment du mariage, ne devait avoir d’autre domicile reconnu que celui de son père, rue des Fossés-Saint-Germain. Quant à elle, si, sur l’acte de mariage, elle avait été portée comme demeurant rue Montorgueil, elle pouvait prouver qu’elle n’avait pas quitté la rue Mazarine. Les parties étant domiciliées sur la paroisse de Saint- Sulpice, c’était, en vertu de l’ordonnance de 1639, au curé de Saint-Sulpice qu’il appartenait d’unir ses paroissiens. Donc, le mariage n’était pas valable. Donc la
religion « détestait son engagement » et ne pouvait souffrir «qu’elle fût obligée de persister dans un état si horrible ».
Ce mariage n’étant pas valide, n’y aurait-il qu’à le faire consacrer de nouveau? C’est à quoi s’opposait Marie-Anne Duclos. « En effet, si le mariage est nul, il n’y a point d’engagement, les parties sont libres d’en contracter un nouveau ou de n’en pas contracter. Un mariage radicalement nul ne produit point d’effets et ce serait lui en faire produire d’une extrême conséquence s’il pouvait forcer les parties de contracter un mariage légitime. »
Mais les Du Chemin n’étaient point gens à se laisser troubler par les motifs invoqués, et ils avaient en outre, avec eux, un habile avocat, Me de Laverdy. Eh quoi ! Marie-Anne Duclos prétendait n’avoir jamais quitté sa maison et n’avoir pas changé de paroisse? Ils produisaient un reçu du marchand Sortier, pour une location de six mois rue Montorgueil. Dans sa requête à l’Officialité, cet aveu ne lui échappait-il pas, « que les difficultés que l’on fit à Saint-Sulpice pour célébrer son mariage firent prendre le parti de louer des appartements sur la paroisse Saint-Eustache »? N’avait-elle pas dissimulé son nom de théâtre pour ne prendre que son nom de famille? Pierre-Jacques Du Chemin avait,
rue Plâtrière, un domicile de fait. Nombre d’arrêts n’avaient-ils pas jugé déjà que la présence du curé d’une des parties suffît? Chose plus grave : le curé de Saint-Sulpice, instruit de ce mariage, en avait averti le cardinal de Noailles, qui l’avait estimé légitime. « Or, un prélat, qui avait à cœur de faire régner le bon ordre dans son diocèse, aurait-il souffert que l’on eût méprisé les ordonnances, et que le désordre eût usurpé les droits du Sacrement? » La jurisprudence ne pouvait-elle pas invoquer l’arrêt de 1714 dans la cause analogue de Gertrude Boon, la « Belle Tourneuse », sauf que c’était le mari qui, regrettant son mariage avec une danseuse, en avait demandé — inutilement — l’annulation? Enfin, en supposant qu’il y eût doute sur la validité du mariage, on ne pouvait qu’en ordonner la réhabilitation.
Marie-Anne Duclos succomba sous tant de bonnes raisons et fut, le 21 juin 1730, déclarée non recevable en sa demande.
Paris ne manqua pas de s’égayer du dénouement de ce procès, qui contraignait la tragédienne désabusée à reprendre la vie conjugale. Dès le mois de juillet, la Comédie- Italienne représentait une comédie d’Etienne Avisse, l’un de ses auteurs attitrés, la Réunion forcée , qui s’inspi*
rait directement de cette aventure. Dans la comtesse sur le retour mise à la scène par Avisse, il était impossible de ne pas reconnaître Marie- Anne Duclos, et le procureur, M. du Dossier, était la caricature des procureurs qui lui avaient fait espérer l’affranchissement par le gain de son procès, non sans l’exploiter de leur côté. Un des conseils de la plaideuse, Belloc, dans le temps même que la cause se jugeait, avait commis quelques indélicatesses, qu’il expiait à la Bastille.
Marie-Anne Duclos avait eu tort devant l’Officialité, mais elle avait encore du crédit. Elle en eut assez pour faire apporter quelque remède à une situation insupportable : Pierre- Jacques Du Chemin fut congédié de la Comédie par ordre de la Cour, avec une pension de cinq cent livres, et dut courir les provinces. Il survécut à sa femme, bien que celle-ci s’entêtât à vivre, n’ayant guère, pour faire enrager l’héritier qu’elle s’était fâcheusement donné, que ce parti à prendre. Elle allait être octogénaire quand elle mourut. Mais Du Chemin ne profita guère des restes de fortune qu’elle lui laissait, malgré elle, en vertu du contrat par lequel il était avantagé. Il n’avait jamais eu beaucoup de raison : il perdit le peu qui lui en restait, tomba dans un état complet de démence, et
tei mina, en 1755, une existence devenue incon sciente.
La Mothe n avait guère prévu les vraie laimes et les déceptions de Mlle Duclos quand dans ses vers louangeurs, il lui disait :
Ah ! que faime à te voir en amante abusée Le visage noyé de pleurs!...
S SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mmt RICCOBONl
Les Souvenirs sentimentaux
de Mme
ES Mémoires de Mme Riccoboni , la corné -
dienne bel-esprit du XVIIIe siècle , son/ c/nns /es romans qu'elle écrivit dans le temps qu' approchait la fin de sa carrière théâtrale et après avoir quitté la scène. Ces romans , on, sons la fiction , // z/ n une part de confession , dont le thème principal est l'ingratitude et la légèreté des hommes en amour , furent célèbres. La « sensibilité » de l'époque y trouvait un aliment ; ils faisaient, dit-on, verser des larmes à Marie- Antoinette. Leur vogue, survivant à la Révolution, dura quelque trente ans encore. Puis ils tombèrent dans l'oubli, peut-être jusqu'à l'excès. On ne lit plus guère communément , de Mme Riccoboni, que sa brève suite à la Vie de Marianne, de Marivaux, et cette suite est une manière de chef-d'œuvre dans le pastiche.
Sainte-Beuve , un jour, en parlant de Mme Desbordes-Valmore, rappela, sans aller jusqu’à une comparaison, le nom de Mme Riccoboni. Toutes deux comédiennes, toutes deux assez malheureuses, toutes deux gardant l’amer souvenir d’une trahison, toutes deux se racontant, elles présentent en effet des points de contact, avec les différences qu’ implique le milieu où se déroula leur existence . Mme Riccoboni se garda, dans son style, des incorrections dans lesquelles devait tomber Marceline, mais elle n’a pas ses éclairs de génie, ses accents qui vont au cœur. Il y a plus d’apprêt chez Mme Riccoboni. Elle ne laisse pas, cependant, que d’atteindre aussi, en plus d’une page , — dans celles où elle a remué le fond de ses désillusions, — à un certain pathétique. Indifférente, aujourd’hui, dans la partie de ses œuvres où il n’y a que complications d’imagination, elle ne l’est pas quand on la sent vraie.
En fait, tout ce qu’elle a écrit, ou à peu près, roule sur ce thème : « Et quel droit un homme a-t-il d’échauffer dans notre cœur le germe du sentiment, de l’animer par l’ardeur de ses empressements, de le faire éclore pour introduire dans ce cœur une amertume inconnue ? (1) » Mais Mme Riccoboni est plus femme de lettres que
(1) Le Marquis de Cressy, p. 80.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE M^e RICCOBONI 59
Mme Desbordes-Valmore. Il est visible que ses souvenirs ne s exaspèrent pas par la littérature , apaisante , au contraire , pour elle. Et Marceline n'eût pas , avec ses pudeurs , fût-ce avec quelques modifications de forme et en supposant un autre destinataire , publié ses propres lettres d’amour , dont elle n’avait pas conservé copie. Mais Marceline , gin naquit quatre ans après la mort de Mme Riccoboni , fort âgée , anaiY une âme romantique. Mme Riccoboni est de son temps.
Sa réputation d’auteur t’a fort emporté sur sa renommée de comédienne. Elle eut , pourtant, une longue carrière , gizi aZZa, à /a Comédie-Italienne, de 1734 à 1760, e/ elle joua un nombre considérable de rôles, passant, avec l’âge, de l’emploi des amoureuses à celui des mères, « emploi qu’elle n’a jamais rempli dans l’état civil, quoiqu’elle y travaille infatigablement depuis quarantecinq ans », dit Chevrier, dans /’Àlmanach des gens d’esprit, et le pamphlétaire la traite de « fort mauvaise actrice ». Mais cela est vite dit, et il ne faut pas accorder trop de créance aux jugements de ce gazetier souvent suspect. Le Mercure parle d’elle avec estime.
Des documents nouveaux feront pénétrer dans l’intimité de cette existence vouée au théâtre et aux lettres.
La notice sur Mme Riccoboni de l’édition de 1818 des œuvres complètes est bien peu exacte. Cette notice la fait naître d’une famille originaire du Béarn, et fort riche, ruinée à l’époque du système de Law.
La vérité est beaucoup plus curieuse. Elle naquit à Paris et fut baptisée à l’église paroissiale Saint-Eustache, le jeudi 26 octobre 1713. Le père, Christophe-Nicolas de Heurles de Laboras de Mézières, «intéressé dans les affaires du Roi », était absent. Et pour cause. Il se cachait, prudemment, inculpé du crime de bigamie.
Christophe de Laboras n’était pas du Béarn : il était Champenois, né à Troyes en 1671, fds de Claude de Heurles et de Perrette Sémillard. A dix-neuf ans, il s’était marié avec une jeune veuve, Catherine de Combes. Pendant quelques années, il avait fait bon ménage avec elle, puis il s’était lassé du calme de sa vie provinciale, et, sans abandonner sa résidence à Troyes, il avait fait de longs séjours à Paris. C’était un homme industrieux et remuant,
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 61
qui semble s’être agité beaucoup sans grands résultats.
En 1708, il habitait la rue de Grenelle-Saint- Honoré et il avait pour voisin un certain Jean Baptiste Dujac, bourgeois de Paris, veuf et père d’une jolie fille, Marie-Magdeleine. Reçu dans la maison de Dujac, il sut plaire à Marie- Magdeleine et la séduisit. Il était bel homme, avantageux, fertile en promesses. Mais cette liaison secrète eut des suites impossibles à dissimuler : Marie-Magdeleine était grosse, et l’enfant qu’elle portait en son sein devait être une fille, Etiennette. Cédant aux prières de sa jeune maîtresse, croyant d’ailleurs à Dujac le père plus de bien qu’il n’en avait, Christophe de Laboras n’hésita pas à épouser celle qu’il avait séduite. Il oublia, naturellement, de faire quelques confidences relatives à son premier mariage, et l’union fut célébrée, le 29 avril 1710, à l’église Sainte-Croix en la Cité (1).
Christophe de Laboras avait eu quelques déceptions au point de vue de la fortune de Dujac, beaucoup moins assise qu’il ne l’avait supposé. Mais Marie-Magdeleine avait quelques grâces, il s’était pris pour elle d’une assez vive tendresse, et il ne laissait pas que d’être un
(1) Jal. Dictionnaire de Biographie.
assez bon mari. Seulement, il s’absentait assez fréquemment, prétextant ses affaires en Champagne. Il reprenait alors la vie commune avec Catherine de Combes, pour laquelle il montrait aussi de l’affection, et qui n’avait, en somme, à se plaindre que d’être trop souvent séparée de lui. Mais ces séparations perpétuelles finirent par l’intriguer; elle eut la curiosité de savoir ce que faisait son époux à Paris, et ce ne fut pas sans une vive surprise qu’elle apprit qu’il avait un second ménage. Ce ménage-là prospérait si bien qu’une seconde fille allait naître.
Catherine de Combes se rendit à Paris, et, guettant le moment où elle serait seule, se présenta chez Marie-Magdeleine, qu’elle instruisit de la véritable situation de Christophe. Il est à supposer que cette révélation fut accueillie par des larmes, mais une juste colère succéda à cet accablement. Les deux femmes s’allièrent pour poursuivre le châtiment du traître et portèrent une double plainte devant l’Officialité.
Christophe de Laboras, qui avait deuxfemmes, se trouva n’en plus avoir, car elles étaient toutes deux transformées en plaideuses décidées. Il corqmença par estimer prudent de prendre la fuite.
C’est pendant que le procès s’instruisait que Marie-Magdeleine donna le jour à Marie- Jeanne,
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 63
la future Mme Riccoboni. Celle-ci débutait dans la vie d’une façon assez romanesque.
Comme marraine, elle eut Geneviève Jollain, fille d’un marchand de Lyon. Son parrain était Jean Gervais, banquier, qui, l’année suivante, devait avoir lui-même un procès retentissant. Il avait été sensible, à la Foire Saint-Laurent, aux grâces de Gertrude Boon, cette danseuse que l’on surnommait la « Belle Tourneuse » et qui, au théâtre de la dame Baroc, attirait la curiosité autant par sa beauté, en effet, que par la hardiesse de ses exercices. Elle se piquait trois épées dans le coin de chaque œil, les y faisait tenir droites, et, prenant son mouvement à la cadence des violons, elle tournait sur ellemême pendant un quart d’heure. Ces talents avaient ébloui Jean Gervais, qui lui fit une cour empressée; mais Gertrude Boon était vertueuse, et il ne put l’obtenir qu’en lui offrant son nom et sa fortune. Cependant, Jean Gervais, quoique sa femme ne lui eût donné lieu à aucun reproche, ne tarda pas à regretter cette union, et il tenta judiciairement de la faire déclarer nulle. Il perdit son procès, et la « Belle Tourneuse », qui n’avait rien gagné à quitter la Foire, resta Mme Gervais.
Christophe de Laboras, avec ses deux femmes contre lui, était dans un mauvais cas. Frappé
d’excommunication majeure, il fut condamné « à adhérer à Catherine de Combes », tandis qu’il était permis à Marie-Magdeleine Dujac « de se pourvoir ailleurs par mariage ou autrement ». Il dut faire agir, cependant, des influences pour n’encourir qu’une peine spirituelle : encore, s’étant pourvu devant le Pénitencier de Paris, fut-il relevé de l’excommunication, moyennant une simple amende de quarante livres, applicable à la décoration de la chapelle Saint- Nicolas.
