ARRIVEE A STRASBOURG 1C
riieure par la Mort. Q^tte allégorie représente les quatre âges de ]a vie humaine.
« A la partie» supérieure de Thorlojfe, il y a Jésus et ses douze Ap6lr(»s, puis un coq à côté de lui.
« A midi, Jésus étcMidles mains comme pour liénir; quatre apotns passent devant lui, s'inclinent et n^eoivent sa l)énédiclion ; alors le» coq l)at d(»s ailes et chanf(». Ensuite, quatre autres apôtres passent comme 1( s piu niiers : \o coq chante de nouveau après avoir aj^ité h s ailes et ainsi de suite. Le coq chante ti'ois fois.
« 11 y a encore un systènu^ planétaire où figurent les principales planètes connues lorsque l'horloge a été restaurée ; les planètes tournent autour du Soleil ci sont à des distanc{^s proportionnées a celles qu'elles occupent dans l'espace.
(( J(» iKî puis pas vous détailler toutes les choses ([ui sont mises en mouvement par le mécanisme do riiorloge, j(* ne l'ai pas sous les yeux, mais ce que je puis vous dire, c'est que c'est un travail admîrahle; rien que ce magnifique chef-d'œuvre mérite qu'on fasse le voyage pour le voir.
« Adieu, je vous emhrasse. »
Vers la fin de l'automne, je changeai de compagnie hien malgré moi, mai? il fallut obéir. J'eus pour lieutenant un homme efTéminé, capricieux, méchant, criblé de dettes et ne faisant son service qu'àcontre- CQHir. Les soldats l'avaient surnommé Verl-dc^gris : c'est le nom ([uow donnait duus l'armée aux chefs
ItH MEMOIRES ET SOUVENIRS
injustes, vindicatifs et d'une sévérité exagérée. Cet officier punissait à tort et à travers ; il rendait tellement malheureux ceux qui étaient placés sous ses ordres, que plusieurs caporaux et soldats cassèrent leurs carabines de rage, préférant faire quelques mois de prison et aller finir leur tenii)s d(^ service en Afrique, plutôt que de rester sous la domination de cet homme qui aurait pu, par ses injustices, les pousser à une résolution beaucoup plus grave,
Gnix qui cassaient leur fusil appellai(»nt cet acte répréhensible faire un jambon^ l)arce qu'ordinain» ment ils saisissaient leur arme par le canon, frap l)ai(Mit la crosse à terre, (jui se cassait a la partie la plus fail)l(*, près de la culasse ; la crosse séjuirée de cette façon a plus ou moins de ressemblance avec un jambon ; de là, sans doute, est venue cette phrase : faire tm Jambon.
J'avais dans mon escouade quelques jeunes Bretons qui n'étiiient pas encore ce qu'on appelle des propres soldats; il fallait les surveiller pour les obliger à se laver le cou et les oreilles. Un jour, ce lieutenant vint dans los chambres fain* une ronde, il visita les oreilles de mes hommes et trouva que celles d'un jeune soldat laissaient à désirer sous le rapport de la propreté.
— Quel est le caporal de ce cochon ?
— C'est le caporal Conmiissaire, mon lieutenant, répondit le sergent de semaine.
— Tous lui direz que je le consigne quatre jours, pour n'avoir pas surveillé ses hommes, vous enteadez, sergent ?
En rentrant h la chambre, j'appris que j'étais consigné. Rigoureusement, la punition était juste, je m'inclinai, mais je ne fus pas content d'être puni la première fois pour un motif aussi futile.
Je fis quelques reproduis au chasseur qui en était la cause ; le pauvre garçon en eut beaucoup de regret ; il s'attendait a être puni par moi ; puis, voyant que je ne le punissais pas, il on fut touché. C'était un paysan de la Bretagne l)retonnant(v, il ne savait pas un mot de français lors de son arrivée au corps et il avait fMicore de la difficulté a s(^ faire comprendre.
