CHAPITRE XXII
Le général Bonaparte rétablit un peu d'ordre a Ajaccro. — Il débarque à Fréjus.-> L'enthousiasme de la population. — Son'^arrivée k Lyon et à Ftris. — Étatdes choses. — Le Directoire donne un cfiner dans féglise SaiiUrSuipice au général Bonaparte.r*- Conspiratîon pour renverser le Directoire.— Le général se présente au Conseil des Anciens. — Translation des deux Conseils àSaint-Cloud. — Le Conseil des Cinq-Cents s'établit dansVOrangerie.— Le général Bonaparte et Sieyes.^RéBolatlon dn premier- — Tumulte général.— Il d^nne Tordre de faire évacuer la salle.— La constitution de Tan III est abolie. — Trois Consuls , Bonaparte , Cambacérès et Lebrun.
I|i fallait rétablir un peu d'ordre au milieu de cettç anarchie. Le général en chef descendit donc dtkW ^ maison j fit sortir les a^iagistrats de prison.
34o mMmoikrs et souvenirs
leur prêcha la paix et, Tunion , et dans la matinée du lendemain, les deux frégates sortirent du port pour se diriger vers les iles d'Hyères. Toute la journée la navigation fut très-bonne. Nous apercevions déjà les montagnes de Provence, et la joie de revoir enfin notre chère patrie était au tx>mble, lorsque le matelot de vigie se mit à crier qu'il apercevait dix gros bâtimens à l'ouest. Evidemment ils étaient ennemis; et bientôt de nombreux coups de canon parurent indiquer qu'ils nous avaient aperçus. Le général en chef tint conseil, et Topinion générale, même celle de l'amiral, fut que le général Bonaparte n'avait d'autre parti à prendre que de se jeter sur un bateau de poste qui nous accompagnait, et de rentrer à Ajaccio. Ce conseil l'indigna : « Croyezt< vous, dit-ii, que je consentirai à m'échapper « comme un malheureux, lorsque la fortune n'a tx cessé de m'être favorable : marchons en avant; « ma destinée n'est pas d'être pris et de mourir « ici. » Et l'on continua; mais au lieu de se diriger sur les îles d'ÏIyères, le eap fut mis sur Fréjus. Le général en chef avait bien jugé; l'ennemi que nous avions distingué facilement, parce qu'il était sous le soleil couchant, ne nous avait pas aperçu parce que nous étions dans l'ombre.
Après avoir couru toute la nuit, les deux frégates gagnèrent la rade de Fréj us. L'établissement de la ssmté est situé environ à un quart de lieue de la ville. Un officier de la frégate se dirigea dans un canot vers le rivage. Nous le distinguions fort bien. Quelques hommes vinrent audevant de lui ; mais peu d'instans s'étaient à peine écoulés que nous aperçûmes un grand mouvc;ment; on courait vers la ville, et bientôt après le rivage fut couvert d'une multitude immense. Les barques se chàrgèrentd'hommes, et|y comme à Ajaccio, une foule de gens se jetèrent par les sabords sur le bâtiment, et les ci*is de VweBo^ napartel retentirent bientôt dans tout le pays. Un cheval blanc lui fut amené, et il alla descendre chez le frère de l'abbé Sieyes, qui habitait cette ville. Il ne fut bientôt plus possible au général de se tromper sur les seutimens qui animaient toute la population. «Vous seul, pouvez sauver la a France, lui criait-on de toutes parts ; elle périt (c sans vous ; c'est le ciel qiii vous envoie; prenez « les rênes du gouvernement. » Sa majrche jusqu'à Lyon fut un triomphe. Nous arrivâmes dans cette ville à sept heures du matin. Son débarquement y était déjà connu, et son arrivée désirée avec un emportement difficile à peindre. Cette ville
342 MÉMOIRES ET SOUVElflBS
était restée célèbre par sa haine contre le gouyernement républicain, et nous supposions que le général en chef ue voudrait pas j rester; mais, à notre étonnement, il déclara qu'il y passerait .a journée. Il y reçut toutes les autorités a>nstituées, les citoyens les j^kis distingués; ne s'expliquant pas sur les insinuations directes qu'on lui présentait pour qu'il se mit à la tête des afiaù*es; mais accueillant ^ avec une froideur, sévère les républicains qui s^étaient organisés en cercle constitutionnel^ et qui vinrent le féliciter. On l'avait invité à se rendre au spectacle des Cèlestins, où une pièce impromptu et des couj^ets avaient été préparés. Il fit choisir une loge au rezrde^aussée ^ et comme, par son ordre, Duroc s'était mis sur le devant y les cris de Bonaparte! devinrent si violens et si unanimes, que le gé<néral em dbjff (ut obligé de prendre sa plaœ, pendant tout le spectacle.