Mais la petite Marie-Jeanne de Laboras se trouvait en fait orpheline de père. Elle eut comme tuteur un sieur Jean-Baptiste de la Ménière, bourgeois de Paris, qui ne paraît pas s’être beaucoup occupé d’elle. Sa vie fut difficile dès son commencement. Dujac gardait quelque ressentiment à sa fille d’une aventure qui avait fait scandale. Du reste, il perdit la petite fortune qu’il avait et ne lui laissa presque rien à sa mort. Dans son logis de la rue de la Chanverrerie, Marie-Magdeleine dut se débattre pour élever ses enfants. Des relations avec quelques-uns des comédiens italiens, qui avaient promis leur appui, la poussèrent à orienter Marie- Jeanne vers le théâtre. Marie-Jeanne apprit à danser, à chanter et à jouer la comédie. Soit qu’il y eût encombrement à la Comédie-Italienne, soit qu’on ne la
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 65
trouvât pas encore suffisamment prête, elle ne débuta, cependant, qu’à vingt-et-un ans.
A ce moment, c’était une grande fille, svelte, de tournure élégante, la physionomie éclairée par de superbes yeux noirs, « plutôt belle que jolie ». En parlant d’elle-même, elle a dit « qu’elle avait l’air vif et gai avec les personnes qui lui plaisaient, mais que cet air devenait froid avec les étrangers ». Dans ces beaux yeux, une aventure, sur laquelle elle est longuement revenue dans celui de ses romans qui forme véritablement ses Mémoires de jeunesse, avait mis de la mélancolie. Son inexpérience s’était laissée prendre aux protestations d’amour du jeune comte de Maillebois. Qu’attendait-elle de lui, quelles promesses d’un tendre et durable intérêt lui avait-il faites? Las de sa conquête, le comte de Maillebois ne tarda pas à se montrer indifférent et accepta des projets d’établissement beaucoup plus tôt que sa belle victime n’eût pu le supposer. Il devait être l’un des gentilshommes, successivement épris de toutes les «impures» de son temps, et dont le nom se rencontre le plus souvent, à propos d’un souper ou d’une passade, dans les notes des Inspecteurs de police, espionnant pour donner à Louis XV l’amusement des menus scandales de chaque jour. A la place d’un amour qu’il
n’osait plus feindre, il avait proposé à Marie- Jeanne de Laboras une amitié et des bienfaits qui furent hautainement refusés.
De ce brusque abandon, celle-ci gardait une amertume profonde dont — littérairement, au moins — elle entretint âprement le souvenir, comme on le verra plus loin. A la veille de ses débuts, elle épousa, le 7 juillet 1734, Antoine- François-Valentin Riccoboni, qu’on appelait communément Lelio fils. Son père était Louis Riccoboni, qui avait été chargé en 1716 de former la troupe italienne prenant le titre de « Comédiens ordinaires de S. A. S. Monseigneur le duc d’Orléans, régent de France ». Sa mère était Elena Raletti, dite Flaminia, qui n’avait guère été moins renommée que son mari jusqu’en 1729, époque où les deux époux avaient pris leur retraite. François Riccoboni avait alors quitté, lui aussi, la Comédie- Italienne, mais il y était rentré en 1731.
|i Le nom de Riccoboni semblait une bonne égide pour une débutante. Il facilita en effet sa réception définitive en 1735. Mais il était dans la destinée de Marie- Jeanne d’avoir assez peu de chance : elle j oua fort honorablement de nombreux rôles, sans devoir à aucun d’eux un éclat particulier; le mariage ne lui donna que des déboires; elle ne trouva guère un bonheur de quelque
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 67
durée dans les expériences qu elle fit de l’amour. Quand elle se mit à écrire, ses livres furent lus, mais elle se défendit mal contre les libraires et les contrefacteurs, et, malgré leur succès, ils ne la tirèrent pas d’une pauvreté qui eut ses heures de détresse. On le verra par un inventaire vraiment misérable.
François Riccoboni avait de l’intelligence et de l’esprit, mais une sorte de vocation du désordre, une singulière mobilité d’humeur, le contraire de ce qu’on appelle l’esprit de suite, et il choquait par un fond de brutalité dont sa femme eut à souffrir. Jeanne de Laboras avait fait — la blessure de son amour déçu était encore récente — un mariage de raison. Elle avait, à ce moment, l’effroi des aventures, et elle apportait vraisemblablement une bonne volonté d’existence sans heurts.
Lelio fils avait débuté en 1726 dans la Surprise de l'Amour , présenté par son père, qui avait adressé au public un petit compliment bien tourné pour lui demander son indulgence. Les « échos » de théâtre, c’étaient alors de petits
vers, et le jeune comédien de dix-neuf ans avait été bien accueilli :
Pour ton fils , Lelio , ne sois pas alarmé,
D'un heureux coup d'essai le parterre charmé N'a pu lui refuser toute sa bienveillance.
... Que nulle crainte ne t'agite.
Si ce n'est d'avoir, dans la suite,
Un généreux rival qui puisse t'égaler...
Quant, après une interruption de service, il était rentré à la Comédie-Italienne, il y avait repris une place importante. Il y paraissait comme comédien et aussi comme auteur. Sa première pièce avait été le Sincère à contre-temps, arrangement d’une pièce italienne de son père (1). Seul, ou avec Dominique et Romagnesi, il devait composer un nombre considérable de comédies et de parodies. Il s’occupait aussi, à la Comédie- Italienne, de ce qui
(1) Lelio, fils de Pantalon, est d’un naturel si sincère qu’il ne peut rien dissimuler. Il donne à son valet Arlequin une lettre de recommandation pour son ami Scaramouche : dans cette lettre, il dit qu’Arlequin est un voleur et un ivrogne. Son père lui annonce le mariage de Flaminia, sa sœur, avec Mario. Il se hâte de prévenir Flaminia que Mario est enclin à toutes sortes de vices, et il va trouver Mario pour le convier à se défier de la coquetterie de Flaminia. Ainsi, par son intempestive sincérité, se met-il en travers de tous les projets. Convenant que sa franchise a des inconvénients, il se propose de se rendre à la Cour, où il apprendra l’art de se dissimuler.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 69
concernait les décors, et une plainte portée en 1735, par le chef machiniste Jacques Lavaux, qu’il avait roué de coups, indique l’emportement de son caractère. Mme Riccoboni s’aperçut bientôt qu’il ne réservait pas son irritabilité pour les seuls employés du théâtre.
Du côté de ses beaux-parents, elle trouva quelque sympathie de la part de celle qui avait été la Flaminia; mais l’actrice, à présent vieillie, était fort occupée de la composition d’ouvrages dramatiques. Quant à Louis Riccoboni, bien qu’il ne fût pas encore près de sa fin, il était tombé dans de singuliers scrupules, et il préparait son travail sur la réformation du théâtre, où, devenu moraliste austère, il déclarait que la suppression du théâtre, sa suppression absolue et complète, serait la meilleure des réformes (1).
(1) « J’avoue avec sincérité que je sens dans toute son étendue le grand bien que produirait la suppression entière du théâtre, et je conviens sans peine de tout ce que tant de personnes graves et d’un esprit supérieur ont écrit sur cette matière; mais, comme il ne m’appartient pas de prendre le même ton et que. d’ailleurs, les spectacles sont permis et soutenus par l’autorité publique qui, sans doute, les permet et les soutient par des raisons que je dois respecter, il serait inutile de les combattre dans l’idée de les détruire. J’ai donc tourné mes vues d’un autre côté; j’ai dit que, du moins, il était de mon devoir de produire mes réflexions et le plan de réformation que j’ai conçu pour mettre le théâtre sur un autre pied et pour le rendre, s’il est possible, tel que les bonnes mœurs et les égards de la société me paraissent l’exiger... Au reste, je proteste avec la même sincérité que, depuis la première année que j’ai monté sur le théâtre, il y a déjà plus de cin-
Il devait cependant aller diriger encore la troupe de comédie du duc de Parme. Le brillant Lelio était alors un esprit chagrin, qui s’alarmait, pour les mœurs, des jeux de la scène et qui, puisqu’on ne voulait pas renoncer à la distraction du théâtre, indiquait les moyens de la rendre inoffensive. Jamais il ne fut plus vrai de dire que quand le diable se sent vieux, il se fait ermite. Il formait, avec d’étranges pudeurs, le plan d’un théâtre réformé, où rien n’eût choqué la délicatesse, et il corrigeait le répertoire classique, en le débarrassant de l’amour, car, disait-il, « on ne peut disconvenir qu’il ne soit très dangereux de faire de l’amour le sujet des comédies : il est sûr que les expressions des amants, toujours outrées sur la scène, confirment le libertin dans son dérangement, réveillent les esprits les plus assoupis et ne peuvent que donner entrée à une passion vicieuse dans le cœur de la jeunesse la plus innocente. » Il acceptait Polyeucte , mais, dans Britannicus,
quante ans, je l’ai toujours envisagé du mauvais côté, et que je n’ai jamais cessé de désirer l’occasion de pouvoir le quitter... Je crois que c’était précisément à un homme comme moi qu’il convenait d’écrire sur cette matière, et cela par la même raison que celui qui s’est trouvé au milieu de la contagion et qui a eu le bonheur de s’en sauver est plus en état d’en faire une description exacte et de fournir les moyens de s’en garantir que tout autre qui n’en aurait pas éprouvé les funestes effets. » (De la réformalion du théâtre. Préface, MDGCXLIII.)
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 71
il supprimait le rôle de Junie. Dans Cinna , il voulait qu’il n’y eût entre Emilie et Cinna que des sentiments d’une parfaite amitié. Pour Horace , il proposait de grands remaniements, car, disait-il, « je ne puis voir non sans quelque peine l’amour de Camille pour Curiace; les violents transports qu’elle fait paraître à l’occasion de la mort de son amant, quoique cet amant soit destiné à devenir son époux, sont indécents dans une fdle bien née. » Il rejetait le Cid, Bérénice , Mithridate (« il n’y a que la corruption du siècle qui ait pu faire tolérer sur la scène la passion d’amour, traitée de la manière dont elle l’est dans Mithridate) », Rodogune, Alexandre, Venceslas, Bajazet. Pour Phèdre , séduit, quoi qu’il en eût, par la beauté de la forme, il avait essayé des corrections, mais il avait dû y renoncer.
Louis Riccoboni avait aussi ses idées sur le recrutement des comédiens (puisqu’on exigeait qu’il y en eût !) et sur la discipline à leur imposer. Aucun acteur ne serait reçu avant d’avoir établi l’honorabilité et la dignité de sa vie. Il n’y aurait pas dans la troupe de femme qui ne fût mariée et dont le mari ne vécût avec elle, et, au moindre scandale, elle serait bannie, en perdant ses droits de pension. Comédiens et comédiennes seraient logés dans un bâtiment
annexe du théâtre, sous la surveillance de leur doyen. Les danses seraient, à l’avenir, rigoureusement défendues. Pour la réception des pièces, les sociétaires devraient tout d’abord s’en remettre à l’avis d’un théologien pour savoir si l’ouvrage ne blessait en rien la religion et la morale. Un des comédiens, connu par son caractère particulièrement respectable, examinerait en outre sévèrement le texte, afin qu’il n’y ait aucune de ces équivoques qui ne percent pas toujours à la lecture, mais frappent à la représentation. A la fin de l’année, les comptes faits, le surplus des recettes serait employé à des œuvres de piété. Interdiction de jouer les dimanches et pendant le carême. Les actrices devraient être vêtues décemment et ne jamais paraître la gorge découverte.
Il s’occupait aussi de l’Opéra, mais, là, il désespérait d’atténuer le mal : « La maladie est bien grande, écrivait-il, et si l’on veut y appliquer les remèdes proportionnés, je crains fort que le malade ne périsse dans l’opération. »
Dans la tragédie et la comédie, il avait conscience de ne proposer que des palliatifs, car ce fds et père de comédiens, qui avait vécu du théâtre, persistait à proclamer qu’il vaudrait mieux faire table rase de l’art dramatique.
Louis Riccoboni, tout entier à son quasi-
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 73
repentir et à ses réformes, n’était donc pas un appui pour la jeune comédienne, à laquelle il s’intéressait peu. Elle n’avait pas à compter sur son expérience. Les conseils de son mari étaient assez fantasques. Souvent brillant luimême à la scène, il se plaisait à des théories assez paradoxales et d’ailleurs ondoyantes, car s’il devait se rencontrer avec Diderot sur la nécessité, pour le comédien, de garder, dans les situations pathétiques, la complète maîtrise de soi-même, il ajoutait à cette opinion juste des développements de sa façon. Bien que portant un nom célèbre au théâtre, la débutante était donc abandonnée à peu près à ellemême.
Elle abordait la scène, le 23 avril 1734, par le rôle de Lucile dans la Surprise de la Haine , de Boissy, auteur fécond et facile, à qui la destinée réservait d’assez heureuses revanches de ses années de misère. Il avait eu d’abord des grandes ambitions : il s’était cru poète épique. Son obscurité le désespérait ; il accusait. — comme plus tard Chatterton — une société marâtre. Pour ne pas mourir de faim, il avait épousé une simple cuisinière, qui avait quelques économies. L’obstination du public à méconnaître son génie, le dégoût de lui-même l’avaient poussé à aller au-devant de la mort. Il se manqua,
et cette tentative de suicide opéra en lui, par fortune, un changement complet. Pour avoir frôlé la mort il reprit goût à la vie. De sombre et de morose qu’il était, il devint gai; sa situation, son mariage même lui semblaient assez comiques; une verve nouvelle échauffa son esprit, et au lieu de grandes œuvres auxquelles personne ne prêtait attention, il en composa de petites, qui furent si bien goûtées, qu’elles le menèrent à l’Académie. En 1734, il était déjà un des auteurs attitrés de la Comédie-Française (oû il avait fait jouer le Babillard) et de la Comédie-Italienne. Le choix qu’il fit, pour son interprète principale, de Mme Riccoboni, indique donc qu’on pouvait faire fond sur elle.
