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je ne saurais vous rendre. Je dois cette bonne fortune à son gendre et à sa fille, qui sont admirables pour moi : mais laissez-moi croire aussi que vous lui avez parlé de moi j cela me fait du bien.
Vous voulez des détails sur ma vie. En voici : Je ne vous parle pas des; six premiers mois.
Ma blessure était profonde; mais mon âme était élevée jusqu'à l'exaltation. Maintenant toute illusion est détruite. La froide raison , l'implacable vérité me disent : « II faut mourir dans Fé- » tranger, loin des objets les plus chers; il » faut ef&cer tout le passé de ta mémoire, ou 2> te consumer de chagrin, en vivant de tes sou- » venirs. « Je lutte, chère amie , contre cette terrible sentence. Je remplis ma vie de travail et surtout de lectures. Je^ me suis procuré deux seuls ouvrages qui charment ma solitude, sans me lasser l'ima^uation. Cest Gondillac et Plutarque. Le premier est un homme d'un sens profond, d'une érudition très-étendue, qui ne parle qu'à la raison. Son ouvrage est un cours complet d'éducation. J'y trouve Locke perfedionné , dés élémens d'histoire et de mathématiques. La lecture de Plutarque fortifie mon âme contre les coups du 'sort. J'apprends , en le lisant, com-
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ment on tombe dans Finfortune en remplissant ses devoirs, et comment alors le malheur est préférable à tout le vain bonheur du monde.
Affreuse vérité ! Les trois quarts des hommes qu'il a peints sont morts de mort violente ? c'est ainsi dans notre mo'derne et misérable histoire.
Vous rappelez*vous le vieux mari de madame Sulivan 9 cet Anglais si riche, qui avait une col** lection de tableaux si remarquables ? J'y allai un jour avec la reine de Naples. Nous entrâmes dana un salon , où il y avait treize magnifiques portraits. Tous ceux qu'ils représentaient avaient péri par la main du bourreau ou des assassins , excepté Louis XI, qui en fit mourir tant d^antres. C'étaient le duc de Montmorenci , Cinq-Mars et de Thou, Henri III, Henri lY, Semblançay, de Horn, don Carlos et son infortunée belle-mère, quimourut empoisonnée par l'affreux Philippe II; Coligny, et enfin le prince de Condé, si lâchement assassiné sur le champ de bataille. Quand on voit de telles horreurs, et qui régnent depuis si long-tepps, je ne sais quel désespoir vous déchire le cœur; on maudit la civilisation, et on rougit d'être homme.
Je ne m'abandonne pas toujours à ces tristes
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pensées, et je serais indigne de ma belle infor^ tune, si je n'y trouvais pas de douces consolations. Souvent je me trouve heureux , non pas d'avoir échappé à l'échafaud , mais d'avoir été sauvé par des cœurs si généreux. Épouse , en- Ëint| amis, domestiques,' et jusqu'à ces nobles étrangers, tout s'est réuni, tout a combattu, tous ont souffert, tous ont triomphé pour moi. Je n'ai pas le droit de me plaindre des hommes. Jamais infortuné n'a été honoré par tant de dévouement et par tant de courage. Je n'ai rien perdu dans ce naufrage , et cependant ma douleur va souvent jusqu'au désespoir. Hélas I mon amie ! j'étais si heureux ! Mes souvenirs me tuent; et lorsque je parviens à les écarter ou à les soumettre, le fantôme de ma pauvre patrie en lambeaux , si lâchement trahie, me jette dans une mélancolie qui me fait fondre en larmes.
Est-il possible , dites-le*moi , que nous soyons précipités dans le gouffre de l'infamie^ sans pouvoir nous relever? Quoi ! tant de nobles efforts , une lutte si sanglante , tant de triomphes ! et rhorrible flétrissure du carcan ! Non , non , chère amie , je ne reverrai plus ma patrie. Jamais je ne consentirais à baisser les yeux aux lâches injures qu'on nous prodigue , jamais ! Mais lais-
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sons cela , car l'expression de mon indignation pourrait vous faire du mal.
Je vais travailler pour vous; mais je ne vous enverrai rien avant quelque temps. Je ne fais que du barbouillage : demandez à Louise % qui en a deux de moi. Attendez un peu.
