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trompant tous leurs calculs et les épuisant de fatigues, d'autres ennemis bien plus dangereux, à Paris, se liguaient en secret avec les étrangers pour hâter sa chute. M. de Talleyrand , qu'ils avaient choisi pour chef, ne secondaient pas cependant leur hostile avidité autant que l'exigeait leur impatience. Ce grand nom de Napoléon, quinze années de victoires éclatantes, les ressources inépuisables de son génie , son indompt;able caractère, la possibilité d'un arrangement même au milieu des combats, enfin l'attitude de la France qui formait encore des vœux pour l'empereur, tout lui commandait une marche très-circonspecte. D'ailleurs , quelle destinée lui préparaient les Bourbons ? Avaient-ils oublié sa conduite toujours hostile envers eux depuis vingt-cinq ans ? Le transfuge à l'assemblée constituante , le ministre du Directoire et de Napoléon , le prêtre marié pouvait-il trouver grâce devant eux ? Mais si d'un autre côté la France triomphait enfin de tant d'ennemis, que n'avait-il pas à craindre d'un vainqueur irrité , qui devait être instruit de ses perfides manœuvres ? Fallait-il achever, loin de son pays et dans la procription , les derniers jours d'une vieillesse infirme et déshonorée ? Il s'appliqua donc à con-
tenir ses amis ; et pour n'être pas écrasé par les coups violens de l'impétueux ministre de la po* liqe 9 son esp.rit ingénieux et habile s'appliqua à jeter l'inquiétude et le trouble, dans l'âD;!^ du duc de Rpvigp. Celui-ci avait, dit-on, présidé k l'exécution du duc d'JEnghien ; il n'en avait pas caché les détails^ qu'on avait encore exagérés, .et la haine. contre lui était devenue furieuse de la part des royalistes.. Père d'une famille très i^ombreus^, s^ fortune n'était pas assez considérable {^our qu'il put se passer des traitemens du gouvernement. .
Comment d'ailleurs conserver son rang et même son repos «sous le. règne des Bourbons ? M. de Talleyrand , après lui avoir bien présenta sa position nouvelle dans le cas de la chute de l'empereur, qui paraissait inévitable , appJaudit à |a .fidélité et à son dévouement; mais il. lui donna le conseil de nie pas .se .fermer toute issue à la mansuétude et même aux .grâces de Louis '^YUI , par des mesures de rigueur et d» violence contre les royalistes, dont les consé-: quences. pouvaient être funestes même à l'empereur, puisqu'elles pouvaient causer des troubles dans la capitale, que la police ne serait pas,, sans doute en état d'apaiser. Le. ministre fut. très-
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certainement ébranlé. MM. de Polignac , enfermés depuis Taffaire de George, d'abord dans une prison d'état et ensuite dans une maison de santé, s*en échappèrent à cette époque, après avoir bien battu l'inspecteur de police , chargé de lès transférer dans une prison éloignée de Paris. La duchesse de Rovigo était leur parente, et peu de jours après l'entrée du comte d'Ar* tois , le duc me dit que MM. de Polignac sor* taient de chez lui et lui avaient proposé de faire imprimer que c'était à lui qu'ils étaient rede- -" vables de leur évasion. Il avait refusé cette publication , mais il était facile de juger qu'il n'était pas fâché que la cour ajoutât foi à cette anecdote.
Après l'affaire de Montereau, l'empereur lai avait donné l'ordre par écrit d'éloigner M. de Talleyrand de Paris, et l'injonction expresse de lui couper toute communication avec ses amis de la capitale. J'étais dans le cabinet du duc au moment où il ouvrit la dépêche; il fut au désespoir. « A quoi pense l'empereur? s'écria- » t-il. N'ai-je pas assez des royalistes de toute » la France à contenir ? Veut-il encore me jeter »le faubourg Saint-Germain sur les bras? C'est » Talleyrand seul qui le contieiU et l'empêche de
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y» faire des sottises. Je n'exécuterai pas cet ordre, M et plus tard Tempereur m'en saura gré. » Cependant cette mesure était fort sage. Les royalistes se seraient trouvés sans chef, l'ennemi sans direction et sans encouragement. Peut-être n'aurait-il pas osé hasarder cetle pointe sur Paris, qui fut si fatale à l'empereur. Marmont n'aurait pas signé l'armistice du 5o avril, et Içs douze heures dont Napoléon avait besoin pour arri^r dans la capitale ne lui auraient pas ' manqué.
