IX. Amoureuse et fraîche sur un pucelage
X. Attendrissante et désolante sur ses souffrances. Réclamations pour alléger ses tourments. Prière de m’en mêler, de calmer le mal; secrets confiés...
Ainsi dirait-on que Fabre d’Eglantine, par ces résumés, s’était indiqué à lui-même les sources où il trouverait les manifestations de tel ou tel sentiment, si le littérateur qui était en lui avait besoin de ces documents. Cette
manière de comptabilité laisse entrevoir, chez le perpétuel amoureux qu’il fut, un coeur assez sec.
Ce classement, qui a de quoi choquer, n’avait été qu’entrepris. Il fut continué, sans doute assez arbitrairement, par l’avocat Roussel d’Épinal, qui eut ces papiers entre les mains et qui confondit peut-être quelques-unes des Maries dont Fabre avait été aimé, celle qu’il appelait simplement Marie, celle qu’il surnommait « Jojo ». En certains cas, des lettres données comme relevant de liaisons différentes semblent bien s’appliquer à la même.
L’attachement de Fabre d’Eglantine pour Marie Joly fut de notoriété théâtrale. En 1818, le fils du conventionnel, Louis-Vincent, ingénieur du génie maritime, le confirmait à Charles Maurice : il ne connaissait que trop par sa mère les infidélités de son père (1). Les jalousies et l’éclat final de Dulomboy l’attestent. Les détails des lettres adressées à Fabre indiquent, avec plus que des probabilités, celle qui les écrivit, appartenant à la Comédie-Française, dont la loge était un centre de réunion, au demeurant désillusionnée sur le charme de ses liens conjugaux, tyrannisée, lasse du joug qu’elle subissait : j
(1) Ch. Maurice. Histoire anecdotique du théâtre, tome I.
Mais conçois-tu que je puisse avoir encore quelques talents avec un pareil maître? Y a-t-il rien de plus dégoûtant que cet intérêt atroce qu'il me porte ? Ce matin encore , il a voulu absolument venir à la répétition. Je voulais tâcher de l'éviter , mais il m'a fait des menaces si grossières qu'il m'a fallu céder...
Or, on verra, par une pièce judiciaire, que cette attitude du « maître » correspond exactement à la conduite de Dulomboy en certaines circonstances. Dans des lettres de Fabre, il joue sur le nom de Joly : « joli bijou, joli trésor », ou, après une représentation, où la comédienne a joué Agathe, des Folies amoureuses, paraissant au troisième acte en justaucorps et bonnet de dragon : « joli, joli petit garçon ». Le mot revient trop souvent pour n’avoir pas été intentionnellement répété par manière de plaisanterie. Le scandale que préparera Dulomboy, avec de la sournoiserie et de la violence, corroborera les indications données sur son caractère au cours de ces billets échangés. La rupture a évidemment pour cause, de la part de l’actrice, la frayeur du « maître ». Il y a donc bien des chances de ne pas se tromper en attribuant cette correspondance à Marie Joly. C’est d’ailleurs bien la littérature « sensible » qui lui est propre. C’est le ton des premières lettres de Julie à Saint-
Preux dans la Nouvelle Héloïse , qui est également le livre de chevet des deux amants Ainsi écrit-elle à Fabre :
Ton souhait est le mien. Oui , oui, aimons-nous, estimons-nous : c'est le bonheur suprême! Oh! doux souhaits de deux vrais amants , oui, vous serez exaucés! Tendre bien-aimé, qu’il m’est doux de te rendre heureux ! Qu’ils sont chers à mon cœur , ces moments que l’amour te procure ! S’il dépendait de moi!... Oui, sans doute, je te renouvellerais souvent ces scènes charmantes où mon âme peut s’exhaler et rejoindre la tienne!... Doux ami, cœur vraiment fait pour le mien , ah! combien de désirs je suis forcée de réprimer ! Combien il faut avoir de raison pour ne pas céder à l’attrait du bonheur qui semble se présenter si naturellement ! Il le faut } pourtant. Ah! Dieu, comme je me vengerai de ces moments de contrainte, avec quel empressement, quelle chaleur, quelle dévotion amoureuse ne chercheraije pas à réparer ce temps perdu ! Ah ! cher , cher voyage, arrive donc, que je puisse prouver à mon bien-aimé que si mon amour ne surpasse le sien, il l’égale du moins. — Adieu, l’âme de ma vie! Ah ! qu’elle est bien à toi, ma vie !Au même endroit, du même vase, quand boirons-nous à la même eau! quelle source !
C’est la réponse à une lettre de Fabre, exubé-
rante d’ardeurs, plus familière, d’ailleurs, moins « littéraire » et exprimant ses jalousies d’amant, sachant que sa maîtresse n’est pas libre :
Voilà minuit (1er janvier 1788?). Reçois les baisers cle V amant Ils sont — là — (1). Ah! où es-tu toi-même , que de tendres caresses nous perdons! Oh! comme mon cœur en est plein ! Si tu étais là, à côté de moi , en ce moment... Tiens, tiens, mon idole chérie, je me fais mal d’y penser, je me meurs d’amour... Ah! si tu n’étais pas seule dans ta chambre. Si une fantaisie à contre-temps lui avait pris. Ah! misérable que je suis, à quoi vais-je penser !
