‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Du gouvernement de Louis XVIII en 1814.

Il faudrait peut-être remonter jusqu'aux premiers inslans de la restauration , jusqu'à l'impression défavorable que fit sur tous les esprits V octroiement d'une constitution qui aurait dû être un pacte entre le roi et la nation , jusqu'au premier acte de Louis XVIII qui, daté de la 19^ année de son règne, annonçait que tout ce qui s'était fait pendant son absence était illégal et comme non avenu, pour retracer avec quelque vérité et la source du mécontentement et ses progrès rapides , progrès toujours justifiés par de nouvelles infractions, et le moment où le volcan rempli de matières inflammables devait s'ouvrir un cratère et faire une éruption ; mais cela seul serait un long ouvrage , et je neveux tracer qu'une esquisse. Contentons-nous donc do dire qu'en se déclarant roi légitime de la

France, Louis XVIII n'en était pas le roi légal, car pour obtenir ce dernier litre il eût fallu ou qu'il acceptât la constitution du 6 avril 1814, que lui présenta le sénat, ou qu'il soumît à l'acceptation du peuple sa déclaration du 20 mai , que M. l'abbé de Montesquiou voulait qu'on intitulât Éd'U. De ce premier vice radical ont germé, d'un côté des prétentions sans cesse renaissantes, de l'autre des craintes que chaque jour confirmait et accroissait encore.

On avait proclamé l'oubli du passé; et des cérémonies funèbres rappelaient la fin d'un roi que l'on voulait déifier. N'était-ce pas annoncer à ses juges le sort qui les frappa depuis? ]\'était-ce pas accuser tous ceux qui avaient autorisé ou permis cet attentat contre le trône? On avait garanti l'indépendance des cultes, la liberté des opinionsj et , le 7 juin, M. Beugnot prononçait des amendes contre ceux qui n'observaient pas les jours de fête; et le 10 du même mois, M. l'abbé de Montesquiou rétablissait la censure.

La constitution garantissait la propriété des domaines nationaux ; et les journaux coolre-révolulionnaires en signalaient les possesseurs ; et le 5 mars, le curé de Savenay prêchait publiquement : « que « ceux qui ne restituaient pas leurs biens aux nobles « et aux curés j comme représenlans des moines , se- « raient, ainsi que Jézabel , dévorés par des chiens « affamés. »

L'égalité était proclamée; et partout les nobles, en parlant de leurs droits seigneuriaux, de la dîme et de la féodalité , répandaient la terreur dans les campagnes.

La nation n'avait pas été vaincue ; Tarmée même n'avait succombé que sous les mauvaises dispositions de son chef, puisqu'au moment où tout fut décidé par la prise de Paris, plus de trois cent mille soldats pleins de dévouement et de courage étaient encore audelà des Pyrénées, des Alpes, du Rhin et même de TEibe, et que cinquante mille d'enlr'eux auraient suffi pour rendre dans ce moment les efforts de la coalition tout-à-fait impuissans. Aussi cette armée s'indignait-elle en voyant qu'on manquait à toutes les promesses qui lui avaient été faites.

Un ministre habile eût pu profiter du courage de cette armée pour sauver la pairie; car, malgré l'enthousiasme que lui avait inspiré son chef, elle n'avait pas cessé d'être l'armée de la nation. Enivrée de gloire, elle avait suivi aveuglément le char du conquérant qui sillonnait l'Europe, mais elle n'eut jamais consenti à devenir en France le vil instrument d'un despote. Dupont qui , depuis la malheureuse capilulatioo de Baylen , avait tant à faire pour recon- (juérir l'opinion publique , acheva de se l'aliéner dans une place qu'il n'était pas capable d'occuper. 3Iéconnaissant l'esprit des troupes, il crut qu'il suffisait de bien traiter quelques chefs pour attacher les soldats au trône. N'appréciant pas l'ambition avide de la noblesse, il crut qu'en lui accordant quelques places, il la satisferait, et il tomba également méprisé des nobles et de l'armée. Soult, qui lui succéda , suivit la même marche , mais avec des formes plus dures et plus tranchantes; il venait de parcourir la Bretagne où il avait proclamé qu'il changeait son

titre de maréchal de France contre celui de chouan ; et il n'avait pas rougi de proposer l'érection d'un monument consacré aux émigrés qui avaient combattu sous les étendards des Anglais; et les chouans et M. de Blacas le portèrent au ministère , et le roi le nomma , comme si un homme qui s'était dépopularisé et avili pouvait lui être bon à quelque chose.

Soult crut pouvoir régenter l'armée 5 il ne savait pas que le sceptre de fer ne pouvait aller qu'au bras puissant de l'Empereur ; il révolta les esprits, il excita la haine , il créa des résistances , et sa chute en eût été la suite inévitable, si la grande catastrophe que nous allons décrire ne l'avait pas accélérée.