Vers minuit i( se remit en route, et passa par le Bourbonnais, voulant éviter Mâcon oii le dub des républicains avait irrité les classes moyennes aristocratiques. Oès le premier jour de son arrivée à Paris, le général en chef s'ap* piiqua à échapper aux regards de la multitude, si empressée de le voir et de lui témoigner son
DU COMTE LAVALLRTTE. 343
enthousiasme. Son eutrevùe avec le Directoire , faite sans éclat , fut assez froide. Les membres qui le composaient à cette époque étaient Barras, le g«iéràl Moulin , Gk>hier, uiiis des mêmes sentimens, et dans Toppcisitiôn Sieyes et Roger Ducos. On racontait alors que ces deux derniers, désespérant de conserver le régime républicain , et voulant cependant échapper à tout prix au rétablissement de la maison des Bourbons de France, avaient jeté leurs vues sur un des princes de la maison d'Espagne, dont I0 pouvoir aurait été circoiiscrit dans des limites si fortement tracées, que la liberté et tous les principes de fa révolution auraient été en sûreté. Quoi qu*il en soit de cette anecdote, il est certain que ces deux directeurs, en exposant au général Bona-^ parte la disposition des esprits, et l'impossibilité de tïiarcher davantage avec la forme du gônvernéraéiit directorial, le pressèrent de se mettre à la tête d'un mouvement pour le renvei^ser. Un sefitinient d'affection que le général avait con^ serve pour Barras, le décida à lui faire quelques ouvertures indirectes pour l'entraîner dans ce parti. Barras refusa, soit qu'A eût des eiigagemen$ secrets avec là maison de Bourbon, soit plutôt par défaut de vues et par le sentiment
d'un penchant républicain qu'il a toujours conservé.
Dès lors il fallut se passçr de lui, et prendre promptement un parti. La France était accablée des charges de la guerre , dégoûtée d'un gou* vernement violent qui, voyant que ses ennemis se multipliaient chaque jour , et voulant confondre les mécontens que lui &isait son administration ^vec la haine que lui portaient la classe aristocratique et les familles des émigrés, faisait peser ses rigueurs sur toutes les masses. La crainte de l'influence des émigrés et du retour au système monarchique, le faisait pencher vers les mesures rigoureuses qui avaient fait le succès du Comité de salut public, et la plupart de ses actes en portaient l'empreinte. Ces partisans, qu'on ne pouvait plus trouver que dans une partie des fonctionnaires publics, ne cessaient de l'inquiéter sur l'esprit de larmée , et le général Bonaparte leur inspirait des alarmes, qui devaient amener promptement une attaque violente contre lui. Ces partisans du Directoire étaient cependant en minorité partout, et surtout dans les deux Conseils ; mais leur activité et leur esprit audacieux compensaient leur petit nombre. Le général en chef était arrivé le 26
DU. COMTE LAVAIXFTTE. 345
vendémiaire; la conjuration pour le renversement du Directoire était arrêtée et décidée dans les premiers jours de brumaire , et beaucoup de membres des deux Conseils en avaient reçu la confidence. Cependant le gouvernement, voulant donner au générai Bonaparte un témoignage public de sa satis£aiction , prit, la résolution de lui offrir un diner splendide. Il fut décidé qu'il aurait lieu dans la nef de Féglise Saint-Sulpice. On fit des dispositions pour y réunir les deux Conseils et tous les fonctionnaires éminens» Le général en chef s'y rendit avec quelques généraux et son état-major. Une immense table en fer à cheval occupait toute la nef. Le général en chef prit place à côté du président du Directoire. Il avait alors si peu de confiance dans le gouvernement, ou plutôt tant de défiance contre lui , qu'il avait fait apporter un pain et une demi-bouteille de vin. J'ignorais cette particularité, et je ne l'appris que parce que Duroc vint me demander dans l'église ces deux objets, qu'on avait placés dans la voiture du général en chef, et qu'il fut obligé d'aller chercher. Je n'ai jamais vu d'assemblée plus silencieuse , et où les convives montrassent moins de confiance et de gaieté. A peine parlait-on à son voisin, et
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ceux qui étaient ddos la confidence du complot, préféraient se taire plutèt qiie de hasarder des conversations dangereuses àvêc des voisins , qui pouvaient n'être pas dans le secret. I^s toasts qu'on y porta furent accueillis sans enthousiasme 9 même celui adressé au généi*al Bonaparte , tant la préoccupation avait saisi tous les esprits ; après une demi-heure, le général se leva, se promena leritenlent le long des tables, en adressant quelques mots stux convives; puis il s'échappa par une porte latérale, et il était rentré chez lui, avant qu'on se fut aperçu de son absence.
