MEMOIRES ET SOUVEMIRS DU C. LAVALLETTE
briolet à Mons, je n'avais point de domestique, la saison était si rigoureuse et ma santé si faible, que je ne pouvais faire plus de vingt lieues par jour. L'inconvénient était grave de rester si longtemps sur le grand chemin. On avait envoyé mon signalement partout; je pouvais rencontrer des Anglais, et mon passe-port ^ mon surtout, et les boutons aux armes d'Angleterre, ne pouvaient que me nuire, puisque je ne savais pas leur langue* J'arrivai cependant sans accident jusqu'à Worms. Je savais assez bien l'allemand pour me tirer d'affaire, et je courus aux journaux. Quelle fut ma consternation en lisant dans la Gazette que madame Lavallette était restée à la Conciergerie, et que le général Wilson et ses deux amis avaient été arrêtés !
Le général avait emmené dans notre course à Mons , un jeune domestique qui ne savait pas le français. A son retour, les espions qui me cherchaient remarquèrent dans la cour de l'hôtel qu'il habitait, sa voiture couverte de boue. Ils questionnèrent la portière qui leur raconta que le général arrivait d'un voyage qui n'avait duré que trois jours. La police se défiait de lui. Le petit domestique fut attiré par un de ces espions : on le poussa de questions, et il avoua que son
maître était allé à Mons accompagné d'un officier aux gardes qui ne savait pas un mot d'anglais. Mon signalement donné par le jeune homme mit la police sur la voie ; mais il fallait des preuves. C'était ce domestique qui portait la correspondance du général à l'ambassade anglaise. On lui promit de l'argent s'il voulait d'abord apporter ces dépêches au préfet de police. Il n'y manqua pas. Celle qu'on ouvrit était adressée à lord Grey * ; toute l'histoire de notre voyage y était racontée en détail. Muni de cette pièce ^ on arrêta les trois Anglais.
Cette lecture me mit au désespoir. Je pris la résolution d aller en Russie demander à l'empereur Alexandre , grâce pour ma femme et mes amis, et je courus à Manheim pour obtenir une lettre de la grande duchesse de Bade y cousine germaine de ma femme. Elle n'était pas dans cette ville, et ce que j'appris de mou hôte, me fit sentir la nécessité de conserver le plus sévère incognito. Le grand duc refusait tout passage aux proscrits qui venaient de France , moins par un sentiment de malveillance, que par la crainte
* Cette lettre fait partie de la correspondance imprimée à la fin de ce Tolume.
de se compromettre avec le gouvernement français. En quittant Manheim , j'écrivis cependant à la grande duchesse, et je continuai ma route, en véritable étourdi, par le Wurtemberg; car il s'en Êdlut peu que je fusse arrêté à Stuttgart; le roi qui régnait alors , n'aurait pas manqué de me faire faire connaissance avec ses cachots. Enfin je parvins à traverser Ulm, et je me trouvai en sûreté sur le territoire bavarois.
Quand le roi de Bavière avait appris mon évasion de la Conciergerie, il avait dit au prince Eugène : < Pour celui-là, il peut venir chez moi, •j'aurai soin de lui. »
J'arrivai donc à Munich , et j'écrivis un mot au baron d'Arnay , secrétaire du prince, pour qu'il vint me trouver. Il arriva , mais après avoir £sdt passer mon billet au prince qui dînait chez le roi ce jour-là. La nouvelle fut donnée à sa majesté après dîner. On ne comptait plus sur moi , et on me croyait en Amérique. Mon arrivée surprit le roi , qui ne voulait pas non plus avoir des discussions fâcheuses avec la France. Après un moment de réflexion : < Il ne peut rester ici , • dit-il, même sous un nom supposé. Ce chat de »duc d'Alberg est à Munich, et l'aura bientôt » dépisté. Passez avec lui deux jours , et que le
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» troisième il parte pour Freyssing , il y sera biéri »en sûreté. » Cette petite yiWid est entourée de bois; le froid était violent, mais j'étais si heureux d'être en liberté , que ma chambre me fàiisait peur, et j'en sortais dixfois par jour pour aller courir les bois, malgré la neige et la glacé. Cette conduite étrange étonna leshabitans, et un émigré français, établi à Munich, vint dans ma ré* sidence, sut bientôt qui j'étais, et courut en donner la nouvelle dans la capitale. Il fallut donc quitter cet asile, et le roi eut la bonté de m*ènvoyer à Starnberg , mauvais village situé à Feutrée du lac de ce nom *. Ty étais mal, mais le printemps arrivait. Les forêts de ce côté sont superbes et d*une immense étendue; les rivés du lac bordées de maisons de campagne charmantes. Le prince Eugène me donnait rehdez-vôus deux fois par semaine chez un garde-chasse , à deux lieues de Munich. Il m'apportait des journaux , des livres, et me donnait des nouvelles. J'arrivai ainsi àù mois de mai, mais il fallut encore quitter Starnberg; on m'y avait reconnu , et le prince royal, qui avait connaissance de mon séjt)ur dans ce coin reculé , fit des représenta-
* Voir les lettres à la fin du yôlame.