Fabre d’Eglantine tenait donc tant à ces élans, à l’expression de ces vœux amoureux, de ces craintes, qu’il avait gardé ces lignes écrites par lui? Au demeurant, les épîtres de Marie Joly n’ont pas toujours cette solennité lyrique. Il en est d’espiègles — et de fort lestes, telle que celle où elle raconte comment, avec l’aide même de son mari, ne se doutant pas pour qui il maniait les ciseaux, elle a pu lui envoyer un très intime « bouquet d’amour ».
Mais, de ce mari, elle décrit l’humeur difficile, hargneuse, brutale; elle conte les « scènes » qui éclatent sans cesse, les emportements de posses-
(1) Le mot écrit en grandes lettres, au milieu d’un espace blanc.
sion plus pénibles que les duretés et les injures; elle dit les pièges tendus, les feintes réconciliations suivies de brusques colères sur un mot réveillant les soupçons, la surveillance, même dans la loge, les instincts de divination que lui donne sa jalousie, la façon hypocrite dont elle se manifeste, les propos dont il l’accable : « Comme il me juge ! Ce n’est pas, en vérité, que j’y mette de l’amour-propre, mais cela n’est-il pas inconcevable? » Il ne quitte pas le théâtre; il est gênant, avec l’ombrage qu’il prend aussitôt, dans ce qui n’est pourtant qu’affaire de métier; il éloigne, par des brusqueries, par ce qu’il y a de choquant dans ses réflexions, les amis les plus sûrs, ceux qui ne prétendent être que des amis. Il n’est pas jusqu’au père de sa femme, l’ancien quincaillier- figurant, que cet haïssable époux n’accuse de complicité, à qui il ne prête un rôle suspect...
Et Fabre d’Eglantine, après quelque querelle, mais de celles qui ne font qu’aviver l’amour, s’apitoie sur cette vie malheureuse et confesse son égoïsme :
Il ri est que trop vrai, Marie, j’ai tort de me plaindre, et c’est assez de ce tort pour ma punition. C’est toi, dont il faut déplorer le sort. Ah! ta dois juger de quelle triste peine mon cœürZ)èU rempli quand j’ajoute ce que tu m’as dit èî éiYÈ
aujourd'hui à tout ce que j'ai vu, et, sans doute , je n'ai vu qu’ci demi. O bien aimée, digne d’un plus doux bien, digne de plus de bonheur! Ah! que j’ai grande raison de t'adorer, quand je te vois des chagrins si peu mérités et tant de douceur à les endurer, de prudence et de bon esprit à les rendre moins fréquents !
Puis, pour les adoucir, ces chagrins, ce sont des conseils :
Console-toi, douce amie; ne t'alarme pas, le bonheur est encore fait pour toi . Pour qui donc serait-il faitf Ton aimable sensibilité se jette trop en avant dans l’avenir, elle s’en fait une image trop effrayante : voilà la grande cause de tes chagrins. Il en résulte un découragement sur ta vie actuelle qui te tourmente plus que tes peines journalières. Tu es liée pour jamais , il est vrai, mais n'est-il donc, pour cela, aucun espoir de paix pour ton âme ? Ces combats te coûtent, je le sens, je le vois bien. Il est pénible de se contraindre comme de haïr, mais il faut, ma bonne, persévérer dans ta fermeté intérieure et dans ta douceur de conduite . Cette douceur coûte bien moins à l' indifférence qu'à la sensibilité. Petit à petit, tu te sentiras plus soulagée, car que nous importe ce qui ne va plus à notre cœur ! Il ne faut pas rion plus te laisser affecter par le reproche que tu changes, que tu es depuis quelque temps
bien différente , que ton caractère n'est plus le même. C'est un enfantillage que de se tourmenter à de telles semonces. Au contraire, Alarie, il faut , après que ta raison aura repoussé la première atteinte d’un tel reproche, t'en féliciter intérieurement et le regarder comme une marque de ton dégagement et de la paix qui avance. Ne sois pas inquiète des suites qui succéderont à ces mercuriales dans l'esprit de celui qui les fait, quelque ironie, menaces, insultes, colères ou querelles qu'on emploie à l’appui de ces reproches. Je te suis garant que la querelle ne peut manquer de faiblir, si tu ne cherches pas à te défendre et, si, toujours douce et indifférente, un non, ou l'équivalent, jeté par manière d'acquit, est ta seule et constante réponse. Aie le courage de résister aux premiers emportements et le plus dur sera fait.
