‹ Mémoires et souvenirs de comédiennesChapitre 2 sur 6 · DE MARY ROBINSON · texte numérisé non relu

DE MARY ROBINSON

"Les Mémoires

de Mary T{obinson

T , OICI , de Vautre côté du détroit , presque tes V mêmes imprécations que celles de Mme Riccoboni contre le « sexe trompeur » (c'est du sexe masculin qiï il s’ agit) ; voici une autre comédienne , également femme de lettres sur le tard, s'étant fait aussi une seconde renommée par ses romans , qui sont bien de leur époque. C'est Mary Robinson, l'élève de Garrick et de Sheridan, qui eut de grands succès, comme actrice tragique et comique, ci Drury-Lane et à Hay-Market. Quand, retirée de la scène après un scandale , qui semble avoir été, en fait, non dans une liaison princière, mais dans la rupture de celte liaison, elle se mit à écrire, ses livres eurent une vogue extrême : ils furent à peu près tous traduits en français dès leur apparition. Elle mourut en 1801, à quarante-trois ans, la veille de Noël. Elle exerçait alors une manière de direction littéraire au Morning Post. Elle avait été fort belle, ainsi

que l’ailesle le portrait peint par Gainsborough , qui est délicieux. La dernière image qu'on ait d'elle, peu de temps avant sa mort , s'en écarte sans doute, avec les modifications de l'âge : les yeux, cependant , sont demeurés pleins d'éclat. Sur cette beauté, en la période de son rayonnement, les témoignages sont unanimes.

Elle avait voulu être enterrée dans le vieux cimetière de Windsor, et elle avait demandé qu'on ne mit sur sa tombe qu'une simple pierre, mais elle n'avait pas défendu qu'on y gravât une inscription, et cette inscription fut copieuse : elle F avait elle-même préparée, en vers :

Amour, prends ton pinceau, esquisse ses traits, son âme, sa candeur; tu ne paieras encore que faiblement l’hommage sincère dont elle honora ton culte. Si tu t’enorgueillis de ta puissance, ce fut sans doute depuis que tu l’y soumis; si tu chéris ton pouvoir, c’est dès l’instant qu’il l’asservit à tes lois. Pleure sa destinée, tu ne l’as que trop assombrie ! Répare tes torts envers elle en amenant sur sa tombe celui qui n’avança que trop sûrement, par son indifférence, l’instant fatal qui la ravit à l’amitié.

C'est donc un roman sentimental, avec ses douloureuses déceptions, qui s'évoque par cette épitaphe. Mais son aventure, Mary Robinson l'a contée sans avoir recours aux apparences

(T une fiction, en nommant celui en qui elle voyait r auteur de ses maux. C'est une douce victime qui se peint là, attestant sa candeur et sa vertu, et jamais belle pécheresse ne fit de ces deux mois un tel abus. On a des raisons de croire, cependant, qu'elle n'en resta pas à cette seule faiblesse.

Mary avait l’âme romanesque. Elle disait être venue « en ce monde de duplicité et de douleuî » par une nuit tragique, semblant annoncer les orages de sa vie. Les habitants de Bristol (elle avait vu le jour dans un ancien cloître, appuyé à la cathédrale) ne se souvenaient pas, assurait-elle, d'avoir jamais vu une aussi affreuse tourmente, qui avait ébranlé cette maison gothique. Sa mère descendait du philosophe Jean Locke, et elle eut besoin de se souvenir, dans son existence malchanceuse, quelle était la petite-fille d’un philosophe. Elle avait eu un fiancé, qui avait disparu. Lasse d’attendre son retour, elle avait épousé un Ecossais d’origine, né en Amérique. Il s’appelait Darby ou Darbz. Il lui fit cinq enfants en six ans, puis se lassa de son ménage, et il partit un beau jour, tenté,

disait-il, par la noble mission d’aller civiliser les Esquimaux. Mais il ne partait pas seul, et il n’alla pas aussi loin que les parages du Pôle Nord. Sa fortune, qui était assez considérable, fondit dans des entreprises chimériques et les caprices d’une maîtresse exigeante hâtèrent sa ruine. Il cessa d’assurer le sort de ses enfants, qui eurent à se tirer d’affaire comme ils le pouvaient.

A quinze ans, Mary Darby, se sentant des dispositions pour la scène, songea à entrer au théâtre. On l’avait présentée au directeur de Covent-Garden, M. Hull, qui, lui-même, la présenta à Garrick. Elle était jolie, gracieuse, enthousiaste : Garrick, qui était alors dans tout l’éclat de sa réputation, s’intéressa à elle, la fit travailler (il n’était pas de meilleur maître) et la prépara à débuter dans le rôle de Cordelia, du Roi Lear , en lui promettant, pour la soutenir, de jouer à ses côtés. Elle se jurait, d’ailleurs, « d’opposer l’égide du sérieux de ses manières aux attaques des hommes audacieux qui s’empressent autour de la jeunesse ».

Miss Darby ne débuta pas, cependant, bien qu’on eût déjà annoncé la représentation où elle devait paraître. Sa mère, prise de scrupules, ne voulut pas laisser Mary s’engager dans une carrière où on lui promettait pour-

tant le succès. Pour l’arracher au théâtre, Mistress Darby la maria en hâte à un jeune clerc de notaire, M. Robinson, à qui devait revenir, lui avait-on dit, un gros héritage; il était d’ailleurs bien tourné de sa personne. Cette mère craintive n’avait pas eu la main très heureuse. Certaines circonstances auraient dû, toutefois, lui inspirer quelque défiance. M. Robinson demanda que le mariage fût d’abord tenu secret. Un oncle très riche, qu’il ne pouvait mécontenter, avait formé d’autres projets pour lui : il s’agissait, en usant de prudence, de le mettre en face du fait accompli.

A la vérité, M. Robinson n’était point le neveu de ce gentleman possesseur d’une grosse fortune ; il était son fils naturel et, légalement, il n’avait rien à prétendre. Son père, M. Harris, se souciait médiocrement de lui. Instruit du mariage, il en accueillit la nouvelle avec assez d’indifférence et ne parut pas disposé à se montrer plus généreux qu’auparavant. Au demeurant, M. Robinson ne tarda pas à se dissiper : après avoir très vivement désiré Mary, il la délaissait, ne gardant même aucun ménagement. Mistress Robinson s’est donnée, dans ses Mémoires, comme le parangon de la fidélité c' du devoir, mais elle a fait expier à cet époux, par les traits N dont elle l’a dessiné, les torts

qu’il eut envers elle. Ayant de grands besoins d’argent, et n’en possédant point, il se livrait à de hasardeuses spéculations, qui devaient fort mal tourner pour lui. Ses créanciers le firent enfermer à la prison pour dettes pendant quinze mois, et pendant ces quinze mois, Mary Robinson partagea volontairement sa captivité. Elle n’a pas manqué d’insister, d’ailleurs, sur son héroïsme.

Ses prières, mêlées d’un peu de coquetterie, attendrirent enfin le plus important des créanciers. A la vérité, il avait mis certaines conditions à son désistement : Mary Robinson assure qu’il fut touché de son effroi et de sa révolte et qu’il consentit à se montrer magnanime — sans récompense. Mais, à peine libre, M. Robinson recommença ses frasques, prenant sa revanche de son long internement. Il avait tôt oublié ses épreuves, et il était repris par un frénétique emportement pour une vie de plaisirs. Quand les ressources, qu’il se procurait par des moyens aventureux, lui faisaient entièrement défaut, il donnait à ses maîtresses les bijoux de sa femme. Il devait être conduit à de pires indélicatesses.

On pourrait trouver que Mistress Robinson insiste beaucoup sur ces écarts de son mari, peu intéressants en eux-mêmes. Mais il y a là

une préparation de sa propre défense, car ses Mémoires semblent ceux d’un pauvre ange tombé, entraîné à sa chute par la fatalité. Plus elle noircit M. Robinson, mieux elle plaide pour elle-même les circonstances atténuantes. Elle entend que l’on sache qu’elle était née vertueuse et que son cœur resta vertueux, même lorsqu’elle donna quelques accrocs à la vertu.

Dieu seul qui sonde les cœurs, connaît toute la pureté du mien tant que je vécus avec mon mari ; il sait que les artifices les mieux joués, les trames les mieux ourdies, ne purent jamais m'entraîner, quoique, de toutes parts, je fusse entourée des tentations les plus fortes et les plus séduisantes...

Ces protestations, ces appels au témoignage de la Divinité reviennent souvent sous la plume de Mary Robinson. Parfois, ils prennent une forme d’une extraordinaire solennité, telle, en effet, qu’elle risque, aujourd’hui, d’amener un sourire.

J'en fais ici la déclaration, parce que la méchanceté avec laquelle on a jugé ma conduite me force à prendre la vérité à témoin de ce que je dis. Ceux qui connaissent le pouvoir de cette immortelle déité savent que la délicatesse qui a toujours animé mes actions m' empêcherait d'en appeler à un témoignage aussi auguste, si les faits que j'avance , la pureté de mon cœur, l'innocence de

mon âme , n'avaient , dans tous les temps , caractérisé ma vie ... Jamais je n'ai voulu compromettre l'honneur de mon époux : la perversité des femmes à cet égard m'a toujours inspiré le mépris le plus profond... La beauté a bien des écueils à éviter , mais aussi est-elle plus forte lorsqu'elle possède des principes sévères et qui garantissent à jamais sa sensibilité de l'astuce , du vice et de l'erreur... Oh ! femmes tendres , jeunes et jolies , il ne faudrait vous regarder qu'avec horreur , si le brevet de beauté en était un d'infamie. Rassurez-vous sur ce point : votre vertu , appuyée sur les bases sacrées , qui lui donnent encore plus de lustre , et qui sont la délicatesse et la fidélité , ajoute à tous vos charmes...

Voici une sorte de petit sermon assez singulier pour en arriver à l’aveu d’une séduction. Cependant, les affaires de M. Robinson allaient de plus en plus mal; il était de nouveau traqué par ses créanciers; il était obligé de se dérober par des ruses à leurs poursuites. L’existence avec lui devenait insoutenable. Mistress Robinson se rappela qu’elle avait été sur le point de débuter au théâtre. Encore que Garrick lui eût gardé quelque ressentiment du brusque abandon de la carrière à laquelle il l’avait préparée, il lui rendit bientôt son amitié et sa protection, et il l’adressa à Sheridan, qui venait

d’acheter le théâtre de Drury-Lane. Il fut entendu qu’elle paraîtrait pour la première fois dans Roméo et Juliette. Il y avait bien une petite difficulté : mistress Robinson était enceinte (le sentiment du devoir l’avait empêchée de se dérober aux retours de tendresse de M. Robinson) et sa grossesse était même assez avancée. Mais elle avait une telle hâte de se faire une situation indépendante qu’elle ne tint pas compte de cet obstacle. Cette Juliette, sur le point d’être mère, eut recours aux soins ingénieux des habilleuses, qui disposèrent sa robe de satin rose, garnie de crêpe et de paillettes, avec une rangée de perles pour ceinture, de telle sorte que l’embonpoint passager de l’actrice ne fût pas choquant.

Roméo, c’était un comédien alors renommé, Rrereton, qui soutenait sa camarade de toute son autorité. Garrick avait prodigué ses conseils à Mary Robinson pendant les répétitions. Dans la salle, il était au premier rang, aussitôt après les musiciens de l’orchestre, et il suivait son élève, l’encourageant des yeux et par des gestes discrets. Dans les coulisses, Sheridan ne quittait pas Juliette, la réconfortait, l’exhortait à rassembler toutes ses forces et tout son courage.

M' approchant du côté gauche de la scène , où

je devais prendre place, mon cœur battait avec une telle violence que je craignais que les convulsions ne succédassent à la trop juste appréhension que j’éprouvais alors... Des applaudissements retentirent, s’adressant aux acteurs qui étaient sur le théâtre : ils me fouettèrent le sang, me donnèrent la hardiesse que je n’aurais jamais eue, si j’avais dû paraître dès le lever du rideau. Ce fut à mon tour de parler : « Eh bien, qui m’ appelle? ... Me voici, madame, quelle est voire volonté ? » Après avoir prononcé ces mots, je me sentis défaillir... Je ne me remis que pour la scène du bal : je repris courage et je regardai le parterre; je remarquai plusieurs visages qui m’étaient sympathiques. Tous les yeux étaient tournés vers moi; le sentiment que j’éprouvais était un mélange de crainte et de plaisir...