Les officiers généraux les plus célèbres datis l'armée étaient presque tous à Paris. Moreau , Maedonald, Beurnonville^ généraux eh chef, et beaucoup d autres, étaient entrés dans le touiplot. Augereau, membre du Conseil des Cinq- Cents, n'avait point été prévenu , non plus que Bernadôtte, que leurs opinion» fort exaltées, et tin sentiment de jalousie peu honorable avaient rèiidus ennemis dii général Bonaparte. SôH ànciafi commandement à Paris lui avait donné pour partisans tous les officiers de rétstmàjbr de là place, les colonels des i-égimens de la garnisdn lui étaient également tous dévoués.
Malgré les précautions que l'on avait pmés pour garder le secret, il s'était cependant répandu dans tout^ les classes élevées, et parmi presque tous les militaires qui résidaient à Pa^ ris« Left trois membres an Directoire en étaient instruits, mais alors seulement la violence de l'opinion les fit reculer devant les mesures qu'il leur était facile de prendre pour anéantir la conjuration. Il suffisait sans doute d'enlever le général en chef pendant la nuit, mais qu'en auraîent^ils fiait? Gomment constater tin délit? Où trouver des juges?.... Le général en chef sentait si bien sa position, qu'il ne prit aucune mesure pour sa sûreté personnelle. Il n'avait autour de lui que ses aides-de-camp; il sortait peu et travaillait particulièrement avec Roederer, dans lequel il avait mis toute sa confiance.
Dans la journée du 17 brumaire il y avait si peu d'apparence que le complot dût éclater le lendemain, qu'Eugène et moi nous allâmes passer la soirée au bal, où il resta une partie de la nuit, tst que je quittai à minuit^ parce que mon service commençait à cette heure. Le lendemain à ïiix heures du matin, les soixante officiers de quartier étaient réunis dans la cour du général^ rue de la Victoire. Le général leur expliqua avec
34^ MÉMOIRES ET SOUYEHIBS
dialear l'état désespéré de la république y et leur damanda un témoignage de fidâité à sa personne, et le serment de rester fidèle aux deux Chambres. Il monta ensuite à cheval, et courut au Carrousel, où il trouva Sébastiani à la tête de son régiment, le cinquième de dragons. En en-> trant aux Tuileries , il trouva également k garde do Directoire , que le colonel avait amenée à la disposition du Conseil des Anciens. Le ministre de la guerre avait cependant donné, deux jours avant , Tordre aux che£i des corps de ne pas faire un mouvement sans son ordre , sous peine de mort. Mais outre que ce ministre ( Dubois de Crancé) n*inspirait ni estime ni confiance, les troupes étaient enchantées de se trouver sous les ordres du général Bonaparte. Leur enthousiasme était tel ^ qu'elles n'auraient pas balancé un instant à tirer sur le Directoire, si elles en avaient reçu l'ordre.
Le j 8 brumaire, le général Bonaparte se présenta à la barre du Conseil des Anciens , présidé par M. Lemercier.U y reçut l'arrêté par lequel il était nommé général en chef des troupes de la première division , et l'ordre de se porter le lendemain matin sur Saint-Cloud , où lesdeux Conseils devaient tenir leur séance. Effectivement,
le lendemain la majorité des deux Conseils se réunit au château de Saint-Cloud. Le général avait exigé du président du Directoire, Gohier, qu il donnât sa démission; mais celui - ci refusa , et, en véritable homme de loi, établit son refus sur l'inconstitutionnalité de Tordre. Sa femme était restée près de madame Bonaparte, et il fallut lui faire peur pour obtenir la soumission de. son mari.