Pour occuper ce mari qui, tout jaloux qu’il soit, n’est pas lui-même d’une fidélité à toute épreuve, les deux amants songent à le distraire, agitent des projets: si on introduisait dans la maison une « demi-demoiselle », une jolie gouvernante? Au demeurant, on se félicite d’avoir passagèrement détourné ses soupçons. La comédienne s’avise de lui persuader que Fabre tourne beaucoup autour d’une de ses camarades, et cette feinte réussit : « — Ah ! s’écrie le tyran,
un moment désarmé et égayé, s’il lui fait la cour, d’Eglantine me le dira, car il n’est pas discret. » Et Marie Joly, en contant son artifice, ajoute : « Je t’avoue que cela m’a fait rire, et il ne se doutait pas pourquoi ! » Parfois, on se flatte d’avoir gagné quelques jours de tranquillité par une comédie bien jouée :
Mais, dis donc, mon ami, fais-moi compliment. N’ ai- je pas bien joué mon rôle, hier au soir ? N’ai-je pas eu l’air bien indifférente J’ai coupé la conversation pour parler de rubans. Je n’ai pas voulu souper avec toi, j’avais envie de dormir... Ah Dieu ! si tu avais pu voir tout ce qui se passait dans mon âme !
Ou bien, on simule l’ennui des assiduités, qui n’ont pas été assez bien dissimulées, de l’amant; on paraît l’avoir découragé :
J’oubliais de te dire que, ce matin, j’ai trouvé l’occasion de dire un mot assez essentiel à notre bonheur. Je ne me rappelle pas comment cela est venu, mais j’ai dit : « Le d’Eglantine, il me laisse bien tranquille, à présent, il devient raisonnable ; je crois que c’est fini, il a jeté le manche après la cognée. — Oh! je te crois, a-t-il répondu , nous avons eu ensemble une petite conversation, le jour que tu as été à Versailles. » Je n’ai pas posé de questions, j’ai laissé tomber la chose, mais le trait était lancé, et c’était tout ce qu’il fallait
Une trop grande affectation de réserve serait dangereuse cependant, et c’est le conseil « d’être liant » avec ce maître ombrageux dont l’attention est toujours en éveil. Des recommandations selon les circonstances : que Fabre ne cesse pas ses visites à la maison, mais qu’il s’abstienne de « venir à la loge » ou, s’il y vient, qu’il n’y reste qu’un instant, qu’il s’applique à diminuer le feu de ses regards, de ses « tendres regards » :
Tâchons de détourner absolument tous les soupçons ; rapporte-f en à mes soins , et il faut espérer que , après tant de sacrifices , V amour nous récompensera... Ah ! mon ami , mon cher bienaimé , comme fe vous chéris, combien la pensée de ton bonheur me ravit! Mais fe ne suis pas maîtresse de mes actions. Tiens , cette idée me donne du dépit. Toujours contrariée! Mais je me vengerai de tant de tourments!...
D’autres conseils : se défier de Mlle Thénard (1) dont il faut craindre les bavardages; se montrer reconnaissant, au contraire, à
(1) Débute en 1777 par le rôle d’Idamé de YOrphelin de la Chine. Reçue en 1781. « Mlle Thénard a joué en chef les premiers rôles de la tragédie, mais la plupart des rôles de cet emploi étaient au-dessus de ses forces. Elle manquait de noblesse, d’énergie, de chaleur et d’abandon. En un mot, Mlle Thénard est au nombre de ces actrices qui se sont rendues recommandables par leurs services, qui ont assez fait pour leurs contemporains, mais qui n’ont pas assez fait pour la postérité. » (Dictionnaire général des théâtres, 1812.)
l’égard de Mlle Vestris, qui se propose d’arranger un souper où les amoureux se rencontreront, et qui a toutes les bienveillances et les indulgences pour les aventures sentimentales; que Fabre d’Eglantine ne s’inquiète pas, surtout, s’il a trouvé, l’autre soir, son amie, dans sa loge (1), en tête à tête avec M. de Chabanon (2) : c’était précisément pour lui dire son fait et se débarrasser, une bonne fois, de ses soupirs ridicules. Puis des souvenirs, encore brûlants, des rendez-vous récents, au logis gagné avec mille précautions, et mythologiquement dénommé « le Temple »; des regrets d’occasions manquées : « Les circonstances sont quelquefois cruelles : hier le Temple était fermé pour nous : nous n’avons pu sacrifier. » Ou des espoirs d’heures de fièvre :
Nous avons vendredi assemblée avec le conseil : je crois que ce jour-là nous sera favorable et que nous pourrons sans crainte nous trouver dévotement au Temple où j'emploierai ma ferveur à te prouver que je t'aime de toute mon âme... Ah 7
(1) La loge de Marie Joly se trouvait au troisième étage, entre celle de Dugazon et celle de Larive. Elle portait le numéro 2. La loge de Mlle Thénard se trouvait précisément en face de celle de Marie Joly.
(2) Guy de Chabanon, érudit et auteur de tragédies : Eponine, Eudoxie, Sabirms. Membre de l’Académie française en 1780. Mort en 1792.
que te clirais-je pour exprimer tout ce que je sens? Je vais dire comme toi : où es-tu ?... où es-tul Tout pour toi... ah!...
