ESSAI HIST. T. I. I
la vanité et la justice font fumer Tencens de presque tous les Français.
Henri IV, montant sur le trône, avait trouvé autant de haines à calmer que Louis XVIIl , mais moins d'intérêts à concilier. Il fallait donc joindre à sa bonté une politique plus profonde j et pouvait-on croire que ce double phénomène nous serait offert par des princes qui revenaient parmi nous avec autant de préventions? Comment un roi qui avait vu le trône de ses pères s'écrouler sous les coups des amis de la liberté , aurail-il pu embrasser de bonne foi un système libéral? Comment les nobles qui l'avaient suivi dans son exil, comment les émigrés qui s'étaient battus pour lui, pouvaient-ils voir leurs anciennes propriétés , et les places, qu'ils regardaient aussi comme une propriété, entre les mains des hommes de la révolution? Ces hommes n'étaient-ils pas à leurs yeux des usurpateurs comme celui qui s'était assis sur le trône de saint Louis ? C'est sans doute après avoir reconnu cette presque impossibilité de se résigner au sort du vaincu , lorsqu'on se croit vainqueur, que Fox a dit dans son histoire des Stuarts : « La pire de toutes les révolutions est une restauration. «
J'ai dû préluder par ces considérations à l'essai que je vais tracer sur un des plus mémorables évéoemens de l'histoire : le retour de Napoléon , son règne de cent jours et sa seconde abdication.
Retiré dans l'île d'Elbe, où il conservait le titre d'Empereur, Napoléon était sans doute un souverain indépendant, ayant le droit qu'ont tous les souverains de faire la guerre et de contracter des traités. S'il
eut commencé des hostilités contre le dey d'Alger, l'Europe se serait-elle crue autorisée à y intervenir ? Un traité le liait avec les puissances, et par ce traité il avait renoncé au trône de France 5 mais ne s'était-on pas lié par des conditions réciproques ? Cet acte n'était-il pas, comme tous les actes de ce genre , un contrat synallagmatique ? En a-l-on rempli les conditions? la pension stipulée pour lui et pour sa famille a-t-elle été exactement payée? un décret du 14 décembre 1814, inséré dans le Mb/?i7e«r du 11 avril 1815, n'ordonnait-il pas de séquestrer ses propriétés? le gouverneur de la Corse n'avait-il pas envoyé à plusieurs reprises des assassins pour attentera ses jours? ' les ambassadeurs de France et d'Espagne n'intriguaient-ils pas au congrès pour qu'on le transportât à Sainte- Hélène? lui avait- on rendu son épouse et son fils?.... 11 était donc en droit de se plaindre , et en droit de faire la guerre.
Je ne sais pas si Pulfendorf, dans son Droit des Gens , a posé des bornes que l'état de guerre ne permet pas de franchir; mais je sais bien qu'elles n'ont jamais été respectées, et que, depuis les entreprises militaires que nous rapporte Hérodote jusqu'à celles dont nous avons été les témoins , on s'est permis d'employer tous les moyens de vaincre. C'est en semant la division dans la Grèce et dans la Macédoine que Rome les soumet; c'est en armant la sœur contre le frère que César s'empare de l'Egypte ; et c'est en mettant à profit toutes les trahisons qu'il avait d'avance préparées , que Guillaume III monte sur le trône de son beau-père.
Que Bonaparte ait donc ourdi ou non une conspiration pour détrôner Louis XVIII , cela pourrait bien augmenter ou diminuer aux yeux de la postérité la moralité de son action , mais on ne lui en eût pas fait un crime , si la victoire ne Pavait pas abandonné. Cependant , comme il est du devoir de Phistorien de chercher à découvrir la cause des événemens qu'il décrit, c'est uniquement sous ce rapport que nous allons examiner si c'est réellement à l'aide d'une conspiration que Napoléon , débarqué à Cannes avec onze cents hommes , est arrivé sans rencontrer d'obstacles jusqu'au palais des Tuileries.
S'il y avait eu une conspiration , ceux qui l'auraient conçue, ceux qui l'auraient conduite, ceux surtout qui l'auraient exécutée, ne se seraient-ils pas présentés pour en demander la récompense? Ce n'est pas au moment de la victoire que ceux qui l'ont gagnée dérobent leurs noms à la reconnaissance ; le vainqueur trouve toujours des complices. S'il y avait eu une conspiration , les partisans des Bourbons , qui avaient tant d'intérêt à la constater pour y trouver le double moyen de diminuer leur honte et de satisfaire leurs vengeances , ne se seraient-ils pas empressés de le prouver juridiquement? ne l'ont-ils pas vainement tenté dans les procès de Lavalelte, de Ney, de Chartran et de tant d'autres victimes?
« Je n'ai eu que le mérite de bien deviner l'état de la France , « répondit l'Empereur à quelqu'un qui le félicitait sur le succès de son entreprise. Déjà, après avoir lu le discours où M. Ferrand, minisire du roi. faisait une distinction entre les révolution-
naires et ceux qui avaient suivi la droite ligne, il s'était dit : « La France est encore à moi. » C'est donc dans la conduite de Louis XVIII, dans les actes de son gouvernement, dans le mécontentement du peuple , dans Tindignation de l'armée, que nous devons chercherles motifs qui ont amené la révolution du 20 mars.