Le Conseil des Anciens, peu nombreux, avait été établi Êidlement dans un des grands appartement; niais le Conseil des Cinq-Cents, qui devait tenir séance dans TOrangerie, ne pouvait encore se réunir, parce que les préparatifs n'étaient point achevés. La séance ne s'ouvrit donc que vers trois heures. C'était Lucien Bonaparte qui la présidait. Les esprits étaient fort animés; les amis du Directoire paraissaient plus nombreux que la veille; tousse montraient indignés d'une mesure qui, avec les caractères d'un coup d'état, présentait encore une violence liberticide, selon leur expression , et une violation odieuse de la constitution. A peine la séance futelle ouverte, que l'un des membres fit la motion de&irele serment individuel , et à la tribune, de fidélité à la constitution de l'an m. Le général
35o MEMOIRES ET SOUVENIIIS
m'avait donné Tordre d« rester dans la salie et de venir loi rendre compte toutes Jes cinq minutesdece qui s'y passait. Cette opération deser^ ment avait sans doute pour but de gagner du temps, et surtout de la prolonger jusqu'à la diute du jour. Pendant les cinq minutes^ il n y eut que trois sermens de prêtés. Il él^t donc dair qu'il se serait écoulé plus de cinq heures avant que l'opération fut terminée. J'allai en rendre compte au général Bonaparte; je le trouvai se promenant avec assez d'agitation dans une pièce qui n'avait pour tous meubles que deux fauteuils. Sieyeé était seul avec lui, assis près delà chemin née, devait im fagot d'auberge qu'il excitait à brûler avec uq morceau de bois, car il n'y avait pas même de pincettes. Après m'avoir écouté , le général Bonaparte se tourna vivement vers Sieyes, et lui dit : ^ £h bien l vous voyez ce qu'ils « font. — ^So ! ho ! répondit lentement ce dernier, «(jurer une partie de la constitution, passe; (K m$(is toute la constitution, c'est trop, p Ja me retirai da^S; la pièce voisine, où je trouvai une treutQine d'oiGLciers d'étatHUajor, et le général Qerthler au milieu d'eux. Toutes les figures étaient (|Uongées , tous avaient l'air pensif^ et quand je racontai tout bas au général Bertbier
ou COMTE LAVALLETTE. 35 1
ce qui se passait aux Cinq-Cents, je le vis pâlir et soupirer. Mais tout à coup les deux bat-< tans de la porte s ouvrirent avec fracas, et le général Bonaparte parut battant de son fouet le parquet, en s'écriant: « Il iaut en finir.» Tous se précipitèrent sur ses pas, et nous nous trouvâmes bientôt à l'entrée do la cour , où venait de se mettre en bataille un régiment d'infanterie qui arrivait de Paris. Il fit rassembler les officiers 9 les harangua pendant quelques roi* fiut^s^ puis tournant son cheval, il revint au galQp au pied du grand escalier qu'il monta ra* pidemeiit, et il se présenta à la barre da Conseil des Anciens. Le discours qu'il prononça est fidè* lement rapporté dans les journaux du temps ; mais l'agitation de son ame était portée à un tel point, qu'il hésitait, et que ses parole» ne pouvaient sortir qu'avec un extrême désordre* A. cette partie du discours, où il parlait d'un grand complot ourdi contre la liberté , un membre du Conseil lui dit froidement :« Gé- « néral, il faut nous découvrir ce complot. « Loin de lui répondre, le général continua encore un peu à se brouiller; mais enfin , retrouvant sa présence d'esprit , il continua d'une voix plus ferme, et acheva son discours. Une partie du Conseil
35a MIÉMOIRES ET SOUVENIRS