A partir de ce jour, il se lava très bien ; il venait vers moi, le matin, me montrait ses oreilles lavées, (»n disant dans son parler de» nègre : Tu vois, ma caporal, moi bien propre. Je lui visitai les oreilles quatre ou cinq fois et je lui dis : « C'est bien, continuez. »
24 FÉVRIER, 1848.- PROCLAM ATION DELA RÉPUBLIQUC
J'étais de garde à la porte des Pêcheurs lorsque la nouvelle de la révolution de Février parvînt à Strasbourg. Le gouvernement du roi Louis- Philippe a été renversé sans que la nation s'en fut éwuc. A Paris, il fut ])eu défendu ; eu ^voNvwce^ çer-
166 MKMOIRES ET SOUVENIRS
sonne no sonjcoa a s*opposer à rétal)lissemeiit do la Républiqno. Plus tard, coux niiMues qui avaient contribué à Irt ronversor par leurs intrigues ont ose ^appeler la révolution de Février une surprise.
Une révolution populaire faite contre le pouvoir nVst jamais une surprise».
Une révolution de palais est j»énéralenient le résultat d*une surprise, mais il \\\m est pas de même d'une révolution faite par le peuples pour qu'elle» aboutisse, il faut que le pays en soit plus ou moins complice; la victoire n'est qu'a cette condition.
La proclamation de la Répuldiqm^ me combla de joie; c'était la forme de g )uvernement que je désirais depuis mon adolescence et pour laquelle je n'avais cessé de faire une propagande active. Je croj^ais qre toutes les questions sociales qu'on avait discutées sous le règne qui venait de finir allaient recevoir une solution dans l'intérêt des travailleurs; je pensais qu'il était possible d'organiser le travail de telle sorte que l'ouvrier ne fût plus exposé a ces crises industrielles qui plongent dans la misère tant de malbeureux.
Au lieu de faire appel a mes souvenirs, il est plus simple de reproduire quelques extraits d'une lettre que j'écrivis à ma ûimille le G mars 18 î8 :
« Vive la Hépubli([ue ! tel est le cri que Ton entend sur tous les points de la France. Le peuple de Paris s'est montré grand dans la lutte et généreux après la victoire. Vingt-quatre lieures lui ont suffi pour renverser la royauté. La Fratvcii ^^V. \\V\>^vi^V^ peuple est souverain. Il faudra \i\ew o^ ow ^o^^n^:^^
(raméliorer la position des travailleurs. On organisera le travail de manière que chacun soit assuré de vivre en travaillant. Que de maux, que de vices disparaîtront avec la misère qui les engendre.
« Je ne pourrais vous dire tout le plaisir que m'a cause Tavènement do la République; depuis que la nouvelle est parvenue h Strasbourg, je suis ivre de joie, je suis heureux. Je puis donc parler librement, personne ne me contredit à présent; il semble que tout le monde est do mon avis et partagé mes opinions.
« Les Strasbourgeois sont joyeux, la ville <îst en fête ; toutes les maisons sont encore pavoisées de drapeaux tricolores; les premiers jours toutes les fenêtres étaient illuminées.
« Le général commandant la division a passé en revue la troupe et la garde nationale; le défilé s*est fait aux cris de : Vivo la République. La garde nationale criait : Vive la République et Vive l'armée ! Les soldats répondaient parles cris de : Vive la République, Vive la garde nationale!
« Après la revue, soldats et gardes nationaux ont fraternisé ensemble. Tout le monde paraît content, »
Ma sœur Annette m'annonça que mon ami J.-lî. lîouvaril l'avait demandée en mariage ; en même temps, elle manifesta le désir de savoir ce que je pensais de ce projet.