L’épreuve fut heureuse. La débutante reçut du public le meilleur accueil. Son second rôle fut dans une pièce intitulée Amanda, pièce naguère tombée, qu’on redonnait sous un autre titre, mais qui fut tôt reconnue par les spectateurs. Les sifflets se firent entendre, et mistress Robinson, qui était en scène avec miss Jatet, au moment où ces marques de réprobation éclatèrent, resta interdite. Sheridan, de la coulisse, lui fit signe de ne pas s’effrayer, mais elle avait alors un monologue à dire,

et sa voix s’arrêtait dans sa gorge. « — Ce n’est pas vous que l’on siffle, c’est la comédie ! « dit une voix dans la salle. Ce courtois défenseur de l’actrice était le duc de Cumberland. La comédienne eut l’inspiration de lui adresser, en signe de remerciement, une gracieuse révérence. Le public se trouva attendri, applaudit et, contre toute attente, laissa achever la pièce.

Le troisième rôle de Mary Robinson dans le répertoire tragique fut celui de Statira dans Alexandre le Grand , où elle jouait à côté de deux gloires du théâtre, Lacey et miss Melmoth. Elle avait beaucoup soigné son costume persan, qui n’allait pas d’ailleurs, selon les goûts de l’époque, sans poudre ni paniers. Puis Sheridan, content de ses succès, la dirigea vers la comédie, où elle parut dans le Mariage clandestin de Garrick. Mais la nature réclamait ses droits, les costumes les plus adroitement drapés ne pouvaient plus dissimuler un état de grossesse avancée. Il fallut s’arrêter, dans le temps que le parterre était si favorablement disposé à l’égard de cette nouvelle venue à la scène.

Il est dangereux, au théâtre, où, plus qu’ailleurs, les absents ont tort, d’interrompre une carrière. Mary Robinson, malgré Sheridan luimême, eut quelque peine à reprendre pied. Elle devait reparaître dans le Suicide (rôle de Nancy

Novel); mais ce rôle, avec la complicité du directeur de Hay-Market, Colmont, lui fut retiré pour être donné à une certaine miss Farrett à laquelle Colmont s’intéressait de très près. Les dédommagements à cette mésaventure ne tardèrent pas du reste. La saison de 1781 fut particulièrement brillante pour elle (1); ce fut une suite de triomphes. Sa réputation était établie; elle était devenue l’une des comédiennes les plus fêtées de Londres et renommée non seulement pour son talent et pour sa beauté, mais aussi pour la vivacité de son esprit. Sa loge était un salon mondain. Ce fut la période heureuse.

Mais l’amour allait entrer dans la vie de Mary Robinson. C’est une assez étrange chose

(1) Elle joua, pendant cette saison, vingt-cinq rôles : Ophelia d'Hamlet; Viola, de la Douzième nuit ; Yacintlie, du Mari jaloux ; Fidelio, de Y Honnête marchand; Rosalinde, de Comme il vous plaira; Orcané, de Y Inconstant; Octavie, de Tout pour l'amour; Perdita, du Conte d'hiver; Palmyre, de Mahomet; Cordelia, du Roi Lear; Alinde, des Lois de la Lombardie; Amourette, du Vieux Célibataire; mistress Resce, dans la Miniature; Emilie, du Coureur; miss Richeley, de la Découverte; Statira, d'Alexandre le Grand; Juliette, de Roméo et Juliette; Amanda, du Voyage à Scarbro; lady Anne, de Richard III; lady Macbeth; Imogène, d'Imogène en Ibernie; la Veuve irlandaise, etc.

qu’une liaison, demeurée fameuse, ait mieux conservé son souvenir que son talent de comédienne ou ses œuvres littéraires. Peut-être la postérité ne s’intéresse-t-elle vraiment qu’aux histoires d’amour. « Je n’ai que trop été le jouet des événements les plus affreux », a dit Mary Robinson. Son aventure était pourtant de celles dont le dénouement pouvait être prévu.

« L’impulsion impérative du cœur m’a seule entraînée , a-t-elle écrit; j’ai cédé à la magie du sentiment, non au prestige du rang et de la richesse. Peut-être le public, dans son injustice condamnable, eût-il absous mes erreurs, si je n’avais été conduite que par le vice et par le dérèglement de mes mœurs... »

C’est toujours, chez elle, cette préoccupation, n’allant pas sans emphase dans l’expression, d’avoir été, même dans ses faiblesses, la plus pure des femmes. On l’a abusée; elle ne croyait qu’à la loyauté; son innocence même faisait d’elle une proie facile; elle respectait la vertu; et, tout en en manquant, elle est restée vertueuse. Comme Mme Riccoboni, avec laquelle elle a certains points de ressemblance, elle s’écriera :

La cruauté des hommes à nous tromper m’étonne encore : je n’ai jamais pu concevoir quel dérèglement du cœur ou de l’esprit ont pu lui donner

naissance ; je croyais à la fidélité des amants , lorsque , surtout , rien ne les obligeait près de nous à prendre ce titre , qui devrait résumer le contrat le plus indissoluble, quand il est signé de la volonté des deux parties. Que mes opinions étaient erronées !

Faut-il croire à cette admirable naïveté? Au moment où Mary Robinson écrivait, elle avait fait, cependant, quelques autres expériences sentimentales qui avaient pu lui donner plus de philosophie.

Un soir, la famille royale fit annoncer au directeur de Drury-Lane qu’elle assisterait à la représentation. On donnait le Conte d’hiver, et Mary jouait le rôle de Perdita. Le prince de Galles — le futur George IV — ne cessa de regarder la comédienne avec une attention singulière, qui fut remarquée dans la salle.

Le prince de Galles n’avait pas, alors, tout à fait vingt ans. Il ne devait pas tarder à s’épaissir, mais, en cette fleur de jeunesse, il était fort aimable, élégant, bien fait, séduisant. Prince royal et prince régent, il a laissé une légende d’extravagance et de vie licencieuse exploitée par Dumas dans Kèan. Il sera l’homme aux appétits insatiables, se jetant dans l’opposition pour faire payer ses dettes, le viveur à qui Brummel donnera des leçons de dandysme et d’impertinence, le mari poursuivant d’une

haine brutale la pauvre et disgracieuse Caroline de Brunswick, l’Anglais le plus parfaitement dénué du sens de la moralité, tandis que s’accompliront, cependant, les événements les plus considérables pour son pays (1).

Mais à cette époque, si on faisait abstraction du front un peu fuyant, il avait le visage d’un jeune César (il se flattait de cette ressemblance, qui ne fut jamais que physique et, au reste, passagère).

Le lendemain de la représentation du Conte d'hiver , lord Malden, plus tard comte d’Essex, se présenta chez Mary Robinson, avec un air de mystère et non sans embarras, en parlant de la mission délicate dont il était chargé; et il hésitait, en effet, à expliquer quelle était cette mission. La situation ne pouvait, cependant, se prolonger. Lord Malden sortit de sa poche un billet.

Il était adressé à « Perdita ».

— Lisez d’abord, madame, dit-il.

Ce billet était conçu dans les termes les plus

(1) Né en 1762, le prince de Galles vit se dérouler toutes les péripéties des longues guerres de l’Angleterre contre la France. Régent en 1811, son père Georges III étant fou et aveugle, il fut couronné en 1820, et mourut en 1830. Il est singulier que la période la plus brillante de l’histoire de l’Angleterre se soit accomp ie sous un roi dément et sous un prince héritier indigne de son rang. Souverain, George IV eut des idées politiques entièrement contraires à celles qu’il professait comme héritier de la couronne.

tendres et les plus expressifs. Il était signé « Florizel ».

— Eh bien, madame, fit lord Malden, ne devinez-vous pas l’auteur de cette lettre?

— Serait-ce vous qui l’auriez écrite?

— En vérité, je n’aurais pas osé.

— De qui donc vient-elle?

— Je ne pouvais refuser de vous la remettre : c’est l’ordre du prince. N’aurais-je pas une réponse à lui porter?

Mary Robinson raconte qu’elle resta fort en défiance, persuadée qu’on se servait du nom du prince de Galles pour lui tendre un piège. Cependant, elle avoue que, le soir, dans une réunion, comme on parlait du prince et des qualités qu’on découvrait en ce jeune homme (on se trompait bien !), elle prit plaisir à entendre ses louanges, un plaisir particulier et nouveau.

Le surlendemain, lord Malden, toujours un peu embarrassé, car il avait quelque confusion du rôle qu’il jouait, reparut. Il apportait une seconde lettre du prince, où celui-ci se plaignait de la rigueur du silence observé à son égard. . A ces galants reproches était jointe la prière que Mary Robinson assistât le soir au Concert spirituel : il lui confirmerait, par des signes discrets, que les deux billets venaient bien de lui.

La vertu de l’actrice se sentit déjà un peu battue en brèche par l’orgueil. Le prince de Galles fit, en effet, les signes annoncés, mais avec moins de discrétion qu’il avait promis. La salle ne laissa pas que de remarquer son attitude. Un gentilhomme de sa suite lui présenta un rafraîchissement : il ne porta le verre à ses lèvres qu’après avoir passionnément regardé mistress Robinson. Il paraît que rien ne la pouvait toucher davantage : elle se sentit fort troublée, mais décidée, assure-t-elle, à la résistance, quelque inclination qu’elle éprouvât déjà. La raison qu’elle a donnée de cette fermeté (qui fut sans lendemain) est admirable : elle ne voulait compromettre le prince ni aux yeux du peuple qu’il devait gouverner un jour, ni « vis-à-vis de son auguste famille ». Elle était bonne Anglaise avant tout. Il était contraire aux intérêts politiques du prince qu’elle cédât à ses vœux. Mais le prince George n’avait pas la même manière de voir, ni les mêmes scrupules. Il devenait pressant dans ses lettres qui, bientôt, malgré les considérations de l’actrice sur la nécessité des bonnes mœurs chez les futurs souverains, ne restèrent pas sans réponse. Il envoya à Mary Robinson son portrait, peint par Mayer, et ce portrait se trouvait dans une boîte qui ne découvrit

d’abord qu’un cœur découpé en papier, sur lequel étaient écrits ces mots : « Je ne changerai jamais ».

Il y avait là de quoi flatter l’amour-propre de la comédienne, malgré ses principes. Sa défense mollissait. Elle soulevait encore des objections à la rencontre sollicitée; mais discuter sur un tel objet, c’est déjà consentir. Lord Malden, sans être bien fier de la mission qu’il remplissait, assurait que le prince brûlait de l’amour « le plus pur », ce qui ne devait pas, assurément, être pris à la lettre, Enfin, Mary Robinson se sentit à bout de résistance, mais, méthodique, elle régla, avant de rien accorder à celui qui était déjà son vainqueur, sa situation avec son mari par une séparation amiable. Puis elle se laissa conduire à Kew, où les dispositions avaient été prises pour une première entrevue...

Que les dieux le répètent , ils en furent seuls témoins ! Les sensations les plus chères à mon cœur émanaient toutes du sentiment « le plus pur ». J'aimais le prince parce que j'étais aimée de lui , parce que , indépendamment de son rang , de sa puissance, dans toute autre circonstance, je l'eusse aimé si je l'eusse vu. Je n'avais point encore éprouvé ces transports amoureux qui déifient si bien l'objet que nous aimons ; il m'avait inspiré

une passion sublime ; je cédais à elle seule ; le prestige du rang s’ évanouissait devant moi ; j’admirais la personne du prince : des hommes , il était le plus beau. J’avais entretenu une correspondance avec lui, parce que la tendresse délicate dont elle était le sceau me la rendait aussi chère que sacrée; chaque ligne redisait son amour et ranimait l’existence de mon âme. L’amour seul me conseillait , je ne pouvais qu’à l’amour sacrifier mon intérêt personnel...

Voici bien des précautions pour attester la profondeur de cet amour « sublime ». Mais Mary Robinson exagère sans doute un peu quand elle assure qu’elle pensait, en ce rendez-vous, se borner à sympathiser « par des réflexions morales et politiques » avec le prince et — elle se sert encore de ce mot — mettre à l’épreuve sa vertu, avant de faiblir davantage. Il faut croire que les choses se passèrent un peu plus vite qu’elle ne l’avait prévu.

Elle quitta le théâtre, non sans émotion de dire adieu à la scène. Dans sa dernière représentation, elle jouait la Peinture en miniature, de lady Craven. Elle fut, dit-elle, « extrêmement agitée » pendant toute la pièce et éclata en sanglots, malgré tous ses efforts pour se contenir, au moment où elle vit le rideau se baisser.