avait partagé son émotion ^ l'autre jouissait de son désordre; et comme le Conseil devait délibérer, il sortit. Au lieu de rentrer dans les appartemens, il se dirigea vers leCûnseil des Cinq- Cents. Dans le vestibule étaient les grenadiers qui prirent les armes. Le bruit qu'ils -firent jeta Teffroi dans l'assemblée, et quand il s'y présenta, une foule de membres se précipita auKlevànt de lui avec des ^ cris de fureur , au* milieu desquels on distinguait le mot de Dictateur. Il était tellement pressé entre les députés, son état-major et les grenadiers qui s'étaient précipités à l'entrée de la salle, que je crus un instant qu'il allait être étouffé. Il n'y avait pas moyen d'avancer ou de reculer. Enfin, ceux qui l'accompagnaient sentirent qu'il fallait lui ouvrir un passage, et ils y parvinrent après de violens efforts. Il redescendit alors dans la cour , monta à cheval , et se tenant au bas de l'escalier , il donna l'brdre qu'çn allât chercher le président, qui put s'échapper, et vint se placer à côté de lui. Cependant le désordre était. au comble dans la salle, et bientôt plusieurs membres, se précipitant aux fenêtres qui donnaient sur la cour , se mirent à crier , en le désignant du doigt : « A bas le Dictateur ! Hors la loi!') Dans ce moment, M. de Talleyrand,
DV GOIITE LAVALLETTE. 353
Arnault le poète , et quelques autres personnes avec lesquelles je causais , devinrent pâles comme la mort; tous s'échappèrent, à l'exception dé ceux que j'ai nommés. Ce terrible mot^ hors la loij avait encore toute sa magie, et si un général de quelque renom se fût mis à la tête des soldats de l'intérieur, on ne peut calculer. ce qui serait arrivé ; mais le général prit son parti , en donnant l'ordre à Murât de fiaire évacuer la salle. Celui-ci mit le colonel Dujaroin à la tête d'un piquet de grenadiers qui, traversant la salle au pas de charge, se retourna ^ quand il fut au bout , vers les membres qui remplissaient les bancs ; alors ceux-ci, sortant par toutes les issues, disparurent bientôt en se débarrassant de leurs costumes , qui consistaient en une espèce de toge à la romaine et un bonnet carré.
Lorsque le générât Bonaparte était entré dans la salle du Conseil des Cinq-Cents, un des grenadiers qui l'avaient suivi reçut un coup de poignard dans son habit, et tout semblait indiquer que cet attentat était dirigé contre le général : ce grenadier a été récompensé, etést mort, je crois, capitaine. Le député qui fut désigné comme assassin était Corse, et s'appelait Arena; il a péri peu de temps après, impliqué dans ]a 1. a3
354 MÉHOIRES ET SOUTENIRS
conspiration dont Ceracchi et Topineau-Lebrun étaient les chefs, et qui avait pour but d'assassiner le premier Consul à l'Opéra , à la faveur du trouble qu'ils comptaient exdter en jetant des pétards dans la salle. Gomme je quittai la France peu de temps après le i8 brumaire, je ne pus obtenir aucun détail sur cette affaire.
Immédiatement après l'expulsion des députés 4 les membres des deux Conseils, qui avaient été désignés pour aviser aux mesures à prendre, se réunirent, et, le 10, tout Paris et bientôt la France entière apprirent que le général Bonaparte était nommé premier Consul, et que MM. Cambacérès et Lebrun lui étaient adjoints avec les titres de second et de troisième Consuls. Le premier était uti ancien magistrat du parlement d'Aix, renommé par une instruction profonde et un esprit conciliant. Il avait été membre de la Convention ; son vote mitigé dans le procès du roi donnait la mesure de son caractère faible. Le troisième consul, M. Lebrun , passait pour avoir écrit les belles ordonnances du chancelier Maupeou dont il avait été lé< secrétaire. C'était un homme d'une instruction profonde, dont nous avons deux traductions remarquables,
DU COMTE LATALLKTTfi. 35S
l'une dé llHade et Traire de ia Jérusalem délivrée. U avait la réputatiou dé posséder des cont naissances profondes en finances. Le choix que fit de lui le premier Consul Ait généralement applaudi.