Voici la réponse r/îio je lui fis :
« Ma chère Sœdr,
« Tu me fais part de la demande ou plutôt de Taveu que mon ami liouvard vient de faire à notre mère au sujet de ses visites. Je ne puis qu\m être content ; Houvard est un excellent garçon, il a les qualités qu'il faut pour faire un bon époux; son caractère et ses habitudes réservées feront le bonheur de celle qui sera sa femme.
a Je te remercie de t'être confiée à moi, je te remercie également de la nouvelle prouve d'amitié que tu viens do.me donner en me prévenant de ce qui t'intéresse a un si haut degré ; tu as pensé, bonne sœur, que je ne pouvais y être indifférent. En effet, ;e voudrais pouvoir partager vos joies et vos peines ; mon plus gratul désir est de vous voir tous heureux. Je ne te fais pas de recommandation sur ce qu'il faut pour faire une bonne ménagère. Ta jeunesse ainsi que la mienne ont été témoins des peines qu a endu^ rées notre mère. Gela t'a servi d'école; tu as été initiée bien jeune aux détails du ménage. Tu n'es pas comme ces filles que l'on marie et qui n'ont jamais ou d'autres soucis que ceux que leur ont donnés leurs poupées ; toi, au contraire, tu dois avoir conscience des obligations que le mariage impose. »
Il y a vingt-quatre ans ^ que j'ai écrit la lettre qui précède; en la copiaiit aujourd'hui, j'éprouve un véritable bonheur on pensant que m(»s prévisions se
< Ces pajea ont clé éeriles en 18*S.
sont réalisées. Ma sœur et mon ami se sont maries; depuis, ils n'ont cessé d'être des époux modèles.
« Stra8l)0urg, lo 17 mars 1848.
« Pour la première fois, les soldats sont apjJelés à voter pour élire les représentants du peuple ; mais, éloigné de Lyon depuis deux ans, je ne suis pas assez au courant de ce qui s'y passe pour savoir quels sont les hommes dignes de nous représenter et capables de défendre nos intérêts. J'ai consulté tous les Lyonnais du bataillon ; ils m'ont donné l'assurance qu'ils voteraient comme moi, que je n'avais qu'à leur faire connaître les noms qu'ils devaient porter sur leurs bulletins.
« Il s'agit d'une chose grave, les voix du bataillon peuvent faciliter peut-être la nomination de bons républicains. Il n'y a pas de temps k perdre, ma chère sœur ; va prier mon ami G. Vallier de te faire connaître les choix faits par la démocratie lyonnaise. Je te charge de cette commission parce que, mieux que tout autre, tu comprendras l'importance du service que je réclame ; pas de retard, hâte -toi, c'est un nouveau sacrifice fait à la République ; je compte sur ton dévouement : tout républicain doit en avoirt surtout dans des circonstances semblables. »
Dans le département du Bas-Rhin, il se produisit quelques désordres dans les canlons àe "^aTmowNÂfeT^
et de Wasselone. Des paysans ignorants s'imaginaient que sous la République il était permis de tout faire. Ils allèrent en troupe dans les forêts de TElat abattre des arbres pour leur usage, et sans se gêner, ils choisissaient les plus beaux sujets, ceux qui étaient marques, disait-on, pour le service de la marine.
On envoya quelques détachements de soldats pour mettre fin a ces déprédations.
Au milieu des populations chrétiennes de ces contrées habitaient un certain nombre de juifs. Ces derniers se livraient au commerce pour la plupart, quelques-uns faisaient la petite banque et prêtaient à un taux usuraire. Si l'emprunteur ne pouvait acquitter sa dette à Téchéance, le prêteur le poursuivait sans m<Tci jusqu'à ce que ses propriétés fussent vendues; de là naissaient des haines héréditaires. Ceux qui croyaient avoir le plus à se plaindre se concertèrent pour attaquer les israélites; ceux-ci u étant pas assez forts pour résister, prirent la fuite ; leurs maisons furent saccagées et quelques-unes furent livrées au pillage.
