‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 66 sur 89 · MON ARRESTATION A SAVERNE · texte numérisé non relu

MON ARRESTATION A SAVERNE

que le nombre réglementaire de députés votants n'existait pas pour que le vote fût valable ; le vote fut renouvelé, la gauche s'abstint encore. Devant ce parti pris, le vote fut renvoyé au lendemain.

C'était un moyen de donner à mes collègues poursuivis et h moi le temps de fuir. Le gouvernement ne tint aucun compte des abstentions, il agit absolument comme si le vote eut été valable.

J'ignorais tous ces détails, je ne les ai connus qu'à mon retour h Paris.

Croyant n'avoir plus rien ii démêler avec les gendarmes, je me couchai et netardaipasàm'endorniir; j'avais j)assé prés de deux nuits en diligence, j'avais l)esoin de repos. .le dormais donc d'un profond sommeil, lorsque je fus réveillé par les coups qu'on frappait h la porte de ma chambre. Je demandai ce que Ton voulait.

— Ouvrez, au nom de la loi, me dit une voix que je reconnus pour être celle du maréchal des logis de gendarmerie.

Cette visite nocturne ne m'annonçait rien de bon.

Je sautai a bas du lit, je m'hal)illai lestement, je m'approchai de la fenêtre avec l'intention de m'évader par là ; ma chambre n'était qu'au premier étage, mais je vis que la fuite n'était pas possible; deux gendarmes postés devant la maison avaient les yeux braqués sur ma fenêtre. J'allai ouvrir la porte. Cette fois, le maréchal des logis était accompagné du lieutenant et de deux gendarmes.

Lo/ïicler me dit qu'il ava\l veçvx \x\\e ôi^^^iàv^ VÂ14-

graphique i qui lui donnait Tordre d'arrêter un îndi • vidu voyageant sous le nom de Sébastien^ qui devait arriver à Saverne le 19 par la diligence Lafitte et Gaillard.

Je répétai au lieutenant tout ce que j'avais dit à son subordonné dans la nuit. J'invoquai la Constitution, je parlai de la responsabilité qu'il encourait : rien n'y fit. Il s'excusa sur ce que sa mission avait do pénible, mais Tordre est formel, ajouta -t-il, je dois Texécuter. Je ¥ais envoyer h Strasbourg une estafette à cheval et, s'il y a méprise, vous serez mis en liberté ce soir.

Malgré mes protestations, je fus enfermé dans la prison de Saverne.

Voici le rapport de la gendarmerie, lequel est loin d'être un modèle de véracité :

Nous soussignés, Faulc (Jeau), Licuhart (Llric), Colliu (François-Napolcou), Sîdel (Joseph), Voglcr (Antoine), et Rurkainl (Jacques), maréchal des logis et gendarmés ix la résidence de Saverne (Bas-Rhin),

Rap|K)rtons qu*en vertu d'une dépêche télégraphique du ministre de rintéi*ieur en date du 17 juillet et les ordi^es de notre lieutenant, nous pi*escrivant d*arrêter à son arrivée à Saverne, par la diligence Liifitte et Caillai*d, le nommé Séhastien, porteur crun i)asseport sous ce nom, parti de Paris le 17 au matin et devant arriver à destination de Saverne le 19 de Ixmne heure.

Nous nous sommes rendus au relais de cette voitui*e : nous avons demandé le passepoil aux voyageurs ; cependant Tun de nous s*est fait représenter la feuille de départ des voyageurs, où se trouvait inscrit le nom de Sébastian.

^ On ne connaissait alors que le télégraphe aérien, inventé ^as les fr«res Parchapj>e«

MON AURESTATION A SAVEUXE »i3

Lo premier voyageur qui mit pied à terre, requis de nous inontt*er son passcpoit, nous répondit par ces mois : « Je n*eu ni i)oint, je suis représentant du peuple, je nrappelle Commis* saire; voici ma médaille, elle sert de passeport aux représentants de la France, c*est Tusage. »

Peu satisfait de ces explications, moi, Faule, maréchal des logis, je fis observer au voyageur qu'une médaille de roprésontant pouvait suffire à Paris, mais que dans les départements uu passcpoi't était de rigueur, et que j'allais faire prévenir mon lieutenant de cet incident : ce qui eut lieu. Je fis surveiller Tauberge du Cerf^ où le voyageur entra après quelques allées cl venues dans le iauboui'g.

Sur cet avis qui me fut donné par les gendarmes Collin et Burkard, moi, Didier (Pierre-Arsène), lieutenant de gendarmerie à Savernc, je me rendis au quartier de la gendarmei*îe où j'ordonnai de conduire le voyageur; je lui fis part de la teneur de mes ordres; à quoi il répondit : « Prenez garde, lieutenant, je suis inviolable, vous violez la Constitution. Je suis Commissaire, représentant du peuple, mon inviolabilité est entière. J'étais lundi 16 à la Cbambre, aucun parti n'est pris à mon égani; mo!itrez-moi l'ordre d'airéter le représentant Commissaire, et cherchez votre Sébastien ailleurs. »

Je réi)ondis :

