‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 27 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

M. de Clermont-Tonnerre. De l'aristocratie et de la démocratie. M. Dubois, révélations. L'histoire de Paris. St.-Cloud. Le générât Moreaii. Prédication de l'abbé Desmazures. Le salon de 1823. L'abbé Sieyes. Le mémorial de Ste-Hélène. Des talens et des qualités militaires. De la chambre des pairs. D'une véritable chambre des pairs. Respect de M. Talleyrand pour la puissance des chambres.

i3 avril.

Bory-St-Vincent est venu me chercher hier, et nous avons été ensemble voir S. E. le ministre de la marine

que j'avais beaucoup connu à Naples comme aide-decamp de Mathieu Dumas et puis comme attaché au roi Joseph. Il était à cette époque affable , simple , spirituel, peu enorgueilli du grand nom de Clermont-Tonnerre , et je Tai trouvé le même; je Pai remercié des soins qu'il s'était donnés pour que la décision relative à l'arriéré que nous réclamons nous fut favorable ; mais j'ai ajouté que cette décision n'aurait aucune suite , parce que les bureaux du ministère de la guerre ne le voulaient pas , et nous avons parlé de la puissance des bureaux. Bory nous a raconté l'histoire d'un capitaine de cavalerie qui avait été destitué sur une

note de S comme ayant été voir madame Moreau.

A la restauration , dans les cent jours , sous les ministères de Clarke , de Dupont , de St-Cyr , de Soult , de Latour-Maubourg , ce pauvre capitaine a fait de vaines réclamations; la bienveillance des ministres lui a toujours été inutile , toujours les bureaux répondaient : « Cet officier est mal noté. » Las de demander justice, il s'est fait sellier. J'ai reconnu la puissance des antécédens et j'ai dit à Bory : u Si on forme de nouvelles listes de proscription, nos deux noms s'y trouveront placés tout naturellement. » Ce ne serait pas sous notre ministère , a dit M. de Clermont-Tonnerre.

Nous avons parlé ensuite de la marche de l'administration, et j'ai été surpris de le trouver trèsraisonnable,très constitutionnel. « Il n'est pas question de savoir si la forme de gouvernement que nous avons adoptée convient à la France , ou si une autre lui conviendrait mieux : nous devons gouverner d'après une constilu-

tion que nous avons jurée et en tirer le meilleur parti possible. 3 Telles sont les propres paroles de S. E.

On présume bien qu'il trouve de l'exagération et trop d'hostilité dans l'opposition de gauche, mais il n'est pas plus satisfait de l'opposition de droite qui l'accuse de modération et de faiblesse. On assure qu'il y a en effet de la division dans le ministère , et que le ministre de la marine marche d'accord avec le ministre des finances. M. de Bellune est , avec M. Cor- Lière, du parti exagéré. Le premier répète sans cesse le motmonarchiser , et il est toujours prêt à destituer pour monarchiser.... Quant au second, il va, dit-on, donner sa démission ou la recevoir. Le roi n'aime pas sa figure et ne peut pas s'accoutumer à ses manières qui lui paraissent triviales 5 il prétend que c'est le plus vilain Bas-Breton qu'on puisse trouver depuis St-Malo jusqu'à Lorient. La première fois que M. Corbière assista au conseil que présidait S. M. , il plaça sur la table son mouchoir ,ses lunettes et enfin une énorme tabatière. Le roi impatienté lui dit avec humeur : « Eh bien , M. Corbière , aurez-vous bientôt vidé vos poches? — Sire, répondit le ministre, j'ai peut-être eu tort de les vider , mais je n'aurai pas celui de les remplir au service de Votre Majesté. » M. Corbière avait le droit de faire cette réponse : tout le monde rend justice à son austère probité.