On envoya des troupes pour rétablir Tordre. Ma compagnie se mit en marche a 8 heures du soir ; elle arriva a Marlenheim a minuit. Les habitants de ce village, effrayés de ce qui s'était passé dans d'autres communes, nous firent un accueil chaleureux; ils nous appelaient leurs sauveurs, exagérant beaucoup le service que notre présence leur rendait.
L'arrivée dos troupes suffit pour cu\^^c\\^^ ^^'î. regrettables scènes de sauvagerie Ae s^ t^wwnn^'K^-
PROCLAMATION DE LA REPUBLIQUE 17t
Nous reslûmes deux semaines logés chez les habitants, puis nous revînmes h Strasbourg.
Pendant notre séjour à Marlenheim, il y eut une alerte qui inquiéta vivement une partie de la popu lation. Le maire avait été prévenu qu'un certain nombre de paysans dei communes environnantes, armés de fusils, de fourches et de faulx, devaient venir saccager les maisons des juifs. J'étais de garde, j'avais six hommes avec moi et j'étais chef de poste. Le commandant du détachement vint me faire part des bruits qui couraient et me demanda si je ferais bonne contenance en face d'une attaque qui paraissait probable. Après lui avoir dit que je ferais mon devoir, qu'il pouvait conipter sur ma fermeté, il se retira. Je détendis à mes hommes de quitter le poste sous aucun prétexte, j(î surveillai moi-même la route et tout se passa tranquillement.
Le commandant fut prévenu dans la soirée que Taltaque se ferait la nuit et qu'on devait tout d'abord enlever le poste. Il crut à un danger sérieux et, de crainte que nous ne fussions accablés par le nombre, il fît doubler le j^oste et envoya en même temps un sergent pour le commander. La nuit fut calme, il n'y eut que le scM'ge:it qui fut inquiet; le pauvre garçon n'était pas brave, c'était une sorte de fanfaron qui n'ouvrait jamais la bouche sans menacer les soldats de la salle dfî police. Quand il avait dit a un lîomme : Je vous f... de lans, il lui semblait qu'il avait fait une prouesse; il retroussait ses moustaches et lissait sa barbiche, mais il n'était pas aussi crâne en présence cViin danger même incertaiw.
Dans deux ou trois régiments les soldats se muti-nèrent et chassèrent ou essayèrent de chasser leur colonel. Je ne sais quels étaient les griefs qu^ils pouvaient avoir; par conséquent, je n*ai pas les éléments nécessaires pour formuler un jugement ; néanmoins, je blâmais ces actes d'indiscipline.
Quelques ivrognes, liabitués des salles de police, crurent aussi que le moment était venu pour eux de se venger des punitions qu'on leur avait infligées. Je fus prévenu de ce qui se passait dans le bataillon. Quatre ou cinq meneurs vinrent me trouver et me proposèrent de leur aider à chasser le commandant.
La politique était complètement étrangère au complot ; ces gens-là n'avaient rien compris à la révolution de Février. Ils se faisaient une étrange idée de la République ; ils croyaient qu'il n'y avait plus de lois, que chacun avait le droit de faire tout ce qui lui plaisait. Pour ces individus, il s'agissait tout simplement de profiter de l'émotion générale pour satisfaire des rancunes et des vengeances personnelles.
Je repoussai leur proposition et m'efforçai de leur faire comprendre tout ce qu'il y avait d'odieux dans leur tentative.
« Nous sommes peut-être à la veille d'une guerre, leur disais-je, où la France aura besoin de tous ses soldats pour sa défense, et vous voulez, pour vous venger et assouvir vos haines, chasser un commandant qui passe pour intelligent et capable, et qui a fait jusqu'ici son devoir de soldat ; cvoyeT.-wiws. ^^ le gouvernement provisoire lolèvevaW. ww ^c.\fô ^^. ^^
genre ? — Vous êtes des fous, vous n*avez pas calculé toute la portée de l'injustice que vous voulez commettre. Restez tranquilles, renoncez à votre projet pendant qu'il en est temps encore. Je dois vous déclarer que si vous persistiez, malgré mes conseils, non seulement je ne serai pas avec vous, mais je vous combattrai, vt nous verrons qui l'emportera des fous ou des hommes de bon sens. »
Ils me quittèrent très refroidis et l'affaire n'eut pas de suite.