La comédienne se rappelle parfois ses rôles en écrivant des lettres d’amour : « Je vais dire comme Y Optimiste : si je n’étais pas tourmentée, je n’aurais pas le plaisir de me voir consolée par toi... » Phrase un peu imprudente, car Fabre d’Eglantine est au plus mal avec Collin d’Harleville, pour des raisons de rivalités dramatiques. Un cœur, même aimant, ne saurait songer à tout, et l’actrice n’oublie pas les pièces qui lui ont valu des succès. Il semble qu’il y ait des moments où Fabre, à force d’artifices, ait réussi à dissiper les inquiétudes du mari, et il est assez piquant de voir la jeune femme demander à son amant de faire entendre raison à son époux, afin que celui-ci lui laisse quelque liberté : « Tu devrais bien lui dire que cette contrainte nuit au talent. » Mais, brusquement, les jalousies se réveillent et ce sont de nouvelles invitations à la prudence.
Puis, quelle liaison est sans querelles? Les reproches qui s’adressent à Fabre d’Eglantine ont-ils été mérités? Y a-t-il eu, au contraire, de l’injustice dans de certaines suspicions de sa conduite? Il répond par une lettre échevelée — une de celles dont il devait être le plus
satisfait et qu’il avait dû garder avec le plus de soin comme un modèle de littérature lyrique :
O abomination de V exécration, indigne , vil ,
lâche et détestable soupçon ! Je crache sur tout.
Etre capable d'une telle prostitution de son cœur !
O Dieu du ciel, qui concevra jamais la noblesse
et la générosité de mes sentiments!... Oui, sans
doute, j'aurais voulu passer ma vie avec toi,
tout entière en toi, à t'adorer, à jouir de cette
sainteté d'amour, de cette union de cœur et de %
pensée qui était en nous. Mille fois j'ai désiré, pour te presser toute sur mon cœur et pour jamais, d'avoir en ma puissance assez de richesses pour assouvir les passions de ton maître et lui jeter, à force d'or, l'oubli de ton prix actuel... Je t'aurais emportée, toi et ton sang, aux extrémités de la terre, heureux d’g pouvoir seulement te donner un asile suffisant à nos simples besoins et malheureux alors de n'être pas immortel pour g goûter sans fin le plus parfait bonheur qui soit concevable à l'homme tendre et honnête. Chimères charmantes, rêves d'une tendre amitié, projets fallacieux, mais enchanteurs d'une âme brûlée d’amour. Insensé, peut-être, mais toujours digne d'amour, c'est-àdire honnête et délicat ... Vil argent ! Ah! madame, il fut un temps où vous me rendiez une justice que je mérite bien là-dessus... Cent fois, dans les mouvements de désespoir que me donnait le vôtre,
ne vous ai-je pas dit : « Jette-lui tout à la tète et garde du pain, du pain seul, et qu'il ne soit pas inondé de tes larmes ... » Ma conduite ! Mais le scélérat se dément, et,joutre ! je ne me suis pas démenti dans un seul soupir...
Cette lettre véhémente, impétueuse, avec ses brutalités subites, après les évocations d’une félicité élyséenne, doit paraître à Fabre d’Eglantine son chef-d’œuvre. Comment une femme qui avait été poser une couronne sur la tombe de Rousseau n’y eût-elle pas été sensible? Après la réconciliation, les protestations de tendresse (avec cette prétention, bien de l’époque, qu’elle soit « pure ») se multiplient de nouveau. Et le futur conventionnel compose une romance en l’honneur de sa maîtresse :
Je t'aime tant, je t'aime tant!
Je ne puis assez te le dire,
Et je le répète pourtant A chaque fois que je respire.
Absent, présent, de près, de loin,
« Je t'aime » est le mot que je trouve;
Seul avec toi . devant témoin,
Ou je le pense, ou je le prouve !
Tracer « je t'aime » en cent façons Est le seul travail de ma plume.
Je te chante dans mes chansons,
Je te lis dans chaque volume.
Qu’une beauté m’offre ses traits ,
Je te cherche sur son visage.
Dans les tableaux, dans les portraits Je veux démêler ton image.
Et, ici, la strophe connue, souvent citée, cpii n’est pas sans une sorte de grâce :
En ville, aux champs, chez moi, dehors,
Ta douce image est caressée ;
Elle se fond, quand je m’endors,
Avec ma dernière pensée,
Quand je m’éveille, je te voi Avant d’avoir vu la lumière Et mon cœur est plus vite à toi Que le jour n’est à la paupière.
Les couplets se poursuivent sur le même ton, pour arriver à ce dernier :
Ton cœur m’est tout, mon bien, ma loi;
Te plaire est toute mon envie ;
Enfin, en toi, par toi, pour toi Je respire et tiens à la vie.
Ma bien-aimée, ô mon trésor ,
Qu’ ajouterais- je à ce langage ?
Dieu, que je t’aime/... Eh bien, encor Je voudrais t’aimer davantage !
Mais, à cette romance si tendre, il y aura
bientôt une contre-partie, une suite assez ironique, sur le même rythme, et sans cloute sur le même air.