Vous me demandez où je vis , et comment. Je suis retiré sur les bords d'un lac que ne renierait pas la Suisse, car il a cinq lieues de long sur une lieue de large. Thabite une chambre et un cabinet chez le concierge d'un joli château abandonné. J'ai devant les yeux de magnifiques eaux, de belles collines bien boisées, et de hautes mon^ tagnes, couvertes de neige. Pour ma promenade, de beaux bois, bien percés et peuplés de haut gibier, que je laisse tranquille. Mes hôtes sont d'honnêtes paysans, qui font assez proprement le brouet de Sparte, et je mange leur pain bis avec assez de plaisir. Je n'ai point de domestique; il pourrait être dangereux. J'ai pour compagnon un honnête artiste ; sans réputation , qui ne sait pas un mot de ma langue, et qui fume toute la journée; mais j'apprends la sienne, et nous nous
* Mademoiselle Cochelet, qai était alors auprès de la reine Hortense.
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nous entendons très-bien. Il m'éveille tous les jours à six heures; nous travaillons jusqu'à neuf. Après le plus frugal déjeuner, nous reprenons l'ouvrage jusqu'à midi, et «près le diner^ depuis deux heures jusqu'à cinq^ nous travaillons encore. Je donne ensuite deux heures à la lecture , et à sept heures nous allons nous promener jusqu'au souper* Je lui ai appris les échecs ; nous ' y jo«ons jusqu'à dix heures , et alors je me reti«ferme, et je ne me couche qu'à une heure du matin. Ces heures de nuit appartiennent aux angoisses du cœur et à tous mes tristes souvenirs. J'écris peu; je suis dans une mauvaise disposition d'esprit; vous le verrez trop à cette let^e. Mais je parle beaucoup seul ^ et je crois que , si j'avais plaidé ma cause comme je la débite en me promenant dans ma cellule, je ne l'aurais pas gagnée, mais j'aurais fait rougir les misérables qui m'ont si indignement traité. Enfin , lassé de hite l'orateur, je lis jusqu'à ce que. le sommeil me force à m'étendre sur un des plus mauvais lits de l'Al^ lemagne, et suspende, durant quelques heures^ avec le sentiment de mes maux, la nécessité des occupations par lesquelles je cherche à y faire quelque diversion.
Adieu ! adieu ! Pourquoi votre amie
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ne m'écrirait^lle pas? Nous sommes malheureux l'un et Tautre. Hélas! sa bague n'a pas détruit l'influence du génie du mal; mais ce n'est pas sa faute. Je l'aime bien ; je voudrais la savoir heureuse; car maintenant, sans espérance de bonheur pour moi, celui de me$ amis peut seul me faire du bien. Mais, adieu, chère et excellente amie : écrivez-moi souvent , et si mes lettres vous ennuii^t) vous serez indulgente. Quand vous retournerez à Paris , promettez- Aoi d'aller embrasser ma pauvre enfant à sa pension, et de ne point montrer cette lettre à Emilie ; die eH serait tourmentée. Dites -lui simplement que vous avez appris que je me portais bien et que je suis tranquille. Adieu encore ; adieu !
Ce tS août.
P. S. Je csoyais que cette lettre partirait demain. L'occasion pour vous l'envoyer est retardée , ou plutôt pour l'adresser à Louise qui vous la fera passer. Je vous envoie un petit mot pour Emilie. Yoyez^la souvent, consolez-la; protégezr la, «i vous le pouvez. Vous voyez beaucoup d'étrangers : dites-leur du bien d'elle , afin que , si elle était attaquée, elle puisse trouver quelque appui, dans les bons sentimens de leurs souve-
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rains Embrassez pour moi votre frère. Dites-i
moi s'il a beaucoup d'enfans. Hélas! chère amie, vous ne croiriez pas quelle blessure m'a faite la mort du mien : je serais heureux s'il était sur le sein de sa mère. Pauvre Emilie ! que je lui coûte cher! Adieu. Tâchez de m'écrire quelquefois. Je n'ai que les lettres de mes amis pour me consoler un peu ; et ce sera long-temps ainsi, car je ne veux pas clianger ma manière de vivre : les hommes me font peur.
Quand vous retournerez près de vos pénates , il faut que vous Êissiez une chose à laquelle je tiens beaucoup : c'est que vous décidiez Emilie à faire faire son portrait à Fhuile par l'un de nos plus célèbres artistes , Gérard ou Girodet. Il y a douze ans que je le lui demande. J'avais fait faire le mien pour l'y déterminer. Sa santé et un peu de nonchalance ont toujours éloigné sa promesse. Faites qu'elle la tienne, je vous eii prie 2 arrangez cela, et dites-lui que cela me fera un extrême plaisir. Je lui en écrirai , mais parlezlui-en ; il sera facile que cela ne fasse pas de bruit. J'aimerais bien Gérard; il m'a connu un peu , et je serais touché qu'il mît tout son talent à cet ouvrage.
DU COMTE LAVAIXETTE. 3'J'J
430PIE DE LA LETTRE ECRITE A MONSIEUR LE COMTE DE LA VA- LETTE PAR O. BALLOUHET , LE l6 JUIN 1827^^.
