CHAPITRE XIV
Le conseil de guerre. Le maréchal Davoust.
Avec ces trompeuses assurances que les grandes puissances nous laissaient les maîtres de disposer de la couronne , on pouvait bien amuser les chambres , mais il n'était pas aussi facile de contenir l'afmée. L'arrivée du corps du maréchal Grouchy , qui ne s'était pas battu depuis Fleurus et Limale , où il avait
VU les Prussiens fuir devant lui, faisait renaître Tespérance j et les généraux , même les plus timides . annoncèrent dans ce premier moment qu'on pourrait se défendre et qu'il fallait combattre. Le gouvernement se garda bien de s^opposer ouvertement à ces dispositions. Une loi déclara Paris en état de siège, mais un décret du 28 juin portait « que les approches seules de la capitale seraient défendues et qu'elles le seraient par les troupes de ligne , qui pourraient cependant être aidées par les tirailleurs de la garde nationale. » Une proclamation , signée le comte de Bondy, disait aux Parisiens : « Les troupes étrangères ne sont pas loin de la capitale ; elles pourraient d'un instant à l'autre paraître sous vos murs. Que cet événement ne vous intimide pas : le pouvoir national est là ; il écartera les maux que vous auriez à redouter. Que votre bonne garde nationale continue de faire avec autant de zèle que par le passé la service utile dont elle s*acquitte si bien . qui lui mérite tous les éloges , et qui peut si puissamment contribuer à la tranquillité publique. »^
Ce n'est pas ce langage que tenaient les administrateurs de Sarragosse , lorsque les Français s'approchaient des murs ouverts de leur ville ; ce n'est pas avec cette prudence pusillanime, avec ce soin exclusif des propriétés particulières , tandis que la grande propriété générale , l'indépendance , est menacée , qu'on sauve les nations du joug étranger. Sarragosse a été détruite, mais elle s'est relevée plus belle du sein de ses ruines et elle a donné un exemple immortel , tandis que Paris, deux fois souillé par les pieds de
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rennemi , a deux fois coûté à la France son honneur et sa liberté.
Les mêmes raisons de conservation des propriétés ne pouvaient pas avoir d'influence sur les soldats , mais elles en avaient de grandes sur certains généraux, et surtout sur ces maréchaux qui, gorgés de rapines ou corrompus par Tor que Napoléon leur avait versé , voyaient la patrie dans leurs hôtels et dans leurs terres. Davoust était à leur tête , disposé à tout sacrifier pour conserver ses biens et ses titres. Dans les derniers jours de juin , il reçut quelques ouvertures de la part de Louis XVIIL Le monarque détrôné demandait à Tancien maréchal de l'empire , au ministre actuel du gouvernement provisoire : a N'auriez-vous pas quelques propositions à me faire ? >> Il s'agissait de trahir sa patrie ! Davoust s'adresse à Fouché qui attendait le résultat d'une démarche sans doute conseillée par lui. Ce résultat fut une proposition en treize articles , remise par Davoust, pour être acceptée par Louis XVIIL La suite de cette négociation demandait de la finesse , du tact , de l'esprit : l'agent employé jusqu'alors sentit son insuffisance. Satisfait d'avoir commencé le crime , il se contenta de cette gloire et présenta lui-même , comme agent direct , M. de Vitrolles au maréchal Davoust qui se détermina à prendre une odieuse initiative , en écrivant le 27 juin au duc d'Otrante , président de la commission du gouvernement : «Il n'y a pas de temps à perdre; nous devons proclamer Louis XVIII , nous devons le prier de faire son entrée dans la capitale sans les Iroupes étrangères, qui ne doivent jamais
mettre le pied à Paris. J'ai vaincu mes préjugés , mes idées : la plus irrésistible nécessité et la plus entière conviction m^out déterminé à croire qu^il n'y a pas d'autre moyen de sauver notre patrie. »
La trahison était résolue 5 cependant on feignait encore. On assemble à la Villette un conseil de guerre où les généraux commandant les troupes auraient seuls dii être appelés. Mais on était plus sûr des maréchaux et des autres chefs qui se trouvaient à Paris. Là, on délibéra si Paris pouvait être défendu. Poser ainsi la question , c'était en changer la nature et la décider sans l'aborder. Nul doute que Paris n'était ni en état, ni en mesure de soutenir un siège en règle comme auraient pu le faire Lille, Strasbourg ou Metz 5 mais si le maréchal Davoust avait pris la parole et dit au conseil :
a L'ennemi, trompé par les bruits exagérés de nos pertes, s'est avancé sans précaution : Blûcher a porté l'imprudence jusqu'à se séparer de W ellington : il a passé la Seine sur un seul point, et se trouve avec ses Prussiens, toujours vaincus par vous , sur la rive gauche. Les Russes et les Autrichiens sont à plus de vingt journées de marche, et vingt-cinq mille Bavarois qui les devancent ne peuvent arriver de dix jours. Cependant nous avons plus de cent mille hommes disponibles et cinq cents bouches à feu. La position de Paris , qu'on doit regarder comme un immense camp retranché, nous donne la disposition de cinq ponts sur la Seine : nous pouvons par une marche de nuit nous réunir à notre gré sur Tune ou l'autre rive : mon projet est d'allaqucr demain les Prussiens ; la
garde nationale et dix mille hommes de troupes de ligne défendront en même temps les ouvrages qui couvrent la rive droite et protègent Paris.