La liaison dura près de trois ans, mais qui

ne furent pas trois ans de bonheur sans mélange. La malignité publique s’exerçait aux dépens de Mary Robinson et elle s’en étonnait, car, avec son habitude de mettre de la morale où elle n’a que faire, elle transformait volontiers cet attachement en œuvre méritoire. C’est cette tendance à se justifier par des principes, même quand les principes sont hors de cause, qui donne peut-être leur côté le plus curieux et, en tout cas, le plus particulier à ces confessions sentimentales, écrites parfois sur un ton de sermon. Se rendre agréable au futur monarque de son pays, n’était-ce pas agir patriotiquement? Mais le prince ne s’irritait pas assez, au gré de sa maîtresse, des impertinences populaires dont elle était l’objet. D’ailleurs, il avait cessé assez vite d’être le Prince Charmant. Ses vœux satisfaits, il se donnait peu de peine pour dissimuler son égoïsme. La proclamation de sa majorité et la liberté relative qu’il devait à cet événement n’avaient pas assuré à Mary Robinson plus d’égards : l’héritier du royaume invoquait, au contraire, des raisons politiques pour la voir moins souvent. Par de subits revirements, il lui donnait, il est vrai, des témoignages publics de sa faveur. Mais elle sentait bien, tant qu’elle voulût s’abuser, qu’elle n’occupait plus seule son cœur. Le jour vint où elle reçut une

lettre extrêmement froide, ressemblant à la lettre adressée à un fonctionnaire révoqué. Le prince était alors à Windsor; elle y courut en pleine nuit, accompagnée d’un seul postillon, mais ne fut point reçue, dut demander l’hospitalité à lord Malden, toujours embarrassé vis-à-vis d’elle, et particulièrement dans cet instant, et eut, le lendemain matin, l’explication de cette sécheresse, en voyant sortir du château une jeune femme, dont la présence était pour elle une révélation. Cependant, ce ne fut pas la rupture. Le prince de Galles, repris de tendresse, feignit d’avoir voulu mettre un terme aux attaques dont son amie était l’objet, assura qu’il n’avait point cessé de l’aimer. Mais ce retour fut bref, et l’heure de la séparation définitive arriva. Ce moment fatal n’a pas été sans inspirer à Mary Robinson des réflexions solennelles :

J'atteste devant l'Etre suprême que , aujourd'hui encore , j'ignore ce qui a pu porter le prince à me traiter avec une rigueur si peu méritée de l'amour le plus tendre comme le plus délicat. Si peu de jours auparavant , j'avais entendu de sa bouche chérie les expressions les plus enivrantes; je lui avais dit, quoi qu'il le sût déjà , que mon affection était aussi pure que les témoignages de la sienne me paraissaient sincères.

Il faut , ou que les hommes soient lien faux , ou qu'ils soient bien pervers , pour se jouer ainsi de l'affection touchante d'un sexe formé de l'essence des sentiments les plus parfaits qui distinguent l'humanité... Comment se fait-il qu'un homme , qui eût allumé l'amour dans le cœur le plus froid et le plus insensible, abandonne aux coups les plus implacables d'une mcdice infernale la femme qui n'a pour s'abriter contre les cruautés qui l'accablent que la pureté de son amour !... Jouir, tromper et changer, voilà donc votre ouvrage, hommes adulateurs et méchants ! Quand cesserezvous le manège imposteur que vous n'employez que depuis trop longtemps pour nous rendre vos victimes! Divinité perfide, Amour, n'embellis plus de tes charmes un sexe si zélé à célébrer ton culte, ou bien disparais pour jamais de la terre si tu ne fais que des martyres!

De telles invocations rendent assez difficile l’émotion aux infortunes de Mary Robinson, encore qu’on tienne compte du langage de l’époque. Elle se posa en veuve éplorée d’un amant très vivant, qui l’avait remplacée par une autre comédienne, mistress Crouch. Le prince de Galles, après ce roman sentimental, commençait à se sentir un formidable appétit de plaisirs, vorace plus que délicat dans ses goûts, capable, au besoin, quand ses désirs

rôdaient autour d’une femme qui, par hasard, ne s’y rendait pas tout de suite, de misérables comédies. On sait comment, ayant rencontré à Kew lady Fitzherbert, plus sérieusement « vertueuse » que Mary Robinson, bien qu’elle parlât moins de vertu, il eut raison de la résistance qu’elle lui opposait fermement. Deux familiers du prince, lord Ouslow et lord Southampton, arrivèrent un jour, chez elle, comme désespérés. Avec des sanglots, tous les signes d’une profonde douleur, ils lui annoncèrent que leur maître, ne pouvant supporter ses rigueurs, venait de se frapper d’un coup de poignard... Il était mourant... Il lui faisait adresser cette suprême prière qu’elle vînt, en lui disant adieu, adoucir sa fin. Ladv Fitzherbert ne laissa

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pas que d’être singulièrement troublée. Quoi ! le prince l’aimait au point que, ne pouvant l’obtenir, il avait appelé la mort ! Elle accourut à Garlton-House, le palais du prince» Des domestiques, qui semblaient effarés, l’accueillirent, avec des gestes éperdus, l’introduisirent dans une chambre en désordre, où traînaient des linges ensanglantés. Sur le lit, également taché de sang, le prince, livide, était étendu.

— Monseigneur, s’écria lady Fitzherbert, qu’avez-vous fait !

— C’est votre œuvre, cruelle, répondit faiblement le prince.

D’un geste, il éloigna ceux qui semblaient lui donner leurs soins, encore que leur inquiétude parût n’obéir que malaisément à cet ordre : il voulait rester seul avec la jeune femme. Le moribond retrouva des forces pour lui dire son amour, la supplia d’avoir pitié de lui, fut pathétique, fit mêler à ses larmes feintes des larmes sincères, et, dans l’état d’effroi, de douleur, d’énervement où se trouvait lady Fitzherbert, il triompha de ses scrupules, se comportant assez gaillardement pour un blessé au seuil du tombeau. Mais tout n’avait été que mise en scène, avec la complicité d’amis prêts à obéir à tous ses caprices et de valets habitués à les servir, La victime, ainsi abusée, eut quelque dégoût de ce bas stratagème. Elle s’enfuit jusqu’en Suisse et en Allemagne. En se dérobant au prince, elle ne faisait qu’irriter et exaspérer sa passion. Pour triompher une seconde fois, il n’hésita pas à recourir à l’apparence d’un mariage, et, pendant quelque temps, en effet, sa maîtresse fut traitée en princesse. L’avenir devait attester qu’il n’y avait eu là qu’un autre piège.

Quel que fût le ^rand désintéressement proclamé par Mary Robinson dans ses Mémoires,

elle ne laissa pas que de poursuivre par tous les moyens le payement du billet de vingt mille livres sterling que lui avait donné le prince de Galles : l’héritier de la couronne d’Angleterre, déjà écrasé de dettes, ne se montrait pas pressé, en effet, de faire honneur à sa signature; sa passion s’était éteinte : il chicana sur la somme. L’intervention de Fox réussit à obtenir une pension de cinq cents livres sterling, et Fox paraît avoir été payé de ses bons offices en tendre reconnaissance. Mary Robinson pleurait bruyamment un amant perdu en en recevant un autre, et la cruauté des hommes, dont elle se plaignait, ne l’empêchait pas de faire de nouvelles épreuves de leur fidélité. Il n’était pas jusqu’à M. Robinson qui ne fût mieux accueilli, depuis qu’il n’était plus qu’un époux divorcé.

La favorite disgraciée, mais toujours belle, passa en France, y séjourna un an, fut reçue par Marie- Antoinette qui s’intéressa à des> malheurs qu’elle affichait, en portant, suspendu à son cou, un portrait du prince de Galles, La reine lui demanda de lui confier ce portrait, pour l’examiner à loisir, et le lui rendit en l’accompagnant du cadeau d’une bourse de soie brodée par elle. La séduisante Anglaise, pré¬

cédée du roman de ses

amours, dont

s’ alleu-

drissaient les âmes sensibles (et toutes les âmes étaient alors sensibles), reçut grand accueil à Paris. Le duc d’Orléans — le futur Égalité — s’éprit d’elle, donna, en son honneur, des courses de chevaux aux Sablons et des fêtes à Mousseaux, de ces fêtes somptueuses et libres qui passaient pour des fêtes champêtres. Dans les jardins illuminés, les arbres portaient galamment les initiales de la comédienne qui avait été Perdita. Mais Florizel, cette fois, ce fut le charmant duc de Lauzun, l’irrésistible conquérant, bien qu’il fût alors fort épris de Mme de Goigny, un de ses plus vifs attachements. Lauzun était infiniment plus charmant, plus brillant, plus spirituel que le prince de Galles; il menait rondement les affaires de cœur. Il est bien probable que, avec lui, Mary Robinson ne fit pas porter les entretiens sur des questions de morale, comme elle se piquait de l’avoir fait avec le prince. Lauzun, c’était la grâce française : elle ne songea guère à lui résister. Sans cesser d’ailleurs d’éprouver les plus tendres sentiments pour Mme de Coigny, sans cesser d’en manifester d’autres pour Mme de Martainville, Lauzun se prit à son jeu, témoigna à sa nouvelle conquête une manière de passion. Mme de Coigny, qui avait pour l’infidèle toutes les indulgences, ferma les yeux; Mme de Mar-

tainville se fâcha, rompit, regretta d’avoir rompu, puis se consola.

Lauzun avait déjà eu, d’ailleurs, nombre d’aventures avec de belles Anglaises, et c’était pour l’amour de l’une d’elles, lady Sarah Lenox, dont il avait reçu mystérieusement un billet, qu’il avait appris l’anglais, amplement récompensé de sa peine. Il avait connu, sous ses différents aspects, la sentimentalité britannique. Avec lady Lenox, cela avait été une manière de langueur, une longue résistance fort irritante pour un homme comme lui. La captivante et coquette jeune femme ne s’était donnée que peu à peu, se défendant encore même quand elle avait résolu de ne plus se défendre, et Lauzun a conté dans ses Mémoires, plus authentiques qu’on n’avait d’abord cru qu’ils fussent, quels «charmants supplices» elle lui imposait, exigeant de lui, fût-ce dans ses bras, « une modération et une réserve dont il pensait mourir ». Elle avait enfin récompensé par de vrais transports cette attente en disant : « Je n’ai pas voulu que mon amant me ravît rien et qu’il dût quelque chose à ma faiblesse ou à son peu de respect pour moi : j’ai voulu qu’il tînt tout de mon amour. » Avec miss Marianne Hartland, il avait constaté comment l’ingénuité et la perversité peuvent se rencontrer dans un cœur de seize ans.

Avec miss Stanton, la séduisante amazone de Richmond, ç’avait été le caprice, mêlé d’un peu de romanesque, son enlèvement, ou presque, par l’impérieuse Anglaise, à Chelsea, et Lauzun avait pris un plaisir neuf à ce renversement des rôles. Avec lady Barrymore, c’était un sang-froid assez singulier dans la coquetterie, une humeur indépendante qui lui faisait dire : « Je ne veux pas être votre esclave; je serais bien fâchée de n’être plus votre maîtresse. » Et lady Barrymore se réservait le droit à quelques fantaisies qui flattaient sa vanité, comme les hommages du comte d’Artois, qu’elle ne voulait pas sacrifier, tout en se divertissant à le faire attendre pendant quatre ou cinq heures dans son cabriolet, pendant les plus dures nuits d’hiver. Assez plaisamment, Lauzun lui reprochait «son défaut absolu de principes»*

Avec mistress Robinson, que, à Paris, on trouvait « intéressante », c’étaient des soupirs, et je ne sais quoi de vaporeux au milieu des réalités. Elle aimait à se faire plaindre dans le temps même qu’elle paraissait le plus oublier ses sujets de plaintes.

Quand Mary Robinson quitta la France, elle voulut que Lauzun la reconduisît jusqu’à Calais. Il eut un moment d’embarras, car, dans le même moment, Mme de Coigny le réclamait. Mais il pensa qu’il retrouverait la bienveillante

amie dont il connaissait si bien le cœur, tandis que l’Anglaise n’avait plus que quelques jours à lui donner : il partit pour Calais, et ce furent les plus tendres adieux du monde. Il en avait été quitte pour écrire à Mme de Coigny « qu’il l’adorait plus que jamais, et que, quoi qu’il advînt, il l’adorerait jusqu’à sa dernière heure ». Qui lui eût dit, alors, que cette dernière heure, elle se déroulerait sur l’échafaud !

Mary Robinson devait revenir pour la dernière fois en France pendant la Révolution. A ce moment, Lauzun, qui avait mis la patrie au-dessus de ses préférences politiques, était le citoyen-général Biron.

Le théâtre eût attiré encore la comédienne qui avait déserté la scène, mais elle redouta le scandale, peut-être, de sa rentrée. Bientôt, en pleine jeunesse, elle tomba dans un état maladif qui dura trois ans. Elle avait été prendre les eaux d’Aix-la-Chapelle. Elle avait encore des amis prévenants et attentifs, à en juger par cette galanterie : elle trouvait, chaque matin, l’eau de son bain couverte de feuilles de rose s. Sa santé resta chancelante. C’est alors qu’elle commença à écrire. Elle intitula le recueil de ses premiers vers : A celai qui voudra les entendre. On contesta d’abord qu’elle fût l’auteur de ces poèmes; mais c’étaient là jalousies

littéraires. Le public fit bon accueil à la plupart de ses productions poétiques. On raconte que l’une d’elles, le Possédé, fut dicté par Mary Robinson à sa fille dans un accès de somnambulisme. Le lendemain, elle ne se rappelait plus son œuvre. Puis ce furent des romans, Angelina , la Fille naturelle, le Faux ami, Vincenza, des romans auxquels elle faisait succéder des essais, comme ses Réflexions sur la condition des Femmes ou des comédies comme Personne !

