CHAPITRE XV
Le camp de la Villette. I^a capitulation.
La conduite équivoque du chef de l'armée fit concevoir de vives inquiétudes aux officiers supérieurs,
Ils provoquèrent une réunion au camp de la Villelle. Là , on s"'exprima sans détour sur les dangers où nous plongeait Tinaction des troupes; sur la nécessité de combattre et la possibilité de vaincre; on résolut de se lier par une promesse solennelle de ne jamais reconnaître ces Bourbons qui s'avançaient encore à la suite des bagages de l'étranger, et tous les généraux signèrent et firent signer par le maréclial Davoust l'adresse suivante qu'avait rédigée le lieutenant-général Fressinet. « C'était la résignation sublime des Grecs aux Thermopyles, dit Tbistorien que nous avons déjà cité , mais notre cbef n'avait pas les vertus de Léonidas. >>
<i jSous sommes en présence de nos ennemis ; nous jurons, entre vos mains et à la face du monde, de défendre jusqu'au dernier soupir la cause de notre indépendance et l'honneur national.
« On voudrait nous imposer les Bourbons , et ces princes sont rejelés par l'immense majorité des Français. Si on pouvait souscrire à leur rentrée , rappelezvous , représentans, qu'on aurait signé l'arrêt de mort de l'armée , de celte armée qui pendant vingt ans fut le palladium de la patrie.
«Il est à la guerre des succès et des revers : dans les premiers on nous vit grands et généreux ; dans nos revers, si l'on veut nous humilier, nous saurons mourir.
a Les Bourbons ne nous offrent aucune garantie. L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ils ont fait pour remonter sur le trône de France ; elle dira aussi la conduite de l'armée, et la postérité jugera qui méritait mieux reslime du monde. «
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Celle adresse fut couverte de signatures ; le général Chartran , assassiné depuis à Lille , pour le punir sans doute du zèle qu'il montra dans celle circonstance, la colporta dans tout le camp, et elle fut remise le jour même au représentant Bédocli. Un des généraux qui Pavaient signée eut cependant le temps d'effacer sa signature, et on Ten récompensa en lui donnant plus lard la mission de juger son ancien et malheureux ami, le général Bertrand ; mais Uavoust ne fut pas assez prompt à se repentir , et lorsqu'il voulut rayer son nom , l'adresse était déjà entre les mains des représentans ; du moins put-il manifester ses regrets en s'écriant : « Je donnerais volontiers cent mille écus pour ne pas l'avoir signée. «
Les sentimens de l'armée étaient ceux de l'immense majorité des chambres. Elles avaient nommé , comme nous l'avons dit, des commissaires .qui, parcourant les camps , portaient dans tous les cœurs l'enthousiasme qui les animait. Arnault, l'immortel auteur de Germanicus ; Garrau , qui , sous la convention, n'avait fait couler que le sang ennemi; Bory-Saint-Vincent, qui bien jeune encore s'était déjà fait un nom dans les sciences; Mouton-Duvernet , général distingué par de longs services , se faisaient remarquer parmi eux ; l'échafaud ou l'exil les a depuis punis de ce zèle. A la tribune , Félix Desportes , Dumolard , Félix Lepelletier, Durbach, firent entendre les accens les plus patriotiques; ils apprirent dans la proscription comme on respecte en France la liberté des opinions; mais leur courage n'eût pas reculé devant un pareil avenir. Ce courage était partagé au moins par les deux tiers
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des députés, qui commençaient enfin à soupçonner que le chef du gouvernement pouvait bien les trahir. Paris tout entier retentissait des mêmes accusations; on refusait des armes aux fédérés qui demandaient à grossir les rangs de nos soldats ; on rebutait ceux des départemens voisins : une colonne de quinze mille hommes , qui étaient accourus de la Bourgogne et de la Champagne, erra plusieurs jours dans Paris sans qu'on voulut leur distribuer des vivres. Il fallait être aveugle pour ne pas voir ce qu'on préparait; et cependant les hommes qui devaient veiller à la conservation de nos droits laissèrent le crime se consommer. Carnot disait au camp de la Villetle à un général en chef: «Fouchénous trahit;*» et, ayant pour lui la représentation nationale, l'opinion de Paris, les bras de cent mille soldats , il ne sut pas faire arrêter le traître et sauver à la fois l'honneur et la liberté. Carnot ne manque cependant ni de talens , ni d'énergie ; mais enchaîné par de vaines formes, sacrifiant à des simulacres , il se croit peut-être obligé d'obéir à ce qu'il regarde comme légal et à laisser égorger la patrie quand un pouvoir reconnu tient le poignard.
Si nous nous arrêtons un moment sur notre position au l^'f juillet devant Paris , on gémira sans doute de s'être si lâchement soumis avec tant de moyens d'opposer une glorieuse résistance , mais on ne pourra pas s'empêcher de reconnaître de l'audace et le génie de l'intrigue dans celui qui paralysa tant de moyens. La première restauration ne fut qu'un jeu; Talleyrand n'avait eu qu'à tromper l'empereur Alexandre et à faire agiter des mouchoirs blancs par des laquais et
par quelques vieilles femmes. Fouché dut intimider Napoléon , aveugler les représentans , l'armée , la capitale , et à tout moment un lieutenant et vingt-cinq grenadiers pouvaient couper le fîl de ses intrigues ! Et cependant Fouché aussi habita la terre d'exil : le proscripteur suivit les proscrits , la trahison fut fatale au traître, et parodiant Brutus il s'écria peut-être en mourant : Le crime ne serait-il qu'un fantôme?
Malgré les ordres du maréchal Davoust, on engagea quelques affaires d'avant-postes; on se battit à Nanterre, à Sèvres, à Neuilly et à Choisy, mais pendant ce temps-là il négociait , et le 3 juillet, fut signée, par M. Bignon , chargé du portefeuille des affaires étrangères, par Guilleminot, chef de l'état-major, et par M. de Boady, préfet du département de la Seine, cette honteuse capitulation qui livrait Paris et la France au joug des Prussiens et des Anglais. Par les articles 2 et 3, l'armée française devait évacuer la capitale dans trois jours et se porter derrière la Loire en huit jours ; elle emmenait avec elle tout son matériel, artillerie de campagne, canons, chevaux, etc. Nous devons rapporter textuellement les articles suivans :