Le ministre de la police de cette époque était M. Fouché^ depuis duc d'Otrante. Le i Ô brumaire il avait donné sa parole au général Bonaparte de le servir sans réserve; mais, le 19^ me promenant dans les appartemens de Saint-Cloud, je rencontrai un de mes anciens compagnons d'études, qui s'appelait Thurot, et que je n'avais pas vu depuis ma sortie du collège ; il m'apprit qu'il était secrétaircrgénéral de la police; et, en le poussant de questions, il m'avoua que son ministre Tavait envoyé à Saiut-Cloud, pour être témoin de l'événement ; mais qu'il fallait réussir à tout prix , car il connaissait assez son patron pour nous faire payer chèrement le crime de la défaite. En effet, l'on apprit depuis que les mesures de ce ministre avaient été prises de manière à. nous faire arrêter, et probablement nous £aire fusiller, si l'entreprise de Saint-Cloud n'avait pas eu un succès complet. L'empereur a su cette particularité; et, comme il était fort, il en plaisantait quelquefois avec son ministre.
356 MÉMOIRES ET SOUVEHIRS du C. tAYALLETTE.
Quoique je n'eusse pas conservé de liaisons avec la famille Merternick, le premier Consul, qui espérait pousser les Autrichiens si vivement, que la paix devait être le résultat de la première campagne , me fit partir pour la Saxe en me donnant des pouvoirs secrets pour signer un armistice y dans le cas où les événemens de la guerre y porteraient les Autrichiens.
NOTE, PkG^'H'JO.
Toulon, le 38 fluréal an vi»
Le général dâfisionaire ^ chef {télat-majot^général de • farmée.
Ordonne au citoyen Lavaliette, aide-de-camp , ca« pitaine, du général en chef, de se rendre à bord de la frégate T^rMemû^, pour faire partie de Texpédition,
Alex. Berthjer.
NOTE a,. PAGES 287 ET ago.
Au quartier'igénéral de Bftalte, le 99 prairial an vt.
Au citoyen Lavallette , aide-de-eamp. .
L'Arlhémisey citoyen , a ordre de vous faire mouiK 1er sur, lès côtes de T Albanie , pour vous mettre à même de conférer avec Ali pacha.
358 PIÈCES JUSTIFfCATIVES.
Yous lui remertrez la lettre ci-jointe qui ne contient antre chose que d'ajouter foi à ce que vous lui direz, et d'appeler un truchement qui ait sa confiance pour pouToijr parler seul avec lui. Vous lui remettrez ladite lettre en mains propres et vous aurez soin qu'il en prenne lui-même lecture.
Après quoi vous lui direz que , venant de m'emparer de Malte, et me trouvant dans ces mers avec trente vaisseaux et cinquante mille hommes , j'aurai des relations avec lui ; queje 'délire sairoîr si je peux compter sur lui.
Que je désirerais qu'il envoyât près de moi , en rembarquant sur la frégate , un homme de maP4}ue et qui eût sa confiance. Que sur les sévices qu'il a rendus à la république , et sur ses qualités personnelles» sa bravoure et son courage , s'il me montre de la con^ fiance et qu'il veuille me s^conder^ je pui3 accroître de beaucoup sa gloire er sa destinée.
Vous prendrez en général des renseignemens sur la situation politique et militaire des différens états de ces contrées.
Vous prendrez note de tout ce que vous dira Ali pacha, et vous vous rembarquerez sqf la frégate pour venir me rejoindre et me rendre compte de votre mission.
En pestant à Corfou » vous verrez le générai C9iabot ; vous lui dires "qu'il aouâ envoie du bois et qu'il fasse une proclamation ^lix habitans de Corcyre et
pi^cipa ^iisTiFic^Tiviis. 359
autres lies pour qu'ils envoient à Tescadre du vin, des raisins secs et autres choses qui leur seront bien payées.
Bonaparte.
JiQTE 3 9 P4.GE ^290.
Au quartier-général du Caire , le 2 a frimaire an th. Bonaparte , général en chefj au citoyen LavalUtte.
Vous partirez sur la djerme la Vénitienne , avec le citoyen Beauchamp , pour tous rendre à Alexandrie*
Vous y verrez la situation de toutes ies fordfications« des magasine et de notre escadre 9 bâtiment par bâtiment.
Vous remettrez le sabre ci- joint au contre-amiral Perrée.
Vous verrez à Rosette le fort de Rosette.
Vous tâcherez de faire venir d'Alexandrie à Rosette ma voiture de voyage et ma voiture de Malte : de Rosette vous les ferez embarquer sur unie djerme pour Boulac.
Vous ne reviendrez qu'après que vous aurez vu le citoyen Beauchamp mettre à la voile.
• Bonaparte.