C’était d’ailleurs un rôle difficile, parce qu’il n’était guère bon. Lucile et Lisidor, qui se sont aimés, passent un peu trop vite, et d’une façon assez inexplicable, à des sentiments assez contraires*
Ce soir d’été où elle paraissait sur les planches de la salle de la rue Mauconseil, après que les violons ayant achevé leur symphonie, le rideau se leva, le cœur lui battait fort. Son visage et sa démarche n’avaient pas la mobilité à laquelle on était habitué chez ses camarades, mais on fut sensible à sa belle prestance et à la justesse de son jeu, pour un peu appliqué qu’il fût. Elle
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DÉ Mme RICCOBONI 75
fut bien accueillie. Elle était là plus à son aise que dans l’autre pièce de la soirée, les Enfants trouvés ou te Sultan poli par V Amour, parodie de Zaïre , plaisanterie à laquelle avait collaboré son mari. Elle s’acquitta cependant avec quelque agrément de la danse et du chant, car les acteurs de la Comédie-Italienne devaient être aptes à tout. Elle eut droit au madrigal qui tenait lieu, alors, des éloges de la critique, et elle l’eut, assez galant :
Quels yeux tendres et séduisants Et quelle figure charmante !
Riccoboni, sans tes talents,
Ta grâce seule nous enchante.
Au moment où Mme Riccoboni débutait, la troupe de la Comédie-Italienne comptait encore parmi ses membres la plupart des artistes réunis par Louis Riccoboni en 1716, auxquels s’étaient joints successivement de nouveaux venus. C’est l’illustre Silvia (Gianetta Renozzi), l’interprète de Marivaux, qui fait un tel cas d’elle, qu’il cesse de travailler si une maladie oblige l’actrice à quitter passagèrement la scène, « la meilleure actrice du royaume », dira le marquis d’Argens, celle pour laquelle on
a déjà épuisé toutes les louanges (1). Silvia a un frère, qui joue excellemment le personnage du Docteur.
Le fctmeax docteur Benozzi Nous instruit en nous faisant rire :
C’est la bonne façon d’instruire , Mais elle n’ appartient qu’à lui.
Elle est mariée depuis quatorze ans à Mario (Joseph Ballet ti), fort honnête homme, mais qui a été fort jaloux de sa femme, « à cause d’un petit amant qu’elle avait (2) ». Quatre ans après son mariage, il l’a si violemment battue, en apprenant cette intrigue, qu’elle a fait une
(1) « Elle avait la taille élégante, l’air noble, les manières aisées, affable, riante, fine dans ses propos, obligeante pour tout le monde, remplie d’esprit et sans le moindre air de prétention. Sa figure était une énigme, car elle inspirait un intérêt très vif, plaisait à tout le monde, et, malgré cela, à l’examen, elle n’avait pas un seul beau trait marqué : on ne pouvait pas dire qu’elle fût belle, mais personne, sans doute, ne s’était jamais avisé de la trouver laide, On n’a jamais pu trouver une actrice capable de la remplacer; et, pour qu’on la trouve, il faut qu’elle réunisse en elle toutes les parties que Silvia possédait dans l’art difficile du théâtre : action, voix, esprit, physionomie, maintien, et une grande connaissance du cœur humain. Tout en elle était nature, et l’art qui la perfectionnait était toujours caché. » (Lettre d’un ami du fils de Marivaux, citée par M. Gampardon.)
(2) Lettres de Mlle Aïssé.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 77
fausse-couche. On raconte que la dénonciation est venue de la Flaminia (Mme Riccoboni, la mère), supportant mal les succès de sa rivale, dont, à l’arrivée de la troupe à Paris, elle n’avait pas pris ombrage.
C’est Romagnesi, qui n’est pas arrivé à la Comédie-Italienne sans quelques détours, en passant par le théâtre de Strasbourg, le Théâtre de la Foire et même la Comédie-Française. Il a eu le temps d’oublier qu’il fut jadis soldat, et que, ayant quitté un peu brusquement son capitaine, il eût eu de grandes chances de mourir prématurément de douze balles dans le corps sans l’heureuse rencontre de Quinault, le prenant sous sa protection. C’est Thomassin (Antonio Vicentini), l’Arlequin, que Riccoboni a découvert dans un petit théâtre d’Italie et qu’il a amené avec lui, pour en faire le successeur de Dominique. Malgré ses cinquante-trois ans, il est encore très leste et renouvelle parfois sa prouesse gymnastique de faire, en dehors, le tour des loges.
C’est Sticotti (Antoine Fabio), le Pierrot de la troupe, ou qui joue les rôles de paysans. Il est encore jeune et ne songe pas à cette retraite assez singulière pour lui, qu’il choisira, de directeur de la Poste aux lettres, à Meaux. Un autre Fabio joue Pantalon, et sa femme, Ursula
Astori, la « cantorina », emploi essentiellement italien, est venue de Venise.
C’est Charlotte Vicentini, dite Babet (tous ces Italiens sont un peu parents entre eux), reçue depuis l’année précédente. C’est, jouant les duègnes, Marie-Thérèse Lalande, qui a pour fille Marie-Thérèse Biancolelli, dont les débuts (c’est Silvia qui se charge de son éducation théâtrale) n’auront lieu qu’un peu plus tard. C’est Anne Belmont, une Constantini, tante deRomagnesi. C’est un autre Fabio encore, qui joue les amoureux; c’est un autre Vicentini; c’est Dehesse (sur les registres de la Comédie- Italienne son nom est écrit Deshaye), qui, arrivant de Valenciennes, vient d’être engagé et devra attendre jusqu’à 1737 sa réception. Plus tard, c’est lui qui s’intéressera à une fillette, à laquelle il a trouvé des dispositions pour la scène, et qui sera Mlle Clairon. Excellent dans les valets, il sera aussi un ingénieux arrangeur de ballets et acquerra dans cet art une particulière réputation.
La Flaminia est rentrée à la Comédie. Elle est toujours fort experte, mais sa voix s’est aigrie, et on lui reproche «son air de capacité (1) ». De fait, cette comédienne, qui sait le latin, qui est membre des académies de Bologne et de
(1) Boindin. Lettres sur les spectacles.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 79
Ferrare, a fort bonne opinion de soi, ce qui la rend aisément sévère aux autres.
Les affaires de la Comédie-Italienne ne sont pas alors des plus prospères. Les livres de comptes, qui commencent, sur la première page, par une invocation à Dieu et à la Vierge, établissent cette modestie des recettes (i).
Il y a deux cents francs de frais fixes, auxquels s’ajoutent des frais supplémentaires, parfois relativement élevés, comme dans le Conte de fées , où on emploie un géant, qu’on ne paye pas moins de 144 livres, — somme que plusieurs des comédiens ne touchent pas pour un mois, — et la mise en scène, toujours soignée, exige des aides machinistes : c’est constamment qu’on trouve la mention : « hommes à Lavaux, vingtquatre livres ». Ou bien il faut un instrumentiste spécial : « une musette, cinq livres », ou le timbalier réclame de nouvelles baguettes, ou il y a une nécessité de perruques, ou on paye à boire à la garde : « deux livres dix sols ». Dans les
(1) Bibliothèque de l’Opéra. Mnss. Comptes de la Comédie-Italienne.
frais entrent traditionnellement deux livres, pour des messes. Parfois, à quelque occasion particulière, on en fait dire d’autres : six livres. On n’a pas trois danseurs engagés à la soirée, à moins de quinze livres (1). Et le produit des représentations ne dépasse guère ces frais, quand ils les dépassent.
Voici, par exemple, les dix premiers jours du mois de janvier 1735, — l’année où Mme Riccoboni est « reçue », après quatorze mois d’épreuve de son talent.
1er janvier ....
d) L'Opéra ne manque pas de protester, en ce cas, et de faire constater l’infraction. Lès règlements ne permettent que six instrumenüstes, n autorisent pas de « voix externe » ni des danseurs du dehors. On transgresse constamment ces règlements, d’ailleurs, houvent, le procès-verbal dressé par huissier, sur la requête de 1 Opéra, n a pas de suites. En certains cas, par contre, l’amende mitigée aux comédiens italiens va jusqu’à 10.000 livres.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 81
Les recettes font un bond, le 18, avec le Comte de Neuilly et Arlequin Huila , mais retombent, le 20, à 80 livres, avec le Dédain affecté et le Billet doux. Le total du mois est de 13.778 livres dix sols, dont il faut déduire la part de rHôtel-Dieu et de l’Hôpital général, droit des pauvres fort pesant, qui s’élève sur ce pauvre chiffre à tout près de deux mille livres.
En janvier 1736, la recette du mois est de 16.677 livres, sur lesquelles on déduit 1.033 livres pour l’Hôtel-Dieu et 1549 livres pour l’Hôpital général.
Certains mois, les comédiens n’ont à se partager que des dettes, qui les préoccupent fort, car leur administration est fort exacte et leur probité connue (1). C’est même cette probité
(1) En 1756, encore, la situation ne se sera guère améliorée, car un acte, sur lequel se trouve la signature de Mme Riccoboni, indique que les comédiens après avoir pris pour chaque part la charge de huit mille livres de dettes, versent au fonds destiné à se libérer le quart du partage.
Ont signé : Sieur Joseph Baletti dit Mario et Dlle Benozzi dite Silvia son épouse, rue du Petit-Lion paroisse Saint-Sauveur; sieur Antoine Sticotti, rue et barrière Saint-Martin; sieur Bonaventure Benozzi, rue Beaurepaire; sieur Jean-Vincent Vizentini, rue Saint- Martin; sieur Jean de Hesse et Dlle Catherine-Antoinette Vizentini, son épouse, rue Tireboudin; Dlle Jeanne-Marie de Laboras, épouse deLouis Riccoboni, rue Françoise, paroisse Saint-Sauveur; DlleMarie- Thérèse Biancolelli, rue Mau conseil; sieur Alexandre-Louis Cravarelli, rue Pavée; sieur Ch. Raymond Richard de Bouillac, rue de Picpus; sieur Ch. Berttinozzi, dit Carlin, rue Saint-Denis; sieur Ch. Véronèse et Dlle Anne Véronèse, dite Coraline, rue Françoise;
qui leur assure le crédit dont ils ont besoin. On sait leur souci d’économie, bien qu’ils fassent le nécessaire pour les pièces qu’ils jouent. Si quelque personnage illustre leur fait l’honneur de venir à leur spectacle, ils se bornent à n’éclairer à la bougie que les lustres qui se trouvent le plus près de sa loge, garnissant les autres de chandelles, comme à l’ordinaire.
Tous les samedis, à onze heures du matin, ils tiennent une assemblée, où ils s’occupent de leurs affaires, qu’ils s’efforcent de régler le mieux du monde, en votant à l’aide de fèves blanches, ou noires que le semainier doit tenir à la disposition de ses camarades. Romagnesi, qui s’occupe particulièrement des comptes, est devenu, sur ce point, l’homme le plus sérieux qui soit. La pension de quinze mille livres, la pistole par jour à chaque comédien pendant les spectacles de la Cour, les gratifications sont les bienvenues, dans cette situation toujours difficile (1).
Dlle Rosalie Astrandi, rue Tireboudin; sieur Antoine-Etienne Baletti, rue du Petit-Lion; Dlle Justine du Ronceray, épouse du sieur Simon Favart, rue du Petit-Lion.
Quelques années plus tard, tout acteur reçu est obligé de faire à la masse un fonds de 15.000 livres, s’il est à part entière, ou de 7.500 livres, s’il n’est qu’à demi-part. Cette somme lui reste retenue par quart chaque mois sur ce qui lui revient jusqu’à ce qu’elle soit complète.
(1) Les représentations à la Cour sont payées 400 livres.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 83
Ce n’est que bien plus tard qu’on pourra reprocher aux Italiens d’avoir établi « une petite caisse cachée (1) », dont leurs créanciers ont appris l’existence. A l’époque des débuts de Mme Riccoboni, ils n’ont pas à dissimuler leurs recettes : elles attendriraient plutôt ceux à qui ils doivent de l’argent. La troupe est pourtant excellente, les comédiens sont aimés du public. Mais le lourd arriéré se fait sentir de la façon la plus gênante.
En 1734, le 2 décembre, au retour du voyage à Fontainebleau, Mme Riccoboni joue Angélique du Petit-maître amoureux , de Romagnesi, dont l’activité se manifeste aussi comme auteur. Angélique aime Damon, mais c’est une fille riche et elle peut bientôt soupçonner que Damon tient surtout aux grands biens qu’elle possède. Le dépit la rend hostile à Damon : celui-ci s’aperçoit alors, devant cette menace de rupture, qu’il est épris d’Angélique — pour elle-même — beaucoup plus qu’il ne le croyait. Un méchant valet a d’ailleurs aidé à brouiller les cartes. Damon s’explique avec grâce et sincérité, il désarme Angélique, et le mariage est fixé au lendemain.
Le 13 décembre, Mme Riccoboni jouait le
(1) Papillon de la Ferté. Journal.
Déguisement, un acte en vers de Lagrange; elle le jouait avec son mari (Valère), Thomassin (Arlequin), la demoiselle Thomassin (Lucile) et la demoiselle Lalande (Lisette). Elle tenait le principal rôle de femme, celui de Clarice.
Il serait fastidieux et vain de s’arrêter sur ces ouvrages à tout jamais évanouis. Je ne le fais que pour ces premières pièces où parut Mme Riccoboni, pour donner une idée du goût de l’époque. On sait que les adorables comédies de Marivaux, qui ont eu de bonnes raisons de survivre, se heurtèrent le plus souvent à la réserve ou à l’indifférence du public.
Dans le Déguisement , Valère est épris de Clarice ; mais Clarice « est prévenue contre les amants ». Ce n’est qu’à la condition de ne recevoir aucun homme qu’elle a accepté, à la campagne, l’hospitalité de son amie Lucile.