« Tout nous promet la victoire, tout nous promet une vengeance dont les cœurs français ont besoin. Ouand nous aurons changé en cyprès les lauriers usurpés qui couvrent les fronts de Blûcher et de AVellington, alors si telle est la seule ressource qui nous reste, nous irons nous-mêmes chercher, réclamer les Bourbons. Nous leur dirons : Napoléon nous a abandonnés; nous vous reconnaissons pour nos souverains 5 nous ne vous demandons que de conserver !a liberté des Français et ces couleurs nationales qui vingt ans nous conduisirent à la victoire; mais ne recevons pas les Bourbons des mains de Pétranger ; lis ne seraient chez nous qu'un monument de notre honte ! »
Au lieu d'établir ainsi la question, on discuta longtemps et avec mauvaise foi : les esprits s'aigrirent; on en vint aux personnalités qui peignaient les motifs dirigeans de cette assemblée. Vandamme , qui n'avait pas encore eu de conférences avec Fouché , voulait se battre. « On voit bien que vous n'avez pas une brique dans Paris , » lui dit un homme qui ne pourrait pas, plus que l'armée, expliquer pourquoi un jour Napoléon le fit maréchal. « Si vous en avez, lui répondit Vandamme , nous savons comme vous qu'elles ne vous ont coûté que des bassesses. » On présume bien que certains maréchaux qui avaient fait à Napoléon tant de demandes pour être employés pendant les cent jours et tant de plaintes de ne pas être du
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nombre des pairs , furent de l'avis dii maréchal propriétaire. Masséna lui-même, Tillustre défenseur de Gênes, crut qu'on ne pouvait ni se défendre, ni combattre : épuisé par la maladie qui l'enleva bientôt, il avait déjà cessé d'exister. Les intrigues de Fouché l'emportèrent donc, et une grande majorité décida qu'il ne restait d'autre voie que celle des négociations.
Les généraux de l'armée avaient tout autrement prononcé. Témoins de l'impatience des officiers qui ne demandaient qu'à réparer la honte du dernier combat et de l'indignation du soldat dont l'instinct avait déjà deviné la trahison, ils ne cessaient de presser le maréchal Davousl de les conduire à l'ennemi; et leurs sollicitations avaient été si vives , ils avaient tellement démontré la facilité de détruire le corps d'armée de Blûcher, que Davoust qui, dès le 27 juin, voulait que l'on proclamât Louis XVIII , donna pour le 30 un ordre d'attaque. La cavalerie de l'aile gauche , commandée par Excelmans , devait partir de Montrouge et se porter sur Versailles; le 4^ corps, commandé par le général Vichery , et fort de quinze mille hommes, devait l'appuyer en débouchant par le pont de Sèvres. Quatorze mille hommes de la cavalerie do l'aile droite , cinq mille hommes du l*"^ corps d'infanterie de la garde formaient une seconde colonne qui, dirigée parle général en chef, aurait passé la Seine au pont de Neuilly et lié ses mouvemens à ceux de l'aile gauche.
Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce plan : mais ce n'est pas l'habileté militaire du prince d'Eckmûlh qu'il s'agit de mettre en question ; on sait assez
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qu'elle ne fut pas la cause qui Téleva au grade de maréchal de Pempire ; c'est son accord avec Fouché qu'il faut achever de prouver. Au moment où les troupes se mettaient en marche, elles eurent l'ordre de reprendre leur première position ; le général Excelmans seul ne reçut pas de contr'ordre et continua sa marche. On voulait peut-être compromettre un officier que son patriotisme , sa loyauté et son audace rendaient importun : mais il tomba avec tant de vigueur sur les colonnes ennemies, que deux régimens de cavalerie prussienne furent culbutés et détruits ; c'en était fait de toute cette armée s'il avait été appuyé. Ce succès , ce contr'ordre, enflammèrent également les esprits, et l'on fut au moment de prendre une détermination qui, justifiée parles circonstances, eût peut-être sauvé la patrie. On avait jeté les yeux sur Vandamme à qui sa voix stentorée,sa figure martiale, son allure décidée, font supposer l'ame de l'audacieux Ajax ; mais Ajax, ce jour-là, avait dîné chez Fouché, et quelques instans suffirent pour le métamorphoser. « J'étais au conseil de guerre et j'approuve sa décision , « dit-il à ceux qui voulaient le proclamer leur chef. Depuis ce jour, il ne se montra plus aux troupes dont sa présence relevait le courage : et comme on lui croyait l'amour de l'or, ses nombreux ennemis, ses nombreux envieux, publièrent qu'on l'avait acheté. Les persécutions si vives dont il fut l'objet pendant plusieurs années, l'absolvent de tout crime : il ne fut que trompé, ou peut-être condamné au silence par la conviction qu'il acquit que le parti de la trahison était trop fort pour qu'on pût l'abattre.
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Le rôle du maréchal Davoust devenait à chaque instant plus difficile. D\ip côté il promettait le com bat aux militaires dont on ne pouvait contenir la généreuse ardeur , de Fautre il écrivait au duc de Wellington : a Je fais à votre seigneurie la demande formelle de cesser immédiatement toute hostilité, et que Ton s'occupe dHm armistice en attendant la décision du congrès. « Il recevait dans son quartier-général lesreprésentans du peuple qui, pleins du souvenir des premiers jours de la révolution , faisaient entendre le nom sacré de la patrie à ces braves soldats qui étaient si dignes de combattre pour elle ; mais ils en parlaient en vain à ceux que l'or et les dignités avaient corrompus 5 il y recevait aussi les complices de Fouché et même M. de Vitrolles , qui proclamait partout que Louis XVIII était prêt à faire les concessions qu'on exigeait ; qu'il prendrait les couleurs nationales et réparerait les fautes qu'on lui avait fait commettre. Cet agent des Bourbons osa même paraître dans une réunion où se trouvait le maréchal, ainsi qu'une députation de la chambre et une douzaine de généraux.
MM. Arnault, Garât, Jay , Laguette-3Iornay et le lieutenant-général Dejean étaient de cette réunion , dit un historien qui nous a fourni des renseignemens précieux. « A la vue du baron de Vitrolles , tout prit la teinte sombre de l'étonnement et de la défiance. Chacun en particulier vit nos espérances détruites et pénétra quel but Fouché et Davoust voulaient atteindre. Le général Dejean, ne pouvant contenir son humeur , dit qu'il était facile de voir que la nation devait être immolée aux ambitions personnelles, puisque les
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agens tl\ine famille repoiissée osaient se mêler parmi les représentans du peuple, parmi les défenseurs de la patrie. Il rappela ensuite le souvenir du manque de foi de ceux qui voulaient encore nous asservir, il rappela la violation de leurs promesses, il rappela ce qu'ils firent perdre à la France en voulant étouffer jusqu'au souvenir de sa gloire, en la sacrifiant à leur orgueil , à leurs passions , etc. » M. de Vitrolles s'est souvenu de ce discours iors de la formation de la liste des trente-huit.
M. Laguette-Mornay , homme de beaucoup d'espril , de lumières et de patriotisme , parla aussi dans l'intérêt de l'honneur national. Il s'attacha surtout à démontrer combien peu on devait se fier à celte nombreuse suite de refe/za/z*^ lorsqu'on les avait vus, sans respect pour eux-mêmes, trahir tous leurs sermens. Ces vérités, exprimées avec force, confondirent M. de Vitrolles , et couvrirent de confusion le maréchal qui n'en resta pas moins sourd aux inspirations des senlimens les plus généreux.