L’aventure finit mal, en effet. Très vraisemblablement, Fabre d’Eglantine a commis quelque imprudence. Le mari s’irrite plus encore. La comédienne a peur de ses violences. Puis elle a des enfants — « ton sang», disait poétiquement, dans une lettre pathétique, le séducteur, en s’excusant, pour ainsi dire, de ne pas enlever sa maîtresse, précaution qui ôtait d’avance au roman un dénouement éventuel. Elle a pu s’aviser encore que cet amant si cher n’est peut-être pas digne de tant de transports. Elle a déjà eu le soupçon, dissipé par une réponse remplie d’une agitation vraie ou simulée, que des raisons intéressées se mêlent à son attachement. Fabre d’Eglantine, auteur jusqu’alors malchanceux, en proclamant sa passion pour la femme, ne se sert-il pas du crédit de l’artiste? Enfin qui peut dire pour quelle raison changent des sentiments féminins? Elle pense aux lettres qu’elle a écrites, elle sait qu’elles sont conservées et, si on peut employer ce mot, qu’elles forment un dossier qu’il n’est pas prudent de laisser
chez un homme tel que lui. Elle demande leur restitution, et ces lettres sont refusées tout de suite avec une inquiétante détermination où il lui semble voir une apparence de menace. Elle s’alarme d’autant plus que la jalousie du « maître », selon l’expression naguère employée par les deux amants, va en s’exaspérant, semblant s’alimenter, cette fois, de sérieux indices.
Voici les incidents du Présomptueux, précédés de ceux des répétitions de cette pièce, sur laquelle Fabre d’Eglantine compte comme une revanche. A l’avant-dernière de ces répétitions, Dulomboy, très animé, donnant les signes d’une colère qui gronde en lui, paraît tout à coup sur la scène et ordonne à sa femme, d’un ton qui ne souffre pas de réplique, de quitter le théâtre et de le suivre. Fabre n’est pas encore arrivé; les comédiens, Molé, Dazincourt, Vanhove, Talma (qui joue le rôle du comte d’Orsange), Caroline Vanhove, Mlle La Chassaigne, s’étonnent, cherchent vainement à intervenir. Le régisseur Florence reste décontenancé. Fabre, mis au courant de ce qui vient de se passer, manifeste une grande émotion. On répète tant bien que mal, sans Marie Joly. Le lendemain, Florence se présente chez elle, mais elle n’est pas seule ; Dulomboy assiste à l’entretien. Avec
ses habitudes sournoises, il feint de n’être pour rien dans un caprice d’actrice, mais ses regards épient le visage de sa femme, partagée entre le sentiment de ses devoirs envers le théâtre et la visible épouvante que lui inspire son mari. Florence, qui comprend une situation difficile, qui est au courant d’une liaison dont on a parlé, fait de la diplomatie. En dépit de sa jambe boiteuse, il s’agite avec vivacité, il va de l’un à l’autre des époux, déploie toute son éloquence, paraît accepter l’hypothèse d’une fantaisie de comédienne et s’arrange de telle sorte, en s’y prenant si habilement, avec une naïveté si bien jouée, qu’il pousse Dulomboy lui-même à inviter Marie Joly à reprendre son service. La répétition générale peut avoir lieu.
Est-ce entre cette répétition et la première représentation (qui est du 7 janvier 1789) que se place ce billet, écrit à Fabre d’Eglantine? A ce moment, la pauvre Marie Joly traverse une heure d’anxiétés. Jusqu’à quel point son mari est-il instruit? Elle le connaît trop pour ne pas se rendre compte qu’il médite un éclat, dont elle a la terreur. Que sait-il exactement? Elle a plus peur de le voir presque se contenir, cette fois, que de ses emportements. Ses lettres, que Fabre n’a pas voulu lui rendre, avec une opiniâtreté singulière dans son refus, que sont-elles
devenues? Ont-elles été dérobées? Elle a découvert peu à peu l’inconscience morale de son amant, et son imagination grossit les périls, lui fait se demander de quoi il ne serait pas capable, par dépit de la rupture qu’elle a provoquée, fût-ce en s’exposant lui-même au danger. Elle exagère, assurément, son trouble; cette persuasion qu’elle a acquise qu’un scandale se prépare lui enlève une claire vision des choses. Voici bien la plus étrange situation créée entre une interprète et l’auteur de la pièce, à la veille d’une bataille dramatique. Marie Joly ne sait plus sur qui s’appuyer; tout lui fait défaut à la fois. Elle est certaine, sans savoir en quoi elles consisteront, de prochaines représailles de Dulomboy. Elle ne peut pas ne pas établir une relation entre la dernière réponse de Fabre à ses prières, réponse repoussant catégoriquement la restitution de sa correspondance, et l’énigmatique attitude de son mari. C’est Fabre qu’elle accuse, car elle sait son dépit d’une rupture déterminée par elle. Alors, elle trace fiévreusement quelques lignes qu’elle lui envoie. Ces lettres, accablantes pour elle, auront du moins pour excuse ses remords :
Quand fêlais aveuglée par vous , vos procédés et vos propos m'ont bien fait soupçonner que vous étiez un malhonnête homme , mais je ne pouvais
les Romancés de marie -Élisabeth joly 239
ni ne voulais me décider à le croire. Votre obstination à ne pas me rendre le dépôt sacré que je vous avais confié , tout, enfin, m'avait persuadée que les soupçons que f avais eus d'abord n'étaient que trop bien fondés, mais votre dernière lettre m'a convaincue. Il faut l'avouer, vous poussez la fourberie et la scélératesse à un degré qu'il est difficile d'imaginer. Aussi, je vous hais et je vous méprise comme le plus lâche coquin que la terre ait jamais porté. Vous me faites horreur, comme l'insecte pour lequel j'ai le plus d’antipathie, comme l'insecte malfaisant que je redoute le plus. Juge, scélérat, de l'effet que produira sur moi ton aspect. Mais je ne m'en plains pas : les sentiments que j'eus jadis pour toi méritent que je subisse ce supplice.