36o P1ÈGE& 1USTIF1CATIV£S.
NOTE 4 , PA.GE agS.
Au quartler-générai du Caire, i8 nivôse an vxi.
Bonaparte , général en chef, au citoyen Lavalletie.
J'ai reçu vos lettres du 28 et du l" nivôse ; restez à Alexandrie jusqu'à ce que la caravelle soit partie, et revenez immédiatement après.
Le général Bonaparte.
Au quartlei^général do Caire , le iS vendémiaire an vii, Bonaparte , général en chef^ au àitoyen Lavallette,
Yous partirez aujourd'hui , citoyen , sur la petite Cisalpine , vous aurez avec vous la cange le Corcyrcy et le canot le Rhône.
Yous conduirez le convoi destiné pour Salahieh jusqu^àMit-Kamas, où il sera sous les ordres du général Murât, qui sera chargé de le faire passer.
Yous continuerez votre route avec les bâtimens armés : vous vous rendrez à Hansoura. Yous y verrez le général Dugua pour connaître ce qu'il pourrait y avoir de nouveau , soit à Damiette , soit à Menzalé. Yous continuerez votre route pour Damiette. Yous prendrez à bord des trois bâtimens toutes les troupes qu'ils pourront porter, et vous irez avec, rejoindre le
général Andréessi , afin de remonter sa flotille. Vous suivrez ce général dans sa reconnaissance de Peluze. Vous ni'écrirez de Mansoura, de Damiette; s'il y a des bâtimens dans la rade de Damiette qui soient arrivés depifis peu y vous irez les interroger, et vous me ferez passer le rapport.
Bonaparte.
Rapport /ait au général en chef sur mon voyage à Peluze.
Je suis parti de Boulac , le 1 8 vendémiaire au soir, sur la cange la Coreyre, allant à Damiette avec /a Cisalpinej les canots le Rhâne et la Seine,
J'ai rencontré le général Yial, devant MU-^UKoli, au moment où ce village venait d'étrepiilé pour avoir assassiné des Français. Il avait avec lui deux cent cinquante hommes de la 13* et de la 26* 1/2 brigade. On n'a trouvé aucun habitant dans le village;il en a été de même de deux autres qui étaient aussi coupables. £n retournant à Damiette , dans la jour* née du 23 , le générai s'est arrêté à Farescout^ l'a fait cerner, et a exigé des chefs qu'ils lui livrassent les armes des habitans ; il n'a obtenu que dix-huit fusils eta pris en otages deux cheiks qui sont pa.rtis pour le Caire. Farescoul est le village le plus dévoué à Has^
36a PiicES jusTincATiTss.
smrTçBtarf c'est 4à que t'est décidé la révolu da 34 fruaùfar.
J'ai quitté Damiette le 24 , et )'ai passé la nuit à la tour de Bogaz , le vent ne m'ayant pas permis d'aller plus loin. Il y a dans cette tour une garnbon de vingt à trente hommes ; l'enceinte qui a été élevée la met à l'abri d'une surprise , mais les pièces qui la défendent sont assez mal placées , et les plates-formes incapables de les supporter long-temps.
Le 25f}e me suis rendu à Di66é par terre. La route, depuis le Bogaz }ixsqa*k cette embouchure du lac est de huit lieues, d'un sable ferme ; la plus forte artillerie peut y passer sans danger.
Diàié est formé par une trentaine de cabanes de pécheurs , beaucoup 9ont venus au^de^ant de nous et nous ont apporté des vivres.
Poussé par un ventiavorable, j'ai mis douae heures pour me rendi*e à Mentale. Cet eudroit est conaidé* r9ble et peut contenir mviron cinq mille habitans. Il n'y ep avait que le cinquième à mon passage* Has» sanrTûuiar y était propriétaire de deuK maisons , il avait tout emporté; on y a trouvé quelques beitiaux et de mauvais meubles. Quoique ses habitans fassent, le commerce sur le lac , les bateaujc sont obligés d'aller mouiller à une lieue de distance, le lac ne donnant pas assez d'eau pour s'avancer plus près de MetaaUy qui d'ailleurs n'est pas situé sur la rive. Ce mouillage est sans protection , mais il offre de 1 eau
PIÈOÇS JC«T|FICATITf:S. 363
lïoiiçiç fippprtéci à peu de distance par le déversement des canaux du I^il dans la saison du dêbordemâni.