Dans le même temps, il s'éleva une querelle entre les soldats de mon bataillon et ceux du 4® hussards. Ce régiment était venu tenir garnison à Strasbourg depuis la République. Des rixes avaient lieu chaque jour et peu s'en fallut que cette affaire ne prît des proportions considérables. Voici quelle avait été la cause de ce conflit :
En général, les soldats ont l'esprit de corps, ils croient que leur régiment est supérieur à tous les autres, quelle que soit l'arme à laquelle ils appartiennent. Les chasseurs a pied se croyaient bien audessus des fantassins, à cause du sabre et des épau- • lettes qu'ils portaient ; les fantassins n'en avaient pas alors. Il faut dire aussi que les dames qui fréquentaient les bals où allaient danser les militaires, préféraient les chasseurs aux soldats de la ligne ; elles leur trouvaient l'air plus dégagé et surtout l'air plus 2)ralique. Tout allait bien pour les chasseurs jusqa^au jour où le 4"^ hussards Vml aveci ^^^ N^^Vft^
rouges faire tourner la tète à ces belles inconstantes. Les unes lâchèrent les chasseurs pour prendre les hussards ; les autres, moins volages peut-être, se contentèrent d'adjoindre à Tancion amoureux un des nouveaux venus.
Une dispute s'éleva au bal de la Pomme (Vor entre des chasseurs et «les liussardsau sujet de quelques belles. Des injures, ils en vinrent aux coups ; les chasseurs n'étaient pas en force. Le lendemain, dans le but d'exciter leurs camarades contre leurs adversaires, ils firent un récit fantaisiste de leur querelle en taisant le véritable motif qui l'avait amenée. Ils prétendirent que les hussards avaient déclaré qu'ils arracheraient les passe-poils des pantalons des chasseurs pour s'en fain^ des cordons de montre.
C'était idiot; cela n'empêcha pas que la colère ne montât un certain nombre de têtes. Pendant quelques jours ce n'était que coups de poing et duels entre les soldats des deux corps. Les officiers euxmêmes finissaient par prendre parti pour leurs hommes, à tel point que ceux qui étaient do ronde punissaient fréquemment les soldats du régiment avec lequel le leur était en lutte. Il fallut l'intervention du général commandant la division auprès des chefs de corps, pour faire cesser une querelle qui aurait pu tourner au tragique.
Le caporal qui faisait les achats pour l'ordinaire de la compagnie tomba malade. On me cUolv^^k^ ^^ Je remplacer jusqu'à ce quM YeVxuV. Ôl^ \\\^^>X:^*
Je me reiuUs chez le sergeiit-nr jor qui me donna les livres et quelques renseignements, puis il ajouta : « Vous savez, caporal, on ne paye les fournisseurs que tous les cinq jours ; vous viendrez tel jour, je vous donnerai de l'argent pour faire le prêt aux hommes et pour payer ce que vous aurez acheté pour la compagnie. » Il m'indiqua les quantités de viande, de pain de soupe et de légumes que je devais acheter chaque jour. Matin et soir, j'allais aux provisions avec des hommes de corvée; le cinquième jour j'allai trouver le sergent major.
— Avez-vous fait votre compte? me dit il.
— Oui, maj()r,les dépense? s'élèvent à telle somme.
— C'est bien ça. Voilà.
Je reconnus l'argent qu'il me donnait, il manquait dix francs. Je lui en fis l'observation. Il se mit à rire.
— C'est la règle, dit -il; tous les caporaux qui tiennent l'ordinaire me font cette remise et il leur reste encore la plus grosse part.