M. de Château-Vieux vient de publier une troisième lettre de St-James; le but de l'auteur , qui écrit évidemment sous la dictée du cabinet anglais, est de prouver que si Alexandre fait la guerre , le torrent des révolutions 5 que lui seul contient, va reprendre

310 SOl'VENIRS.

son cours et renverser tous les trônes. Il ne cesse de parler « des envaliissemens de la démocratie et de rinsufflsance de l'aristocratie pour défendre Tétat actuel de la société. » C'est de l'erreur ou de la mauvaise foi. Montesquieu , en prenant ses définitions chez les anciens, dans Aristote, a consacré des mots qui ont survécu aux choses qu'ils exprimaient , et dont nous nous contentons quoiqu'ils n'aient plus de sens. Il n'y a pas de démocratie parmi nous , c'est-à-dire qu'il n'y a pas un pouvoir organisé où les prolétaires et la plus basse classe aient une grande influence. Les malheureux sans asile n'ont aucun pouvoir et se contentent de mendier ou de travailler pour vivre.

Il n'y a pas d'aristocratie , c'est-à-dire qu'il n'y a pas de ces grandes existences appuyées sur de glorieux services, sur d'immenses propriétés, sur une nombreuse clientelle. On essaie en vain d'en faire, les gouvernemens ne peuvent pas les créer ; ils les reconnaissent seulement quand elles existent. La chambre des pairs , avec des dotations de dix mille livres de rente , et des noms oubliés ou inconnus, est une vraie parodie de l'aristocratie et ne mérite pas non plus ce nom imposant. Il n'y a chez nous, on ne saurait trop le répéter , qu'une nation nombreuse , forte , adonnée au commerce , à l'industrie , à l'agriculture , et une poignée de nobles qui, survivant à notre ordre ancien , veulent retrouver aujourd'hui les avantages qu'ils avaient autrefois. Ainsi, ils voudraient dépenser et que toute la nation travaillât pour eux ; ils voudraient avoir tous les grades dans l'armée et que tous ceux qui ne sont pas nobles restassent soldats. Ces

prétenlions, vestiges du règne féodal, sont odieuses et ridicules depuis que les progrès de la civilisation ont déplacé les richesses , les lumières et la force. L'égalité des droits est un besoin de la société, un élément de son existence, et avec cette égalité, il ne peut y avoir d'aristocratie, car l'aristocratie est un privilège. Que si vous donnez ce nom à toutes les sommités sociales, vous abusez des mots. Partant du même point, tous les coureurs n'arrivent pas au même but, tous les arbres de la forêt n'atteignent pas la même hauteur. De même il y a dans la société des inégalités produites par mille accidens ; mais elles n'offensent et ne blessent personne, puisque la route est ouverte, puisque tout le monde peut arriver aussi vite ou s'élever aussi haut.

La lutte n'est donc pas en France entre « l'aristocratie conservatrice et une démocratie envahissante, » mais elle est entre trente millions de Français et quarante mille familles qui veulent s'interposer entre les Français et le trône , qui est la propriété de tous. Elles ont pour alliés les rois de l'Europe, et M. de Chàteau-Vieux est leur écrivain , malgré son plan de gradation , qu'il substitue aux classifications et qui n'est qu'un passeport pour son ouvrage.

Ce plan, pour lequel il y a deux planches, présente deux pyramides, dont l'une est coupée par des lignes verticales qui se lient les unes aux autres et arrivent, sans solution de continuité , au sommet où repose une couronne 5 c'est le système dégradation. Les intérêts communaux et les municipalités sont à la base; puis viennent , en se rétrécissant , les intérêts cantonnaux .

les intérêts départementaux et enfin les intérêts généraux, protégés par les conseils de canton , les conseils de département et le corps législatif. On voit que c'est une représentation de la société telle qu'elle existe , sauf les garanties qu'on lui refuse. On sent que la pyramide des classifications est coupée par des lignes horizontales qui séparent chaque ordre de la société et qui lui imposent une barrière qu'il ne peut franchir; ainsi, à la base se trouvent les paysans, audessus le tiers-état, puis le clergé, et enfin lanoblesse héréditaire qui sert d'appui immédiat à la couronne. C'est le système que nos ultra veulent établir.