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tions au roi sur mon eéjour en Bavière^ et sur les embarras qu'il allait s'attirer avec la France , si l'on apprenait à Paris qu'il me donnait asile. Le roi nia que je fusse dans ses états , mais en même temps il me fit donner l'ordre de reculer jusqu'au bout du lac. D'après le conseil du prince Eugène, j'allai me cacher chez le jardinier d'une maison de campagne ^ à quatre lieues plus loin :
• Tu y seras mieux , me dit le prince ; d'ici à » quinze jours , je vais m'établir dans le château > du roi qui n'est qu'à, une lieue de ton nouvel
• asile. Nous pourrons nous voir tous les jours, n U y vint bientôt avec toute sa famille^ je venais m'y établir le matin f et je ne retournais chez moi que le soir. L'accueil aimable que je reçus de la princesse Auguste , lesi bontés dont je fiis oomblépar toutes les personnes qui l'entouraient^ contribuèrent beaucoup à adoucir les chagrins qui m'accablaient , et à rétabUr ma santé affaiblie. Le prince me dit un jour : a Le roi a l'habitude » de passer chaque année une journée ici. En lui «demandant hier ses ordres pour le recevoir, il i a accepté, mais à la condition que tu viendrais
• dîner avec lui. • J'y allai donc. Sa majesté me reçut à bras ouverts : il était accompagné de quel" ques officiers de sa maison, et entr'autres du
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comteCharlesdeReichberg, qui raconta qu'étant à PariSy lors de mon évasion de prison , il n'avait quitté la capitale que huit jours après. Quoique des gendarmes eussent assisté à son départ, et visité son passe-port avec beaucoup de soin , il fut encore arrêté sur le boulevart y et forcé de descendre ainsi que ses deux compagnons de voyage pour vérifier les signalemens , et bien s'assurer que je n'étais pas parmi eux. Le roi riait beaucoup, et s'amusait de me voir là, en face de lui , après tant de dangers. Pendant cinq heures qu'il resta chez le prince, il ne cessa de me combler d'attentions délicates. Le soin qu'il appor* tait à me rappeler son ancien séjour à Paris , où j'avais eu l'honneur de lui Êdre souvent ma cour, les légers services que j'avais pu lui rendre comme directeur-général des postes, et l'attachement dont m'avait honoré l'empereur, avait pour but de bien £sdre sentir aux personnes qui l'entouraient, que j'étais sous sa protection spéciale, et que mon malheur ajoutait encore à l'intérêt qu'il me témoignait. Au moment de son dq>art,il revint à moi, et me dit en me pressant la msin : c Soyez tranquille dans mon pays, vivez au mi- >lieu de vos amis, et comptez sur mon attadie- » ment et ma protection. »
Il me fut bientôt permis de venir m'étahlir à Munich sous un nom supposé; j'allais au spectacle tous les jours, et ensuite passer la soirée chez le prince, qui vivait en famille ; mais on le sut promptement à Paris. Leduc de Richelieu le trouva mauvais, et bientôt la demande formelle de mon expulsion de la Bavière fut envoyée à Munich. Le comte d'Erlon , qui habitait aux environs de la ville, fut enveloppé dans cette proscription, quoiqu'il n'y fut pas sous son nom. Le cabinet de Munich répondit à celui de Paris,qu'on ne connaissait personne qui portât nos noms en Bavière; mais en même temps 4e roi nous fit pré<poser d'aller nous réfugier en Silésie , dans tin'd^s châteaux qu'il possédait , comme duc des Deux- Ponts. Le parti était dangereux; la protection du roi de Bavière pourrait-elle me suivre et me défendre dans un si grand éloigneroent et au milieu d'une province prussienne? Ne serais-je pas obligé de fuir cet asile pour aller en Russie, où je sentais qu'on voulait me pousser? Je répondis en sollicitant l'entrée d'une prison en Bavière. Heureusement que la correspondance diplomatique se ralentit peu à peu sur ce point : le comte d'Erlon resta à sa campagne, et j'en fus quitte pour aller me réfugier à Eichstadt, dans la principauté du