— Quelle part, que voulez-vous dire?
— Comment! vous ne savez pas que le boucher vous comptera la viande deux sous par kilogramme de moins qu'elle n'est portée sur le livre d'ordinaire; le boulanger vous remettra un sou par franc, soit cinq pour cent sur les achats que vous aurez faits chez lui, et enfin, le marchand de légumes ne vous fera payer que quatre jours au lieu de cinq. Les compagnies sont fortes, c'est un bon fourbi que d'être caporal d'ordinaire. ^
— 3c roiis remercie, major, vous ferez faire ce
bon fourbi par qui vous voudrez ; quant à moi» je ne veux pas le faire, voilà vos livres !
Le sergent-major ne pouvait en croire ses yeux et ses oreilles.
— Vous avez tort, il ne faut pas avoir des scrupules exagrèrés, tous le font.
— C'est possible, mais c*est un vol, je ne veux pas m'en rendre coupable.
— Que dira le capitaine ?
— Vous arrangerez l'affaire, vous direz que je suis moniteur ii l'école et que je fais, en outre, les fonctions de sergent de tir.
— Oui, mais ne parlez pas des dix francs que je voulais retenir, je serais cassé de mon grade.
Je promis de n'en rien dire.
Le capitaine voulut savoir pourquoi je ne voulais pas tenir l'ordinaire. « Il doit y avoir quelque cliose la-dessous, dit-il, habituellement les caporaux sont très désireux de cette charge. »
Je m'excusai, faisant valoir mes autres fonctions,. Le capitaine était un excellent homme; je ne fus pas puni.
Je savais depuis longtemps que les caporaux d'ordinaire volaient leurs camarades en se faisant faire des remises par les fournisseurs, niais je no savais pas encore ii combien elles pouvaient s'élever.
J'avais vu aussi des fourriers retenir à leur profit des rations de pain h des hommes qui arrivaient de permission. Je savais également que les jours de distribution de vin, ils prélevaient quelques litres qu'ils remplaçaient par de l'eau avawV vV vW\\\^v\^%
PkOCLAMAtîON DE LA REPUBLIQUE i:*
rations aux soldats^ mais ce que j'ignorais, c était qu'il y eût des sergents -majors qui favorisaient ces agissements coupables et qui s y associaient en se faisant faire des remises sur les vols que commettaient les caporaux chargés d'acheter les vivres de leur compagnie.
Cette affaire me rappelle un incident qui se passa pendant notre séjour au camp de Compiègne.
La compagnie a laquelle j'appartenais recevait chaque jour environ deux litres et demi d'eau -de-vie pour mettre dans l'eau afin de la rendre salubre. On en mettait dans les bidons à eau à peu près un litre pour plus de cent hommes, et les sous -officiers, au nombre de sept, absorbaient le reste. Les soldats savaient parfaitement que les sous- officiers buvaient la goutte a leurs dépens, personne n'osait se plaindre. Un jour, il s'en trouva un plus hardi que les autres qui se plaignit au capitaine. Celui-ci fit venirle fourrier qui jura sur l'honneur que les distributions se faisaient régulièrement, qu'on n'avait qu'a le demander aux autres chasseurs, qu'on verrait bien s'ils ne recevaient pas leur compte, et que celui qui se plaignait (tait un grincheux, un vilain soldat, qui n'était jamais content, qui jetait le trouble dans la compagnie, etc., etc.
Le capitaine interrogea successivement une dizaine d'hommes qui déclarèrent tous qu'ils étaient contents de la manière dont se faisait les distributions*
Trompé par ces déclarations dictées parla crainte,
le capitaine parla sévèrement au malencontreux
palignant ; il termina son discours \iav c^?» tcvoV^ :
nS MEMOIRES ET SOUVENIRS
« Tachez à Ta venir que vos réclamations soient fondées, ou, autrement, je vous punirai ; je ne serai pas indulgent comme aujounriiui. »
Je suis convaincu que ces abus n'existent plus dans rarniée; aujourd'hui, Tinstruction s*est répandue et avec elle le sens moral s*est développé.
