UNE ÉLÈVE
Joly n'est plus; j'ai perdu mon espoir;
Sur ses leçons, je fondais mon devoir.
Que faudra-t-il, hélas ! que je devienne?
l’ écho Devienne!
sa manière? Ou garda-t-elle, ce qui est plus probable, la peur d’un homme capable de tous les emportements? En tous cas, les lyriques témoignages de son affection conjugale sont postérieurs à l’aventure du Présomptueux. Désarmait-elle une jalousie, toujours prête à gronder, par ces effusions en petits vers? Il ne paraît pas impossible d’admettre du repos acheté par ces sortes de déclarations adressées à un époux qui les exigeait. On est fondé à se défier un peu, par les lettres de 1788 et de 1789 et le roman qu’elles évoquent, de la spontanéité des tendresses exprimées dans les romances des années suivantes. C’est l’envers de cette proclamation mutuelle d’un tel bonheur dans le mariage qu’il avait besoin d’être sans cesse chanté et célébré, que fait entrevoir la présente étude.
Quant à Fabre cl’Eglantine, avec l’ordre qu’il mettait dans les souvenirs de ses liaisons, il donna à celle-ci un épilogue par des couplets qui formaient un ironique pendant à ceux qu’il avait écrits dans le grand feu de son amour :
Laisse-moi , laisse-moi, perfide ,
Ne contiens plus ton ris moqueur.
Tes yeux si doux , ton air timide Ont trop longtemps séduit mon cœur .
Non, je n'aurai plus de faiblesse.
Tu n'as plus d'empire sur moi.
Va, pour jamais, de ton adresse J’ai séparé ma bonne foi.
Tu l'as perdu, ce vrai langage De l'amour et du sentiment.
Tout en toi, jusqu'à ton visage, Tout est changé pour ton amant.
Mon amour t'avait fait une âme:
Je la reprends, elle est mon bien.
Divinité, redeviens femme,
Et femme , ne me sois plus rien...
Puis, l’allusion aux lettres vainement réclamées, avec cette explication singulière pour son refus de les restituer :
Cesse de demander encore Ces lettres , témoins de ta foi.
Si tu m'écrivis, je l'ignore.
Ces chers écrits sont-ils de toiï Renonce à la cruelle envie De démentir de si beaux jours.
Je rougis de t'avoir servie,
Je fais gloire de mes amours.
Enfin, une strophe, faite pour le trait final :
Je fus craintif , faible et crédule Devant toi , je ne le suis plus.
Projette , espère, dissimule,
Tous tes détours sont superflus.
Affecte un air doux ou sévère,
Un parler rude ou gracieux',
Tu ne sens rien, mon cœur m'éclaire Et le mensonge est dans tes yeux.
Après quoi, Fabre d’Eglantine, ayant tiré un trait, courut à d’autres amours, qui étaient probablement alors au Théâtre de Monsieur, où, en mars 1789, il faisait jouer une autre pièce, l’Amour et l’intérêt (1). Mais, prudemment, en se souvenant de ses précédents échecs, il gardait d’abord l’anonyme, à la faveur d’un artifice, une prétendue indisposition d’actrice dans le Fabuliste, accident qui faisait proposer aux spectateurs la représentation inopinée d’un ouvrage nouveau, où débutait Mlle Lavigne.
Il n’y a plus qu’à suivre, autant qu’il est possible de le faire, le veuf inconsolable que fut Dulomboy après l’édification du tombeau de
(1) Représenté, à la reprise, à la Comédie-Française, en 1791, sous le titre du Collatéral.
Marie Joly. L’ex-capitaine de cavalerie était devenu maire de Tassilly, et, dans l’état du personnel des maires de l’arrondissement de Falaise, en 1807, le préfet du Calvados lui accordait cette note : « Opinions politiques très honnêtes (1) ». On lui attribuait trois mille livres de rentes. Son fds Alexis — marin comme le fils de Fabre d’Eglantine — avait été prisonnier de guerre en Angleterre, puis remis en liberté sous la promesse de ne plus porter les armes contre ce pays (2). Dulomboy avait perdu deux autres enfants. En 1810, il se remariait avec Suzanne-Félicité Huguet, veuve Belmont. L’état du personnel des maires lui donnait, dès 1812, trois enfants issus de cette nouvelle union.
A la chute de l’Empire, il conservait ses fonctions de maire, et, témoignant d’autant de zèle sous le drapeau blanc qu’il en avait témoigné sous le drapeau tricolore, il méritait cette autre note : « Très estimé. » L’âge l’avait probablement bien assagi. Au reste, du vivant de Marie Joly, il avait été vengé de Fabre d’Eglantine d’une façon singulièrement tra-
(1) Archives du Calvados, série M. Administration générale.
(2) Alexis Dulomboy devait succéder à son père comme maire de Tassilly.
gique, par la condamnation à mort du conventionnel.
Dulomboy mourut en 1822, âgé de soixanteneuf ans (1).
Les inscriptions du Mont-Joly enjoignent au « voyageur » sensible de s’attendrir devant un monument qui semble élevé, non seulement à celle qui repose sous sa pierre, mais à la gloire de l’union profonde de deux époux, modèles de constance et d’amour. Sans doute était-il piquant d’entrevoir, sous cette histoire en quelque sorte officielle, une autre histoire, moins connue.
Il est permis, d’ailleurs, d’accorder à ces manifestes lapidaires leur part de vérité. Quelle
(1) Extrait du registre des décès de la commune de Tassilly, pour l’année 1822 :
Du dix-huitième jour du mois de juillet, l’an mil huit cent vingtdeux, acte de décès de Nicolas-François-Roland Fouquet-Dulomboy, écuyer, ancien capitaine de cavalerie, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, maire de la commune de Tassilly, décédé le dix-sept du présent mois, à onze heures du matin, âgé de soixanteneuf ans et trois mois, né à Caen, département du Calvados, demeurant à Tassilly, fils de Christophe-François-Roland Fouquet-Dulomboy et de Jacqueline-Françoise Chalons.
Sur la déclaration à moi faite par le sieur Alexis-Elisabeth Fouquet- Dulomboy, demeurant à Tassilly, sans profession, qui a dit être fils du défunt, et par le sieur Robert-François, demeurant à Tassilly, profession de cordonnier, qui a dit être voisin du défunt; et ont signé.
Constaté, suivant la loi, par moi Jean-Philippe Hancel, adjoint au maire de la commune de Tassilly, faisant les fonctions d 'Officier public de l’état civil, soussigné.
existence est tout unie et se ressemble toujours à elle-même? Il y a mille chemins pour arriver au bonheur calme, et ses voies ont été quelquefois semées d’aspérités.
On a dit pour quelles raisons la sincérité du ton des romances dédiées par la comédienne à son mari a pu paraître un peu suspecte, trahissant, malgré tant d’enthousiasme conjugal, quelque inquiétude. Mais qui sait si, lasse, se sentant atteinte par le mal auquel elle devait succomber, n’ayant plus guère d’autre moyen d’être romanesque, elle ne se plût pas à ce dernier rôle, lui eût-il été tout d’abord imposé, à ce rôle d’épouse passionnée? Car une femme née dans le théâtre et y ayant vécu saurait-elle se passer d’un rôle?