Comme l'Angleterre ne peut pas lutter seule contre la Russie , et qu'il est possible qu'elle ne trouve pas d'alliés sur le continent, l'auteur ministériel veut couvrir cette impuissance d'agir sous le voile de la politique. Elle a atteint, dit-il, le but qu'elle s'était proposé, savoir, de détruire la marine du reste de l'Europe et de s'emparer de tout son système colonial. Mais restera-t-elle maîtresse de la Méditerranée si les Russes s'emparent des côtes de la Grèce? Son système colonial ne pourra-t-il pas être menacé le jour où une nation forte et entreprenante occupera la position de Constantinople?

Le général Andréossi, avec qui je dînais hier chez Cambacérès, m'a beaucoup parlé de la Turquie où il a résidé trois ans : il regarde l'expulsion des Turcs comme une grande affaire, et le succès en serait problématique , si les Anglais envoyaient vingt vaisseaux de ligne dans la mer iSoire. Il a rectifié mes idées sur plusieurs points : il m'a dit que la chaîne du mont

Hémus n'était pas un grand obstacle 5 que plusieurs roules , très praticables pour l'artillerie , la traversaient , et que les plus grandes sommités ne s'élevaient pas à plus de mille pieds au-dessus du niveau de la mer. La plus grande difficulté sera pour les vivres , le pays étant presque inculte; mais cette difficulté n'existera pas si la Russie opère le long de la mer en commençant par s'emparer de Varna.

Constantinople n'a qu'une mauvaise enceinte de tours carrées et point terrassées avec un fossé peu profond ; quelques batteries les auraient bientôt nivelées ; le manque d'eau abrégerait la défense ou, pour mieux dire, la rendrait impossible, et il serait bien facile d'en priver la ville , puisque l'eau vient de six lieues. Il y avait autrefois d'immenses citernes qui pouvaient contenir un approvisionnement de soixantedix jours ) mais les Turcs les ont laissé détériorer, et il ne reste que celles du sérail. Andréossi regarde la guerre comme indubitable.

Pendant que nous causions , deux hommes de soixante-dix ans parlaient avec feu et occupaient, aux deux extrémités de la salle , toute la société partagée entr'eux. L'un était M. Lanjuinais qui , malgré son amour pourl'égalité et son respect pour la charte, veut donner aux pairs « le privilège de ne pas être saisis au corps pour dettes ; » l'autre est M. Ramond, auteur de deux voyages dans les Pyrénées et de trois ou quatre volumes in-quarto de mémoires lus à l'académie des sciences. Il est impossible d'avoir plus d'esprit, il est impossible de savoir plus et mieux. Il discutait avec M. Dubois (l'ancien préfet de police) sur

l'antiquité du monde, et soutenait que , malgré la Genèse, Thomme était très nouveau sur cette terre, et que la plupart des autres animaux avaient vraisemblablement plusieurs milliers d'années d'avance sur lui. M. Dubois combattait ce système; M. Ramond l'appuyait , sur ce que , dans les fouilles faites à une certaine profondeur , on ne trouvait pas d'ossemens d'hommes ; que , dans toutes les parties du monde, ceux-ci n'étaient que dans riiumus , c'est-à-dire dans la croûte terreuse.

Mais , demandait M, Dubois , depuis quand sommesnous donc sur la terre et comment y sommes-nous venus? — Je ne sais, a répondu M. Ramond, et nos petits-neveux n'en sauront pas davantage. Il a ajouté en riant : C'est peut-être un bonheur que nous ne sachions pas d'où nous venons et où nous allons , car on y placerait quelques péages.

M. Ramond a été un membre distingué de l'assemblée législative , et mis hors la loi comme royaliste ; on pourrait bien l'y mettre comme ne l'étant plus, car son esprit philosophique se révolte contre les efforts que l'on fait pour nous ramener vers le passé. L'Empereur l'avait nommé préfet , et il a rempli dignement ses fonctions. Maintenant il se repose ennuyé des hommes et des choses, et lançant volontiers des traits satiriques contre les sots et contre les sottises : il ne manque pas d'occupation !