La conscience des fourriers et des caporaux qui volaient les soldats n'était pas troublée le moins du inonde; ils ne croyaient pas que leurs fourbis fussent des actes malhonnêtes, parce que tous faisaient comme ça.
Voici des extraits de plusieurs lettres que j'écrivis a ma famille dans le courant de Tannée 1848.
«Strasbourg, 2 avril 1848.
« Aussitôt notre retour de Marlenheiîn, on m'a demandé pour être employé aux écritures au bureau de recrutement; j'y vais de 9 heures du matin à 4 heures du soir, et après je suis libre ; je ne monte plus la garde, je n'assiste plus aux revues ni aux exercices. En un mot, je ne fais plus de service.
« Cette situation me plaît assez ; j'emploie mes soirées à faire de la propagande républicaine ; seulement il y a une chose qui me contrarie : je crains, si nous avons la guerre, d'être laissé au dépôt à cause de ce petit emploi. »
« Strasbourg, le 25 mai 1848.
« Vous me dites que la misère est grande à Ljon ; je croîs çuVDe est encore plus affrewse \v ^Vc^^ww^^
Dans les grandes villes, où l'on redoute des troubles a cause d(î ragfçlomération des ouvriers, on leur vient en aide par le moyen des ateliers nationaux; mais ici où le peuple est patient» on ne fait presque rien pour lui.
« Cependant, on vient d'ouvrir un chantier où ceux qui y travaillent gagnent un franc vingt -cinq centimes par jour ; pour y êtr^^ admis, il faut de véritables protections. Notons que les vivres sont h peu près aussi cliers qu'à Lyon : vous voj'ez que les ouvriers strasbourgeois sont encore plus malheureux que ceux du déparlement du Rhône.
« On dirait que les ennemis de la République se sont entendus pour ne pas faire travailler ; ils comptent par ce moyen dégoûter le peuple de cette forme de gouvernement et le contraindre d'accepter comme sauveur Henri V ou le petit comte de Paris. Il n'en sera rien, je l'espère.
« Il y a longtemps que le peuple souffre patiemment, la bourgeoisie devrait faire quelque chose pour lui; ce serait dans l'intérêt des deux classes. Je crains une guerre civile, l'orage commence à gronder, il serait temps de le conjurer par des mesures efficaces. »
« Strasbourg, 16 juillet 1848.
« Après les terribles événements qui viennent de se passer à Paris, je me trouve très heureux d'être en garnison dans une ville aussi tranquille que celleci; il n'y a pas la moindre agitation.
i( Les journaux m'ont appris {\\x\\ \ avait eu de
rémotion à Lyon occasionée par la reprise des canons qui étaient au pouvoir des Croix-Roussiens depuis la proclamation de la République. Les ouvriers ont bien fait de les rendre ; ils ont peut-être évité une guerre civile qui aurait pu être funeste a la République.
« En ce moment, les réactionnaires s'efforcent de calomnier les ouvriers des villes auprès des habi-^ tants des campagnes. Ils disent que les républicains veulent partager les biens, supprimer la famille et détruire la religion, que ce sont des fainéants qui ne veulent pas travailler, etc., etc.
« La révolte, d'ailleurs, n'est pas un moyen de salut, ou, alors, il faudrait après la victoire organiser une dictature forte qui terrorisât les ennemis de la République. Mais le peuple n'est pas encore suffisamment éclairé pour faire ses affaires lui-même ; il vaut mieux qu'il prenne patience et qu'il s'instruise, ce n'est que par ce moyen qu'il obtiendra de bons résultats. A présent que tout Franeais est électeur et êligible sans condition de fortune, le peuple tient dans ses mains l'instrument qui peut et doit Taffranchir.