Avec l’aide de Lucile, Valère s’introduira donc auprès de Clarice travesti en femme.
Je sens renaître mon espoir Puisqu'elle s'attend à la voir.
Sous l'habit de ma sœur, je puis ici paraître. ... Mon cœur par ce moyen triomphera peut-être De son insensibilité...
Il survient habillé en pensionnaire de cou-
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 85
vent, et Clarice n’éprouve aucune défiance. Elle se plaît dans la compagnie de la nouvelle venue, mais Lucile assure que cette jeune fille ressemble tellement à son frère qu’on s’amuse souvent à la faire passer pour lui. « — Est-ce possible? — Voulez-vous juger par vous-même? » Valère reparaît en cavalier; il parle comme un cavalier et il feint d’imiter le ton d’un soupirant dans une déclaration. Clarice ne laisse pas que d’être peu à peu troublée, Valère s’enhardit, et quand il révèle sa vraie personnalité, la belle ennemie des hommes est sans défense.
En 1735, Mme Riccoboni joue dans une pièce de circonstance composée par son mari et Romagnesi pour y faire paraître (on a vu qu’il était grassement payé) un géant finlandais, un colosse tel qu’on n’en avait jamais vu. Les aventures du chevalier Malencontreux pour retrouver la princesse, son idole, qui a été enfermée dans un mystérieux château par l’enchanteur Grisdelin, n’étaient qu’un prétexte pour ménager une entrée au géant, dans le personnage d’un suppôt de l’enchanteur, gardien redoutable du château. Mais la fée Rancunière, mortelle ennemie de Grisdelin, indiquait au chevalier le moyen d’avoir raison de tous les pièges et il retrouvait sa belle, éplorée et fidèle. L’écuyer du chevalier n’avait pas la même
satisfaction : Folette, la suivante de la princesse, dont il était féru, l’avait un peu oublié, pendant sa captivité, à laquelle elle avait accepté quelques, dédommagements.
A la Comédie-Italienne, l’emploi d’amoureuse demandait une singulière souplesse : il fallait passer de la coquetterie à la sensibilité, de la sensibilité à la fantaisie. C’est d’ailleurs cette souplesse, cette variété de jeu, cette légèreté qui distinguait les acteurs de ce théâtre.
On ne donnera ici, afin de ne pas alourdir cette esquisse, que les titres des pièces où joue Mme Riccoboni pendant les deux années qui suivent ses débuts, pour montrer l’activité qui règne à la Comédie-Italienne.
En 1735, elle reprend, aux côtés de Silvia, Y Heureux stratagème de Marivaux. Il faut croire que Marivaux, difficile pour ses interprétations, faisait assez de cas de Mme Riccoboni, car elle est désignée, dans les rôles de seconde amoureuse, pour nombre de pièces qu’il donne, durant sa période de production féconde, jusqu’en 1746. Elle reprend aussi la Double inconstance.
On constate son succès dans la Sylphide , de Dominique et Romagnesi, pièce non dénuée d’agrément et qui ne laisserait peut-être pas que d’en avoir encore. Elle n’a pas créé le rôle, la comédie étant antérieure de quatre ans à son
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 87
entrée au théâtre, mais elle l’a fait sien, et, en raison de son interprétation heureuse, elle en restera titulaire, même quand il lui faudra changer d’emploi. Cette Sylphide est une petite féerie assez délicate. Il a pris fantaisie à une sylphide, accompagnée de deux de ses compagnes, de se rendre visible et de se promener aux Tuileries. Toutes trois ont pris les plus belles figures du monde : les dames, en les apercevant, pâlissent de jalousie et les cavaliers les admirent. Elles se moquent de la fatuité des hommes, se posant en conquérants. Mais, parmi ces cavaliers, il en est un qui n’a point les impertinences et les extravagances des autres. Il passe et repasse devant le charmant groupe, mais discrètement et en semblant fort troublé. La sylphide trouve Eraste aimable, et, toute sylphide qu’elle soit, elle ressent pour lui le goût le plus vif. Sous sa forme aérienne, invisible aux simples mortels, elle s’introduit chez Eraste, l’épie et apprend, non sans joie, qu’il a conçu pour une personne rencontrée aux Tuileries une passion telle qu’il renonce à une union dont l’avantage serait, tout au moins, de le tirer d’embarras, car il est fort endetté. La sylphide, par son magique pouvoir, débarrasse Eraste, fort surpris, de ses créanciers, et enlève un procureur et un sergent, justement effrayés de ce prodige.
Mais, si elle sait que le cœur d’Eraste appartient à une belle inconnue, qu’il a vainement cherché à rencontrer de nouveau, cette flamme s’adresse-t-elle à elle ou à l’une des deux autres sylphides? Elle a ce caprice de vouloir être éclairée sur ses véritables sentiments, sans se montrer tout d’abord, et, invisible, de se reconnaître à tout ce qui a inspiré l’amour d’Eraste. C’est, à la vérité, sûre de son fait, qu’elle impose à celui-ci une épreuve, qu’elle ne craint déjà plus, et elle ne redoute plus de rivales, quand elle consent à lui apparaître en femme, comme elle est déjà apparue au spectateur. Le dialogue ne manque pas de grâce. Il y a à cette intrigue une intrigue parallèle, mais purement comique. Arlequin, le valet d’Eraste, est aimé d’une gnomide, créature infiniment moins poétique et qui, par là, s’accommode du balourd. « Suivez-moi, Eraste, dit la sylphide, je vais, dans un instant, vous transporter dans le palais dont vous devez être le maître. » Le théâtre change et représente un séjour délicieux : la sylphide chante des couplets où, dans le pays du merveilleux, elle vante la constance des amants et leur parfaite intelligence.
Mortels, quelle différence !
Vivez-vous ainsi parmi nous ?
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 89
Mme Riccoboni paraît dans le Bouquet , Y Ile de la Folie, les Quatre semblables, une comédie de Dominique, qui raffine sur la situation des Ménechmes, dans le Jaloux, de Beauchamps, pièce restée au répertoire pour ses divertissements plus agréables que la comédie elle-même, dans le Je ne sais quoi, de Boissy, Y Amour précepteur, de Gueulette, que Flaminia fait volontiers reprendre, parce qu’elle a là une scène où, travestie en docteur, elle est assurée d’un succès particulier, dans Y Ile du Divorce, de Dominique et Romagnesi, dans le Retour de tendresse, pièce que refera plus tard Auseaume, dans Y Amante difficile, de La Mothe, comme auteur principal, pièce composée au café de Gradot à la suite d’un pari entre gens de lettres, dans les Paysans de qualité, autre fruit de l’abondante collaboration de Dominique et Romagnesi, dans les Amants jaloux, de Le Sage, dans le Naufrage, œuvre de Mme Riccoboni la mère, imitée de Plaute, dans le Triomphe de V intérêt, de Boissy, qui s’était souvenu là de l’aventure de la Duclos et du jeune Du Chemin, dans les Amours anonymes, autre comédie de Boissy, dans les Effets du dépit, de Beauchamps... sans compter ce qui constitue proprement le répertoire. On voit qu’elle a fort à faire.
En 1736, d’après les registres de la Comédie- Italienne, on la voit jouer dans la Veuve coquette , le Contre-temps, la Feinte inutile, les Amants réunis, les Amusements à la mode, le Prodigue puni, le Prétendu fou, Arlequin philosophe, la Rose d'amour, les Mascarades amoureuses, l'Embarras des richesses, la Fille arbitre. On travaille beaucoup dans cette troupe de la Comédie- Italienne.
Mme Riccoboni poursuit ainsi sa carrière, utile à son théâtre. Elle a fort à se plaindre de son mari, et, dans une de ses lettres, elle parlera « de son long assujettissement ». Elle écrit, dans une autre, « que les qualités de cœur l’intéressent » et elle cherche assurément des consolations à ses déboires conjugaux. Elle se sépare de Riccoboni, et les notes des inspecteurs de police lui donnent, en 1746, un sieur de Ronneval comme amant attitré (1). Elle semble avoir apporté du désintéressement dans ses liaisons qui, à la façon dont elle parlera de ces hommes, ne lui auraient guère laissé que des déceptions : ce désintéressement, sa situation plus que médiocre le prouvera. On l’entrevoit un peu comme une incomprise, renouvelant ses expériences sentimentales, sans y trouver
(1) Arch. de la Bastille, 10, 235.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 91
le bonheur rêvé : cette inquiétude de l’amour ne sera pas perdue, car, à l’âge mûr, de ses épreuves passées elle fera des romans.
Elle se lie d’une amitié qui durera jusqu’à la fin de sa vie avec une de ses camarades de la Comédie-Italienne, Marie-Thérèse Biancolelli, plus jeune qu’elle de dix ans, qui a débuté en 1738, saluée alors par un galant madrigal qui constate sa beauté (1), mais dont la carrière aura plus de durée que d’éclat. Quand Marie- Thérèse Biancolelli, assez malchanceuse, elle aussi, aura été désabusée de l’amour, quand elle aura rompu avec le président de la Cour des aides Baudouin, une communauté de déconvenues réunira les deux femmes, qui ne se quitteront plus. Mme Biccoboni abandonnera alors son logis de la rue Plâtrière pour s’installer chez son amie, rue Poissonnière, dans une maison appartenant au sieur Drouard (2).
Pendant vingt-six ans, elle assite aux modifications qui se produisent à la Comédie-Italienne; elle voit arriver bien des successeurs à ses premiers camarades, dont plusieurs étaient
(1) Ah! dans tes attraits, que de dignité,
El dans ton jeu, que de noblesse!
Thérèse, en toi, tout intéresse El tes talents, et la beauté.
(2) Archives de M° Breuillot, notaire à Paris.
déjà âgés à ses débuts : Charles Bertinazzi, Carlin, le favori du public, l’Arlequin qui se fait une réputation égale à celle de Dominique et de Thomassin; les Véronèse, Carlo, fameux dans les rôles de Pantalon, sa fdle Coraline, Coraline « toujours nouvelle », son autre fdle Camille, qui a débuté à neuf ans, et qui sait attendrir les spectateurs autant que les divertir; Antoine Mattinzi, dit Collalto, formé, à Venise, par Goldoni; le Napolitain Ciavarelli, qui joue les Scapin; Zanuzzi, dans les amoureux, Rubini dans les rôles du Docteur; les deux Sasi, le mari et la femme, le premier doublant l’Arlequin; puis, les artistes français, Rochard de Bouillac, magistrat avant que d’être comédien; Champville, qui excelle dans les parodies; l’aimable Catinon Foulquier, actrice dont on loue le maintien décent dans la comédie et la verve dans la danse ; Desbrosses, bon comédien et bon musicien; Mme Favart (1).
Elle est autorisée à prendre sa retraite en mars 1760, année plus prospère pour la Comédie- Italienne, car il est décidé par les gentilshommes de la Chambre que Mme Riccoboni gardera sa part pour l’année, à la condition « de payer
(1) Mme Favart débute le 5 avril 1749 à la Comédie- Italienne dans le Ballet des Savoyards. Elle rentre à ce théâtre après la mort du maréchal de Saxe.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 93
troiè mille livres à une actrice ». Ce ne sera,
cependant, qu’en 1772 qu’elle sera inscrite sur
les dépenses extraordinaires des Menus pour une gratification annuelle de deux mille livres.
C’est précisément pour cette année 1772, année de la mort d’Antoine-François Riccoboni, son mari, que j’ai découvert un inventaire assez misérable de la comédienne vieillie, devenue romancière. Cet inventaire était dressé pour établir sa situation vis-à-vis de la succession de Riccoboni, succession fort embrouillée. Après d’exactes recherches, on put évaluer les biens du défunt à 13.249 livres, mais les dettes l’emportaient sur cette somme.
Les soixante-cinq ans de « Lelio fils » ne l’avaient pas rendu très raisonnable. Il était resté fort dépensier, incapable de calculer ses ressources. Il avait gardé dans les deux appartements qu’il occupait — l’un au premier étage, l’autre au troisième — de la maison du chirurgien Rerliot, faubourg Saint-Denis, un assez beau mobilier, puisque sa vente contribua, pour une large part, à former l’actif de la succession, mais l’argent se fondait dans ses doigts. On constate qu’il était sans cesse obligé de recourir aux expédients : ainsi avait-il mis en gage chez le fruitier Racine, rue Reaurepaire, un habit de velours violet, un autre habit de
velours rouge et une épée. Il devait cent vingt livres à Marie-Thérèse Biancolelli pour ses premiers frais de maladie. Il était censé lui payer annuellement neuf cents livres pour la pension de sa femme, somme garantie par ses mille livres de retraite de la Comédie-Italienne, mais il était fort en retard avec elle. Il devait à tout le monde, même ses modestes gages à sa servante Berville.
C’est dans ces circonstances qu’il fallut faire l’inventaire de Mme Riccoboni qui, en 1734, avait apporté, par contrat passé devant Me Chomel, quatre mille livres, «tant en deniers comptants qu’en habits, linges, bijoux, provenant de ses gains et épargnes ». Cet inventaire est mélancolique. Les meubles et effets qui garnissaient les deux chambres qu’elle occupait dans le logis de Marie-Thérèse Biancolelli furent estimés 513 livres 15 sols. Une commode à la Régence, trois chaises couvertes de vieux damas cramoisi, une cheminée de deux glaces « dont son parquet peint en petit jaune avec son tableau en paysage », quatre rideaux de toile verte, un coin de bois peint, une table à écrire estimée six livres, un lit à rideaux de serge, formaient les pièces principales. On cotait dix livres la tenture de papier de Chine collé sur toile. La garde-robe était des plus
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme R1CCOBONI 95
modestes : sept chemises, deux camisoles de futaine, trois paires de bas de coton, deux corsets, deux jupons de basin, une coiffe de mousseline, deux bonnets de nuit, deux paires de poches de basin, huit mouchoirs de poche, deux paires de souliers et un paquet de vieux bas, une paire de manches de mousseline, et, dans une armoire pratiquée dans la cheminée, une robe et son jupon de soie de Saint-Maur, un jupon d’indienne noir et blanc, une robe de taffetas, fond jaune avec son jupon pareil. Et cette mention : « Déclaré la veuve Riccoboni qu’elle n’a en deniers comptants que la somme de dix-huit livres quinze sols (1). »
« Je ne suis pas riche », écrivait Mme Riccoboni. Et elle ne mentait pas, à ce qu’on voit. Etaitelle aussi sincère lorsqu’elle ajoutait : « La modération m’a toujours paru capable de suppléer à l’opulence; j’ai même pris l’habitude de ne point me croire pauvre en me comparant à ceux qui jouissent d’une grande fortune, parce que je n’ai pas leurs désirs. »
(1) Archives de Me Breuillot, notaire, dont l’étude fut celle de Me Giroust au xvme siècle.
