‹ Mémoires et souvenirs de Sébastien CommissaireChapitre 88 sur 89 · QUARTIER DES CELLULES · texte numérisé non relu

QUARTIER DES CELLULES

pecteur particulier de la prison furent changés ; ils éprouvèrent une disgrâce, on les plaça dans des éla blissemenls moins importants.

Malgré les griefs que j'avais contre ces deux hom* mes, je dois dire, pour être juste, que les détenus n'y gagnèrent pas : ces deux fonctionnaires furent remplaces par des individus qui étaient loin de les valoir sous lo rapport de riiumanité. Ceux que nous perdions valaient peu de chose, mais ceux qui les remplaçaient ne valaient rien.

Pendant le mois de juin, en attendant qu*on me rendît mes livres, je m*occupai à défricher un morceau do terrain pour y faire un jardinet. Le préau, quoique beaucoup plus petit que celui du grand quartier, avait une surface relativement considérable eu égard au nombre de détenus habitant les cellules. '

Plusieurs détonus provoqueront une réunion dans laquelle il fut décidé qu'une partie du préau serait divisée on trente parts, de façon que chacun pourrait avoir un petit jardin, et que ceux qui ne voudraient pas le cultiver pourraient le céder à leurs amis. Dans la partie non cultivée nous fîmes des chemins pour nous promener. Dans beaucoup d'endroits le rocher était h fleur de terre; il y iivait même des parties saillantes à la surface du sol; à force de travail, nous vînmes à bout de niveler le préau : après on pouvait marcher sans se préoccuper où Ton posait les pieds. Des rigoles furent établies pour l'écoulement des eaux pluviales, puis nous construisîmes une butte de laquelle on découvrait une partie de la rade

de Palais. Peu à peu une grande partie du sol du préau fut défoncée, la terre criblée et les pierres enlevées.

Sur trente détenus, il n'y en avait guère que quinze qui s\adonnaient au jardinage. J'étais de ce nombre. Je trouvais que piocher ou bêcher était un exercice salutaire ; cette occupation fatiguait les muscles et reposait l'esprit absorbé par l'étude. C'était aussi une source de petites jouissances. Chaque jour je visitais mon petit jardin, je l'arrosais, j'arrachais h*s mauvaises herbes, je suivais attentivement les progrès de la végétation, lîien que j'eusse l'espoir de ne pas mourir en prison, je ne savais cjmbien d'années cela durerait, je m'arranj^^eais donc pour m'y ennuyer le moins possible.

M. Albert, ancien membre du gouvernement provisoire de 1848, et M. Hubert, détenus h Doullens, vinrent nous rejoindre à lîelle-Isle.

M. Hubert tomba malade et ne sortit de sa cellule que pour aller a l'hôpital ; il avait une maladie de la moelle épinière.

Malgré les soupçons qui pesaient sur lui, j'allais de temps en temps lui tenir compagnie. Il avait l'air si malheureux ! Il souffrait physiquement et moralement. Quand on l'approchait, il vous fixait un instant ; son regard profond avait Tair de chercher à lire dans vos yeux ce que vous pensiez de lui. Jamais il ne tendait la main le premier de peur qu'on ne refusât de la lui serrer; il se tenait sur la réserve ; il avait Tair de se douter qu'on était attiré chez lui parla pitié pour adoucir sa situation, plutôt que car la.^^\ss.-

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|iatliie que son caractère et sa longue captivité pouvaient inspirer.

Il se tenait assis sur son lit, les épaules appuyres contre un matelas roulé; il fumait sa pipe en causant ou en jouant aux échecs. 11 était coiffe d'un grand foulard aux couleurs voyantes qu'il arrangeait avec beaucoup de soin en forme de turban autour de sa tête, ce qui contribuait, avec sa longue barbe et son nez aquilin, à lui donner un air oriental.

Malgré la distance qui séparait Belle-Isle de Paris, quelques femmes de détenus étaient venues se fixer a Palais. A Doullens, ces dames entraient dans la prison ail heures du matin et n'en sortaient qu'a 4 heures du soir. A liello-Isle, elles ne voyaient leurs maris qu'une lieure par jour d'abord, et ensuite deux fois par semaine, au parloir, et sous l'œil d'un gardien. Les visites étaient supprimées pour la jdus petite infraction au règlement.

Le directeur avait reçu de nouveaux ordres; il était de plus en plus sévère.

On cherchait à nous isoler en nous empêchant d'avoir des relations avec nos parents et avec nos amis.

Des cours s'organisèrent dans la prison ; plusieurs détenus se firent un plaisir d'enseigner à leurs camarades une partie de ce qu'ils savaient.