« Adieu, je vous endirasso », etc.
tt Slra.shourg, le 9 novonilïre 1848.
a Depuis quelque temps, je m'ennuie, j'espérais beaucoup plus de la République. Les déceptions succèdent aux déceptions. Je croyais qu'on allait sérieusement s'occuper d'améliorer le sort du peuple. Ce n'est pas que j'ignorais que les ouvriers sont loin d'être as.se/ éclairés pour ue pîxs» ^e.\îC\^%w 'f^^^NiSx^
PROCLAMATION DE LA RÉPUBLIQUE ISl
et tromper par des promesses menteuses. Le peuple s*est trop fié aux paroles des Lamartine. Il devait exi- «jer des actes alors qu'il était puissant. Tout n'est pas . perdu, il nous reste le suffrage universel; c'est une conquête immense, sans doute, mais quand le peuple saura-t-il s'eià servir!? Je suis dans un pays où la masse est tellement ignorante qu'il ne s'écoule pas de jour sans que j'aie de vives discussions sur les questions les plus simples.
« lieaucoup d'Alsaciens trouvent que tout va bien pourvu qu'ils puissent boire leur chope de bière; quant aux abus et aux privilèges, ils pensent qu'il y on a toujours en et qu'ily en aura toujours. Est-ce que la terre ne pourrait pas tourner sans ça? A côté de ces insouciants, je dois vous dire que j'en connais de 1res intelligents, ayant des opinions avancées ; mais ceux-ci ont voyagé, la plupart ont rapporté leurs idées politiques de Paris ou des autres grandes villes.
<( Je vais souvent chez le correspondant de Cabet, M. l>ergemer; c'est un très honnête homme, et sa compagne une excellente femme, ils ont toutes sortes de bontés pour moi.
« Je vois aussi un grand noml)re d'autres citoyens dont j'ai fait la connaissance dans les réunions publiques et dans les clubs; je leur fais partager mes opinions, cela me dédommage de l'ennui que d'autres me font éprouver.
« La nomination du président est la question capitale du moment, elle intéresse l'avenir même de la
1S2 MBMOIRKS ET SQUVENMRS
« Vous devez connaître mieux que moi les divers candidats qui se présentent : Louis-Ronaparte, Gavaignac, Ledru-Rollin, Raspail, Lamartine et Bugeaud.
« De ces six candidats ceux qui réuniront le plus grand nombre de voix, ce sont les deux premiers. Louis Bonaparte a dans son passé Strasbourg et Boulogne : c'est donc un prétendant; il n'en faut pas.
« Cavaignac n'a nialheurous;^ment pas tenu sa parole; il avait dit : « Il n'y aura ni vainqueurs ni « vaincus, il ny aura que des frères égarés » On sait ce qu*ila fait des vaincus de juin.
« Ledru-Rollin n'est pas socialiste, et pourtant il est de ceux qui ne renient pas les principes de la révolution de Février. Il demande le droit au travail et l'organisation du travail, ce qui conduit, si l'on veut être logique, a la suppression de la propriété individuelle; je mels au détî qui que ce soit d'accorder le droit au travail vl de l'organiser sans transformer la propriété actuelle. Cela n'a i)as besoin d'être démontré, c'est trop évident. Je pense donc que tous ceux qui demandent ces choses en veulent les conséquences, ou ils ne seraient pas de bonne foi.
« Raspail n'obtiendra qu'un petit nombre de voix, il est trop avancé pour les élect<»urs des campagnes.
« Lamartine, la sirène du gouvernement provisoire, en aura encore moins. Quant a Bugeaud, je crois qu'il n'en aura pas du tout.
« On fait circuler en ce moment dans les casernes la biographie du général Cavaignac, on en a donné h tous les officiers, sous-ofticievs el ctv\iOvtv\i:^\ ^^'s^ derniers la lisont aux simpl- s s At\aU» YXV^ ^^^ "^^^