Mme Riccoboni avait commencé à écrire en 1757, trois ans avant de quitter le théâtre, et ce premier livre, censément traduit de l’anglais, c’étaient ses Mémoires sentimentaux, c’était sa propre histoire. Quelle dernière déception lui avait fait remuer ses anciennes rancœurs? Elle pensa de nouveau à sa lointaine aventure avec M. de Maillebois, qui lui avait fait éprouver la légèreté et la perfidie des hommes. Elle relut les lettres qu’elle lui avait envoyées alors, soit que M. de Maillebois lui eût rendu sa correspondance, soit qu’elle eût gardé les brouillons. Elle trouva ces lettres touchantes, puis pathétiques, et l’idée lui vint de les publier. Elle se donna comme prétexte, à elle-même, la satisfaction d’un long ressentiment. Mais il y avait là surtout de la littérature.
C,es lettres qui, jadis, lui avaient coûté des larmes, elle ne pouvait s’empêcher de les trouver bien écrites. Tel passage, qui lui pouvait rappeler les plus grands déchirements, la frappait surtout, maintenant, par le mouvement de la phrase, la justesse des expressions, la grâce douloureuse du style. Vingt-cinq ans avaient
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 97
passé, et le cœur ne peut pas saigner toujours. Ges lettres charmantes, ou brûlantes, ou désespérées, ne lui avaient pas ramené l’infidèle. Etait-ce une raison pour qu’elles fussent perdues? Au demeurant, avant la brutale séparation, la jeune fille qu’était alors Jeanne de Laboras, ayant déjà des tendances au bel esprit, n’avait pas laissé que de semer, dans ces épîtres, nombre de pensées piquantes et d’aphorismes ingénieux. Mme Riccoboni feuilletait avec complaisance les pages qui formaient un roman dont le dénouement avait été cruel. Et sans doute, alors, songeant à M. de Maillebois, dont l’existence se passait en dissipations (1), elle se disait : « Combien il fut sot d’abandonner une amie qui écrivait d’aussi jolies choses ! »
Et, ces jolies choses, elle les recopia, de sa grande écriture, en les affinant, en les sublimisant, en veillant au plus heureux choix des mots, et les frissons et les amertumes d’autrefois faisaient place, alors qu’elle rencontrait ses cris de passion, ses amertumes, ses colères à l’attention d’une exacte recherche de la tournure la plus élégante.
Ainsi, sous le titre de Lettres de Fanny Butlerd
(1) Il avait eu aussi d’assez fâcheuses aventures militaires, expiées par un internement à la citadelle de Doullens.
à lord.***, furent données au public ces épaves d’une liaison dont elles réveillaient le souvenir. M. de Maillebois les lut-il? A ce moment, en fait de correspondance amoureuse, il se bornait à de brefs billets adressés à une fille galante vieillie, la Desaigle, qui, sans désintéressement, lui indiquait des vertus, ou de prétendues vertus, prêtes à succomber. Mais le mari de Mme Riccoboni, séparé d’elle, la voyant cependant au théâtre ou chez des amis communs, fut le premier à lui adresser ses compliments. Mœurs aimables du xvme siècle. Homme de goût, bien qu’il fût descendu parfois jusqu’à des lazzis assez gros dans ses parodies, il déclarait que sa « sensibilité » avait été charmée par ces pages remplies d’émotion. En fait, le goût était fort à ce genre de lettres, et il est vraisemblable que Mme Riccoboni avait fait ce raisonnement que puisque les Lettres de la marquise de ***, de Crébillon, qui étaient imaginaires, avaient eu une grande vogue, les siennes, qui étaient vraies, n’en auraient pas moins. L’anglomanie se répandait fort alors, et ce fut la raison pour laquelle, en cette publication, la Française devint une Anglaise.
En guise de préface — une préface qui témoignait de la bonne opinion qu’avait d’elle l’amou-
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mrae RICCOBONI 99
reuse de jadis — cette dédicace « à un seul lecteur » :
Si le naturel et la vérité , qui font tout le mérite cle ces lettres , leur attirent l’approbation du public ; si le hasard vous les fait lire , si vous reconnaissez les expressions d’un cœur qui fut à vous ; si quelque trait rappelle à votre mémoire un sentiment que vous avez payé de la plus basse ingratitude, que la vanité d’avoir été l’objet d’un amour si tendre , si délicat, ne vous fasse jamais nommer celle qui prit en vous tant de confiance. Montrez-lui, du moins, en gardant son secret , que vous n’êtes pas indigne à son égard du sincère attachement qu’elle eut pour vous. Le désir de faire admirer son esprit ne l’engage point à publier ces lettres, mais celui d’ immortaliser, s’il est possible, une passion qui fit son bonheur, dont les premières douceurs sont encore présentes à son idée, et dont le souvenir lui sera toujours cher. Non, ce n’est point cette passion qui fit couler ses pleurs, qui porta la douleur et l’amertume dans son âme. Elle n’accuse que vous des maux qu’elle a soufferts', elle ne connaît que vous pour l’auteur de ses peines. Son amour était en elle la source de tous les biens ; vous V empoisonnâtes cruellement. Elle ne hait point l’amour, - — elle ne hait que vous.
Il était en effet difficile à Mme Riccoboni de
faire profession de haine pour l’amour. Trop de gens se seraient inscrits en faux, dès qu’on aurait connu l’auteur des Lettres de Fanny Butterd. L’ouvrage avait paru sous le voile de l’anonyme, mais Thérèse Biancolelli, très assurée de ne pas commettre une indiscrétion dont se fâchât son amie, n’avait pas tardé à soulever cet anonymat.
Dans cette histoire, pour ainsi dire au jour le jour, d’une passion, il n’y a point de place pour la résistance. Mylord, c’est-à-dire M. de Maillebois, paraît et Fanny, c’est-à-dire Jeanne de Laboras, est vaincue. A peine un peu de coquetterie au début : « Mais quelle fantaisie vous porte à m’aimer, à vous efforcer de me plaire? Pourquoi me préférer à tant d’autres femmes qui désirent peut-être de vous inspirer le sentiment que vous croyez ressentir pour moi?... » Mais, presque tout de suite, c’est l’aveu des sentiments éprouvés, de l’amour répondant à l’amour, en dépit d’un reste de crainte :
Je vous ai dit que je vous aime parce que je suis étourdie , je vous le répète parce que je suis sincère ; je vous dirai plus : votre joie m'a pénétrée d'un plaisir si vif que je me suis presque repentie de vous avoir fait attendre cet aveu. Cependant , vous savez mes conditions et je me flatte que vous
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCORONI 101
ne pensez pas qu'elles soient un détour pour augmenter vos désirs; mon cœur vous a parlé , il vous parlera toujours; soit que l'amour nous unisse, soit que, ne pouvant me résoudre à me donner à vous, la seule amitié nous lie, vous me trouverez toujours vraie dans tous mes procédés. Je ne connais point l'art, ou, pour mieux dire, je le méprise; toute feinte me parait basse. Je vous aime , mais je crains les suites d'une passion dont je sens que je ferais ma seule affaire. N'abusez pas de ma confiance; songez-y, c'est à mon meilleur ami que j'ai avoué mon penchant. Je n'exige pas qu'il m'aide à trouver des raisons pour le combattre, mais je veux que, regardant cette confidence comme une marque de mon estime , il oublie mon secret dans les moments où je ne voudrai pas qu'il s'en souvienne...
Ce sont là, assurément, de jolies lettres. Il n’y avait pas beaucoup de sincérité, sans doute, dans ce mot hasardé d’ « amitié ». Bientôt, il n’en est plus question, et, après quelques billets qui la préparent, c’est la confession la plus véhémente :
Mardi, dans mon lit, à je ne sais quelle heure.
Le sommeil me fuit; pourquoi m'obstiner à le chercher ? Il peut calmer le trouble de mes sens, mais la douceur du repos vaut-elle l'agitation que donne l'amourl Je prends un livre, je le
laisse ; c'est votre lettre que jelis ; je la finis> je la recommence; je voudrais l' oublier pour la relire encore... Ah, que vous êtes cruel! Oui, vous Vêtes. Par combien de traits vous vous gravez dans mon cœur !
Et tout annonce que celle qui écrit ainsi est déjà sans défense. Ne s’humilie-t-elle pas, pour avoir affecté un moment de raisonner et de réfléchir, dan un billet où éclate la passion?
On est bien criminel quand on a fâché ce qu'on aime, mais, en convenant de sa faute, on mérite qu'un cœur généreux l’oublie. Je suis dans la position d'un sujet rebelle qui, après s'être révolté contre son prince, en éprouvant sa clémence, sent plus vivement le malheur de lui avoir déplu ; on dit que les grands cœurs en deviennent plus attachés et plus fidèles : le mien n’a pas besoin de nouvelles chaînes pour vous aimer. Je me reproche d'avoir pu vous causer un instant d’ennui. Ce n'est pas assez de me rassurer sur l’impression, déjà effacée, de ce caprice; ilvous reste encore à dissiper le chagrin que je sens d’avoir pu vous en donner. \
Après une telle lettre, comment ne pas céder? Et c’est une manière d’hymne à l’amour :
Je suis contente : comment ne pas l'être quand je suis à toi, oui, toute à toi ! Moments délicieux, plaisir ravissant, redoublez la tendresse de mon
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 103
amant. Ah ! vous ne pouvez augmenter la mienne !
... Mon cher amant est sûr que je l’aime , je lui en ai donné la preuve la plus décidée. Tant que vous le voudrez , ce bonheur , je ne me reprocherai rien...
Les billets tendres succèdent aux billets tendres, que dis-je, extasiés ! Ce sont les impatiences de l’amour, les malédictions contre les obstacles qui retardent les rencontres désirées, les commentaires sur les joies de ces rencontres, les protestations que rien n’intéresse hors de l’aimé, les confidences quand quelque nécessité l’a contraint à s’absenter, les recommandations qu’il n’ait point d’autre pensée que la pensée de son amie. Puis celle-ci, qui a l’esprit vif et enjoué, conte ses menues occupations, dessine légèrement des portraits des personnes qui l’entourent, plaint celles qui ne connaissent point l’homme charmant dont son cœur est plein, avoue qu’elle s’ingénie à mille ruses pour pouvoir prononcer son nom. Et l’adoration, à la vérité, se manifeste d’une façon un peu fatigante. Après lui avoir donné quelque orgueil, ne risque-t-on pas de fatiguer un amant en se mettant ainsi à ses pieds? Parfois, l’expression est déjà presque romantique, si longtemps avant le romantisme : « Tu m’as enveloppé dans ton tourbillon; je n’en sors
pas, je n’en veux point sortir. Entraîne-moi toujours ! »
Il aurait été curieux d’avoir les réponses de M. de Maillebois à tant de transports. Mais Mme Riccoboni, qui avait si bien gardé ses propres lettres, n’a point donné celles de son séducteur. A-t-elle eu peur qu’on s’attachât à lui, qu’on admît quelques excuses à sa conduite dans le temps où elle le condamnait? Ou n’osa-t-elle pas corriger le style de l’infidèle, comme elle faisait du sien?
Parfois, on distingue quelques petites nuances d’inquiétude. Rien n’est moins assuré que le sort de la jeune femme. Que fera d’elle M. de Maillebois?
Est-ce une façon ingénieuse de le forcer à songer à l’avenir que le récit des contes dont elle se berce?