A la vérité, les lettres ne sont pas sorties du tiroir de Fabre d’Eglantine et elles n’en sortiront qu’après son exécution. La jalousie de Dulomboy s’est rallumée pour d’autres motifs, quelques mots surpris (car l’amant éconduit ne s’est pas résigné), quelque indiscrétion commise par un tiers, quelque circonstance se représentant à son esprit, l’exaspération des répétitions qui ont journellement réuni le poète et la comédienne, fâchés, précisément, dans le temps qu’ils ont à lutter ensemble ; mais Dulomboy, qui ne sait pas, exactement, jusqu’où a
été leur sympathie, ne sait pas non plus leur brouille. On a pu l’abuser, mais non complètement. Il a évidemment exercé sa police et fait ses enquêtes, et il en a appris assez, s’il n’est pas au fait de tout, pour que gronde en lui un désir de vengeance. Cette vengeance sera d’ailleurs assez basse : il ne pourfendra pas Fabre d’Eglantine, c’est à l’auteur dramatique qu’il s’en prendra, en l’atteignant dans son amourpropre et dans ses espoirs de fortune, en organisant une cabale contre le Présomptueux ou VHeureux imaginaire.
Fabre d’Eglantine s’est longuement défendu de s’être, dans le Présomptueux , inspiré des Châteaux en Espagne, de Collin d’Harleville : il a même accusé Collin d’avoir pris un sujet qu’il avait indiqué devant lui (1). Quoi qu’il en soit, l’œuvre est assez faible. Yalère d’Artignan est un jeune homme qui n’a fait que des sottises, mais qui ne doute de rien. Il croit fermement, bien qu’il soit brouillé avec son père et qu’il soit en fort mauvaise posture financière, que tout doit lui réussir. Pour réparer sa fortune, il compte sur son mariage avec Lucile, fille de -M. de Franval. Ayant voyagé
(1) Lettre de M. Fabre d’Eglantine à M. de ***, relativement à la contestation survenue au sujet des Présomptueux ou VHeureux imaginaire et les Châteaux en Espagne.
avec la famille de Franval, il est descendu à Paris dans le même hôtel qu’elle. Il se persuade que la jeune fdle s’est éprise de lui et que ses parents le considèrent comme le gendre rêvé. Il forme mille projets extravagants. En réalité, Lucile aime un certain comte d’Orsange, dont une sorte de soubrette, la fdle de la maîtresse de l’hôtel, fort indulgente aux amoureux, lui révèle la présence à Paris. Et combien Yalère se trompe sur les intentions de M. de Franval à son égard ! M. de Franval a précisément reçu de M. d’Artignan le père, son ami, la mission de faire reconduire en son château, fût-ce par un exempt, son étourdi de fils, et Valère, ne pensant pas qu’il puisse s’agir de lui, aide luimême à la recherche de l’exempt. Avec les maladresses de sa vaniteuse prétention, il n’a pu, d’ailleurs, que favoriser son rival. Quand il lui faut bien comprendre, à la fin, que la réalité ne correspond pas du tout à ses rêves, il ne se démonte pas, et il sort fièrement, avec l’intime conviction qu’on lui fera ailleurs meilleur accueil :
Adieu , mademoiselle, adieu, mais aujourd'hui. Vous perdez en effet vous-même, je vous jure, Plus que vous ne pensez. On croit me faire injure! Pour monter aux grandeurs, je redouble d'élan .
„ Le rideau s’était levé sur la scène entre Valère (Molé) et son valet Germon (Dazincourt). Valère se peint, dans son optimisme déterminé, en se vantant de savoir faire toujours tourner les choses à son profit :
... Il faut , quand on fait des projets,
Dès le commencement être sûr du succès.
Mais aussi c’est le don d’un jugement solide , D’un esprit vaste, ardent , et non faible et timide. Je l’ai , ce don. Il est une chaîne, vois-tu,
Qui lie à tel objet tel autre, inattendu;
D’un petit accident, d’un rien, d’une misère On voit naître souvent une importante affaire...; Moi, Germon, d’un coup d’œil, à la première vue De la chaîne des faits j’aperçois l’étendue;
Je combine, apprécie et devine aisément Ce qui va résulter de cet événement.