« Monsieur, je n'ai pas ordre d'arrêter le représentant Commissaire, mais j'agis en vertu d'une dépoche télégraphique émanée du ministre de Tlntérieur, poi'tant qu*un nommé Sébastien, nmni d'un passeport sous ce nom, est parti tie Paris le 17 juillet par la diligence Lafitte et Caillard, qu'il doit desoen<lre lo 10 à Saverne, lieu de sa destination. Vérification faite de la feuille de départ, vous voyagez sous le nom de Sébastien, vous êtes donc pour moi le voyageur Sébastien, parce que toutes les circonstances contenues dans la dépêche vous sont rigoureusement applicables ;

« En conséquence, je vous déclare que vous êtes arrêté. »

Le voyageur me fit cette observation : <( Mon prénom est

Sébastien; je n'ai pas voulu passer pour le repiésentant Com-

missaire, parce qucn diligence, yi\uva\a évê Vv>V^ft\.à'Mwe cuvio-

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sîlé gênante; il y a d*ailleui*ft (rnuti*cg Sébastien. Je ne suis pas celui que vous cherchez, d

Je réiKindis :

« Je pei*sistc clans mu déclaration, vittre identité avec le citoyen Comniisttairc n*ost pas dénionti*co ; pour moi, vous n'otcs auti*c que Sôliastien. »

Ht inunédiatomont je le fis écinmor sous ce nom.

En ce moment, il déclara do nouveau n'être porteur d'aucun {msseport, et il remit un maréchal des logis Tautorisation do M. le ministnî de la gueri*<î pour so rendre à l'Assemblée, titre que je lui lis lesliluor api»ùs on avoir piîs lecture.

De lout ce que de:?sus nous avons rédi^^é li^ présent procèsverbal pour être a<Ircssé à qui de droit.

Fait et clos, les jour, mois et an que dessus. v

Le concierge de la prison me donna une chambre qui était réservée aux prisonniers ayant une certaine importance; il se mit entièrement h ma disposition jiour tout ce que je pouvais avoir besoiii. Je m'empressai d'écrire une lettre au beau-frère de M. X ; je lui envoyai en même temps le petit paquet qui lui était destiné.

Je profitai des bonnes dispositions du concierge avant qu'il eût reçu des ordres plus sévères à mon égard .

Dans la journée, je reçus la visite du procureur de la République, du maire de Saverne, du médecin de la prison et du sous-préfet. Ce dernier me dit : <i On se méfie de moi, je n'ai pas été prévenu de votre arrestation ; la dépêche a été envoyée directement au lieutenant de gondai^merio; je ne tarderai pas à être i-é vogué. »

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Le cerbère a la garde duquel j'étais confié était un type curieux dans son genre ; au lieu d'être rude et grossier comme le sont trop souvent ses pareils, il était d'une obséquiosité remarquable. Quand il entrait dans ma chambre, soit pour m 'apporter a manger, soit pour autre chose, il se courbait jusqu'à terre et ne me parlait jamais qu'a la troisième personne, eu ayant soin de ne pas omettre mon titre de représentant : « Monsieur le représentant veut-il ceci? Monsieur le représentant a-t-il passé une bonne nuit? » etc. lîref, il m'ennuyait avec ses manières ; je n'aime pas les gens qui s'aplatissent devant leurs semblables, c'est pour moi le signe de la dégradation humaine.

— Parlez-moi comme je vous parle, à la seconde personne, je vous prie, lui dis-je, le lendemain de mon incarcération.

— .le n'oserai jamais. Monsieur le représentant.

— Puisque je vous en prie, faites-le pour me faire plaisir.

— Monsieur le représentant est trop J)on, mais je n'oserai jamais.

Je pris le parti de ne plus faire attention aux grimaces de cet liomme.

Il avait réchine excessivement souple; avec un peu plus de savoir^ dans un autre milieu, il aurait certainement fait son chemin.

La chambre que j'habitais avait deux fenêtres, elle

était au premier étage; on voyait, par-dessus le mur

qui fermait la couv ou préau affecVè a\x^Y^Vs.o\vv\\fec^^^

un chemin fréquenté par de rares passants. Dès le premier soir le bruit de mon arrestation s'était vite répandu dans la ville et de nombreux promeneurs vinrent dans le clieniin pour me voir. Quelques-uns, qui avaient sans doute voté pour moi aux élections de mai, me saluèrent et crièrent : Vive la République !

Au-dessous de ma chambre se trouvait la prison •les fenunes; elles venaient prendre Taîr deux lieures chaque jour dans la petite cour située au bas de mes fenêtres ; elles étaient peu nombreuses et la plupart avaient l'aspect de femmes qui se livrent à la mendicité.

Elles avaient le teint hàlé ; leurs cheveux étaient mal peignés, et pour vêtements elles n'avaient que des haillons. L'une d'elle avait une petite fille de six à sept ans, blanche et rose comme une petite Alsacienne ideine de santé; son teint frais contrastait avec celui des femmes qui l'entouraient, dont la peau du visage était basanée par les rayons du soleil et la poussière des chemins.

L'enfant levait souvent les yeux pour me voir h travers les barreaux des fenêtres ; je lui jetai d'abord des sous; elle courait les ramasser, me remerciait et les donnait a sa mère en lui disant : « Tiens, maman lu m'achèteras quelque chose quand nous irons demeurer ailleurs. »

La pauvre petite ne semblait pas se douter qu'elle liabitait une prison. Lorsque mes sous furent épuisés, je gardai le dessert du dîner qu'on m'apportait à mes frais du restaurant, et je lui jetai un fruit, un biscuit ou un morceau de sucre. Elle leuaW. axec» c^^^^w^Sw

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