« Tantôt fée , tantôt sylphide , toujours ta maîtresse , je forme un nouvel univers , je le soumets à tes lois ; je te cache mon être sublime , mon immense pouvoir, non pour éprouver ton cœur, mais par un mouvement de délicatesse. Je suis ta sujette, quelquefois ton esclave : tu me distingues dans mon abaissement, tu me choisis, tu m'élèves jusqu’à toi. Je veux te devoir tout, je me plais à dépendre de mon amant, de ses soins généreux... Revenue à moi-même, mon
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 105
éclat disparaît, la partie la plus brillante de mon château s'écroule, mais le fondement subsiste, je retrouve mon bonheur, et ce bonheur est encore ton ouvrage... »
La période heureuse se continue (il n’y a pas moins de cent quatorze lettres). Ce sont des réflexions sur l’amour, sur la façon d’embellir, de conserver l’amour (art où les théories ne sont pas tout !), sur la vanité de la coquetterie : « Si c’est de cette façon qu’on peut attacher un amant, je vous perdrai ! » Mais, pour aimable qu’il paraisse, « Mylord » (M. de Maillebois) ne tarde pas à causer quelques tourments à ce cœur qui s’est donné à lui. Quelques soupçons gâtent ce bonheur, avec le repentir de les avoir éprouvés, puis de nouvelles protestations de tendresse... mais ils reparaissent. « Mylord » se pique-t-il de constance, ne prête-t-il pas à d’autres femmes une attention justifiant quelque jalousie? Que se passe-t-il dans l’âme de « Mylord »? Pourquoi, par moments, cet air préoccupé, cette tristesse, cette dissimulation? « Mylord » peut-il avoir des secrets pour son amie? Des nuages traversent le ciel serein. Ils se dispersent, cependant; une brouille amène le moment charmant de la réconciliation :
« On n'efface point des impressions si fortes, des idées si chères ; elles renaissent malgré nous,
malgré notre raison... A quoi se réduisent des combats si violents ? A m’ apprendre que rien ne peut détruire un penchant véritable... Ah! pour que vous m'aimiez , puisque vous ne vouliez pas renoncer à moi , fallait-il ?... Inhumain ! je vous pardonne. J'oublierai. »
Mais, en dépit des transports retrouvés, la défiance empoisonne la joie, désormais. Est-ce le sentiment qui a ramené « Mylord », ou l’amourpropre? Regrettait-il de la tendresse, ou l’admiration qu’on lui témoignait? Au demeurant, il est difficile de douter maintenant, malgré le volontaire aveuglement de la passion, que les inquiétudes ne soient fondées... Et « Mylord » se dévoile enfin. Il cherche dans son ambition une excuse à sa trahison : il ose parler de partage ! Des liens nouveaux ne le feront pas renoncer à ceux qu’il avait formés... Alors, la fierté de la maîtresse offensée se révolte. C’est l’heure des amertumes et des colères, dans un grand déchirement, dans une âpre déception. L’étrange proposition n’équivaut-elle pas à un abandon, « dont la dureté ne se peut concevoir », après tant de preuves d’une profonde affection? Les plaintes deviennent véhémentes, exaspérées par de troublants souvenirs, qu’il n’appartient pas à un cœur aimant de refouler à son gré.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mrae RICCOBONI 107
Il semble bien que l’amant profite, pour ainsi dire, de ces reproches pour hâter les choses, pour reconquérir une liberté complète. Cette rupture définitive, il l’enveloppe, cependant, de ces formules dont la politesse et d’apparents regrets ne dissimulent pas la sécheresse. A défaut d’amour (il s’est assez vite accommodé d’y renoncer), il demande de l’amitié. De l’amitié... Fanny Butlerd — Jeanne de Laboras — frissonne, ulcérée, à ce mot :
Vous me demandez mon amitié ! Prétendre à mon amitié, vous, mon ennemi le plus cruel ! Est-ce en détruisant mon bonheur, mon repos, ma santé, tout V agrément de ma vie, que vous avez acquis des droits à ma reconnaissance, à mon estime, à mon amitié!... Craignez d’approfondir un cœur qui vous a ménagé, de l’exciter à s’ouvrir ; ne m’exposez point à vous dire quels sont les sentiments dont je vous crois digne...
Ce cœur ne demande, en effet, qu’à s’ouvrir, à déverser les tristesses dont il est gros et à demander à la pensée d’émettre un certain nombre d’aphorismes. Et c’est la dernière lettre, parfois déclamatoire, parfois pathétique, celle qui accumule tous les griefs de la femme contre l’homme dans les choses de l’amour (ce n’est qu’à ce point de vue que Mme Riccoboni est féministe). M. de Maillebois, sommé
de restituer les lettres qui lui furent écrites, les a retournées avec de dernières protestations galantes. Il prie cette amie à laquelle il s’est dérobé « de ne point oublier un homme qui lui fut cher ».
« Non , Mylord, je ne V oublierai point , je ne V oublierai jamais : un trait ineffaçable Va gravé dans ma mémoire ; mais je ne m'en souviendrai que pour détester ses artifices.
... Descendez en vous-même , Mylord ; osez vous interroger , vous répondre , et, de tant de qualités dont vous vous pariez, de tant de vertus dont vous vous décoriez, dites-moi quelle est celle dont vous m'avez donné des preuves. Sincère, généreux, compatissant, libéral, rempli de cette noble fierté qui caractérise la vraie grandeur, la bonté, la droiture, l'honneur et la vérité semblaient régler tous vos sentiments, diriger toutes vos démarches, guider tous vos mouvements. Vous le disiez, Mylord, et moi, je le croyais. Et pourquoi ne l'aurais-je pas crut Je ne trouvais rien dans mon cœur qui pût me faire douter du vôtre. Ne vous applaudissez pas de m'avoir trompée; non, ne vous en applaudissez pas : le fourbe le plus habile doit bien moins à son adresse qu'à celle qui en devient la victime.
Mais à quel titre avez-vous pu croire qu'il vous fût permis de m'afftigert Quelle loi m' assujettis-
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 109
sait à votre caprice , vous rendant V arbitre de mon destint Je ne vous cherchais pas. Tranquille dans mon obscurité, j'éloignais de moi tout ce qui pouvait troubler une vie sinon heureuse, au moins paisible. Pourquoi votre art perfide sut-il me voiler vos desseins*? Choisie, apparemment, pour amuser vos désirs, vous éprouviez sur mon cœur les traits dont vous vouliez percer celui d'une femme riche et puissante par des alliances. Si, connaissant vos vues, j'eusse bien voulu m'y prêter, je n'aurais pas à me plaindre de vous; mais feindre une passion si tendre, un respect si grand, des transports si soumis !
... Mais quoi, tromper une femme est-ce donc enfreindre les lois de la probité*? Manque-t-on à l'honneur en trahissant une maîtresse*? C'est un procédé reçu. Tant d'autres l'ont fait, il en est tant qui le font!
Oui, Mylord, il en est, mais ce sont des lâches, qui, portés par leur caractère à faire le mal, et n'osant offenser ceux qui peuvent les punir, se destinent et se bornent à désoler un sexe que le préjugé réduit à ne pouvoir ni se plaindre, ni se venger...
Et voici que le débat s’élève, se généralise et que la délaissée en vient à parler au nom de toutes les femmes, en un amer réquisitoire :
Eh ! qui êtes-vous, hommes *? D'où tirez-vous le
droit de manquer avec une femme aux égards que vous vous imposez entre vous ? Quelle loi dans la nature, quelle convention dans un Etat autorisa jamais cette insolente distinction ? Quoi, votre parole simplement donnée vous engage avec le dernier de vos semblables, et vos serments réitérés ne vous lient point avec F amie que vous avez choisie!... Vous qui nous devez le bonheur et F agrément de votre vie, vous qui ne connaissez que l’orgueil et l’amour effréné de vous-mêmes, sans la douceur, sans l’aménité qui furent notre partage, quel serait le vôtre ? Pensez-vous que nos mains se refusassent à laver dans le sang les outrages que nous recevons, si la bonté de notre cœur n’étouffait en nous le désir de la vengeance ? Sur quoi fondez-vous la supériorité que vous prétendez ? Sur le droit du plus fort? Eh! que ne le faites-vous donc valoir ? Que n’employez-vous la force au lieu de la séduction ? Nous saurions nous défendre, l’habitude de résister nous apprendrait à vaincre. Ne nous élevez-vous dans la mollesse, ne nous rendez-vous faibles et timides que pour réserver le plaisir cruel que goiite cette espèce de chasseur qui, tranquillement assis, voit tomber dans ses pièges l’innocente proie qu’il a conduite, par la ruse, à s’envelopper dans ses rets ?
Voilà qui sera redit bien des fois,^après
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mmc RICCOBONI lil
Mme Riccoboni, et plus éloquemment. Mais il faut croire, au succès des Lettres de Fanny Butlerd , que ce lieu commun avait encore de l’agrément en 1757. Il y a plus de grâce douloureuse dans la peinture des phases par lesquelles a passé un cœur déchiré :
Ah! Mytord, est-ce bien vous qui avez détruit par votre conduite le respect que j’avais pour votre caractère! Hélas! trop attaché à l’erreur qu’il chérissait , mon cœur a cherché tous les moyens de la conserver. Ah ! dans l’instant où je m’ arrachais moi-même à la douceur de vous voir, portée encore à diminuer vos torts, je me serais trouvée heureuse de n’accuser de mes pleurs que l’excès de ma délicatesse. Elle vous touche, peut-être, Mytord, cette délicatesse', mais sachez que, dans un cœur bien fait, l’amour une fois blessé l’est pour toujours. Dans l’égarement de la douleur, dans ces moments affreux où l’âme, avilie, abattue, succombe, ne meut presque plus une machine affaissée sous le poids qui l’accable, on se tourne naturellement vers la cause de son mal; il semble que la main qui vient d’enfoncer le trait ait seule la puissance de l’arracher. Situation horrible, inexprimable, dans laquelle, détachée de tout, de l’univers, de soi-même, on ne tient plus qu’à l’inhumain qui vous réduit à cet état funeste...
Ce fut donc l’essai, pour ainsi dire, désespéré
de pardon; mais comment pardonner une telle offense?
Je me méprisais moi-même en songeant que je vous aimais. A présent, c'est vous , Mijlord, c'est vous seul que je méprise, non pour avoir quitté une femme, vous être montré plus ambitieux que sensible, non pour avoir changé de sentiment, mais parce que vous avez feint ce que vous ne sentiez pas, parce que vous avez traité durement, inhumainement votre amie, celle qui vous était véritablement attachée, dont vous aviez désiré la tendresse, que vous connaissiez digne de vos égards et dont vous aviez mille fois juré déménager la sensibilité... Ah! sur combien de points avezvous eu l'art de me tromper ! Pour votre propre avantage, que n' êtes-vous, Mglord, celui que mon cœur se plaisait à chérir !
Plus sincère que vous, je ne vous promets pas mon amitié , je renonce à la vôtre. Mais qu'est-ce donc qu'un homme, qu'on ne voit plus, qu'on ne verra jamais , entend par cette amitié qu'il ose offrir, promettre? Quelle profanation d'un nom si révéré des cœurs vertueux! Quoi! ce sentiment si noble, si précieux, qui rassemble, unit, intéresse, lie les humains, se borne donc, dans l'idée de Mglord, à ne point nuire à ceux qu'il honore du nom d'amis ! Que pouvez-vous pour moi? Vous seriez-vous flatté que je voulusse un jour vous
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 113
devoir quelque chose? Vous avez détruit ma tranquillité. Est-il en vous de la faire renaître ? Le bien que vous m'avez ôté ne subsiste plus : le ciel même , ci cet égard, ne peut réparer mes pertes; Vidée fantastique, qui faisait mon bonheur, s'est évanouie pour jamais; cette idole chérie, adorée, dénuée des ornements dont mon imagination l'avait embellie, ne m'offre plus qu'une esquisse imparfaite; je rougis du culte que j'aimais à lui rendre. Ainsi mon cœur, trompé dans ses désirs, éclairé par ses peines, n’a joui que d'une vaine erreur : il la regrette peut-être, mais il ne peut la recouvrer. Adieu, Mglord; pour reconnaître en partie cette amitié si « tendre, si sincère » que vous me « conservez », je souhaite que vous n'en ressentiez jamais de véritable pour quelqu'un qui vous ressenible...
C’est sur ce trait que finit cette correspondance. « De mes grands chagrins, je fais de petites chansons », devait dire, un jour, Henri Heine. De ses anciennes déceptions, Mme Riccoboni faisait un livre. L’accueil qu’on accorda à celui-ci (1) l’incita à en composer d’autres.
(1) Il ne trouva pas grâce, cependant, devant Fréron, qui le traita durement dans son Année littéraire.
Et ce sera le thème sur lequel s’édifieront la plupart de ses romans : l’ingratitude des hommes. Ce motif reviendra souvent, fût-ce par incidence. L’œuvre littéraire de Mme Riccoboni roule, dans son ensemble, sur les tourments qui sont le lot d’un cœur trop sensible ou sur des malentendus sentimentaux. Malgré bien des expériences, elle n’avait pu faire une durable conquête, et elle revenait volontiers sur cette inconstance masculine.
Celui de ses romans qui, aujourd’hui, offre quelque agrément encore, qui donne la meilleure opinion de son talent littéraire, Y Histoire du marquis de Cressy , montre non plus une seule, mais plusieurs victimes de cette frivolité des hommes. Cette histoire est écrite avec un fond de rancœurs, mais l’action en est soutenue, l’intérêt en est vif, il atteint au dramatique; l’observation, serrée d’assez près, n’y manque point : Mme Riccoboni n’avait qu’à faire appel à ses souvenirs. Elle avait eu assez souvent des faiblesses; elle disait, avec de la vérité, ce qui les explique, ce qui les détermine, ce qui, après
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 115
une douloureuse épreuve, expose pourtant à de nouvelles défaites :
Ce n’est pas toujours son amant qu’on regrette le plus , quand on est forcée de lui retirer son cœur : c’est le sentiment dont on était touchée, c’est le prestige aimable qui s’évanouit, c’est le plaisir d’aimer, plaisir si grand pour une âme tendre qu’elle ne voit rien qui puisse remplacer la douce habitude qu’elle avait prise de s’y livrer.