Le 37, j'ui quitte Menzalé, à six heures du matin, pour alker joindre le géiléral Àndréossr, à qui j'apportais de Teau et des vivres. Je Tai joint le S8 à l'embouchure à* Arou'ài-Parregge.
Il avait avec lui quinze barques; ses troupes étaient compoisées d'un bataillon de la 25* et d'un détachertient de la 2* d'infanterie légère.
Le 29, si quatre heures du matin « je me suis mis en route pour Peluzé , avec le général et un détachement de trente hommes.
La distance de la bouche à* Aroum-Faregg^e à El- FarameA est de trois lieues.^ Cette ville ruinée fxe nous a présenté rien de remarquable. A quinze cents toises de la mer, nous avons trouvé un 9mas énorme de poussière et de briques que l'on présume avoir été la forteresse de Péluze. Il y a. encore ua mur debout et quelques arcades qu'on a pu fouiller^ Les ruines de la ville ont une étendue d'environ trois mille pa^ ; dans cet espace i^ous {l'avons trouvé que quelques colonnes de granit d'une belle dimensipn , et une espèce de tour ruinée en partie.
. En retournant y à dii;-huit, cent foîsea de Péluze, nous ^vonç observé un bâtimei^t. que. Vm <croit une iposquée ruinée. Il ne reste plu^ que se^ muiwlleai>i| briques et une partie de la voûte, Nous y fnwqn^ vu
364 PlàCBS JUSTIFICATIVES.
plasieurs canons hors d'état de servir et des boulets de granit.
. Le 30y nous avons quitté Aroum-Furegge^ et je me suis séparé du général Andréossi à la hauteur de Tanis.
J'ai trouvé , en arrivant à Damiette , le convoi d'artillerie destiné pour Salahieh. On l'embarquait sur le lac, et le lendemain il devait partir pour 5ann.
Le général Dugua était arrivé la veille à Damiette. 11 me dit que les administrations de cette province n'étaient pas encore organisées , mais qu'il allait y travailler.
Le citoyen Barras se plaint des difficultés qu'il éprouve dans ses fonctions; on lui a donné pour secrétaire ou adjoint un jeune homme qui n'entend rien à cette besogne , et sa santé lui permet peu de faire tout lui-même. Il n'a pu me donner une idée bien juste des propriétés à* Hassan-Toabar, Dès qu'il aura recueilli des renseignemens sur cet objet, il vous les fera passer.
Le général Vial se plaint d'avoir trop peu de troupes pour garder ifaitJoara. Il n'a pas deux mille hommes en état de faire le service , et le marché de cette ville rassemble chaque semaine vingt mille paysans.
J'ai accompagné le général Murât dans son expédition sur Rameleh. Ce village, qui avait tué la veille plusieurs dragons du lé* et pillé les chevaux , a été entouré à dix heures du soir, et le lendemain matin,
le général y a fait entrer deux compagnies de grenadiers qui ont massacré les paysans au nombre de plus de cent. On a trouvé dans les maisons deux fourreaux de sabres de dragons et des casques.
Au Caire, le 6 bramaire.
Lavallette.
Au quartier-général du Caire, le 27 myose an m,
Bonaparte 9 général en chef y au citoyen Lavallette,
Vous voudrez biea, citoyen , revenir au Caire le plus tôt possible, j'ai reçu votre rapport.
Bonaparte.
Au quartier-général du Caire , le 9 pluviôse an vu,
Bonaparte y général en chef y auxitoyen Lavallette,
Vous voudrez bien, citoyen , vous rendre au Caire lé plus tôt qu'il vous sera possible. J'ai besoin de vous dans la nouvelle campagne qui va s'ouvrir.
Bonaparte.
366 PIÈCES JtlSTlWCATIVKS.
▲u quartier-géoéral du Càirât le ao phiT^ow an vir»
Bonaparte , général en chef ^ au citoyen Lavallette,
Vous partirez, citoyen, le plus tàt possible pour me rejoindre. Il n'est pas nécessaire que vous attendiez le départ de la caravelle. Arrivé au Caire , vous y resterez trois jours pour prendre une connaissance exacte de la situation des choses, et vous ne partirez qu'avec une bonne occasion.
Bonaparte.