De temps en temps, c’était un autre genre de littérature : elle écrivait au prince de Galles des lettres où elle réclamait les sommes « qu’il lui devait ». C’était là l’épilogue de ce grand amour.

Elle mourut dans la première année du xixe siècle, la veille de Noël, ayant annoncé qu’elle ne verrait pas ce jour de fête. Elle employa ses dernières heures de lucidité à se faire lire ses vers, et un de ses biographes assure que, pendant cette lecture, son visage revêtait « une expression séraphique ». On a dit, au début de cette étude, comment elle avait pris soin elle-même de composer son épitaphe. L’ancienne comédienne était bien devenue tout à fait femme de lettres.

Les T\pmances

de Marie-Elisabeth Joly

’ EST en romances que Marie-Elisabeth Joly

a laissé des fragments de Mémoires , et combien ces romances sont de leur temps !

Marie Joly fut une âme « sensible ». Dès 1788, elle se rendait en pèlerinage à Ermenonville et déposait sur le tombeau de Rousseau une couronne civique en bronze — la première — avec cette inscription qui, évidemment, manquait un peu de simplicité , en dépit de son laconisme :

Offerte en MDCCLXXXVIII aux mânes de J.- J. Rousseau

par Marie Joly, épouse et mère

Plus lard, lorsque fut décidée la translation des restes de Jean-Jacques au Panthéon, elle fit complaisamment parler son ombre. Elle avait l’habitude de traduire en petits vers les sentiments qui agi-

iaient son cœur, mais la Postérité a été frustrée du plus grand nombre de ses poèmes. Quand elle se sentit mortellement atteinte, elle brûla presque tous ses papiers, et il ne reste que des pièces fugitives qui proclament un véhément amour conjugal ou qui célèbrent la douce amitié (1).

Elle fut, au demeurant, une comédienne excellente, principalement dans les soubrettes, et, au moment où elle abordait cet emploi, il était redoutable d'y succéder à Mme Bellecour, qui ne se résignait qu'avec peine à jouer les duègnes, et défendent encore quelques-uns des rôles où triomphait son rire fameux, son rire « électrisant ». Soubrette, Marie Joly réussit, d’aventure, dans la tragédie.

Elle mourut, prématurément, à trente-sept ans, le 17 floréal an VI, et elle avait trop eu le culte de Rousseau pour ne pas désirer reposer en pleine nature. Son tombeau fut élevé, à deux lieues de Falaise, sur le sommet de la pittoresque Roche Saint-Quentin qui, par une désignation topographique officiellement adoptée, est devenue le Mont-Joly (2).

Elle avait lyriquement exalté sa tendresse pour son époux, le capitaine Dulomboy. Celui-ci, à

(1) Il ne serait pas impossible que ces papiers eussent été brûlés non par Marie Joly, mais par son mari, après sa mort.

(2) Commune de Soumont-Saint-Quentin (Calvados).

son tour , exhala sa douleur en vers et en prose, d'une façon pathétique. Il n'est guère d'exemple d'une flamme conjugale attestée aussi solennellement de part et d'autre. D' ailleurs, Mary Joly trompa allègrement son mari avec Fabre d’Eglantine , et ce veuf inconsolable, qui avait écrit son infortune sur le marbre , sur la pierre et jusque sur les écorces d'arbres, ne tarda pas ci se remarier.

La carrière de la comédienne, d’abord (!)• Elle avait respiré l’air du théâtre de bonne heure. Sa mère était figurante-danseuse en titre à la Comédie. La fillette, elle aussi, avait été destinée à la danse. Elle était vive, alerte, elle avait une particulière gentillesse : on fut ainsi amené à lui faire jouer des rôles d’enfant, comme la Louison du Malade imaginaire, dont elle s’acquitta (elle avait sept ans) avec une intelli-

(1) Extrait du registre des actes de baptêmes de la Ville de Versailles pour l’année 1761. Paroisse Saint-Louis : « L’an mil sept soixante un, le huit d’avril, Marie Elizabeth née ce même jour, fille légitime de Thomas Jolly, marchand quinquallier à Paris, et d’Elizabeth Vivier son épouse a été baptisée par nous soussigné prêtre de la congrégation de la mission, faisant les fonctions curiales. Le parein a été Joseph Lepine, employé au bureau de Monsieur de Choiseul, et la mareine Marie Magdelaine Lanous. Lesquels ont signé avec nous. » Suivent les signatures ; Lépine, Lanous, Painson, prêtre.

L’orthographe du nom de Joly a cependant prévalu.

gence des planches qui s’éveillait. L’occasion se trouva souvent de l’employer. Cependant, c’était la danse qu’elle travaillait avec application, et le maître des ballets Deshayes lui trouvait des dispositions. Elle était enrôlée comme danseuse-enfant, et sur les états du personnel de la Comédie, on trouve son nom au-dessous de celui de sa mère :

« Danseuses et figurantes : Mlles Joly, Coulon, Duchaumont l’aînée, Duplessis; surnuméraire, Duchaumont cadette.

Enfants : Joly, fdle; Coulon, fdle (1). »

De la Comédie, elle passa, mais pour peu de temps, à l’Opéra. Préville, bon connaisseur, avait constaté en elle l’instinct du théâtre : il y avait nombre de danseuses supportables ; une comédienne, vraiment née comédienne, était plus rare. Il lui conseilla d’exercer ses dons naturels, et il la conduisit chez Mlle Montansier, qui rêvait alors de reconstruire son théâtre de la rue de Satory, à Versailles, et dont la tête ardente bouillonnait toujours de projets. Au demeurant, elle tenait école de bonne comédie, si elle n’était pas elle-même une bonne comédienne. Elle payait peu ses artistes, mais elle les traitait bien — surtout les artistes hommes. Elle s’inté-

(1) Ges états restent les mêmes après le départ de Marie Joly

de la Comédie i c’est qu’elle avait été remplacée par sa sœur cadette.

ressait à eux, et il y avait beaucoup à retenir de ses conseils, toujours donnés avec une bonne humeur qu’accentuait son accent gascon. Marie Joly se trouvait là la camarade de Fleury, qui s’était fait, tout au moins par ses querelles et ses duels avec les officiers de chevau-légers, une réputation à Versailles.

Mlle Montansier avait conçu l’audacieux projet de diriger à peu près toutes les troupes de province. Elle avait, en attendant la réalisation de ces vastes desseins, le privilège de cinq théâtres, outre celui de Versailles, les théâtres de Rouen, d’Orléans, de Nantes, du Havre et de Caen. Elle envoyait ses comédiens dans l’une ou l’autre de ces villes, pour un temps ou à demeure. Marie Joly fut de ces voyages, séjourna quelque temps à Caen.

Mais c’est vers Paris que se tournaient ses ambitions. Quelques-uns des Comédiens-français n’avaient pas oublié la petite Louison du Malade et ils lui montraient de la sympathie. Ils eurent l’occasion de la lui témoigner par des encouragements et des promesses à la suite d’une représentation à laquelle elle prit part sur le théâtre privé de M. Francastel, qui appartenait à l’administration des Menus-Plaisirs. Elle retourna en province : cependant, on parlait d’elle, de sa grâce enjouée, de ses qualités prime-

sautières, de son avenir certain. Larive, Monvel, Dazincourt faisaient son éloge, préparaient le terrain en sa faveur, escomptaient pour elle le renoncement complet (difficile à obtenir, mais obligé) de Mme Bellecour aux rôles de soubrette. Sans doute dans cet emploi y avait-il Mlles Luzy, Fanier et Dugazon, mais la première songeait à se retirer (1 ). Marie Joly dut attendre le moment opportun d’une intervention efficace. Enfin, le 1er mai 1781, — elle avait vingt-ans, — un ordre de début du maréchal duc de Duras lui permettait de se produire à la Comédie-Française dans Dorine de Tartuffe et dans Lisette du Tuteur , la comédie de Dancourt. Elle y réussissait , on goûtait son naturel et la franchise de son jeu. Le 21 mai, elle était reçue à l’essai, « aux appointements de deux mille livres avec ses feux )>.

On a, sur ses débuts, l’appréciation de Grimm :

Voici enfin un début qui nous laisse concevoir d’assez belles espérances : c’est celui de la demoiselle Joly, qui a joué pour la première fois sur le théâtre de la Comédie-Française , le mardi 1er, le rôle de Dorine. C est une enfant de la comédie; elle a été élevée sur les planches de ce théâtre, où elle a souvent rempli le rôle de Joas. Il est donc

(1) Tous trois devaient survivre à Marie Joly.

naturel que l’habitude de voir Mlle Luzy lui ait donné des rapports sensibles avec la manière et le jeu de cette actrice. Sa figure , sans être régulièrement jolie , est pleine de vivacité et d’ expression : si cette expression n’était pas parfois un peu exagérée , sa physionomie y gagnerait encore plus d’agrément et de finesse. Sa voix est sonore et flexible ; sa prononciation , en général pure et distincte , n’a d’autre défaut que de s’élever parfois au-dessus du ton de ses interlocuteurs...

C’étaient là légers défauts, dont il était facile de se corriger. Elle joua ensuite Lisette, de Y Epreuve réciproque , Lisette dans la Métromanie , Lisette des Folies amoureuses , Cléanthis dans Amphytrion , Lisette du Faux savant , Marinette du Florentin , Rosette du Cocher supposé (1), Agathe du Mari retrouvé(2), Lisette de la Pupille. On était charmé de sa gaîté. Dans Y Ecueil des mœurs, cette pièce de Palissot qui s’était d’abord appelée les Courtisanes et qui, reçue depuis cinq ans, ne fut jouée qu’après bien des difficultés, la paix se faisant enfin entre l’auteur et les comédiens qui avaient échangé des traits

(1) Comédie de Hauteroche, 1682. Souvent reprise au xvme siècle, elle n’eut à l’origine que douze représentations.

(2) De Dancourt, 1698.

assez blessants, le rôle d’Erminie avait été attribué à Marie Joly.

Le 5 avril 1782, les appointements d’un quart de part lui étaient accordés, avec promesse de sa réception à Pâques 1783.

Ses succès l’avaient un peu grisée : il subsiste un ordre des gentislhommes de la chambre qui indique la vivacité de son humeur et qui fait entrevoir les démêlés intérieurs de la Comédie, Une retenue de cent livres lui "était infligée « pour avoir refusé malhonnêtement les lettres « que lui adressait la demoiselle Dugazon (1), « son ancienne, par lesquelles elle l’invitait à se « charger d’un rôle pour la Cour (2) ». Elle était trop comédienne pour n’être pas prompte aux susceptibilités et les brillants commencements de sa carrière inspiraient, au théâtre, quelques jalousies.

Elle jouait avec un égal bonheur les fortes soubrettes et les autres, qui demandent plus de finesse et de légèreté. Mais elle se plaisait à attester sa souplesse et, dans ces premières années qu’elle passa à la Comédie, on la vit successivement dans Agnès de Y Ecole des

(1) Mlle Dugazon, sœur de Dugazon, avait été reçue en 1768. « Cette actrice, dit Lemazurier, avait de l’intelligence. Son /jeu était sage, mais un peu froid. Une santé assez faible l’empêcha peut-être de mériter des éloges plus brillants. »

(2) Pièce publiée par M. Campardon, Les Comédiens du Roi.

Femmes et dans Orphise de la Coquette corrigée . En 1784, elle faisait mieux que se soumettre à la règle qui imposait aux actrices comiques quelques rôles de tragédie, généralement secondaires. Ce n’était pas d’un personnage de confidente qu’elle se chargeait dans Inès de Castro , mais de celui de Constance, de la généreuse Constance, la sœur du roi de Castille, qui a quelques-unes des scènes capitales de l’œuvre de La Mothe. Elle fut aussi, dans un autre genre, la Nanine de la comédie de Voltaire contre les préjugés de la naissance.

Constamment utilisée dans le répertoire, où elle était devenue indispensable, elle ne fit relativement qu’un petit nombre de créations, les unes dans des pièces qui devaient être bientôt oubliées, les autres dans des ouvrages qui eurent une plus longue fortune. Elle joua la soubrette du Jaloux sans amour, du poète Imbert, dont son Jugement de Pâris avait fait l’éphémère réputation, et qui, cette fois, avait traité un sujet moins mythologique :

D'un cœur qu’on a quitté Ion veut être encor maître Et l’amour-propre fait peut-être Autant de tyrans que l’amour.

