‹ Mémoires et souvenirs du comte Lavallette, aide-de-camp du général Bonaparte, conseiller-d'étatChapitre 35 sur 47 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Renoontrei diverses. — GoDTersation de M. Huttchinson avec les gendarmes à La Chapelle. — Notre arrivée à Gompiègne. — Difficultés du maître de poste à ValeDciennes. — Je passe la frontière. -* Je me sépare de mes saaveurs.

Nous entrâmes dans la rue de Clichy, qui conduit à la barrière de ce nom. Comme j'étais couvert de l'uniforme et du schako des gardes , les soldats anglais que nous rencontrions s'arrêtaient en faisant le salut militaire. Deux officiers qui se trouvèrent sur le chemin parurent fort étpnnés de voir, avec le général Wilson, un de leurs

MEMOIRES ET SOUVENIRS DU G. LAYALLÉTTS. 3t)S

camarades qu'ils ne connaissaient pas; mais M. Huttchinson s'approcha d'eux , et les occupa pendant que nous arrivions à la barrière. Adroite et à gauche étaient deux corps- de-garde anglais et français. Les soldats prirent les armes. Heureusement ceux-ci étaient gardes nationaux^ et il n'était pas vraisemblable qu'ils me reconnussent , puisqu'ils n'habitaient pas le même quartier que moi. Nous passâmes doucement, et à quelques pas de là je remerciai vivement Wilson , comme si nous avions passé les barrières du royaume. Nous allâmes ainsi jusqu'au village de La Chapelle. Là il fallait changer de cheval pour gagner Compiègne. Ce cheval de relais était placé dans une grande auberge du village. En avançant vers la maison , nous aperçûmes quatre gendarmes qui occupaient le devant de la grande porte. Le général dirigea sa voiture vers eux ; ils s'écartèrent, et pour que leur attention ne se portât pas sur nous , M. Huttchinson entra en conversation avec eux. Ses informations se portèrent surtout sur le nombre des écuries, la quantité de fourrage et les logemens. Ils en conclurent que des troupes devaient arriver, et l'un d'eux engagea le capitaine anglais à l'accompagner chez le maire. c( Pas à présent, je vais au

3i6 MÉMOIRES ET SOUVENIRS

i devant des équipages, et dans deux heures je i serai de retour. )) Le dialogue ne pouvait pas beaucoup s'étendre avec un Anglais qui savait sî peu notre langue. Mais le changemeût dp cheval se fit rapidement, el nous eûmeile plaisir, en sortant^ d'écl^nger des politesses avec les gendarmes. Ge fut alors que j'appris que la jument qui nous avait amené appartenait à M. Auguste de Sain t-Âignan. Pendant la route nous rencontrâmes beaucoup de gendarmes escortantdesmalfaiteursou chargés de la correspondance inilitaire. Tous fixaient les yeux sur nous sans rien soupçonner. J'avais pris l'habitude en les voyant de fermer les yeux, mais avec la précaution dé placer la main sur mon pistolet, bien résolu v si j^étais reconnu et arrêté, de me feire sauter la cervelle ; car il eût été trop stupidede me laisser conduire à Paris. Enfin nous arrivâmes à Gompiègne« A l'enfrée du faubourg était placé un sûus^fficier anglais qui> en voyant son général, fit demi^^tour, et, marchant gravement à travers des petites tues , s'arrêta à la porte d'une mauvaise maison fort écartée. Nous y trouvâmes un officier, qui noud reçut bien , et nous attendîmes la voiture dti général que M. Willis lui attienait de Paris. Cet officier avait pris des chevaux de poste pour le

DU COMTE LAVAtl^lSTE. 3^7

général Walis, beaurfrère du général Wilson^ lequel voyageait sous son nom. M. WilUs arriva vers six heures, après avoir été suivi par de^ gendannes pendant une asses longue distance* Il n'y avait pas un instant; à perdre. La voiture allait rapidement Nous éprouvâmes beaucoup de retard à Condé pour traverser la ville , mais €'était pendant la nuit. Enfin le lendemain , à sept heures du matin , nous arrivâmes à la port^ de Yalenc&enaes , dernière ville de Frsinae §w cette {roatihe. Je commençais à me rassurer, lorsque le maître do poste nous, invita à aller porter nos passe*^orts^ pour les viser» ches k capitaine de gendarmerie. « Vous n'aves pas lu «nos quahtés^ dit tranquillement le général; » que ce capitaine vienne s'il veut nous voir, • Le maître de poste sentit l'inconv^anoe de sa (M'oposition , prit nos passeports , et ails llû^ même chercher le visa. Il tarda beaucoup à re*yenir, une horril^ inquiétude, me tourmentait AUais^je périr au port? Cet officier de gendar^^ merie ne pouvait^l pas venir vérifier Içs signar lemens lui*méme et me &ife arrêter ? Heureuisement , le temps était très4roid , il était à peine jour ; l'officier resta xxiuché et signa. Nous sortîmes des portes. Sur le glar^s y am maudit doua-

3^8 MEMOIRES ET SOUVEÏTIRS

nier voulut voir aussi si nous étions en règte; mais y sa curiosité satisfaite, nous n'arrêtâmes plus, nous volions sur cette belle route de Bel* gique. De temps en temps, je regardais par la lucarne, pour examiner si on courait après nous. Mon impatience augmentait à chaque tour de roue. Le postillon nous avait montré à l'horizon une grande maison , qui était la douane belge. Les yeux fixés sur ce bâtiment, je m'en voyais toujours aussi éloigné. Il me paraissait que le postillon n'avançait pas ; j'avais honte de mon impatience, mais je ne pouvais la modérer.

Enfin nous l'atteignîmes ; nous étions sur le territoire belge ; j'étais sauvé. En pressant les mains du général , je lui exprimais , avec une profonde émotion, toute ma reconnaissance. Mais lui, gardant sa gravité, souriait seulement sans me répondre. Après une demi-heure, il se tourna vers moi, et me dit d'un grand sérieux : a Ah ça! » mon cher ami , expliquez-moi pourquoi vous » ne vouliez pas être guillotiné ? » Je le regardais surpris, sans lui répondre. — < Oui, on a dit » que vous aviez demandé , comme une faveur, » d'être fusillé. — Mais on conduit le condamné » dans une charrette, les mains liées derrière le » dos, et quand il est sur l'echafaud, on 1 attache

» sur une planche qu'on abaisse , et on la glisse j» ainsi sous le couteau. — Ah ! je comprends ; » TOUS ne vouliez pas être égorgé comme un » veau. »

Nous arrivâmes à Mons vers trois heures après midi y et nous descendîmes dans la meilleure auberge. En attendant le dîner, j'écrivis quelques lettres dont le général voulut bien se charger, et après m'avoir aidé à faire quelques emplettes , et m'avoir donné deux lettres , l'une pour le roi de Prusse et l'autre pour M. Lamb, ministre d'Angleterre à Munich, nous nous séparâmes, lui pour retourner à Paris , et moi pour m'enfoncer en Allemagne et gagner la Bavière.

Page 1