COUP D*ËTAT DU 2 DECEMBRE
Le nouveau directeur était tout Topposé de son prédécesseur : celui-ci était petit, maigre, vif, emporté, mais son cœur n'était pas complètement fermé à la pitié; celui-là, grand, maigre aussi, était toujours calme, froid, très poli, n'élevant jamais la voix, mais insensible à toutes les souffrances que pouvaient endurer ses semblables. Cet homme flegmatique aurait fait fusiller cent mille hommes sans éprouver la moindre émotion, et il aurait fait mettre à la torture la moitié de l'espèce humaine pour conserver sa place.
Toutes les lettres qui contenaient des allusions à la politique étaient interceptées; qu'elles vinssent des familles ou qu'elles fussent adressées à leurs parents par les détenus, la règle était la même.
Pendant les deux ou trois mois qui ont précédé le coup d'Etat jusqu'au jour où nous avons cessé d'être sous la direction de cet homme, il nous a été ^défendu de dire dans nos lettres autre chose que des phrases de ce genre : Je me porte bien; il fait beau temps, etc. Il n'était pas permis de se plaindre ou de signaler les abus dont nous étions victimes, ou alors nos correspondances étaient supprimées. Mais celui qui aurait voulu faire Téloge du gouvernement ou de l'administration de la prison aurait pu écrire cinquante pages avec la certitude que sa lettré parviendrait à son adresse.
Des bruits de coup d'État arrivaient jusqu'à nous, cependant le plus grand nombre n'y croyait pas. Quant à moi, je le redoutai?^ \j*dvc<i c\j\^ jetais con-
401, MÉMOIRES ET SOUVKN'IKS
vaincu qu*il réussirait si le président avait la scélératesse de le tenter.
C'est le Monileur universel qui nous apprit que Louis Bonaparte avait de nouveau violé la Constitution au mépris de son serment. L'Assemblée était dissoute, la loi du 31 mai était abrogée et le peuple était appelé à voter par om ou par non sur la question de savoir si le président serait nommé pour dix ans.
Cette nouvelle produisit une grande émotion parmi les détenus, surtout parmi les plus éclairés; ces derniers entrevoyaient comme conséquence de cet attentat le rétablissement de l'empire ; mais les plus ignorants détestaient la majorité royaliste de TAssemblée et n'étaient pas fâchés de la voir dispersée sans s'inquiéter des suites.
On agita la question de savoir si noua devions tenter de sortir de vive force de la prison ou bien si nous devions envoyer une délégation auprès du directeur pour le sommer de nous ouvrir les portes de la prison, le gouvernement légal ayant cessé d'exis ter.
Tenter de sortir de prison sans appui extérieur était une entreprise irréalisable et insensée; si la chose eût été possible, nous n'aurions pas attendu le coup d'Etat pour prendre la clef des cîiamps. Quant a la délégation, elh ne pouvait que conduire au cachot ceux qui en auraient fait partie, sans aucun profit pour personne.
La garnison était sous les armes; i:ous vîmes les artilleurs préparer les canons dii^t^\^^Y^xV^^^\^^2^a
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(loUe qui battaient dans les préaux ; de sorte qu*il était impossible de bouger; il n*y avait qu'à gémir sur ce qui se passait en France, sans rien pouvoir faire pour Tempêcher. Nous passâmes plusieurs jours dans des angoisses cruelles, nous n'étions ren seignés que par le Moniteur universel^ journal ofiîciel du pouvoir; tout était fini que nous espérions tMîCore.
En apprenant la mort de l'héroïque Baudin, nous apprîmes que notre ancien codétenu Dussoub( Gaston) était mort aussi sur une barricade, revêtu des insignes de son frère le représentant qui était malade. Ce brave citoyen avait quitté liollc Isle depuis peu de temps où il avait achevé de subir une peine de trois ans de prison à laquelle il avait été condamné pour les affaires de Limoges (avril 1848). Crétait un homme ardent, sympathique, d'une grande bravoure et d'un dévouement sans bornes à la République. Sa fin fut celle d'un héros.
Le coup d'Etat faisait disparaître les espérances que le parti républicain fondait sur les élections de
Après les fusillades eurent lieu les emprisonnements, les transportations a Cayenneetà Lambessa, les exils et les internements. Plus de cent mille citoyens furent frappés. Ce qui restait de la presse applaudissait aux persécutions, ou était réduit au silence.
Les chefs de rarmée^ la\\\îxç>^Vx;A,>\xviA^^W^4et
la foule des fonctionnaires, grands et petits, rivalisaient de bassesse et de zèle pour féliciter et encenser l'auteur du guet apens du 2 décembre 1851.
Dans les mains des complices de Bonaparte» le suffrage universel devenait un instrument de despotisme. Ce n'était plus le peuple qui votait librement, c'étaient les maires dans les trente sept mille communes qui faisaient voter les électeurs sous une pression terrible, et sous la menace d'être envoyés à Ca venue.
Sans être pessimiste, on pouvait se demander ce que deviendrait le parti républicain après ces orages. 11 était battu, persécuté, dispersé aux quatre vents.
La cause républicaine, il est vrai, est la cause du droit et de la justice qui sont éternels. Mais pour faire tiiompher le droit et la justice, il faut des hommes. La marche du progrès n'est pas fatale, elle n'a pas lieu quand même. Le progrès se fait en raison directe des efforts que font ceux qui le désirent et en raison inverse de la résistance que lui opposent ceux qui n'en veulent pas.
11 y a des gens qui croient que Its persécutions servent la cause des persécutés : c'est une grave erreur que j'ai partagée dans ma jeunesse. Lorsqu'on réfléchit un peu, il n'est pas difficile de se convaincre du contraire. Les persécutions relardent toujours le triomphe de la cause persécutée, quam^^^rhîs^i^ la détruisent pas pour jamais. /;. •/• ' ' * • /\