Puis ce fut Nérine de Melcour et Verteuil, de Murville, passant de la tragédie — qui se

souvient d’ Abdelasis et Zulema ! — à la comédie. La singularité de celle-ci est que la soubrette y est une soubrette maladroite, protégeant assez mal des amours auxquelles elle s’intéresse, car le stratagème qu’elle emploie pour détoi rner une lettre de sa véritable adresse est tôt percé à jour.

Elle fut une des interprètes préférées de Colin d’Harleville qui disait, après le succès de Y Optimiste : « N’ai-je pas eu raison de m’écrier : Tout est bien? » Le bon Colin d Harleville, avec sa philosophie facile, n’avait pas l’air de se douter du temps où l’on vivait (1788). Fabre d’Eglantine le chagrina fort, mais l’étonna surtout par ses attaques véhémentes. Colin d’Harleville tombait de très haut : vraiment, avait-il voulu « affermir les grands et les riches dans leurs usurpations, pallier leurs cupidités, légitimer leur égoïsme » ? Avait-ii prétendu engager « les victimes de l’arbitraire à la lâcheté et les malheureux au silence »? Mais il devait, plus tard, se donner bien d’autres surprises à lui-même en devenant, avec l’âge mûr, le plus morose et le plus mécontent des hommes. A Y Optimiste (rôle de Rose) succédaient les Châteaux en Espagne. Puis Marie Joly prenait part à l’unique représentation du Présomptueux , de Fabre d’Eglantine, représentation tumultueuse

et suivie d’incidents violents dont il sera parlé plus loin.

La Comédie-Française, devenue le théâtre de la Nation, devait, cependant, donner des pièces qui répondissent aux idées du jour. Et c’étaient, successivement, le Réveil cVEpi ménide , de Flins des Oliviers, Jean Calas, de Laya, qui, malgré sa hâte, n’était arrivé que second pour traiter un sujet qui tentait alors tout le monde, les Trois Noces, de Dezède.

Dans le Réveil d’Epiménide (ce Crétois, qui a gardé l’habitude de faire de longs sommes, vient de se réveiller après s’être endormi sous Louis XIV, et s’émerveille des changements survenus en France), Marie Joly jouait le rôle de Mme Brochure, une vendeuse de journaux et d’écrits politiques dont elle assurait avoir le débit assuré, et le bon Epiménide s’extasiait en apprenant l’abolition de la censure :

... A mes yeux, le plus grand des bienfaits Est d'avoir aboli la censure, exercée Pour entourer les rois d'infortunés muets ;

Les tyrans n'ont d'abord enchaîné la pensée Que pour enchaîner les sujets!

Le Calas de Laya, s’il n’était pas le premier (1),

(1) Le premier des Calas fut celui de Lemicrre d’Argie, aux Variétés,

précédait celui de Marie-Joseph de Chénier. Les Trois Noces étaient une manière d’à-propos patriotique de Dezède, où Marie Joly jouait, avec presque toute la troupe, Talma, Dazincourt, Marsy, La Rochelle, Dunant, Mmes Bellecour, Petit, Devienne, Lange, La Chassaigne, Fleury, Desgarcins. Le sujet en était menu : pendant qu’une comtesse dotait trois jeunes fdles, fête troublée par des bandits repoussés parla garde nationale, la fille de cette bienfaitrice arrivait de Paris. Elle avait assisté à la séance de l’Assemblée nationale, « où le roi avait paru comme un père au milieu de ses enfants », et elle faisait le plus touchant tableau de ces premières heures d’enthousiasme civique.

Il y avait déjà bien des tiraillements intérieurs à la Comédie, qui ne contribuaient pas peu aux difficultés de la situation du théâtre. En cette année 1790, Marie Joly eut l’idée d’une sorte de gageure qui devait piquer la curiosité du public. Elle, la soubrette, la comédienne dont le rire communicatif faisait oublier celui de Mme Bellecour, l’artiste dont la physionomie savait refléter tant d’espièglerie, elle fit annoncer qu’elle jouerait Athalie. La nouvelle parut singulière, ressemblant à un défi, et tous les amateurs de théâtre s’étaient donné rendez-vous dans la salle du faubourg Saint-Germain le soir

du 23 octobre. La veille, on avait fait circuler ces deux vers, qui attestaient sa réputation dans le répertoire comique :

Si V actrice Joly n’est pas bonne Athalie Le pis-aller sera de la rendre à Thalie.

Mais, cette gageure, elle la tint ( Athalie , avec cette distribution imprévue, eut quatre représentations). Son aimable visage avait pris de la gravité; sa voix, assurément, manquait d’ampleur, mais sa diction était parfaitement ferme. « Elle montra, disait le Mercure en parlant de cette épreuve dont Marie Joly s’était tirée à son honneur, elle montra ce que l’intelligence, la flexibilité du talent et la connaissance de la scène peuvent offrir de ressources pour combattre heureusement les plus grandes difficultés. » Et le lendemain, d’autres petits vers se répandaient, constatant le succès de la tentative :

Non, ce n’est point une folie :

J’ai vu la nouvelle Athalie Plaire par un jeu noble et grand Et prouver au public, sans peine,

Que l’on peut, avec du talent,

Etre soubrette et souveraine.

Elle revenait aux soubrettes, avec Thérèse

du Conciliateur y du sensible et badin Demoustier, l’auteur des Lettres à Emilie sur la Mythologie , qui, pour ses débuts à la scène, six ans auparavant, avait sans embarras donné une suite au Misanthrope , Alceste à la campagne ou le Misanthrope corrigé . Le titre de sa nouvelle comédie était un peu paradoxal, dans le temps que les partis étaient tout près de s’égorger; mais l’œuvre, avec sa fade intrigue, n’avait pas de prétentions politiques, encore qu’elle eût des politesses pour tout le monde (1 ). Puis c’était Lisette de Dorval ou le Fou par amour , de Ségur, un acte joué une seule fois, alors.

La scission s’était produite entre les comédiens à la clôture de Pâques. Talma, Dugazon, Grandmenil, Mlle Vestris, Mlle Desgarcins avaient été porter leurs talents au théâtre de la rue de la Loi. Le théâtre de la Nation s’était fort aliéné l’opinion; on reprochait à ses comédiens, « trop favorisés par le despotisme, trop accoutumés aux abus qu’il entraîne, de n’avoir pu plier leur esprit aux idées nouvelles ». Ils étaient

(1) « Ce grand procès entre les anciennes et les nouvelles idées demandait aux conciliateurs un puissant génie, une grande bravoure. Le conciliateur de la comédie n’est qu'un petit bavard qui, cependant, eut l’adresse de se concilier les suffrages du parterre... Je ne sais par quel bonheur M. Demoustier a pu amuser l’assemblée avec son vieux comique et son moderne jargon. » (Geoffroy, Journal de l'Empire, à l'occasion d'une reprise.)

LES ROMANCES DE MARIE-ÉLISABETH JOLY 18b

atteints dans leurs intérêts les plus immédiats, en attendant qu’ils s’exposassent à d’autres dangers. Les représentations des Victimes cloîtrées, de la Liberté conquise, de Herny, de Y Apothéose de Beaurepaire, de Lesur, ne suffisaient pas à persuader de leur civisme. Ils témoignaient d’une extrême activité, avaient recours à tous les genres; ils montaient même un opéra-comique de Dezède, Paulin et Clairette, où il y a un charmant trio. Mary Joly, qui avait dansé, chantait aussi, et elle s’acquitta le plus aimablement du monde, dans un travesti qui lui seyait bien, du rôle de Paulin.

Puis c’étaient les soirées historiques de Y Ami des Lois, la Commune et la Convention se disputant, à son sujet, à coups d’arrêtés et de décrets, le théâtre mis en état de siège, les canons braqués sur la place de la Comédie, transformée en place d’armes, les partisans déterminés de la pièce exigeant sa lecture à défaut de sa représentation, quand les comédiens commencèrent à prendre peur. Au milieu de ces tumultes se glissait une petite comédie de Picard, dont on jouait enfin les pièces, longtemps refusées, les Deux postes ou le Conteur, et Marie Joly remplissait là le rôle d’une voyageuse anglaise prise, en dépit de ses protestations, pour une jeune femme enlevée par un séduc-

leur. On riait (1), mais à Dazincourt, qui venait nommer l’auteur, on réclamait Y Ami des Lois, et Dazincourt suppliait le public de ne pas exiger un ouvrage « dont les suites pourraient devenir funestes ».

Mais l’heure approchait où le théâtre de la Nation allait expier ses imprudences, une attitude souvent maladroite, ses ressentiments se manifestant ouvertement contre ses déserteurs, son attachement au passé. C’était l’affaire de Paméla. «Mille noms d’un f..., avait dit le Père Duchesne au moment de Y Ami des Lois, pouvons-nous souffrir qu’à notre nez et à notre barbe on insulte les patriotes? Les spectacles sont maintenant un point de ralliement pour nos ennemis; les aristocrates, les royalistes y essayent leurs forces. » Il y avait là une menace qui devait avoir sa sanction après Paméla. « L’égalité ne triomphe point dans cette pièce, écrivait la Feuille du Salut public ; comment supporter un dénouement qui est à l’unisson des désirs impies de Cobourg et de ses laquais?» Les incidents de la neuvième représentation, après les changements apportés à son œuvre par François de Neufchâteau, les manifestations des « royalistes impurs », les bagarres pendant

(1) La pièce eut vingt-deux représentations.

lesquelles quelques mots malheureux, dans la circonstance, échappèrent aux comédiens, les plaintes qu’alla porter aux Jacobins le capitaine de dragons patriote Jullien, malmené et expulsé, hâtèrent une proscription qu’on pouvait prévoir depuis quelque temps. Le 3 septembre 1793, Barrère annonçait à la Convention que le théâtre de la Nation, « qui n’était rien moins que national» (1), avait été fermé, puisqu’il était devenu le rendez-vous des aristocrates, des modérés, des feuillants, puisqu’on y représentait des pièces où l’on voyait « non la vertu, mais la noblesse récompensée », et où on entendait l’éloge du gouvernement anglais, dans le temps que le duc d’York ravageait le territoire français. Il ajoutait que les comédiens avaient été arrêtés.

Il ne s’agit ici que de suivre le sort de Marie Joly, qui était envoyée à Sainte-Pélagie, avec ses camarades Lange (I), Raucourt, Petit, Fleury, La Chassaigne, Devienne, Suin, Mézeray, tandis

(1) Déjà, dès 1790, le changement de titre de la Comédie- Française avait suscité, dans les Révolutions de Paris, de Prud’homme et Loustalot de hargneuses observations : « De quel droit le Théâtre- Français devient-il le Théâtre de la Nation ? Ce titre est une vive et grande récompense qu’il faut réserver pour celui des théâtres qui, dans quelques années, aura le mieux favorisé le développement du patriotisme et de l’esprit public. » (N° 23).

(2) Mlles Lange et Mézeray étaient bientôt transférées dans la maison de santé Belhomme. Elles réintégrèrent, cependant, Sainte- Pélagie. (Voir Arthur Pougin : la Comédie française et la Révolution.)

que les sœurs Contât étaient enfermées à la prison des Anglaises. Marie Joly, qui avait porté la première couronne civique sur la tombe de Rousseau, n’avait pas été, cependant, parmi les « contre-révolutionnaires ». Ses amitiés la rattachaient plutôt à l’autre camp, et son mari, Fouquet-Dulomboy, ne se faisait pas faute de donner des preuves de civisme. En décembre 1793, elle signait la pétition des artistes du théâtre de la Nation, adressée à la Convention, pour réclamer leur élargissement, pétition suivie d’effet pour la moitié d’entre eux (1). Les démarches durent être actives en sa faveur, outre que sa cause était la plus facile à défendre, aucune inculpation n’ayant été retenue contre elle, puisqu’elle fut la première des comédiennes remises en liberté (2). Tandis que Mlle Lange restait détenue jusqu’en mai 1794, Mmes Suin,

(1) « La levée de leurs scellés a suivi le moment de leur arrestation : on n’y a rien trouvé qui pût les inculper. Ils étaient résolus d’attendre avec une respectueuse résignation la décision de la Convention nationale. Mais l’infortune de leurs parents, qui ne vivaient que de leurs travaux, et qu’une cessation si longue menace de réduire à la plus cruelle misère, leur fait un devoir de réclamer aujourd’hui le rapport de leur affaire : ils s’estimeraient heureux si la Convention, en ordonnant leur élargissement, confiait à leurs talents le soin de propager dans tous les cœurs les principes républicains et l’amour de la liberté. » ( Moniteur du 5 nivôse an II.)

(2) Les artistes qui restèrent en prison jusqu’au 9 thermidor, et en faveur de qui s’exerça l’intervention fameuse de Labussière, furent : Larive, J. Fleury, Dazincourt, Florence, A. Duval, Bellemont, Florence, Gérard, Marsy, Mlles Raucourt, Emilie et Louise Contât, Perrin-Thénard, Montgautier, Ribou, Mézeray.