Cette scène avait été écoutée, sans qu’il y eût lieu encore d’exprimer une opinion. La seconde scène, celle où M. de Franval survient, venait de commencer; tout à coup, venant du parterre, des exclamations retentirent : « La pièce est mauvaise ! » — Chut ! chut ! fit-on autour des interrupteurs ; mais ceux-ci s’enhardissaient : chaque réplique était accueillie par des rires ironiques ou par des protestations,
qui déconcertaient les acteurs, ne s’expliquant pas les motifs de ce bruit. La pièce est fort médiocre, mais l’exposition, très claire d’ailleurs, ne justifiait pas cette indignation.
La scène suivante, entre Franval et Mme Franval, vit augmenter le tapage. Il y avait évidemment un parti pris, — un plan concerté pour essayer de faire tomber la pièce. Quelques-uns des manifestants se tournaient parfois vers un spectateur assis près de la porte d’entrée, « du côté du roi ». C’était un homme qui avait gardé sur ses vêtements une « capote gris-blanc », et dont le chapeau avait une large cocarde noire. C’était lui, évidemment, qui dirigeait le mouvement. L’acte finit péniblement. Les spectateurs avaient d’abord été étonnés de cette hostilité témoignée par un groupe de mécontents, mais, au théâtre, les manifestations sont contagieuses, et la salle était devenue houleuse.
L’effort de la cabale redoubla au second acte. L’homme en capote gris-blanc, s’agitant avec une manière de frénésie, s’écria qu’il ne fallait pas continuer la pièce et qu’on devait la remplacer par V Inconstant (1). Il semblait en proie
(1) De Collin d’Harleville, dont la première représentation avait eu lieu en 1786, et qui s’était maintenu en respective.
à une véritable fureur. Il s’apaisa cependant par miracle quand parut Marie Joly, dans la scène où Juliette, la fdle de l’hôtelière, réconforte d’Orsange, qui doute de Lucile :
Faut-il ainsi , monsieur, perdre toute espérance ! L’amour fait bien souffrir, mais l’amour
[. récompense .
— La voyez-vous? dit-il en s’adressant à un de ses voisins; elle qui relève toutes les pièces, elle ne peut pas aujourd’hui venir à bout de celle-ci !
Mais dès que Marie Joly fut rentrée dans la coulisse, l’homme — est-il utile de dire que c’était Dulomboy? — recommença à tempêter contre la comédie qui, à travers toutes les difficultés, continuait à se dérouler. — « Taisezvous donc ! lui dit un spectateur, Jean-Baptiste Sambat, contrôleur aux impositions. — Vous m’ennuyez, riposta Dulomboy, je veux crier, et je crierai malgré vous et à vos oreilles. » Ses acolytes sifflaient violemment, presque sans s’interrompre, maintenant, et l’exemple aidant, nombre de spectateurs les imitaient qui, au premier acte, avaient conservé leur calme (1).
(1) Fabre d’Eglantine, dans Sa lettre à M.de ***, voulait mettre
Les comédiens, dont la voix était couverte par ce tumulte, commençaient à perdre courage. Dans la salle, la garde intervenait. Un ancien commis du contrôle général, Savy, désigna de la main le chef des perturbateurs. Dulomboy l’interpella vivement avec un geste de menace, puis, en changeant de place, se déroba aux admonestations. Ce ne fut que pour reprendre ses invectives contre la pièce et l’auteur, qu’il accusait d’avoir pillé Collin d’Harleville. Les affiliés du complot jouaient leur rôle sans défaillance, gagnant à l’opinion qu’ils s’étaient chargés d’exprimer avec véhémence une partie de plus en plus nombreuse des spectateurs. Il y avait eu assurément une habile progression dans la façon de déterminer un courant de malveillance contre l’ouvrage.
Sur la scène, devant ces vociférations, la lutte
le public hors de cause : « Je n’ai rien à dire sur le public, sinon qu’il n’a pas pris part à l’injustice. Il ne se peut que son indignation contre la cabale ne soit pas pareille à la mienne. Remplir la salle d’une effronterie audacieuse et prématurée avant le lever du rideau ; ne permettre aux acteurs que le début d’une seule scène, vivement applaudie; s’élever tout à coup contre la pièce pour la proscrire sans appel ni ménagement à force de clameurs et de violences; débiter aux spectateurs impartiaux les calomnies les plus étranges et les plus criminelles contre moi pour les entraîner dans la déraison d’un plan, néanmoins bien concerté, ce n’est pas là ce dont aucun public puisse être capable en aucun temps et en aucun lieu. Ces menées sont l’ouvrage d’une cabale conduite avec une perfidie étonnante, mais démêlée. Les agents, les boutefeux, les moteurs obscurs de cette ligue n’ont pu s’envelopper sans que je ne sois parvenu à les découvrir. »
devenait de plus en plus malaisée. Molé, Talma, Dazincourt, Vanhove, sans pouvoir se faire entendre, esquissaient encore quelques gestes. « Cela est mauvais, ne continuez pas ! » leur criait-on ( 1 ), tandis que cris et sifflets « se mêlaient à l’envi ». Le moyen de continuer, en effet ! Le désordre était à son comble, car la victoire des cabaleurs devait être l’impossibilité de jouer le troisième acte. Dulomboy, les yeux hors de la tête, le visage plein de sueur, n’avait jamais, au temps où il était officier, conduit une charge, à la manœuvre, avec autant de fougue qu’il conduisait cette attaque contre une anodine 'Comédie. Le bruit, perfidement répandu, que Colin d’Harleville, aimé du public, avait été dépouillé effrontément d’une idée qu’il avait imprudemment exposée devant un confrère indélicat, n’avait pas peu contribué à déchaîner l’animosité : Paris a toujours été Paris, avec ses nerfs* avec ses emportements, avec ses instincts de justice sommaire qui le conduisent parfois à l’injustice, faute de prendre le temps d’examiner la cause.