Monsieur le comte ,
Je m'empresse de vous transmettre les renseignemens que madame la duchesse de Saint-Leu TOUS a demandés au sujet des recettes effectuées pour le compte de son auguste mère l'impératrice Joséphine pendant le temps que j'ai eu rhonneur d'être chargé de ses intérêts , c'est-àdire depuis le i*" messidor an xn ( 20 juin i8o4) jusque et y compris l'année 1809, et d'y joindre seulement ce qui a été versé à M. Duménil pendant Fan XI, et les neuf premiers mois de l'an xii.
Les dépenses de la maison de Vimpératrice , aussi bien que celles du domaine de Mal maison , étaient annuellement fixées par le budget commun de LL. MM. Ce budget était approuvé par l'empereur , qui en examinait les comptes à la fin de chaque exercice , et lorsqu'il restait quelques fonds disponibles sur ceux accordés pour la maison de l'impératrice , au lieu d'être mis à la disposition de cette princesse , ils rentraient au trésor de la couronne.
* Cet aperça des dépenses de l'impératrice , tronvé dans les papiers de M. Lavallette , a para à l'éditenr offrir <}aelqae intérêt de cariosité.
378 HÉHOUfiS £T SOUVENIRS
U en était de même pour les revenus de M al* maison 9 its étaient perçus par le trésorier de la couronne et compensaient d'autant la somme accordée par le budget pour les dépenses de ce domaine; de sorte que l'impératrice n'en touchait absolumen t rien .
Sur le budget commun de la maison de LL.
MM. f il était alloué à l'impératrice une somme annuelle de 480,000 fr. , payable par douzième de 40,000 fr. par mois, dont So^ooo pour la toilette et les dépenses personnelles de sa majesté , et 10,000 fr. affectés à sa casette de pen^ sions et aumônes. Cette dernière somme étant presque toujours insufiBsante pour subvenir aux nombreux bienfaits accordés par l'impératrice. Cette princesse était donc obligée de prélever sur les 3tO,ooo fr., destinés à sa toilette^ l'excédant du service de sa cassette; plus, les secours qu'elle accordait à un grand nombre de co*^ Ions , etc. , presque entièrement à la charge , et dont elle faisait élever les en£ans dans divers pensionnats; plus enfin, les sommes affectées au paiement des objets d'art et de tout ce qu'elle avait fait acheter pendant le mois pour distri<* huer en cadeaux de toute espèce. Ce qui restait des 3o,ooo f r. ne pouvant fsiire face aux dépeur-
DU COMTE LATALLBTTS. . 379
ses de la toilette de sa majesté 9 il en résultait un compte arriéré que Ton acquittait de temps en temps , au moyen des fonds extraordinaires que l'empereur ordonnançait à cet effet.
En résultat y il a été toilché pour le coiopte de sa majesté l'impératrice Joséphtiie)f>eiM)aiit environ sept ans, une somme de 5,354,435^ 44*^ > savoir :
Par M. Dnméoil, pendant l'an Xi et lêis tièûF ptemiel^ mois de l'an xii , suivant un compte dont j*Sii le dôYiMe dpprouvé par M. Ëstève , alors tré^ori^ gStitêfâ) de la èouronne gl5b,84if Q^*
Et par moi soussigné , depuis le i*' messidor de l'an XII (20 juin \8o4 ) jusque et j compris Tannée i8og''^"une somme de 49398)^3 f. 52 c. , savoir ; au trésor de la couronne , pour le service de la toilette et de la garderobe de l'impératrice , pour dépenses antérieures à son avènement au trône, pour dépenses extraordinaires pendant les vcya^ ges de sa majesté , y cornue reporter, ... 960,341' 92*=
38o MÉHOI&ES ET SOUVENIBS
. ^ Heport g6o,84if 9»^
pns dons, cadeaux, indemnités de voyages accordées pour divers, de même que pour dépenses imprévues, etc., etc. . . 3,a3 1,864^ 75°
Idem pour le service de la cassette des pensions , secours divers, etc., accordés par sa majesté dans ses divers résidences, ainsi que pour différens bienfaits pendant ses voyages tant en France qu'à Té- .
tranger g!i5,3o7f 12«
Touché au trésor de la commune 4>'57,i7if 8y«
De plus, reçu au trésor public pour les semestres de rente de sa majesté 5 pour **/, et à la banque de France pour dividens d'actions de la banque. . 201,6261 65^
Et en outre , reçu de divers pour plusieurs objets cédés par ordres de sa majesté ^^jI^^ »
Total général. 5,354,435f 44*"
DU COMTE LIVALLETTE. 38