Petit et La Chassaigne jusqu’en février, Mlles Devienne et Fleury jusqu’à la fin de janvier, elle voyait s’ouvrir pour elle les portes de Sainte-Pélagie le 4 janvier. Elle regagnait son logis de la rue d’Enfer, 148, retrouvant les siens après quatre mois d’épreuves qui eurent des suites funestes pour sa santé. Dès le 14 janvier, elle reparaissait au théâtre de la République dans Dorine et, le lendemain, dans Finette du Dissipateur. Le 20 fructidor an II, dans une séance du Lycée des Arts, elle couronnait le buste de Marie-Anne Dangeville, assistant, avec ses cheveux blancs, à cette manière d’apothéose que lui avait préparée Molé, trente et un ans après qu’elle avait quitté la scène. Et après avoir analysé le talent de Mlle Dangeville, « ce je ne sais quoi de séduisant qui découle d’un dire vrai, piquant, spirituel », Molé, qui avait réussi à ne pas être suspect, qui avait joué Marat dans les Catilinas modernes, retrouvait son élégance d’autrefois et sa galanterie pour s’adresser à Marie Joly. Il se tournait vers elle :

« C’est à vous, adorateurs des arts, s’écriait-il, hommes de goût et d’une imagination vive, à chercher, dans celles qui lui ont succédé, cette finesse active, cette vivacité de comique, ce saillant de l’art qui la caractérisaient. »

Deux ans plus tard, les obsèques de Mlle Dan-

geville réunissaient les comédiens séparés et divisés, les uns appartenant au théâtre de la République, les autres engagés par Sageret à Feydeau. Les vieilles rivalités s’apaisaient un instant, devant les souvenirs qui hantaient tout le monde, et Mlle Raucourt formait le projet de reformer en un seul faisceau les forces de la Comédie. Elle s’assurait le théâtre Louvois et faisait appel à tous ses anciens camarades. Mais l’heure de la réconciliation générale n’avait pas sonné, il y avait encore trop d’intérêts opposés. Une partie seulement de ceux qui avaient constitué l’ancienne Comédie se groupaient autour de Mlle Raucourt ; Marie Joly rejoignit, à Louvois, Larive, Saint-Prix, Saint-Phal, Naudet, Dupont, Mlles Thénard, Mezeray, Fleury.

Cette troupe, après la fermeture de Louvois, se réfugia dans la salle du faubourg Saint- Germain.

Marie Joly ne parut pas, dans cette salle, en même temps que ses camarades. Elle avait été fort malade, et on avait pu croire qu’elle succomberait à une pneumonie. Quand elle se montra de nouveau sur la scène, on la salua de ces petits vers, d’ailleurs fort médiocres :

Chacun disait, en admirant

Son jeu si fin et si mordant:

La voilà , F unique soubrette !

Tlialie a retrouvé Finette.

Qu' eût-elle fait en la perdant !

Joly , reçois ce juste hommage.

Tu prends nature sur le fait :

Jamais l'actrice ne parait ,

On voit toujours le personnage.

Puis on s’attendrit du tableau qu’elle formait, dans Y Oracle, encadrée de ses deux fdles (i), qui débutaient sous ses auspices.

Mais sa tin était prochaine. La maladie de poitrine dont elle était attaquée faisait de rapides progrès. Elle devait cesser son service au théâtre. Bientôt, elle ne quittait plus son logis de la rue Helvétius, au numéro 689 (2), soignée par les siens et par sa femme de chambre Françoise Arquin. Elle s’alitait, se sentait mourir. On a le récit de ses dernières heures fait par son mari avec toute la « sensibilité » qu’il prodigua en parlant d’elle : « Les derniers moments de cette femme admirable furent encore un élan d’amour pour son époux. Elle le fixa tendrement, répandit une larme, et expira. »

(1) Elles s’appelaient Marie-Antoinette et Marie-Françoise-Marguerite. Elles firent partie quelque temps de la troupe du théâtre de la Cité; l’aînée joua ensuite au théâtre Molière, puis elles allèrent en province et finirent obscurément leur carrière.L’ Oracle, deSaint- Foix, ne comporte que trois personnages : la Fée, Lucinde, Alcindor (travesti).

(2) La rue Helvétius redevint la rue Sainte-Anne.

Dieu sait si ce mari, le capitaine Dulomboy, chanta sa douleur de toutes les façons, et sur tous les mètres. Il prouva, dans le recueil qu’il dédia aux mânes de son épouse (1), qu’il était bien capable de célébrer tout seul celle qu’il avait perdue, car ce n’était pas l’abondance qui lui faisait défaut. Cependant, pour l’épisode de la larme, il avait demandé du renfort, et c’était Grétry qu’il avait prié d’écrire une romance sur ce thème. Les paroles étaient du citoyen Debrière, rédacteur du Journal des théâtres :

De la mort la faux redoutable Seule a pu rompre de tels nœuds .

U époux sensible et malheureux Survit à l’épouse adorable.

Il sent encore ses faibles mains S’attacher à sa main tremblante.

Il sent une larme brûlante Qui tombe de ses yeux éteints.

Il voit sa mourante paupière Fermée à la clarté du jour Et son cœur , où vivait l’amour ,

Se changer en froide poussière...

(1) Aux mânes de Marie-Elisabeth Joly, artiste célèbre du Théâtre- Français. Paris, imprimerie Delorme, an VII, in-18, frontispice et musique gravés. Nous reproduisons les plus caractéristiques de ces gravures.

L’acte de décès de la comédienne a été vainement cherché. Il a été détruit et, à Soumont- Saint-Quentin,il ne se trouve que le procès-verbal d’inhumation. Mais il y a les tables de l’Enregistrement. Les registres des tables de déclarations de décès des première et deuxième Municipalités depuis le 1er germinal an VI jusqu’au cinquième jour complémentaire de l’an VI reproduisent partiellement cet acte (1). On constate que le décès est du 17 floréal et non du 16, comme le disent toutes les biographies, et que Marie Joly est qualifiée de « rentière ». Un des témoins de l’acte de décès fut le frère de la défunte, Jacques-Charles Joly, artiste, rue des Victoires-Nationales, n° 19.

Le ton des articles nécrologiques attesta l’importance de la perte qu’avait subie le théâtre, avec la disparition de Marie Joly :

La citoyenne Joly avait beaucoup approfondi son art . Douée de ce sentiment si rare et pourtant si nécessaire à ceux qui veulent débuter sur la scène , elle n'avait point été ingrate envers la nature , et , par une étude constante et réfléchie , elle avait encore développé le germe précieux qui , trop souvent, reste inutile faute de culture. Aussi

(1) Archives de la Seine. Tables de l’Enregistrement. Registre 12. Je dois tous mes remerciements à M. René Farge, archiviste de ce dépôt, qui a bien voulu faire ces laborieuses recherches.

/’ illusion marchait sur ses traces. Son âme répandait la vie et le mouvement dans tous ses rôles, et le feu dont elle était animée donnait à sa physionomie une expression si vive et si naturelle qu'on était en peine de savoir si c'était sous ses propres traits qu'elle jouait ou si elle n'avait point emprunté le masque de Thalie.

Ou encore :

L’actrice Joly, dont nous avons à déplorer la perte, réunissait toutes les qualités requises pour faire une grande actrice. La nature l'avait douée d'une sensibilité exquise. Elle avait beaucoup d' imagination, d'esprit, et un jugement très sûr. L'amour de son art occupait sans cesse toutes ses facultés', elle étudiait continuellement la nature, elle la méditait toujours. Si quelqu'un parlait devant elle, on voyait dans ses yeux et dans ses traits que telle expression ou telle inflexion de voix blessait ou charmait la délicatesse de ses organes, que tel geste était plaisant ou ridicule. Elle était d'un caractère excessivement gai et, cependant, très sentimental. Elle joignait à beaucoup de vivacité une douceur et une bonté infinies.

D’autres hommages prouvaient sa popularité. Au Vaudeville, dans une de ces revues dont ce théâtre avait la spécialité, une scène lui était consacrée. C’était dans les mythologiques

Champs-Elysées que se passait l’action, et, par faveur insigne, un habitant de la terre avait été admis à les visiter, avant d’être, à son tour, une ombre. Une transition facile, l’emploi de l’adjectif « joli », amenait ce dialogue entre le visiteur du séjour bienheureux et son guide:

— Eh mais , disait celui-ci, vous me rappelez le nom d'une personne qui est arrivée ces jours derniers et que notre Molière a embrassée avec bien de plaisir.

— Ne me parlez pas de cela. Vous ne vous réjouissez ici que lorsqu'on s'afflige chez nous... Celle-là, nous la regretterons longtemps.

Certaine actrice intéressante Evitant les travers nouveaux,

Avec Molière était servante Et soubrette avec Marivaux.

C'était d'une finesse extrême C'était gai, puis touchant, poli,

C'était la nature elle-même y En un mot, c'était accompli,

C'était Joly, c'était Joly / (1)

(1) Il faut un Etat, ou la Revue de Van VI. C’était là qu’il y avait ce couplet sur les modes, dans les prophéties narquoises d’un magicien i

... Changeant de mode et d'usage,

La beauté se vêtira Et du moins ne montrera Que son visage.

Marie Joly devait avoir de romantiques, sinon de pompeuses obsèques. Le récit en a été fait, et d’une façon qui semble un peu étonnante, aujourd’hui, par son « époux éploré ».

Un frontispice le représente, cet époux, dans une attitude des plus singulières. Il est assis devant une table où se trouve une urne funéraire, dominée par le buste de Marie Joly. Il semble, cependant, s’interrompre de la contemplation de l’urne, pour demander à un Amour, vers lequel il se tourne, la plume à la main, une expression plus forte ou plus pathétique pour peindre son désespoir.

C’est bien l’homme, tel qu’on peut se le représenter, qui a disposé sur le chemin du tombeau de Marie Joly des inscriptions dont il a soigneusement gradué l’émotion, après avoir choisi, selon ses idées philosophiques, l’emplacement de cette tombe; c’est bien l’homme qui a sollicité les compositeurs célèbres de son époque, Grétry, Gaveaux, Navoigile, Foignet, Lewadier, de mettre en musique les stances qu’il consacrait à la mémoire de sa femme; c’est l’homme qui ne

pouvait concevoir la douleur, pour sincère qu’elle pût être, que sous une forme pour ainsi dire mythologique et sous un aspect théâtral. Evidemment, malgré son costume Directoire, sa haute cravate et ses bottes à revers, il se croyait de bonne foi Orphée pleurant Eurydice.

Ce tombeau de Marie Joly fut creusé au sommet de la Roche-Saint-Quentin, à l’endroit qu’on appelait « la Brèche du Diable ». Il fut taillé dans le roc sur le bord d’un précipice « dont la profondeur étonne l’œil du voyageur (1) ».

J'ai choisi cet endroit , écrivait le capitaine Fouquet-Dulomboy, parce qu'il m'a paru le plus

(1) « L’inhumation s’est faite le 15 prairial, avec beaucoup de décence, en présence des officiers municipaux et de toutes les autorités constituées de ce canton. Les cit. Poupinet, commissaire du Pouvoir exécutif, et Boivin, juge de paix, étaient à leur tête. La foule était immense; le cortège était fort intéressant par la présence du mari de la cit. Joly et de ses cinq enfants, dont quatre portaient les coins du drap mortuaire, et le cinquième, âgé de dix-huit mois, était à la suite, porté par sa nourrice. La garde nationale était sous les armes.

« Les pieux devoirs que le mari de la cit. Joly vient de rendre à la femme charmante qu’il a adorée pendant vingt ans, à cette femme célèbre par ses grands talents, estimée généralement pour ses mœurs et chérie de tous ceux qui ont eu le bonheur de la connaître, n’ont sans doute pas allégé pour lui le poids de la douleur, mais ont inspiré le plus tendre intérêt à toutes les personnes douées, comme lui, d’une âme sensible.

« Tu gémis, malheureux époux ;

Vous gémissez, enfants aimables ;

Les arts, éplorés comme vous,

Comme vous sont inconsolables. »

( Gazelle du Calvados, an VI, n° 314.)

impraticable, le plus inutile à l'homme, et, en conséquence, dans l’espoir consolant que les cendres d'une épouse que j'adore y reposeront en paix, et que sa tombe ne sera pas profanée... Je les mets, ces restes chers, sous la sauvegarde des âmes honnêtes, des cœurs sensibles, des lois et des autorités constituées. Puisse la vengeance céleste foudroyer à l'instant l'homme barbare et pervers qui tenterait de s'en approcher pour les troubler !

