MON ARRESTATION A SAVERNE W
petites mains le bas de son jupon» le relevait de manière a former un creux ou poclie, puis elle me l'egardait et recevait très adroitement les objets que je lui jetais. Aussitôt que je lui faisais signe que je n'avais plus rien, elle allait vers sa mère lui offrir ou lui faire goûter ce que je lui avais envoyé.
Pendant le temps que je passai à la prison de Saverne je n'oubliai pas un jour de donner quelque chose a celte pauvre petite; dans mon infortune je me trouvais heureux de pouvoir faire plaisir a un petit être qui faisait un si triste apprentissage de la vie.
Le liuitième jour de mon emprisonnement, je reçus la visite de deux employés de la préfecture de police; ces messieurs me prévinrent qu'ils venaient me chercher, que la malle-poste était retenue et qu'aussilùt son arrivée nous partirions pour Paris.
M. Gérard,. le sous préfet*, vint aussi me voir et m'annonça que pour prévenir une manifestation . il me ferait passer en dehors de la ville pour me rendre à la poste afin d'éviter les curieux.
Ces précautions n'empêclièrent pas qu'une foule nombreuse ne stationnât autour de la malle- poste. Lorsque je fus sur la voiture, je me découvris pour saluer ceux qui avaient voulu assister à mon départ. Je poussai le cri de Vive la République !
La foule me répondit plusieuis fois par les cris de : Vive la République! vive Commissaire!
* Après mon départ, il fut révoqué, mais les électeurs du Bas- JRJwj )c Ycngèreni en le iioumiaul dé\mVé iv>3^^V<\vi^î» \woîs \d^s ta d.
rô? MEMOIRES ET SOUVENIRS
Il n'y avait que trois places dans la voilure : les agents me firent placer au milieu; j'avais un de ces messieurs à ma droite et l'autre a ma gauche ; puis hx Toiture s'éloigna rapidement de Saverne.
Les employés de la police qui m'accompagnaient furent très convcMiables, je n'ai eu qu'a me louer d'eux ; ils ont eu pour moi tous les égards compatibles avec ma situation de prisonnier. L'un d'eux était M. Ralestrino, un Lyonnais, qui devint sous l'Empire chef de la police de sûreté. 11 fumait, disaitil, dans une pipe qui avait appartenu à M. Caussidière quand il était i)réfet de police.
Ces messieurs tentèrent plusieurs fois de me faire parler des événements politiques ; j'étais sur mes gardes, ils ne purent rien obtenir, si ce n'est des réponses banales sur dos faits connus de tout le monde. Au dîner ils cherchèrent à me délier la langue en me faisant boire des vins capiteux. Ce moyen ne leur réussit pas <lavantage : j'ai la tête solide, je supporte très bien la boisson ; d'ailleurs, je ne dépasse jamais certaines limites. Lorsque j'ai assez bu, le vin ou tout autre boisson me répugne, il me serait difficile d'arriver juscju'ii rivresse. Force leur fut donc de renoncer a ce moyen ; ils se grisèrent sans .obtenir le résultat qu'ils espéraient.
On pourrait trouver ces procédés peu loyaux, mais, après tout, ces messieurs faisaient leur métier.
En arrivant a Paris, je fus conduit à la Préfecture de police. On me plaça dans une pièce où les agents secrets venaient ajiporter leurs rapports et recevoir leurs instructions. Tous me regaYOLave\\\.\ >J ^^ ^\xy^^^^
A LA conciërqerif: fm
qu'on m'avait mis là pensant que quelque agent me reconnaîtrait ou se rappellerait m'avoir \u dans la journée du 13 juin.
Ces moucliards étaient habillés de toutes les façons et semblaient ai)partenir h toutes les classes de la société. Les uns avaient des blouses et des bourgerons d'ouvriers, leurs vêtements étaient tachés de plâtre et de mortier ; ils devaient exercer leur profession cliez les maix-hands de vinS des faubourgs. D'autres étaient vêtus très élégamment; d'autres encore avaient des rul)ans a la boutonnière et enfin d'autres avaient des infirmités vraies ou simulées. Il y avait aussi les femmes, ouvriénîs et grandes dames. Tous ces gens passaient, nu» regardaiejit et remettaient leurs rapports a un monsieur coiffé d'un bonnet de velours noir.
M. Carlier * arriva (»t donna l'orch'e de me conduire dans un cabanon du Dépôt*.
Dans l'après-midi, je comparus devant le juge d'instruction qui m'interrogea sur ma participation aux. événeniente du 13 juin. .le refusai de répondre, réservant ce que j'avais ix dire pour le procès, dans le cas où je jugerais ix propos de me défendre.
Le soir, je quittai le cabanon du Dépôt et je fus écroué à la Gonciergeri(; où je trouvai dix de mes collègues qui m'j' avaient devancé. C'éUûent MM. Deville, Fargin-Fayolle, Gambon, J. Maigne, Daniel Lamazière, Doch, Suchet, Pilhes,Vauthier et Drives.
* (*.hcf de la sûreté, puis Préfet (le police, ^ Petite cellule de six i^ieds dcjar^je sur svîyA Oi^ Viw^.
270 MlâMOIRES ET SOUVENIRS
A Texceplion de MM. Gambon et Brives, tous avaient été arrêtés le 1 3 juin.
Le secret avait été levé pour tous. Mes codétenus pouvaient recevoir les visites de leurs parents au parloir; de jdus, ils avaient orf^anisé le moyen de correspondre sans que leurs lettres passassent par le greffe. Je fis comme eux, je profitai de leurs arranl^ements et pendant toute la durée de mon emprisonnement il Paris, jb pus écrire à ma famille et recevoir SOS lettres sans que ma correspondance fut lue par le directeur de la prison.
J'éprouvai une véritable satisfaction de me trouver réuni a mes collègues ; je pouvais parler librement sans craindre la trnhison; je pouvais épancher les sentiments qui débordaient dans mon cœur, parler de mes affections, de ceux que j'aimais. J'étais entouré de cœurs sympathiques qui tous avaient, au delà des murs de la Concier^^erie, des êtres qui leur étaient chers, qui souffi;aient de leur absence et de leur séques t ration.
Toutes les cellules étant occupées, on mit dans celle de M. Brives une couchette pour moi; je partageai la cellule de cet excellent homme jusqu'à ce qu'un arrêt de non-lieu le rendit k la liberté. Après son départ, je gardai seul le logement commun.
Pour loger les représentants du peuple poursuivis a la suite du 13 juin, l'administration des i)risons avait fait évacuer le quartier dit des femmes; il se composait de dix cellules au premier étage et d'un réfei-toire au rez-de-chaussée oii les détenues prenaient leurs rej>as.