On trouve toujours chez Cambacérès des hommes remarquables par leurs talens ou par le rôle qu'ils ont joué. De ce nombre était le célèbre Chaplal , qui a fait faire tant de progrès à l'industrie française. Il

nous araconté une anecdote qui prouve que les Anglais emploient tous leurs moyens pour étendre leur commerce. Des négocians avaient demandé au Pacha d^Egyple la permission de charger deux navires de grains au prix courant; ils furent refusés. Au bout de quelque temps , ils se représentèrent portant au Pacha deux machines pneumatiques pour faire de la glace , et ils en firent devant le Pacha qui , enchanté de cette découverte, se mit lui-même à faire jouer le piston , et réussit dans cette opération facile. Les Anglais profitèrent de son moment de satisfaction pour renouveler leur demande , et au lieu de deux navires , ils obtinrent la permission d'en charger six , gagnant ainsi six ou sept cent mille francs avec une dépense de deux mille francs que ces machines avaient dii leur coûter à Londres. On a eu le projet de faire de grands établissemens pour fournir par ce procédé la glace que l'on consomme à Paris; mais il paraît qu'il y a des difficultés pour faire le vide dans un espace un peu étendu.

i8 avril.

J'ai fait l'éloge des opinions libérales de M. Clermont-Tonnerre; il paraît que je me suis trompé : nous sommes tous un peu comme madame de Sévigné qui , après avoir dansé le menuet avec Louis XIV , s'écriait qu'il était le plus grand roi de la terre. Je n'avais pas dansé avec le ministre de la marine , mais il m'avait accueilli avec des marques de bienveillance , et j'ai cru à sa parole. On assure aujourd'hui que M. de Villèle hitte seul contre tous les autres ministres qui vou-

tiraient adopter des mesures de rigueur et nous ramener à 1815.

Certaines personnes assurent que 31 "^^ R a g^i

du roi une audience de deux heures et que M™^ Duch

en a conçu une vive jalousie. On dit aussi que , depuis

quelque temps, M™«R entrelient avec S. M. une

correspondance assez suivie. Les passions de notre monarque commencentainsi par de petits billets doux. Si on en conserve le recueil , la postérité croira notre Henri IV aussi redoutable en amour qu'il est redoutable à la guerre. J'aurais regret de voir M'"^ R

descendre dans le champ de Tintrigue. Sa figure céleste , la grâce de son esprit, la bonté de son cœur, Télégance de ses manières l'appellent à un autre rôle.

J'ai revu M. Jj.... et je l'ai trouvé fort effrayé de la marche de l'administration. Nous avons beaucoup parlé de l'indemnité qu'on veut accorder aux émigrés : il la regarde comme juste et politique. Je lui ai dit qu'elle ne les satisferait pas, qu'ils regarderaient toujours les acquéreurs des biens nationaux comme des voleurs , qu'ils ne chercheraient pas moins à faire la contre-révolution , et à s'élever contre ce qui s'est élevé depuis trente ans. Il m'a raconté à ce sujet qu'une grande dame de la cour, à laquelle il parlait un jour de cette indemnité , la repoussait avec fureur en lui disant que ce serait consacrer les droits des acquéreurs de domaines nationaux ; que le décalogue s'y opposait par ces mots : « Le bien d'autrui tu ne prendras. » M. L...., voulant la battre avec ses propres armes, lui dit : « Le décalogue est la charte divine , mais il semble qu'il y ait un malheur attaché à toutes

les chartes; un article combat Taiitre. Yeuillez vous rappeler celui qui commence parées mots :« Homicide point ne seras; «or, il faudrait tuer beaucoup de gens avant que de les dépouiller ; je ne puis pas être de votre avis. »