...Ce monument convient à cette femme sensible qui, par trente ans de travaux pénibles et assidus, a su se rendre utile à sa patrie dans un art difficile qu'elle a honoré par ses grands talents. De plus, j'avoue qu'à mon particulier je n’ai pu supporter l'affreuse idée d' abandonner les restes infortunés d'une femme que j'ai tant aimée et qui, certes , méritait de l'être plus qu'aucune autre au monde. Je sais au moins, dans mon malheur, où trouver sa tombe. Il me sera possible d'aller y jeter des fleurs et de l'arroser de mes larmes. C'est vers cette tombe chérie que je tournerai le plus souvent mes regards et mes pas. C'est là, sous l'ombrage des lugubres pins, des saules mélancoliques et des noirs cyprès dont elle est entourée, que j'irai me recueillir, méditer et me rappeler profondément et sans cesse l'image de ma tant bien-aimée, de ma tendre et sensible Joly. Tout y nourrira ma douleur, tout y provoquera mes regrets. Je graverai

sur la pierre sépulcrale , sur l'écorce des cyprès , sur les rochers mêmes , les qualités adorables du caractère enchanteur de celle que fai perdue.

Telle était la littérature de l’époux de Marie Joly. Et il fit comme il l’avait annoncé. Il prodigua les inscriptions autour du monument orné d’un bas-relief de Lesueur, représentant la comédienne, en une robe à l’antique, semblant dormir, des fleurs à ses pieds. Il n’y eut pas une surface qu’il ne couvrit de vers de sa façon ou de citations appropriées. Avoir vécu auprès du théâtre avait singulièrement développé en lui le goût de la mise en scène.

Quand son œuvre fut terminée, il composa un « Itinéraire du Monl-Joly » à l’usage des visiteurs du tombeau. C’était le veuf lui-même qui leur en faisait les honneurs, en les priant de prêter toute leur attention à ces épitaphes successives, et il fallait, recommandait-il avec quelque amour-propre d’auteur, les avoir toutes lues pour arriver à l’effet d’émotion qu’il avait savamment ménagé.

Sur la porte rustique de 1* « enceinte sacrée », la première inscription n’était pas de lui, cependant. Il s’était modestement effacé devant la morte; c’est à elle qu’il avait laissé la parole, en lui empruntant quatre vers d’un court poème qu’avait écrit Marie Joly au moment de la

translation des restes de Rousseau au Panthéon. Il n’y avait changé que le premier mot :

Ce tombeau triste et solitaire Est un monument amical A ce titre seul , il doit plaire Au voyageur sentimental (1).

Mais Dulomboy avait ajouté un commentaire de son crû, où se résument assez bien sa manière et son style :

Ames indifférentes et froides , fuyez loin de ce séjour. L'air qu'on y respire est l'élément des cœurs sensibles.

A droite, en entrant dans l’enceinte et en suivant un chemin « tortueux », on lisait quelques vers de Pétrarque et leur traduction :

(1) Voici la pièce entière :

Des Champs-Elysées

J.-J. Rousseau

à son ami Girardin, à Ermenonville.

Souris à l'honneur qu'on m'apprête,

Ou tu m'en ravis les douceurs :

Pour moi, tu le sais, point de fête Quand un ami verse des pleurs.

Mon tombeau triste et solitaire Est un monument amical.

A ce litre seul, il doit plaire Au voyageur sentimental.

Puis, de ma dépouille mortelle Si l'on te prive, malgré moi,

Crois que mon ombre, plus fidèle ,

Saura se fixer près de toi.

« Point ne saurais trouver chemins si difficiles ni lieux si sauvages que V amour n'y vienne toujours raisonner avec moi , et moi avec lui. »

Et un peu plus loin, du même côté, autre citation de Pétrarque :

Occupé de pensers d'amour , je viens dans ces lieux où l'on entend les oiseaux se lamenter , et j'écris : « Celle que le ciel nous montra , la terre nous la cache. »

C’était la propre muse de Dulomboy qui avait fourni l’inscription suivante, qui devait arrêter les yeux du pèlerin :

Joly n’est plus , hélas/... Ces traits charmants, Sa voix si touchante et si belle,

Les grâces de l’esprit, le charme des talents Auraient dû la rendre immortelle...

Un peu d’italien, quelques pas plus loin :

Non la conobbe el mondo mentie l’ebbe.

(Le monde ne la connut pas lorsqu’il la possédait.)

Dulomboy indiquait au visiteur jusqu’aux divers sentiments qu’il devait éprouver :

Ensuite, on gravit tristement le tertre, on approche, on arrive en soupirant. C’est alors

qu’on ne peut se défendre d’un attendrissement et d’un sentiment religieux , à l’aspect du tombeau où repose cette femme aussi célèbre par ses grands talents qu’adorable par l’excellence de son caractère. Il semble , sous ces noirs cyprès , que la nature y soit en deuil de son amante. « Elle est là!... se dit-on , elle est donc là cette femme si rare , si bonne et si sensible ( Dulomboy ne craignait pas d’abuser de cette dernière épithète)... L’œil la cherche encore et ne voit que sa tombe. L’âme est offensée , le cœur se gonfle, une larme coule... Hélas ! est-il un cœur assez froid pour la lui refuser ! »

Après un instant de recueillement, les regards se fixent d’abord, avec autant de curiosité que d’intérêt, sur un beau relief, sculpté, sur la face, latérale au couchant, par un artiste du plus grand mérite, Le Sueur, déjà connu pour avoir fait les ornements du tombeau de J- J. Rousseau à Ermenonville. Ce relief représente Mlle Joly de grandeur naturelle et très ressemblante, couchée sur une espèce d’estrade. Les deux pilastres correspondants sont ornés de deux figures en pied, dont l’une représente Thalie en pleurs et l’autre Melpomène tenant à la main un livre sur lequel est écrit Athalie.

En tournant, on aperçoit des caractères tracés sur la surface latérale au levant. C’est une épi-

taphe (hélas! c'est moi qui l'ai composée : elle est simple et vraie) :

Ci-gît

Marie Joly, femme Dulomboy,

La meilleure des mères,

La plus douce et la plus sensible des femmes, La plus tendre des épouses,

Amante de la nature, artiste célèbre.

Elle décéda à Paris le 16 floréal an VI (1). Hommes, respectez sa cendre.

Les deux pilastres d'à-côté sont ornés de vases lacrymatoires; sur la petite surface , au midi , on lit cette épitaphe latine , composée par le citoyen Rivarol cadet. Les personnes qui connaissent la force et la beauté de la langue latine sauront l'apprécier :

Perdidit, æqualem sibi, comica diva sororem. Quæ risum edebat, nunc lacrymanda jacet

De Thalie adorable sœur,

Elle partageait son empire.

Passant, pour honorer son talent enchanteur, Pleure-la, comme elle a fait rire I

(1) On a dit plus haut que cette date est en désaccord avec celle de l’acte de décès, qui porte le 17 floréal.

Sur la petite surface , au nord , on lit cette autre , composée par le célèbre poète Lebrun :

Eteinte dans sa fleur , cette actrice accomplie , Pour la première fois, a fait pleurer Thalie.

On ne peut dire plus en si peu de mots. Ce distique est de la plus grande beauté et fait autant d’honneur au cœur du grand poète qu’au talent sublime de l’artiste.

Mais Dulomboy avait assez cité les autres. Sa verve lyrique eût suffi à toutes les tâches; d’ailleurs, sur le bas du tombeau, il avait fait placer cette inscription, par laquelle il adjurait les temps futurs de respecter ce monument, même quand il aurait subi les ravages des siècles :

O Postérité , n’imprime jamais les vestiges de tes pas sur la poussière de ce tombeau !

Après avoir fait le tour du monument, on trouvait une allée où se rencontrait sur une stèle, avant qu’on s’y engageât, cette nouvelle inscription :

C’était une belle âme détachée du plus beau nœud que la Nature ait jamais su former.

Dans l’allée, après quelques pas, c’était sur un arbre qu’on lisait ce vers :

La Méditation erre sous ce feuillage.

Quelques pas encore, et c’était une colonne

sur laquelle étaient gravées des élégies, les fruits les plus abondants de la muse de Dulomboy :

C’est en ce lieu simple et sacré Que l’impérieuse Eloquence,

Le front morne et décoloré,

S’arrête et dépose en silence Son sceptre , d’un crêpe entouré.

A ses côtés, la Tragédie,

Sans diadème et sans poignard,

Levant au ciel un long regard ,

Déjà se croit ensevelie Près de Joly qui, par son art,

L’avait quelquefois embellie.

Que dis-je, hélas ! même Thalie,

Thalie, étrangère aux douleurs,

Du sort accuse les rigueurs Et semble oublier sa folie.

Jetant des couronnes de fleurs Aux pieds de la Parque farouche Elle sent mourir dans les pleurs Le rire égaré sur sa bouche.

Partageant ses tendres regrets,

Les trois Grâces, inconsolables y Redemandent les tons si vrais Et la dignité sans apprêts Et les gestes inimitables De celle qui sut leurs secrets.

Mais, ayant encore de la place, de l’autre côté de la colonne, Dulomboy n’avait eu garde de ne pas la remplir. Et c’était encore une autre élégie, se terminant ainsi :

Le mal n’est pas qu’une terre coupable

Nous engloutisse en ses flancs entr’ ouverts :

Celui qui meurt ne craint plus de revers,

Celui qui reste est le seul misérable.

On revenait alors vers la porte, par la gauche, et on ne pouvait la franchir sans avoir contemplé cette dernière inscription :

Voyageur, poursuis ta route, et demande à Dieu que ton cœur ne perde jamais ce qu’il aime!

Ce que Dulomboy ne grava pas sur la pierre ou sur 1’ « écorce des arbres », il l’écrivit sur le papier. Et c’étaient tantôt des romances, comme celle-ci, que Foignet fds mit en musique :

L’amant qui pleure une femme adorée Seul à mes maux peut compatir :

Joly n’est plus, et mon âme éplorée N’a plus qu’un cruel souvenir ;

tantôt des plaintes en rondeaux et en ballades

à la manière — mais d’assez loin — de Charles d’Orléans, tantôt des méditations dans le genre de celles de Young :

Et toi , monde sensible , verse avec moi des pleurs. Tu es privé de Joly, tu as perdu ton plus bel ornement. Pleure aussi, monde frivole , tes plaisirs ne sont plus.

Tout à la fois sentimentale et gaie, vive et douce, son âme était tranquille', sa bouche était V organe du plaisir et du génie.

Souvent, je la vois dans l’onde claire, sur l’herbe fleurie, sur l’écorce d’un chêne , dans un nuage brillant. Je la vois dans toute sa gloire, resplendissante de cet art divin, si doux et si aimable. Mais quand la vérité dissipe une si chère illusion, je m’assieds sur un rocher, la tête appesantie, le cœur navré, plus immobile que le rocher luimême, je pense tristement, j’écris ce que ma douleur m’inspire, et je verse un torrent de larmes.

Dieu de la Nature f Et c’est dans sa fleur, c’est au midi de ses jours, que l’impitoyable Mort est venue la dérober à mes yeux...

Peut-être ce dernier morceau est-il le chefd’œuvre de Dulomboy dans le genre élégiaque.

Voici, certes, un tribut de regrets largement payé à la mémoire d’une femme. Dulomboy, à la fin de son hommage « aux mânes de Marie Joly », promettait même de rejoindre bientôt celle qu il pleurait avec tant de luxe dans l ’expression de la douleur : il la fit, cependant, attendre vingt-quatre ans.

Mais Marie Joly qui, après sa mort, devait inspirer au veuf tant de vers et de prose avait laissé, elle aussi, les plus véhéments témoignages de la tendresse conjugale. La forme lyrique est des plus modestes, mais les affirmations de la « sensibilité » de l’épouse sont fort chaleuîeuses, traduites en épîtres et en romances, dédiées à son mari.

Elle, qui avait prêté à Jean- Jacques Rousseau, pour qui elle professait un culte, les accents de sa propre Muse, elle qui avait toujours eu un couplet prêt pour toutes les occasions, elle en était même venue à se défendre de prendre sa lyre pour d’autres raisons que pour célébrer ses feux légitimes :

Le sentiment fait toute ma science;

Je n'ai besoin que de son éloquence Lorsque je parle au meilleur des époux ,

Sans art et sans apprêt ; mes plaisirs les plus doux Sont d’exprimer , d’une âme libre et pure,

Ce que pour lui m’inspire la nature .

... Vois-tu, je ne saurais écrire

Si je n’avais quelque chose à te dire !

Elle bombardait en quelque sorte Dulomboy de déclarations, de protestations de fidélité et de soumission. A la vérité, c’était elle qui prenait le ton de la galanterie :

Je te fais le serment le plus sage D’avoir toujours pour toi ces doux empressements Qui , plaçant près de nous, le désir, la constance, Nous feront, quoiqu’ époux, ressembler aux amants.

