MÉMOIRES £T SOUVENIRS
9 patin; je viens de recemr l'orclre de conti- » nuer me$ fonctions. Le règne de Napoléon est » fini et j'ai écrit à Fontainebleau pour qu'on ne » compte plus sur ipoi. Ma famille a toujours été » attachée à la maison des Bourbons ; j'ai servi x> l'empereur avec fidélité ; je ne suis pour rien » dans les événemens qui l'ont précipité du tràuie, » et je retourne k l'ancienne dynastie. — Je ne dis* p cute pas vos motifs^ lui répondis-je; mais mpi^ » qui dois tout à l'empereur, je m'éloignerai de » son successeur : je rentre dans l'obscurité ; ma » carrière publique est terminée. Je ne réclame » de vous qu'un service, protégez-moi dans la » retraite où je vais .vivre avec ma famille, et re-^ » poussez la malveillance, si elle vient m'y trou* » bien. » Etnous.nous quittâmes. J'étais déjà convaincu que,avec les hommes que Louis XYIIIétait obligé de mettre en œuvre , les difficultés et les dangers allaient se multiplier à chaque pas ; et , sans prévoir encore les événemens qui éclatèrent onze mois après y j'étais bien aise de rester étranger à des devoirs pour lesquels je me sentais un éloignement et une répugnance si forte que la foi du serment et la probité la plus sévère n'auraient pu m'y attacher auao mars sans beaucoup d'efforts et de chagrin.
DU COMfE LAVALLETTE. g5
Ce fut ce jour-là que l'eropereur Alexandre fitson entrée à la tête de plusieurs divisions parfaitement belles d'infanterie et dans la tenue sé<vèred'unjour de parade, précédé d'un nombreux et brillant état-major. Son cortège , en avançant sur le boolevard, fut bientôt augmenté d'une foule de Français que nos armées n'avaient jamais vus dans. leurs rangs. Des Montmorency, des Doudeauville , des Noailles , qui voyaient l'ennemi pour la première fois, -s'empressaient de lui feire les honneurs de la capitale, et de mettre à ses pieds les hommages et la joie du peuple fran-* çais..A les entendre la France entière .soupirait après lui depuis vingt ans. A mesure que le cor* tége avançait vers le boulevard de la Madeleine , la foule se grossissait, formée de toute labonâe compagnie des salons. Des femmes parées comme pour une fête , ivres de joie et comme frappées de folie , agitaient leurs mouchoirs en criant : « Vive l'empereur Alexandre 1 » Les fenê-^ très et les calèches découvertes en étaient encombrées. Je n'étais pas assez éloigné pour ne pas reconnaître parmi elles beaucoup de dames dont les maris avaient pendant long-temps rempli des fonctions élevées à la cour déchue, et qui, elles-» mêmes comblées d'honneurs et de richesses,
96 iréKOIITES LT sonvEzriRs
avaient été attachées au service des deux impé' ratrices. Je pourrais les Dommer : mais pourquoi flétrir leurs noms? beaucoup d'entre elles seront descendues dans la tombe quand cet écrit paraîtra , et leurs enfans ne doivent pas être punis de la honteuse conduite de leurs parens.
L'empereur Alexandre n'avait trouvé nulle part, sur la route , cet enthousiasme tant vanté des Français pour le'roi et sa famille. Il eut la' franchise d'en convenir au conseil tenu chez M. de Talleyrand. Ce fut donc par des raisons de politique , et par la nécessité des circons* tances, que celui-ci parvint à le détourner. d*établir la régence. L'éloignement de Fempereur d'Autriche , la haine de son ministre Metternich, qui était présent, et des souvenirs anciens, et aussi la défection du duc de Raguse , le décidèrent.