On peut encore considérer comme des Mémoires intimes de Mme Riccoboni les premiers chapitres de 1 ’ Histoire du marquis de Cressy : on y voit, évoquées avec amertume, la stratégie, les manœuvres, les habiletés d’un séducteur. Une autre victoire lui paraît plus brillante, plus tentante, et elle le pousse à l’abandon de la jeune femme qui, née avec ces délicatesses de sentiment que Mme Riccoboni se plaît à se reconnaître, restera brisée de ses désillusions. 'L’art suprême de M. de Cressy consiste à se faire aimer de la comtesse de Raisel, précisément en lui parlant d’une liaison qu’elle n’a pu Ignorer, mais en la travestissant, en se donnant le beau rôle, celui d’un homme qui a eu tous les scrupules et toutes les générosités. Le marquis épouse Mme de Raisel, qui est d’ailleurs d’une beauté accomplie et dont la fortune est considérable; mais il est dans le caractère de
M. de Cressy de ne pas pouvoir ne pas tromper, et, objet d’un attachement sérieux et profond, il court vers d’autres aventures. Le mensonge semble être son élément. L’étude des désenchantements de la marquise ne laisse pas que d’être bien menée, avec la résistance qu’elle oppose à la découverte de la vérité; mais il lui faut bien reconnaître la sécheresse, l’égoïsme et l’espèce de férocité de ce joli homme. Désabusée, elle apprend la véritable conduite de M. de Cressy vis-à-vis de la jeune femme qu’il séduisit; elle découvre que dans sa maison même, il mène une intrigue qui la révolte particulièrement; de plus cruelles surprises encore lui sont réservées. Et cependant, bien qu’elle méprise son mari, elle ne parvient pas à éteindre un reste d’amour pour lui. C’est de cette constatation de ses sentiments intimes qu’elle est épouvantée. Comment cet amour subsiste-t-il après sa clairvoyance d’à présent? Pour se punir de cette faiblesse de cœur, que condamne sa raison, elle se réfugie dans la mort, mais veut l’âpre consolation de mourir dans les bras du marquis, et, pour ainsi dire, de sa main. La scène est curieuse par la complexité des sentiments qui lui font adopter cette détermination. Elle feint un malaise, et comme si elle n’avait pas la force de prendre la tasse de thé où elle
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 117
a versé du poison, elle prie le marquis de l’aider à la porter à ses lèvres... — «Je suis charmée, monsieur, lui dit-elle, avec une infinie tristesse, de tenir de vous ce remède salutaire. » Maintenant qu’elle est certaine de sa fin, elle lui dit tout ce qu’elle a souffert par lui. Du moins, ses souffrances sont-elles arrivées à leur terme, et une mourante ne saurait plus que pardonner. — Une mourante? s’écrie M. de Cressy, tout à coup bouleversé. — Oui, c’est de cette main autrefois si chère que je viens de prendre un spécifique contre d’insupportables douleurs: il va terminer des jours qui me sont inutiles, et même odieux, depuis que j’ai pu m’assurer que je ne vous rendais pas heureux... »
L’imagination de Mme Riccoboni s’est visiblement plu en cette vengeance bien féminine, terrible dans son apparente douceur, par l’involontaire complicité qu’elle a imposée au marquis. La comédienne à qui l’âge imposait maintenant les rôles de mères, se rajeunissait par la pensée et pensait qu’elle eût bien joué cette scène, où le roman prenait la forme du théâtre.
Dans les Lettres de Milady Catesby, c’est encore l’histoire d’une femme abandonnée et trahie; c’est encore Mme Riccoboni elle-même,
qui exploitait largement ses anciennes infortunes; c’est encore le procès de l’infidélité des hommes. En trompant milady Catesby, M. d’Ossery a cédé, dit-il, à un vertige, il a eu un moment de folie :
Ah! oui, les hommes ont de ces oublis; leur cœur et leurs sens peuvent agir séparément; ils le prétendent du moins; et, par ces distinctions qu'ils prennent pour excuse, ils se réservent la faculté d'être excités par l’amour, séduits par la volupté ou entraînés par l'instinct. Comment pouvonsnous démêter la véritable impression qui les détermine ? Les effets sont si semblables, et la cause si cachée. Mais cette excuse qu'its prennent, its ne la reçoivent pas, remarquez cela : ce qu'ils séparent en eux, ils le réunissent en nous. C'est nous accorder une grande supériorité dans notre façon de sentir, mais faire naître en nous une terrible incertitude sur l'espèce des mouvements qui les portent à désirer de nous posséder.
C’est presque le ton du badinage. Il y a là, du moins, plus d’apaisement. Juliette Catesby est beaucoup moins emportée que FannyButlerd. Elle est aussi plus avisée qu’elle. Enfin, il se pourrait qu’elle aimât mieux. Elle cherche d’abord des excuses à son amant infidèle. Sans doute elle déclare qu’elle ne le reverra jamais. « S’il revenait, cependant? » Elle est hantée de
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 119
cette pensée. Il revient, se justifie d’une façon assez romanesque et ne laisse pas que d’obtenir son pardon (1). Ah ! si M. de Maillebois fût revenu, jadis!...
Les productions de Mme Riccoboni, laissent de plus en plus une grande part à l’imagination, mais il lui est à peu près impossible de ne pas montrer une fille séduite : ce ne sont que les moyens de séduction qui différent. U Histoire de Miss Jenny est l’histoire d’une orpheline tombée dans un abominable piège. Dans l’état misérable où se trouve Jenny, à la suite de malheurs immérités, elle est recherchée par un gentilhomme dont la générosité lui inspire de l’admiration et delà reconnaissance : lord Damby fait d’elle sa femme. Le mariage, il est vrai, a été secret, a été célébré dans un village inconnu de Jenny; mais lord Damby explique la nécessité de quelque mystère, durant quelque temps, du moins, par sa situation : on avait formé pour lui d’autres projets d’établissement, son avenir dépend de ceux qui les ont formés, et il est contraint de ne pas avouer tout d’abord son mariage, qu’il fera peu à peu accepter de ses
(1) «C’est, disait Fréron dans Y Année littéraire une femme quittée par un homme qui a fait un enfant à une autre, et qui revient à sa maîtresse après la mort de celle qu’il avait épousée par un sentiment généreux. »
parents. Au demeurant, il a pour Jenny l’amour le plus vif et les soins les plus délicats. La maison où il l’a installée est un peu retirée, voisine de Londres, cependant; ses visites sont fréquentes; il semble le plus prévenant des époux. Mais, dans cette retraite, Jenny voit un jour apparaître une femme dont tout indique le rang élevé. Cette grande dame est d’humeur assez railleuse, examine Jenny avec curiosité, la détaille, et sans prendre la peine de témoigner la moindre jalousie, dit, en souriant :
— Mylord a toujours eu bon goût pour ses maîtresses...
La triste vérité se découvre. Cette imposante personne est milady Damby. Instruite de la liaison de son mari, il lui a plu, par un caprice, de connaître celle qui était l’objet de son attachement... Lord Damby, qui s’était rendu compte qu’il n’aurait point raison de la vertu de Jenny, lui a caché qu’il n’était pas libre, l’a odieusement abusée et a feint un mariage, où tout n’a été que comédie. Le ministre qui bénit l’union n’était qu’un faux pasteur, et les témoins étaient des hommes aux ordres du lord... Et c’est, comme dans tous les romans de Mme Riccoboni, le refrain sur l’étrange conception qu’ont les hommes de l’amour :
...Que les hommes sont inconséquents et cruels!
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBON1 121
Ils aiment , disent-ils. Tromper V objet de leurs désirs, lui préparer de longs regrets, V avilir, le livrer à la douleur, à la honte... est-ce aimer ?
Eh! que feraient-ils donc, s'ils haïssaient ?
Cl’est une grande abondance romanesque dans les Lettres de Sophie de V altière. Mais Mme Riccoboni revient à la théorie qu’elle ne cesse de développer : les hommes, des bourreaux; les femmes, des victimes...
Ce sexe violent, emporté , qui s'efforce cruellement de faire passer dans notre sein les passions tumultueuses dont il est agité... Faibles, tendres, compatissantes, en voulant calmer ces passions, nous les partageons ; elles détruisent notre bonheur, notre repos ; le trouble, l'inquiétude, la douleur et le regret s' introduisent avec elles au fond de notre cœur.
Il n’y a guère un homme accompli que dans les Lettres de Mme de Sancerre , mais cet hommelà, adoré par Mme de Sancerre, n’est pas libre et ne le devient qu’à la fin du roman. Dans les Lettres de Mylord Rivers (car presque toutes les œuvres de Mme Riccoboni empruntent la forme épistolaire), ce ne sont guère que des observations, prêtées à un étranger, sur la société parisienne. Ce lord Rivers s’étonne de la manie de la sensibilité qui règne à Paris. Il n’est question que de bonté, de bienfaisance, d’huma-
nité, de vertu. Mais on sent la pensée intime de l’auteur : ces philosophes, si prompts à l’attendrissement, comment se sont-ils conduits à l’égard des femmes? Ces grands principes qu’ils étalent complaisamment, les ont-ils empêchés d’être ingrats et cruels envers elles?
Au milieu des observations de mylord Rivers se trouve intercalée une histoire sentimentale qui est bien dans la manière de Mme Riccoboni. C’est toujours d’un exemple de l’inconstance des hommes qu’il s’agit. Le marquis de Grancé s’est fort épris de Mlle de Layrac, qui éprouvait pour lui une vive inclination. Mais les parents de Mlle de Layrac ont décidé de son sort. On ne lui laisse pas le temps de s’opposer à des dispositions si contraires à ses désirs, et, par malheur, la volonté paternelle s’est manifestée dans le temps que M. de Grancé est absent de Paris. Elle devient donc, malgré elle, la comtesse de Belosane, ainsi mariée à un homme assez nul, poli et indifférent. M. de Grancé a été chercher au loin l’apaisement à son chagrin. Il a passé trois ans à Malte ou sur les vaisseaux de la religion. En revenant en France, il apprend la mort du comte de Relosane. Une grande émotion s’empare de lui, et il se présente chez la comtesse. Mais voici, direz-vous, un amant fidèle, dont les années qui se sont écoulées n’ont point changé le cœur...
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 123
Mme Riccoboni a donc bien voulu reconnaître qu’il était, au moins, un homme capable de délicatesse... Attendez ! M. de Grancé n’en sera que plus perfide.
Il est donc revenu. La durée de son attachement a fort troublé la comtesse qui, à la vérité, n’avait jamais cessé de penser à lui. Il fait une cour tendre et pressante; il aspire à devenir l’époux de Mme de Belosane. « Tous deux, charmés de se parler, de s’entendre, se communiquèrent des peines, s’exprimèrent la joie dont ces mutuels aveux pénétraient leur cœur. Des assurances de s’aimer toujours, une promesse de s’unir terminèrent cette douce explication. » Seules, des raisons de famille retardent le mariage. Mais c’est la plus aimable, la plus confiante intimité. Le marquis est charmant et Mme de Belosane remercie le Ciel qui, en dédommagement du mariage morose auquel elle fut contrainte, a ramené vers elle, avec d’inaltérables sentiments, celui qu’elle a toujours aimé. Comment n’aurait-elle pas en lui une foi absolue? Elle goûte la douceur de cette parfaite confiance quand un incident la jette dans la plus douloureuse surprise. Elle apprend que, tandis que M. de Grancé ne cesse de protester de l’amour qu’il a pour elle, il cherche à séduire une amie de la comtesse, Mme de Chazèle, se
défendant sans doute, mais non sans trahir sa faiblesse, mais non sans subir son ascendant, avec une sorte d’effroi de se sentir intimement déjà presque désarmée contre lui. Mme de Belosane demeure quelque temps accablée; elle ne peut concevoir cette duplicité, car enfin il est certain que M. de Grancé l’a aimée, et l’aime encore. Comment donc expliquer cette trahison? Dans une explication où elle exige une entière franchise, M. de Grancé ne s’abaisse pas à nier. Il se confesse assez amèrement, en rejetant une faute qu’il avoue haïssable sur la misère de son cœur d’homme. Il est vrai qu’il a désiré Mme de Chazèle, il est vrai qu’il a été inévitablement attiré vers elle, et cependant il souhaite de tenir ses engagements avec la comtesse, qu’il n’a pas cessé de chérir, à qui il a voué sa vie. — « Des engagements ! vous n’en avez plus avec moi, monsieur, et je vous déclare libre en ce moment. » Ce n’est pas sans un grand déchirement que Mme de Belosane s’est décidée à cette rupture. C’est une âme haute. Elle n’a point de colère contre Mme de Chazèle : celle-ci pouvaitelle, malgré tous les raisonnements, ne pas aimer le marquis, qu’elle trouvait elle-même si captivant? Ne suffit-il pas qu’elle soit seule malheureuse? Et, généreusement, on pourrait dire héroïquement, elle pousse le sacrifice jus-
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 125
qu’à vouloir donner M. de Grancé à Mme de Chazèle. Mme de Belosane quitte la France, laisse le champ libre à une rivale qu’elle ne hait pas, qu’elle excuse; elle lui écrit de pressantes lettres pour lever ses scrupules : « Je ne possédais pas le bien que vous vous accusez de m’avoir enlevé... Les liens qui allaient nous unir étaient si faibles, qu’ils seraient devenus tristes et pesants!... Si M. de Grancé s’était offert à vous libre de tout engagement, auriez-vous refusé de l’écouter? Eh bien ! il est libre, il vous aime, recevez son hommage, faites son bonheur ! » Elle demande d’ailleurs à Mme de Ghazèle le secret, que M. de Grancé ignore toujours sa démarche, qu’il oublie ses remords, s’il en a !
Mais Mme de Ghazèle est une âme élevée, elle aussi — Mme Riccoboni ne peint que des femmes si supérieures aux hommes en leur façon d’aimer ! — et, tant qu’elle soit entraînée vers M. de Grancé, elle se ressaisit, elle renonce à ce bonheur qui est à portée de sa main. — « Non, mon amie, répond-elle à Mme de Belosane, une basse complaisance pour moi-même ne me rendra point indigne de votre estime. Pourrais-je tenir mon bonheur de l’homme qui vous afflige, vous éloigne, et nous sépare ! »
G’est un combat de magnanimité entre les deux femmes, qui s’écrivent sans cesse, soit
qu’elles trouvent une consolation dans l’orgueil de la noblesse réciproque de leurs attitudes, soit, plutôt, que, même pour souffrir, il leur soit doux encore de prononcer le nom de M. de Grancé, qui occupe également leur pensée. Celui-ci a pris le parti d’aller faire campagne. Commandé pour l’attaque d’un fort, il est tué. Qui sait s’il ne s’était pas engagé dans d’autres aventures ! Mais l’amour des femmes, selon Mme Riccoboni, survit à la mort. Mme de Belosane et Mme de Chazèle se réunissent pour pleurer ensemble l’homme qui les trompa toutes deux, ce qui est, évidemment, de la dernière générosité, et, pour le mieux pleurer, elles décident de vivre ensemble. Qu’était le fragile amour de M. de Grancé à côté du leur !