Cette déplorable préoccupation du duc de Rovigo , resté fidèle cependant , ne fut pas la seule cause de nos malheurs. Tous les gens en place en furent bientôt atteints, tous étaient tombés dans l'épouvante et le découragement; et si j'en excepte Boulay de la Meurthe, Thibaudeau et quelques autres vétérans de la révolution , familiarisés avec les troubles politiques , n'ayant rien à attendre et tout à redouter des Bourbons , les autres ne pensaient qu'à se ménager des débris dans le naufrage. L'empereur avait nommé son frère Joseph son lieutenantgénéral à Paris ; ce prince, qui devait tout soutenir et tout diriger , manquait d'énergie avec un esprit aimable et des connaissances éten-
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rendues ; il ne sut ni persuader dans le con* seil/ni échauffer les masses qui n'attendaient qu'un chef. Il est vrai qu'il n'était connu que par son titre caduc de roi d'Espagne, et la guerre de la Péninsule avait coûté trop de sang pour que celui au profit duquel elle avait été faite pût inspirer estiîne et confiance ^. L'arcihichancelier Gambacérès , savant jurisconsulte, liiais étranger plus encore par son caractère que par les habitudes de toute sa vie aux énergiques résolutions que demandent les grands dangers, ne put que se soumettre à la dei^tinée cooimune. Le duc de Feltre , ministre de la guerre, avec un esprit étroit, bon secrétaire^ mais esclave d'une vanité qui s'attachait à tout , iservait avec une nonchalance suspecte, et rêvait "déjà l'insigne honneur d'être ministre des Bourbons. Un conseil fiit tenu sous la présidence de
* Arriré è Meaox, le dno de Ragase aTsit envoyé son aide^de-camp Fabviei; pour £aire connaitre an goaTemement sa triate position. Je rencontrai cet officier chez le ministre Clarke ; il se plaignit amèrement d*ayoir attenda trois heures an Lazembonrg avant d*avoir pu être adnûa devant le prince Joseph. II est concbé , diaait-on, pourquoi In^ tecrompre son sommeil? Vooa ne serez pas plus content de celni-cî qae de Tantre, loi dis>je. Effectivement, Fahvier, en sortant de chez le ministre» me dit: Où en sommes-nous ^ bon diea ! Il n*y a pli|8 m^h se faire taef.
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Timpératrice^au moment où l'ennemi venait d^entrer à Meaux, poursuivant les marédhaux de Raguse et de Trévise; Fimpératrice demanda qu'on prit un parti sur elle et sur son fils, car elle n'espéi'ait plus rien de son père , et l'on ét^ait depuis plusieurs joUrs sans nouvelles de l'empereur. On ne devait lui donner que lies conteils généreux^ Boulay de la Meui*the s'en chargea, en lui rappelant la conduite de Marie- Thérèse , sa grand'mère , en face des Hongrois : « Afedame, allez vous établh*à l'Hôtel-de- Ville ; j> parcourez lès rues votre fils dans vos bras : » tout Paris vous précédera aux avànt-postes. » Faites- Connahre aux souverains alliés que vous i> resterez danis la capitale au milieu de vos » fidèles sujets-, que vous partagerez leurs dan- » gers , et qu'il faudra vous arracher dit trône > ou vous êtes montée aux applaudissemens des » peuples et des rois qui vous assiègent. » Ce conseil énergique ne parut à la faiblesse qu'une forfanterie révolutionnaire ; Cambacérès fit lecture d'une lettre de Fempereûr , mais déjà d'une date ancienne , qui renfermait l'ordre de ne jamais exposer l'impératrice et son fils à tomber dans les mains de l'ennemi. Toute discnission cessa dès ce moment, et la résolution fîit prise
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de les diriger tous sur Blois avec les membres du gouyernement.