Sous ces deux ministres la garde fut éloignée ; six mille gardes-du-corps ou mousquetaires, qui tous prenaient le rang de lieutenansetqui pouvaient passer comme tels dans la ligne, annonçaient aux sous-officiers et aux soldats que tout moyen de parvenir leur était enlevé; la décoration de la légion d'honneur, noble récompense des services rendus à la France ou du sang versé pour elle , fut prodiguée et avilie'; les filles des défenseurs de la patrie furent chassées de l'asile que la reconnaissance nationale leur avait ouvert; une ordonnance du 50 juillet renouvelait l'édit de 1751 , et n'admettait dans l'école militaire que ceux qui pouvaient prouver cent ans de noblesse ; tous les services étaient méconnus ; le nom des plus illustres victoires n'était plus prononcé , et dans une fête donnée au roi par la ville de Paris , on n'inscrivit sur les écussons que les noms de Bouvines , de Laufeld , de Fontenoi ; comme si Fleurus , Wagram ,

Austerlitz eussent rappelé une honte ou un crime. Dans les promenades , dans les sociétés, il s'établit une ligne de démarcation entre les anciens nobles et les nouveaux, entre les hommes de la vieille monarchie et ceux de Tempire. Cette ligne de démarcation était remarquable jusque dans le palais des Tuileries. D'un côté, étaient les militaires qui, chargés de gloire, avaient fait pendant vingt ans l'orgueil de la nation et l'étonnement de l'Europe 5 de l'autre de vieux émigrés accoutumés à vivre honteusement de la solde des Anglais, ou quelques fugitifs de l'armée de Coudé qui avaient traîné pendant quinze ans au fond de nos départemens leur inutile existence. Les premiers se montraient au commencement avec l'uniforme russe ou anglais ; le seconds avec des costumes militaires du temps de la régence : les uns et les autres les échangèrent bientôt contre nos brillans uniformes, et nous les vîmes se métamorphoser en colonels , en maréchaux-de-camp , en lieutenans-généraux. On ne leur donnait, disait-on, ces grades que pour leur assurer le droit d'obtenir une retraite, et le prince de Condé et son major-général , M. de Bouthilier, passaient leur temps à dresser des certificats qui, aux yeux des ministres, étaient des brevets. Peu à peu on les employa dans les départemens , dans les inspections , et le comité de la guerre fut présidé par un aide-decamp de Monsieur , le lieutenant-général comte de Bruges, qui ne s'était fait connaître que comme commandant d'un régiment noir à la solde de l'Angleterre. Cependant quand la cour traversait les vastes salles des Tuileries pour aller à la chapelle, c'étaient eux qu'on

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caressait de l'œil et que saluait la longue file d'inconnus qui nous étaient venus à la suite de la lamille (les Bourbons. Dans les audiences particulières, le roi se montrait, il est vrai . également affable pour tous; mais on lui supposait un caractère qui ôtait tout leur prix à ces démonstrations. Pour les princes, à qui on accordait le mérite de la franchise, ils étaient toujours dédaigneux ou insultans; le duc de Berry surtout se livrait sans contrainte aux saillies de sa mauvaise humeur, et plus d'un militaire avait à se plaindre de ses outrages.

On peut présumer l'indignation qui fermentait dans tous les cœurs; mais chacun la cachait avec soin. L'habitude de l'obéissance militaire, le respect pour l'autorité, dans lesquels les officiers étaient élevés, leur faisaient tout supporter avec résignation; il n'en était pas ainsi des soldats. Leur haine contre les princes, leur mépris pour un roi inhabile à les conduire, éclataient à chaque instant. Ces sentimens étaient fortifiés par les mêmes sentimens qu'ils rencontraient dans la masse du peuple, et il se formait ainsi, non une conspiration mais une unanimité d'opinions, de haines et d'espérances qui la rendaient inutile.

Il n'était donc pas difficile à l'Empereur de deviner l'état de la France, déjuger qu'il y avait partout du soufre, du salpêtre, et que l'explosion dépendait de la volonté du premier qui apporterait une mèche. La résolution dut être prise sur-le-champ et une circonstance particulière en accéléra l'exécution. Un Français, en qui le roi de Naples Murât avait une entière

confiance, arriva avec la nouvelle que le duc d'Orléans allait monter sur le trône; que Louis XVIIl , mécontent de ses neveux et désespérant de pouvoir régner par lui-même , s'était décidé à satisfaire la nation par une cession volontaire. Un brick l'ut aussitôt expédié à l'île d'Elbe , et Bonaparte résolut de prévenir le duc d'Orléans et de profiter du mécontentement général.

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