Cette comédienne fort prise par son théâtre, cependant, attestait à son mari qu’il occupait uniquement sa pensée, que son absence lui était insupportable, qu’elle ne vivait que par lui. Elle lui écrivait alors que, faisant errer ses doigts sur sa harpe, elle avait composé des stances à son intention. Tantôt, c’était la douce amitié qu’elle chantait :

Amitié , charme de mon cœur ,

Amitié, plaisir enchanteur,

De ta loi je fais mon bonheur ,

Et tu doubles mon existence

Quand , d'un époux cher à mes vœux,

Tu me fais supporter l'absence.

Par tes soins , mon sort plus heureux T'assure ma reconnaissance.

Si pour toi mes vœux trop ardents,

Cher époux , embrasent mes sens ,

De l'amitié les soins touchants M'invitent à la patience.

L’amitié seule, à cet instant,

Peut adoucir ta longue absence ;

Mais pour mon cœur tendre et constant Point de bonheur que ta présence...

Les affaires de Dulomboy l’appelaient quelquefois à Falaise, où il avait ses propriétés. Alors, Marie Joly assurait qu’elle avait le cœur déchiré par cette séparation. Et c’était parfois le langage d’une amante échevelée, car ce n’était plus l’amitié seule qu’elle évoquait, mais les transports de la passion. Elle abandonnait la timidité de son sexe, comme on disait alors, et elle dépeignait, avec des mots enflammés, les privations de sa solitude, trompées, du moins, par des rêves heureux. Mais ce n’étaient que rêves !

Non, non, le plus aimable songe Ne peut, ami, te remplacer,

Et, lorsqu' entre mes bras je croyais te presser, Je m'aperçus bientôt que c'était un mensonge!

La douce illusion venait, dans tous mes sens,

De porter cette heureuse ivresse Qui me faisait céder à tes empressements Remplissant tout mon cœur de joie et de tendresse...

Ah ! trop tôt la clarté du jour De cet heureux instant m'enleva tous les charmes! Je sentis de mes yeux s'échapper quelques larmes , Alors que, loin de moi, je vis s'enfuir l'amour...

Si le style est pauvre et négligé, le tableau est précis. Toutes les phases de l’amour passent dans ces petits vers et dans ces romances qui s’attachent à montrer une âme très éprise. Après les heures de fièvre, les heures apaisées :

Ah! si mon tendre amour , si ma sincérité Peuvent suffire seuls à ta félicité y Ami, tu dois jouir, auprès de ton amie,

Des plaisirs les plus sûrs, les plus doux de la vie...

Mais cet amour, exprimé de toutes les façons, semble avoir volontiers recours à une sorte de flatterie. Ce mari, qui reçoit, à bout portant, ces madrigaux est constamment loué, exalté, encensé. On lui répète que, seul, il a pu animer

un cœur indifférent à tout ce qui n’est pas lui. C’est, après bien des années de mariage, un parti pris d’adoration. Et elle est telle, cette adoration, qu’on se demande si elle est purement instinctive, s’il n’y a pas quelque chose de factice dans ces effusions poétiques, si, pour Marie Joly, elles ne répondent pas à une nécessité, si elles ne sont pas une manière de politique, si elles ne tendent pas surtout à effacer chez un époux, de tempérament violent et qui eut de justes raisons d’être jaloux, des souvenirs qui renaissent avec des colères.

Dans cette hypothèse on peut relever ce passage d’une épître, qui paraît bien faire allusion à ces emportements, à ces défiances, à ces reproches, à cet âpre besoin de parler du passé:

Loin de nous à jamais la ridicule crainte Qui, n’ apportant que la contrainte ,

Vient au sein du ménage exhaler son poison. Un tel fléau, dans la maison,

Enlève à Vhgmen tous ses charmes Et change en de tristes alarmes Les plaisirs les plus doux Lune tendre union...

Ces vers, au-dessous du médiocre, d’ailleurs, donnent-ils la clef de ces sortes de cajoleries, de ces épanchements excessifs, de ces raffinements d’amour conjugal? Sont-ils un baume

pour être mis sur une plaie qui se rouvre? Ce qu’on sait de l’ex-capitaine de cavalerie Dulomboy laisse entrevoir un autre homme que celui qu’indiquent les inscriptions sentimentales de la Roche-Saint-Quentin, un homme ombrageux, brutal, prompt à faire scandale. Dans cette tendresse si affichée de la comédienne y a-t-il un peu de peur, ou y a-t-il du repentir?

C’est, très vraisemblablement, pendant que Marie Joly jouait au théâtre de Caen qu’elle avait connu Nicolas-François-Roland Fouquet- Dulomboy. C’était le fils de bourgeois de Falaise, « vivant noblement », et il était officier dans les gendarmes du Dauphin. Ses états de service n’ont pas été retrouvés aux Archives de la Guerre, mais en consultant ces Archives, on constate que plusieurs de ses parents, originaires de Falaise, comme lui, avaient servi dans ce corps. Trois d’entre eux s’y étaient succédé, et l’admission de Fouquet-Dulomboy fut sans doute facilitée par son oncle, Marc-Antoine Fouquet du Longrais, appartenant à la brigade

commandée par M. de la Chabannerie (1).

Sa famille avait d’importantes propriétés dans les environs de Falaise, propriétés dont il ne devait garder un jour que deux fermes, la Poussendre et la Bergerie (2). Il venait souvent en Normandie. C’est durant un de ses séjours à Caen qu’il fit la conquête de la comédienne, qui devait avoir alors dix-huit ou dixneuf ans. Dans une plainte portée contre Dulomboy pour violences (ce dont il paraît avoir été coutumier, avec son caractère emporté) il est dit « qu’il vivait et cohabitait maritalement avec la demoiselle Joly ». Mais il avait épousé Marie Joly dès 1781, l’année même des débuts de l’actrice à la Comédie.

On ne sait rien des premières années du ménage, qui s’était logé rue d’Enfer, 148. Les détails d’une plainte de Marie Joly, à la suite du vol commis par une inconnue, qui s’était introduite chez elle, d’une montre sur la boîte de laquelle se trouvaient deux colombes en diamants, indiquent un assez grand train de maison. Mais, en 1786, l’humeur jalouse, rancunière, sournoise et atrabilaire de Dulomboy se manifestait publiquement. Legouvé, le futur auteur

(1) Arch. de la Guerre.

(2) Arch. du Calvados, série M. Administration générale.

de la Mort d'Abel, alors jeune homme de vingtdeux ans, se trouvait dans la loge de Marie Joly avec Marie- Joseph de Chénier; une discussion littéraire s’était engagée entre eux, ils s’étaient peu à peu échauffés, et ils quittèrent le théâtre assez animés. Dulomboy les avait suivis : dans la rue du Petit-Lion, près de la rue de Condé, il les rejoignit, feignit de s’inquiéter d’une querelle possible et voulut séparer les deux poètes qui, soutenant seulement avec chaleur leur opinion, ne songeaient nullement à en venir aux mains. Ils s’étonnèrent de son intervention, Legouvé l’écarta de la main. C’est ce geste, qu’il affecta de prendre pour une menace, qu’attendait Dulomboy : il lui porta un coup de sa badine, puis comme le jeune homme, interloqué, se mettait sur la défensive, Dulomboy le prit aux cheveux, le renversa, faillit l’assommer, car plus âgé, entraîné aux exercices du corps, il avait naturellement sur lui la supériorité de la force. Cette attaque avait été combinée de telle sorte que Dulomboy pût établir une confusion sur le premier agresseur. En fait, il avait trouvé Legouvé trop galant, trop empressé vis-à-vis de sa femme, et il avait hypocritement cherché un prétexte pour lui ôter, un peu rudement, le goût de ces assiduités. Il fut condamné à 3.000 livres de

dommages et intérêts, par forme de réparation civile, « applicables aux pauvres prisonniers de la Conciergerie (1) ».

Cette aventure ne laisse pas que d’éclairer sur le tempérament de l’homme. Il est à supposer que bien des déceptions avaient déjà meurtri le cœur de la comédienne, souhaitant d’être aimée, mais avec plus de délicatesse et moins de tyrannie, et que les souvenirs de l’idylle de Caen étaient loin déjà. Dulomboy avait des façons de faire bonne garde autour de sa femme qui devaient excéder une personne aimable, vive, d’humeur enjouée, et que ses intérêts de théâtre amenaient à l’habitude de quelque coquetterie. Il prétendait se mêler de tout, être en tiers dans toutes les conversations, décider, juger en dernier ressort, et il semble avoir été un très encombrant mari d’actrice. Au reste, des accès de passion, des fureurs de possession, mais, où il n’y avait qu’égoïsme,et qui se manifestaient inopportunément, quand ce n’était pas avec brutalité. Des soupçons sans cesse exprimés, une surveillance blessante, des propos devenant vite menaçants ou grossiers, en dépit de prétentions au bel -esprit, rendaient la vie difficile.

Et voici que, contrastant avec les témoignages

(1) Voir Campardon, Les Comédiens français de la troupe du Boi.

LES ROMANCES DE MÀRIE-ËLïSABETH JÔLY 217

gravés sur la pierre, autour du tombeau de Marie Joly, apparaît le roman de la comédienne, une liaison sur laquelle il y a plus que des indications, avec Fabre d’Eglantine.

Quand commença-t-elle? On a de plus sûrs indices sur sa fin, en 1789. Probablement, elle dura un an ou deux. Fabre d’Eglantine n’était alors qu’un auteur sifflé, après avoir été un comédien errant. Deux pièces de lui, une tragédie, Augusta , représentée à la Comédie-Française le 8 octobre 1787, et une comédie, les Gens de Lettres ou le Poète provincial à Paris, aux Italiens, étaient tombées à plat. La fortune ne semblait pas lui sourire, mais il ne se décourageait pas, bien qu’il n’eût pu imposer encore ce joli nom qu’il avait pris et que les Spectacles de Paris écrivaient encore Fabre des Glantines. Il était insinuant et, bien que cette adresse ne l’eût pas mené loin jusque-là, adroit dans ses intérêts. A ce moment, il ne se doutait guère de la façon dont lui viendrait sa célébrité, et il n’ambitionnait que la gloire théâtrale (1). Guettant une nouvelle occasion de se produire, il ne quittait guère le foyer de la Comédie-

(1) Ce fut de celle-là qu’il se souvint aux heures critiques. Après des essais malheureux, son Philinle de Molière avait obtenu un Vif succès (22 fév. 1790). Devant le Tribunal révolutionnaire, se sentant perdu, il s’écria : « Fouquier peut faire tomber ma tête, mais non pas mon Philinle ! »

Française. Il n’était pas beau, mais, dans sa vie de théâtre, il avait été habitué aux bonnes fortunes qu’il provoquait par un certain air romanesque, un sentimentalisme qu’il affectait à propos et surtout une assurance qui s’alliait à cette prodigalité de soupirs et en démentait le platonisme. Il avait au reste d’aimables talents : il dessinait, il chantait sa tendre romance d’il pleut , bergère , il contait agréablement mille histoires, et on n’ignorait pas ses aventures amoureuses, attestant ses dons de séduction. Le sort ne lui était pas favorable, et il était pauvre, mais les femmes le traitaient bien. Il ne lui fut pas difficile de comprendre, en approchant Marie Joly, qu’elle n’était pas heureuse et qu’elle était prête à accepter les soins d’un consolateur. Au demeurant, ,les succès de la comédienne lui avaient donné, en peu d’années, dans les conseils du théâtre, une influence qui, avec ses ambitions, n’était pas à dédaigner. Il entreprit cette conquête.

On fit de singulières découvertes dans les papiers de Fabre d’Eglantine, quand trois membres du Comité de Sûreté Générale vinrent lever les scellés apposés dans son logis de la rue de la Ville-l’Evêque, qu’il habitait avec sa dernière maîtresse, Caroline Rémy, actrice au

théâtre de la République. On y trouva nombre de lettres d’amour, copies ou analyses de celles qu’il avait écrites, ou originaux qui lui avaient été rendus, à la suite d’une brouille, et réponses reçues par lui. Ces lettres étaient préparées pour un classement, avec des annotations.

Fabre avait commencé une sorte de table des matières de ces épîtres qui avaient contenu de la fièvre, de la passion, parfois de la souffrance : il ne les considérait plus qu’en curieux de psychologie féminine. Son orageuse vie politique ne l’empêchait pas, d’ailleurs, de courir à de nouvelles amours (1).

Rien n’est plus bizarre et plus décevant que ce soin à résumer ces lettres, témoins d’ardeurs évanouies. Voulait-il seulement se souvenir? Faut-il accepter cette autre hypothèse, plus fâcheuse pour sa mémoire, qu’il entendait ne pas perdre et qu’il songeait à utiliser ces restes de ses liaisons pour quelque composition littéraire?

Je ne trie pas , /’ analyse au hasard :

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