Parmi les considérations qui décidèrent le conseil à repousser l'avis de maintenir Fimpératrice à Paris , une des plus graves dut avoir une grande influence sur la délibération : c'était le sort de l'empereur.
En effet que serai^il devenu si les alliés avaient reconnu le roi de Rome et la régence ? Paris lui fermait ses portes ; les peuples aux abois se seraient soumis au nouveau gouvernement; l'armée sans doute aurait reculé devant la guerre civile^ ouFennemi rauraitpromptementdétruite. D'ailleurs y l'impératrice pouvait -elle signer la perte de son époux ? car il était impossible de le conserver libre près de la France , et sa situation serait devenue tellement étrange qu'il ne serait pas resté dans toute l'Europe* un coin de terre où le conquérant du monde eût pu reposer sa tête en liberté ; et sa femme et ses amis auraient été condamnés y dans l'intérêt même de la pairie» à désirer son éternelle proscription.
Tandis que l'impératrice s'éloignait de Paris avec tous les ministres^ les deux corps d'armée des maréchaux Raguse et Mortier venaient en toute hâte se réfugier sur les hauteurs de la ca-
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pitale , poursuivis par les Russes et les Prussiens 9 qui s'étaient enfin décidés , d'après les instances de M. de Talleyrand , à venir s'en emparer. Ces deux corps d'armée ne s'élevaient pas à plus de quatorze mille hommes. Oi» leur envoya quelques milliers de soldats , tirés des dépôts de Versailles et de Rambouillet. Les braves jeunes gens de TÉcole Polytechnique coururent se joindre à eux sur les buttes Chaumont^ et quelques bataillons de la garde nationale sortirent aussi des barrières. Toutes ces troupes se battirent bravement : mais les forces de l'ennemi, qui s'augmentaient d'heure en heure, étaient au dessus de toute proportion avec celles des assiégés. Le prince Joseph, sans instructions précises pour cette circonstance imprévue, n'osait prendre sur lui de prolonger la défense contre toute apparence de succès. Le peuple , et surtout les habitans des faubourgs, ne demandaient pas mieux que de se battre ; déjà on parlait de dépaver les rues , de créneler les maisons voisines des barrières , de prendre enfin toutes les pré« cautions contre la cavalerie et l'incendie , si l'ennemi en venait à cette extrémité de porterie fer et la flamme dans la ville. Le peuple était donc bien disposé, mais il ne restait plus vers le soir
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<lu ag mars que le maréchal Moncey, commandant de la garde nationale , et les deux préfets du département et de la police. En quittant Paris, les ministres leur avaient enjoint de consacrer tous leurs efforts à maintenir le calme et à pourvoir aux subsistances. Depuis cinq jours on n'avait pas de nouvelles certaines de ^empereur; tous les moyens de communication étaient interceptés. JEn vain j'avais dirigé sur lui d'intrépides courriers, etdanç les deux derniers jours des messagers rapides et adroits. Ils étaient porteurs de lettres chiffrées dans lesquelleis je le conjurais de revenir à tout prix ; je lui mandais que la police n'était plus assez forte pour contenir les royalistes , qiie sa présence seule pouvait arrêter le mal, et qu'il était perdu saus ressource si l'ennemi s'emparait de la capitale. Il est trop vrai que les agens du gouvernement , attachés depuis si long-temps au système de l'autorité absolue et accoutumés à ne rien prendre sur eux, crurent ne pas pouvoir faire un mouvement que n'avait pas commandé l'empereur: les uns, parce qu'il était le maître de tout ; les autres , parco que les événémens paraissaient au dessus de toute force humaine. Le prince Joseph céda un des premiers à l'abattement qui gagnait tout le
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monde. Après avoir jeté un regard épouvanté sur la plaine Saint-Denis , couverte d'ennemis et de la fumée des villages incendiés, il se sauva vers Blois en autorisant les deux maréchaux à signer une capitulation qui pût sauver la capitale.