En prison plus encore qu'ailleurs, les premières leçons d'un cours sont suivies par un grand nombre d'élèves et, a mesure qu'on avance dans l'étude de

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co qui faillobjet de renseignement, soit que les dif iicultés augmentent, soit que la ténacité fasse défaut a la plupart des individus, les rangs s*éclaircissent et, insensiblement, il ne reste plus à la fin que ceux qui avaient réellement la ferme volonté d'apprendre. Il y a beaucoup d'hommes qui seraient très heureux d*ètre instruits s*il ne fallait faire tant d'efforts pour apprendre ; il faudrait pouvoir leur servir une sci(»nce ou une langue étrangère comme on sert un kilogramme de sucre chez un épicier.

La prison de Belle Isle possédait dos types très curieux. Je me souviens d'un Marseillais, professeur de boxe et de chausson, qui disait : « Que voulez-vous faire avec votre instruction ? A quoi peut- elle vous servir? Si vous voulez faire de la propagande, apprenez la boxe. Quand vous serez en liberté et que vous rencontrez un aristocrate, vous lui direz : « Crie « Vive la République ! ou je te boxe. » Il aura peur d'être boxé et deviendra républicain. »

Un au!re Marseillais* prétendait que tous les médecins ignoraient Tart de guérir ; ils ne savaient qu*ordonner des remèdes pour nourrir les maladies, tandis que lui connaissait toutes sortes de secrets pour empêcher les gens de souffrir. Je l'engageai à faire connaître ses secrets, je fis api^el à son dévoue-

* I^ catégorie de Marseille était celle qui comprenait le plus grand nombre d*hommes ignorants, superstitieux et imbus des seirets de sorcellerie.

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nient, je lui dis qu'un bon républicain ne devait pas garder la lumière sous le boisseau, et que s*il savait quelque chose qui pût être ulile à riiumanité, son devoir était de le dire.

Alors il raconta quelques-uns de ses secreîs. D'npres lui, toutes les maladies proviennent d'un venin que les malades ont dans le corps; chaque maladie a son venin propre. Pour guérir les maladies, il fallait tout simplement savoir quel était Tanimal ou rinsectc qui possédait la propriété d'enlever tel ou tel venin. Ce n'était pas plus difficile que ça.

Un lézard gris, selon ce guérisseur, enlève le mal de dents lorsque c'est une canine ou une incisive qui est malade, mais il n'y a que les lézards verts qui puissent guérir les molaires. Voici la manière de s'en servir :

Lorsqu'on a mal aux dents, il faut prendre un lézard vert ou gris, selon la dent qui est attaquée, lui serrer la tête entre le pouce et Tindex de la main gauche pendant sept minutes, puis le lâcher (t, avec les mêmes doigts, serrer la dent malade pendant le momo nombre de minutes, puis lâcher la dent, secouer fortement les doigts pour se débarrasser du venin qu'on a oté de la dent, et le mal disparaît.

Pour guérir les rhumatismes, il n'y a qu'à se procurer autant de cafards que le malade a d'années ; on les fait bouillir dans une marmite pendant sept fois sept minutes, i)uis on découvre la marmite que Ton place sur le plancher; le malade expose son coqs nu a la vapeur en ayant soin de s'envelopper jusqu'au cou avec des couvertures pour que la va-

peur ne se perde pas ; ensuite on essuie bien le corps du malade pour enlever le venin que la vapeur d'eau de cafards a fait sortir.

Il avait une foule de recettes de ce genre où les poisson?, les serpents, les grenouilles, les crapauds, les rais, les taupes, les oiseaux, les sauterelles, etc., jouaient leurs rôles.

Un ami de ce prétendu guérisseur avait vu débarquer le choléra à Marseille, en 1832; il était dans destonneaux.il avait entendu dire par le capitaine de ce navire que ces tonneaux renfermaient de la poudrette. Je voulus lui expliquer que c'était de Tengrais pour les terres

— Non, s'écria- 1- il : poudrette veut dire petite poudre qu'on jette datis l'air pour empoiîfonner les pauvres gens.

J*e$î^ayai de lui faire comprendre que ce qu'il disait était absurde, que personne n'avait intérêt à faire mourir les gens.

— Mais si; quand il y a trop de pauvres, les riches, ne pouvant pas les faire travailler tous, ont peur que la faim ne les pous-^e à la révolte, alors ils s'en débarrassent en leur donnant le choléra.

Je lui fis remarquer que le choléra n'atteignait pas que les pauvres, mais qu'il avait aussi frappé des riches, notamment Casimir Périer et le maréchal Bugeaud.

Je perdis mon temps sans ébranler sa manière de voir; cet homme était déjà vieux, il a dû mourir avec la croyance que le choléra se répand h volonté dans telle ou telle ville, selon les besoins.

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