Ainsi, au fond de tous ces romans, y a-t-il, directement dans les premiers, indirectement dans les autres, cette même préoccupation de la condition misérable des femmes, en amour. Doit-on voir là surtout l’amertume de Mme Riccoboni à la pensée que, quoique belle et spirituelle, il lui avait manqué l’art de retenir ses amants?
Mais, même dans ce joli défi littéraire de la parfaite imitation du style de Marivaux, dans cette suite supposée au délicat roman de
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mmo RICCOBONI 127
Marianne, resté inachevé (1), Mme Riccoboni n’a-t-elle pas été tentée surtout par la situation où Marivaux avait laissé Marianne, délaissée par le marquis de Valville, sur le point d’être supplantée par Mlle Varthon? Et elle a profité du goût des réflexions que lui offrait son modèle pour revenir à son thème coutumier :
A tout prendre, marquise, les hommes sont bien ridicules, bien inconséquents : nous ne les aimons que faute de les examiner. Ecoutez-les, vous serez étonnée de /’ admiration qu'ils ont pour eux-mêmes. Savez-vous bien qu'ils se croient fort au-dessus de nous? La pauvre espèce ! s'attribuer la supériorité, eux, eh, bon Dieu, en quoi? De faibles créatures dont la grandeur d'âme et la force prétendue ne résistent jamais au caprice, à la plus légère impulsion de leurs sens !...
Par là, par cette manière d’idée directrice, s’explique-t-on la correspondance de Mme Riccoboni avec Choderlos de Laclos, après la publication des Liaisons dangereuses. Une autre eût peut-être été mieux qualifiée qu’elle pour s’élever, au nom de la morale, contre la dépravation de ce livre. Mais heurter de front les idées qui lui étaient les plus chères, présenter une
(l)On sait que ce fut à la suite d’un pari avec Saint-Foix, qui déclarait que Marivaux était inimitable.
sorte de monstre comme Mme de Merteuil ! Elle qui n’avait cessé de montrer les femmes comme de trop faciles proies, par leur bonté naturelle, pour la méchanceté des hommes, elle n’avait pu s’empêcher de soutenir qu’un tel caractère était purement imaginaire, et qu’il l’offensait « comme femme et comme Française, pour l’honneur de sa nation ». Correspondance infiniment polie, d’ailleurs, pleine de compliments de part et d’autre, si l’on ne pouvait se convaincre, et si chacun restait sur ses positions.
« Vous êtes bien généreux , monsieur, écrit Mme Riccoboni, de répondre par des compliments si flatteurs, si spirituellement exprimés, à la liberté que j'ai osé prendre d'attaquer le fond d'un ouvrage dont le style et les détails méritent tant de louanges... Malgré tout votre esprit, malgré toute votre adresse à justifier vos intentions, on vous reprochera toujours, monsieur, de présenter à vos lecteurs une vile créature, appliquée, dès sa première jeunesse, à se former au vice, à se faire des principes de noirceur, à se composer un masque pour cacher à tous les regards le dessein d'adopter les mœurs d'une de ces malheureuses que la misère réduit à vivre de leur infamie. Tant de dépravation irrite et n'instruit pas. On s'écrie à chaque page : « Cela n'est point, cela ne saurait être. »
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 129
L' exagération ôte au précepte la force propre à corriger; ce sont les vérités douces et simples qui s’ insinuent dans le cœur... »
Laclos répond que c’e: t la vérité qu’il a peinte :
« Si aucune femme ne s'est livrée à la débauche en feignant de se rendre à V amour; si jamais une autre n'a facilité , provoqué même la séduction de sa compagne , de son amie ; s'il ne s'en trouve point qui ait voulu perdre, qui ait perdu en effet son amant , devenu trop tôt infidèle ; si l'on n'a point vu, dans ce choc des passions viles, se permettre un grand mal pour un léger intérêt ... si tout cela n'est point, j'ai eu tort d'écrire , mais qui osera nier la vérité de tous les jours ? »
Et Mme Riccoboni de riposter :
« Vous avez tant de facilités, monsieur; un style si aimable! Pourquoi ne pas les employer à présenter ces caractères que l'on désire d'imiter? Vous prétendez aimer les femmes? Faiies-les donc taire , apaisez leurs cris et calmez leur colère. Vous ne savez pas , monsieur, combien vous regretterez un jour leur amitié : elle est si douce , elle est si agréable à voire sexe pour les passions amorties leur permettant de ne plus les regarder comme l'objet de son amusement. Changez de système, monsieur, ou vous vivrez
chargé de la malédiction de la moitié du monde , excepté de la mienne , pourtant , et je vous excuserai même autant que je le pourrai sans me faire arracher les yeux. »
Cet échange de lettres (1) a l’avantage, aujourd’hui, d’attester le cas qu’on faisait, en 1782, de Mme Riccoboni comme écrivain, puisque Laclos mettait plus que de la courtoisie à affirmer sa particulière estime pour l’ancienne comédienne, devenue une vieille femme de lettres. Au reste, Diderot, bien auparavant, le bouillant Diderot, ne lui avait-il pas montré sa considération en discutant avec elle de littérature et de théâtre?
Ce féminisme, fait, à la vérité, non de revendications, mais de plaintes et de reproches, donna son originalité à Mme Riccoboni, à son époque. Elle ne demandait point des droits pour les femmes; elle réclamait seulement des hommes plus de ménagements pour leur faiblesse, en matière de sentiment. Il n’y a pas lieu d’accuser la postérité d’injustice si, aujourd’hui, ces romans, qui furent tant en faveur, sont complètement délaissés. Mais, pour être équitable, on trouverait encore de l’agrément
(1) Ces lettres ont été publiées dans la Bibliothèque des Romans , tome X. Les lettres originales de Mme Riccoboni sont conservées à. la Bibliothèque Nationale, ms. fr. 12.845.
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mtoe RICCOBONI 131
dans un choix de quelques-unes de ces pages. Ainsi, dans un bouquet fané, des fleurs, par aventure, restent-elles encore vivaces.
Comment une comédienne, belle-fille et femme de comédiens-auteurs, n’eût-elle pas été tentée d’écrire pour le théâtre? Joignez à cela qu’elle vivait avec une autre comédienne retirée.
Elle avait beaucoup vu Garrick, pendant ses voyages en France en 1752 et en 1763 (1). Il y avait alors un grand engouement pour les choses anglaises (dans ses romans, Mme Riccoboni a suivi cette mode en transportant l’action de la plupart de ses romans en Angleterre). Garrick venait de faire jouer à Londres sa comédie, le Mariage clandestin. Mme Riccoboni, avec l’aide de son amie Thérèse Biancolelli, la transforma en un opéra-comique dont Kohaut, musicien du prince de Condé, écrivit
(1) On sait quel accueil plein d’égards reçut à Paris le comédien anglais, directeur de Drury-Lane. Selon une anecdote citée par Després dans ses Mémoires sur Garrick (1822), les Comédiens-français s’étaient portés à la rencontre de leur
la musique. Il n’eut pas de succès (1). Mais les deux actrices avaient, pendant ce travail, revécu les heures où elles paraissaient sur la scène.
Auparavant, Mme Riccoboni avait abandonné à son mari un scénario, que Riccoboni avait développé, sous le titre des Caquets (2), en
célèbre camarade d’outre-Manche d’une façon assez originale, en l’attendant dans l’auberge la plus voisine de la barrière. Là, la voiture de Garrick, par suite d’une maladresse intentionnelle du postillon, bien payé pour cet accident, eut besoin d’une réparation. Garrick fut forcé de s’arrêter à l’auberge; on y faisait une noce. Il fut invité par les parents et les mariés a se mettre à table et le dîner fut aussi excellent qu’aimable. Le directeur de Drury-Lane « oublia sa colère contre le poslillon et il parut se livrer si franchement à la circonstance que les acteurs français (car c’étaient eux) le crurent tout à fait dupe de la comédie qu’ils jouaient. Ils ne furent pas peu surpris quand Garrick, sortant tout à coup d’une fausse ivresse, les salua tous par leur nom. Les feuilles l’avaient familiarisé depuis longtemps, et par la louange et par la critique, avec les défauts et les qualités de chacun d’eux. Il les devina presque tous en les entendant, et reconnut ainsi des gens qu’il n’avait jamais vus. »
(1) Une autre adaptation de la pièce de Garrick, donnée au théâtre de la rue de la Loi, en 1795, n’eut pas meilleure fortune.
(2) Comédie- Italienne, 1761. — « Babet doit épouser Dubois.. Des revendeuses à la toilette qui viennent, comme parentes, pour signer le contrat de mariage, sont choquées de ce qu’on ne fait point assez attention à elles. Une de celles-ci jette des soupçons sur la naissance de Babet et demande le secret, qui ne se garde pas. Ce propos passe de bouche en bouche. Dubois en est instruit, en parle à Babet et la prie de ne pas dire de qui elle le tient. Babet le promet et ne tient pas sa promesse. Tous les acteurs se trouvent mêlés dans ce caquet, qui en fait naître d’autres, depuis le commencement jusqu’à la fin de la pièce. On découvre enfin que Babet est fille de M. Renaud, riche négociant qui, en partant pour les Indes, l’avait laissée en Normandie : ce qui lève tous les obstacles à son mariage. » {Annales dramatiques, par une Société d® d© lôttres, iSo9.)
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RICCOBONI 133
reconnaissant d’ailleurs ce qu’il devait, pour cette pièce, à sa femme. Il était séparé d’elle, mais cette séparation permettait encore une collaboration dramatique.
Mme Riccoboni traduisit (mais ces ouvrages ne furent pas représentés à Paris) la Fausse délicatesse , de Kelly (1), la Femme jalouse, de Colman, Y Enfant trouvé , de Moore, La façon de le fixer , de Murphy. C’étaient, d’ailleurs, d’assez libres traductions, car, dans une page assez amusante, elle a raconté comment elle traduisait : n’ayant de l’anglais qu’une intelligence superficielle, elle laissait de côté ce qu’elle ne comprenait pas, ou trouvait mal dit ce qui lui semblait trop difficile, de sorte qu’elle substituait sa propre pensée à la pensée originale.
L’âge lui avait épargné les infirmités. Elle avait pris de la philosophie. « Ma vie n’a pas été heureuse, disait-elle, ma jeunesse s’est passée dans la tristesse : peut-être est-ce un bonheur pour moi. J’entends quelquefois des gens sur
(1) Mme Riccoboni n’a pas résisté à la tentation d’ajouter au texte anglais quelques réflexions sur son thème coutumier. Les femmes aiment avec sincérité, et ceux qu’elles aiment, et dont elles sont les victimes, elles les découvrent bientôt « fats, indiscrets, étourdis, remplis d’impudence et de vanité » (acte I scène 4.) — Et, dans La façon de le fixer : « Puissent les hommes, guidés par la raison, par l’honneur, se rendre maîtres de leurs passions et ne jamais se préparer le reproche amer d’avoir blessé un cœur ! »
le retour soupirer, comparer les temps, rappeler des jours qui ne sont plus, se plaindre de ceux dont ils jouissent encore. Moi, je n’ai rien à regretter. » Elle vivait entourée de quelques amis, dont le bon Goldoni, qui commençait à radoter un peu, et qui, inquiet de la Révolution, venait lui demander s’il n’y avait pas à craindre pour les pensions qu’il recevait. Ellemême devait être un peu étonnée des changements qui se produisaient autour d’elle. Elle n’avait pas prévu les clubs de femmes qui commençaient à se former, les réclamations politiques des femmes. « Vous avez décrété la juste égalité des droits, disaient leurs cahiers de doléances et vous en privez injustement la plus douce et la plus intéressante moitié d’entre vous. » La société élégante et polie qu’elle avait connue s’évanouissait. La Comédie-Italienne avait abandonné son titre, et, ayant bien de la peine à vivre elle-même, donnait des représentations « au profit des épouses des citoyens partis pour la défense de la patrie », ou remplaçait l’affiche par une bande portant relâche, « tous les citoyens comédiens, musiciens et employés étant à leurs sections ». Où étaient les pièces dans lesquelles elle avait débuté ! Elles eussent été suspectes. Née dans l’avant-dernière année du règne de Louis XIV,
SOUVENIRS SENTIMENTAUX DE Mme RÏCCOBONI 135
Mme Riccoboni devait piquer à son bonnet la cocarde nationale, et à soixante-dix-neuf ans, elle devenait citoyenne d’une république. M. de Maillebois, son séducteur de jadis, dérobait par la fuite un reste d’existence à un décret d’accusation...
Elle s’éteignait le 6 décembre 1792, dans les bras de Thérèse Biancolelli, qu’elle avait instituée sa légataire universelle. Héritage vite réalisé, ainsi qu’en fait foi cette pièce, dernière épave d’une existence :
Le 27 mars 1793, est comparue Dite Marie- Thérèse Biancolelli, demeurant à Paris rue Poissonnière, section de Molière et de La Fontaine, exécutrice du testament de dame Marie-Jeanne de Laboras, veuve de François- Antoine-Valentin Riccoboni, sa légataire universelle, laquelle a déclaré qu'il lui est échu de ladite succession de la dite dame Riccoboni, décédée à Paris le 6 décembre dernier, trois cent cinquante livres de rente perpétuelle, constituée par les ci-devant secrétaires du roi au profit de Dite Hélène-Virginie Baletti, veuve de Louis-André Riccoboni, par contrat passé devant Baron F aîné et son confrère, notaires à Paris, le 31 mars 1756, lesquelles trois cent cinquante livres de rente abandonnées à ladite dame de Laboras, par contrat passé devant Giroust, notaire à Paris, le 18 mars 1771.
De laquelle somme le droit dû , à raison de quatre francs pour cent francs.
Affirmant la comparante qu'il ne dépend de ladite succession aucun autre immeuble réel ou fictif , se soumettant en cas d’omission ou d’insuffisante déclaration aux termes de la loi (1).
La pension sur les Menus-Plaisirs n’était plus payée; celle de la Comédie-Italienne allait cesser de l’être. C’eût été la misère.
(1) Archives de la Seine.