Des parlementaires, envoyés par le prince Schwarzemberg , vinrent trouver le duc deRaguse,et lui déclarèrent <|ue,si la journée se terminait sans que les portes de Paris leur fussent livrées, il serait trop tard le lendethain, et que la capitale serait abatidonnée à toutes les rigueurs d'une exécution tnilrtairë.
Le duc n'avait pas de nouvelles de l'empereur: et quoiqu'on lui représentât que, malgré les menaces de l'ennemi, il n'y avait aucun inconvénient à attendre jusqu'au lendemain ; qu'il serait possible que Napoléon arrivât dans la nuit ; qu*Alexandre très-certainement ne lancerait pas à corps perdu son armée dans une capitale si peuplée , dont la population était vivement exaltée, Marmont, troublé et né voulant peut-être pas c'éder à un autre la gloire de sauver Pafis , se détermina à signer la capitiilation , sans en avoir reçu l'ordre direct de son général et de son souverain.
3'allai chez lui le 3o mars au soir. Il était encore
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à table ^ et à coté de lui étaient le comte Orloff et plusieurs autres officiers russes. Il vint à moi ^et me fit entrer dans un cabinet particulier, et là s'appliqua à me prouver qu'il ne pouvait agir autrement; qu'avec moins de vingt-huit mille hommes Teffusion du sang serait en pure perte. J'en convins avec lui; mais ne pouvait-il attendre au lendemain pour signer ? douze heures pouvaient être un immense bienfait pour Tempe»
reur. II me paraissait impossible qu'il ne fût pas rencontré par un des nombreux courriers que je lui avais expédié. J'étais convaincu que sa présence rétablirait les affaires. Le maréchal fut inflexible ; il s'était engagé trop avant pour reculer. Une grande partie des hauteurs était déjà occupée par l'ennemi. La situation était terrible, il est vrai ; mais la présence de l'empereur valait une armée: le peuple, bien disposé, plein d'ardeur à la vue de son souverain ^ aurait fait des prodiges.
Je n'avais pas reçu Tordre d'aller à Blois.
L'envie me prit de partir avec le duc de Raguse , qui m'avait fait connaître son projet de porter l'armée sur Fontainebleau, et je le quittais dans Tintention de revenir près de lui, lorsqu'en sor« tant j'aperçus lejprince Talleyrand et son émis-
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saire Bourrienne qui se glissaient au second étage. Tout fut dit pour moi. Ces deux hommes^ en trahison ouverte, venaient sans doute pour y envelopper le maréchal. M. Pasquier était venu dans ma voiture ; je lui communiquai mes soupçons :« Que voulez-vous ? me dit-il; tout parait fini ; il n'y a plus de ressources. » Je le reconduisis à la préfecture de police, et je me retirai dans mon habitation du faubourg Saint -Germain, bien déterminé à ne plus retourner à l'Hôtel des Postes. Un peu avant le jour, je reçus un courrier chargé de lettres de l'empereur pour l'impératrice. J'appris par lui que Napoléon était arrivé dans la nuit à la poste de la Cour de France , et que c'est là qu'il avait appris la fatale nouvelle de la capitulation. Ce malheureux prince était accouru à bride abattue pour sauver sa capitale. Le coup fut affreux : il s'assit sur le parapet des fontaines de Juvisy, la tête appuyée sur ses deux mains pendant plus d'un quart d'heure, absorbé par les plus tristes réflexions, puis enfin il se remit en route pour Fontainebleau.
Le lendemain je retournai chez M. Pasquier; i\ revenait du camp où il avait été mandé par l'empereur de Russie. « Vous avez pris votre » parti hier au soir, me dit-il ; j'ai pris le mien ce