Pendant que ces discussions se prolongeaient à Paris , Napoléon à Fontainebleau était déjà relevé du coup qui venait de le frapper. Il sondait tous les dangers de sa position , mais il en calculait les ressources. Tous les jours il passait ses troupes en revue, les échauffait encore de sa présence, et semblait chercher à les familiariser avec la pensée de retourner sur Paris et d en
DU COMTE LAVÂXLETTE. 97
chasser rennemi.Ce coup du désespoir de la part d'un tel homme pouvait avoir des suites terribles. Malgré la discipline sévère exercée sur les troupes étrangères, les soldats, que les casernes ne pouvaient contenir, étaient campés à des distances considérables. Beaucoupd'ofiiciers étaient logés dans des hôtels, loin de leurs soldats; les spectacles, les cafés, les cabarets et tous les lieux de prostitution en étaient remplis , jusque fort avant dans la nuit. Attaqués de tous cotés, trouvant des obstacles à chaque pas pour se réunir , et des ennemis dans chaque rue , la confusion pouvait se mettre dans ces troupes; et le terrible cri de «Vive l'empereur!» retentissant soudainement , aurait augmenté leur désordre et porté l'exaspération dans le peuple. Chassés de la ville, et une bataille perdue dans la plaine, quelle aurait été la destinée de toutes ces troupes triomphantes? Ce projet paraissait possible pendant quarante-huit heures, et circulait sourdement parmi le peuple. Non-seulement les soldats , mais encore les trois quarts des officiers n'étaient point effrayés de l'entreprise. Mais l'empereur fut deviné par lès maréchaux , et ne trouva sous les dehors de la prudence que la lassitude et le secret désir de l'abandonner. Les correspondances II. 7
gS MJSMOIHES ET SOUVENHaS
de Paris se multipliaient à chaque instant et augmentaient lesdéfections. Tous étaient riches^ leurs familles étaient au pouvoir de l'ennemi ;'à l'inquiétude qui les agitait se joignait l'espé* rance de rester grands sous les Bourbons. Les promesses des conjurés étaient immenses ; les alliés^ le roi leur ouvraient les bras. Us se voyaient déjà maréchaux de France de la vieille monarchie. La croix de Saint^Louis, Tordre du Saint-Esprit, les gouvernemens, les faveurs de la cour et leur prééminence incontestée sur les plus anciennes' familles, leurs noms placés à côtéde ceux des Turenneet dés A^iliars , brillaient ^ leurs yeux d'un éclat qui ne redoutait aucune comparaison , même dans l'avenir. Ces illusions d'enfans , cet égoîsme mesquin , leur fit oublier l'honneur national et la fidélité à leur véritable souverain. Peu dé jours ont suffi pour désabuser la plupart d'entre eux.
Hélas ! à aucune époque le profond sentinoent de la patrie, de la mère-^patrie, n'aurait dû battre avec^plus d'énergie dans tous les cœurs ; et aa années auparavant (j'en avais alors a3), quand les Prussiens inondaient les plaines delà Champagne, Paris et la France entière s'étaient élancés contre l'ennemi. La jeunesse française, sans ^pé«
WJ tlOMTE LAtÂÏXETtE. QQ
rience, sans insttuclion^ mais brillante de Y^^ tnourdela patrie, exaltée par une généreuse co^ 1ère, foulait aux pieds ces phalanges instruites par Frédéric-le-Grand : maintenant les ba'ri^ares de la Russie , nos vaincus de toute i^Europe, paradant sur toutes nos places , s'emparant inso* leramentde nos foyers, n'étaient plus qu'un spec* tacle pour nos Français redevenus polis, assou-^ plis, énervés par la prospérité et tout le luxe de la cour. Nous méritions bien notre sort!
Mais l'ardeur des troupes s'éteignit,lorsqu'elles apprirent que l'empereur reculait devant la mauvaise (orttuie et se reconnaissait vaincu. Ce fut alors seulement que l'armée, désespérée, sentit qu'il fallait se soumettre.
Les souverains alliés ne s'attendaient pas à sa soumission, et leur joie se manifesta dans le traité du 1 1 avril. Le titre d'empereur fut conservé à Napoléon ; l'île d'Elbe lui fut concédée en toute souveraineté ; un revenu suffisant fut assigné non-seulement à lui, mais à toute sa famille, et des gratifications à presque toutes les personnes qui composaient sa maison militaire. Toutes ces dispositions furent consacrées sous les yeux de la famille des Bourbons. Le roi re* fusa de les signer, sous prétexte qu'il ne pouvait
lOO M^OIRES£TSOUTEiriRSD1}C.LAVALLETTE.
reconnaître Napoléon comme empereur ; mais il fut bienconvenu^ et sa parole fut engagée, que le traité serait exécuté par lui dans tous ses détails.