(1) Plainte de Ph.-F. Nazaire Fabre d’Eglantine contre le sieur Nicolas-François-Roland Fouquet Dulomboy, qui, lors de la représentation du Présomptueux ou l 'Heureux imaginaire, avait organisé une cabale pour faire tomber cette pièce par haine du sieur d’Eglantine. Arch. Nat. 25-11 441.
La bataille redoubla donc d’intensité à la fin du second acte. Quel que fût son amplomb ordinaire, Fabre d’Eglantine, dans la coulisse, était bouleversé, allait et venait derrière la toile de fond dans la plus grande agitation, interrogeant fiévreusement les acteurs sortant de scène. Il avait connu déjà, plusieurs fois, la fâcheuse musique des sifflets, mais non ce déchaînement. Il ne savait pas encore qui avait suscité ces tempêtes et il demandait à ses interprètes, exténués par leurs efforts pour se faire entendre : — « Mais qu’est-ce qu’ils ont? — Ma foi, dit Talma, qui avait conservé plus de calme que les autres, ils ont qu’ils ne veulent pas de la pièce. « Le rideau fut baissé, car il n’y avait plus d’autre parti à prendre, mais l’orage ne s’apaisa pas, car il s’agissait, pour les adversaires du Présomptueux, de demeurer sur leurs positions. Quand Molé parut, pour demander si les comédiens devaient continuer la représentation, les colères reprirent éperdument. Enfin, dit Grimrn, « après une heure de murmures, de querelles et de brouhaha », on donna Nanine , et la soirée, commencée dans la violence, s’acheva dans le calme.
Dulomboy, cependant, non satisfait d’avoir empêché qu’on jouât la pièce jusqu’au bout, surexcité par sa victoire même, s’en prenait,
à présent, aux spectateurs qui avaient, au début de l’attaque, cherché à le faire taire. Les défenseurs de Fabre d’Eglantine se présentaient à lui comme autant d’ennemis personnels. Il rejoignait Savy, le prenait par le bras, l’entraînait hors des galeries du théâtre : « J’ai quelque chose à vous dire en particulier », fit-il. Un négociant, Santhonas, et un contrôleur aux impositions, J.-B. Sambat, qui accompagnaient Savy, intervinrent et ne l’arrachèrent à Dulomboy qu’avec peine, en appelant la garde. Quand Fabre d’Eglantine, instruit des causes et des détails de sa mésaventure, eût porté plainte contre Dulomboy, Savy, quelques jours plus tard, le 20 janvier, joignit sa propre plainte à celle de l’auteur du Présomptueux. Le commissaire Chenon fut chargé d’informer. Il ne semble pas que l’affaire ait eu de suites, si étrange que fût le cas du mari d’une des interprètes de la pièce se ruant à l’assaut pour la faire tomber.
Dans cette plainte, Fabre d’Eglantine mettait hors de cause Marie Joly, en rappelant l’incident de la répétition à laquelle Dulomboy l’avait empêchée de prendre part. « Elle était, disait-il, nécessairement soumise aux projets d’un homme aussi violent. »
Quand la pièce fut reprise, le 20 février 1790,
ce fut Mlle Devienne (1) qui remplaça Marie Joly dans le rôle de Juliette. Cette fois, Dulomboy se tint tranquille.
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Il y a tant de singularités dans un cœur féminin ! Marie Joly finit-elle par trouver, avec le goût du romanesque qui était en elle, que Dulomboy,par ce coup de tête, lui avait prouvé un remarquable attachement? Avec le temps, interpréta-t-elle favorablement pour son mari l’esclandre auquel il s’était livré, encore qu’il n’eût rien de très honorable pour lui? Fut-elle abusée par des circonstances qu’il expliqua à
(1) Mlle Devienne, reçue en 1785. Quinze ans après, V Espion des Coulisses écrivait « qu’elle avait tout pour séduire ». Elle fut la soubrette de Marivaux plus que celle de Molière. Elle mourut fort âgée, en 1841. M. H. Lyonnet a cité ce quatrain qui fut fait sur elle après la mort de Marie Joly :