M. L.... , qui le premier a fait accorder des secours au clergé, s'alarme aujourdMiui de sa funeste influence; il le regarde comme un ennemi de nos institutions et de la liberté ; il a analysé toutes les classes de la société , et partout il a vu des sujets de crainte. La magistrature est, suivant lui, ennemie du nouvel ordre de choses, la noblesse le combat par tous les moyens , la force armée le menace, le peuple le voit avec indifférence. Reste donc la classe moyenne, dont la majeure partie se compose de gens égoïstes ou timides qui , dans un moment de crise , ne voudraient exposer ni leurs biens ni leurs personnes.

Je crois que M. L.... se trompe quand il dit que la masse du peuple est indifférente ; elle ne comprend rien à la charte; mais elle déteste les nobles, les prêtres, et elle n'aime pas les Bourbons qu'elle regarde comme un tribut imposé par l'étranger. Il serait donc facile de la mettre en action ; mais des hommes sages y répugnent parce qu'ils savent que, les digues une fois brisées , on ne peut ni diriger ni arrêter le torrent.

20 avril.

Les bruits qui circulent sur les incendies du département de l'Oise ne sont pas exagérés. Une vingtaine d'officiers géographes qui s'y trouvaient pour

318 SOUVEniRS.

rectifier la carte de Cassini , ont été obligés de s'enfuir poursuivis par les paysans qui ne savent où trouver les coupables. Ces attentats sont trop multipliés pour être Teffet du hasard. On a d'ailleurs trouvé plusieurs mèches incendiaires dans des fermes et dans des meules. Les habitans sont exaspérés au dernier point. On a fait marcher quelques escadrons de cavalerie ; je ne sais si c'est le moyen de calmer les raécontens.

Je me suis retrouvé de nouveau dans le monde avec M. Dubois , que je n'avais pas assez apprécié. Sa conversation est étincelante d'esprit; nous n'avons pas perdu notre temps à discuter sur l'antiquité du monde, et il m'a conté sur l'époque présente une foule d'anecdotes qu'il serait utile de répandre dans le public. Qui ne serait charmé d'avoir des détails sur messieurs tels ou tels qui ont l'imprudence et l'impudence de prononcer à la tribune les mots de religion, de morale et de probité? M. D...., par exemple , a épousé une femme divorcée, et dont il avait causé le divorce ; chargé de liquidations avec l'étranger, il a fait payer des créances antérieures au traité d'Utrecht , et il a reconnu des prétentions formées sous Henri IV et sous Louis XIII. Pris en flagrant délit , il a été chassé , et il est aujourd'hui un des coryphées du parti, un apôtre de la légitimité et de la religion. Un autre, M. B , a volé plusieurs raillions que Napoléon voulait lui faire restituer, quand arriva la restauration. On sent bien qu'un tel homme devait être royaliste !

Celte facilité des Bourbons à recevoir tous ceux

SOUVEMRS. 319

qui veulent les servir, à ramasser dans la boue tout ce qui avait été rejeté comme vil et abject, affaiblit le gouvernement au lieu de le fortifier. Ils agissent pour le militaire comme pour l'administration , et l'on pourrait d'un mot désigner l'action honteuse qui a

mérité leur bienveillance ; ainsi nous dirions ; D

= Baylen ; D = Trafalgar ; L = Cassel ;

P =: Bérésina ; C = Ratisbonne j B =:

Montereau. Il faudrait trop de citations pour C et

pour D : leur nom suffît.

Le budget est terminé. Un orateur de la gauche aurait bien dû demander compte au ministre de la guerre de l'emploi des fonds que l'on a consacrés pour Vincennes. On y a dépensé plus de deux cent mille francs pour la construction d'une chapelle , et les bàtimens tombent en ruines , et la nombreuse artillerie qu'avait sauvée l'armée de la Loire , n'a que des affûts vermoulus et lout-à-fait hors de service ! Sommes-nous revenus au temps du roi Robert où l'érection des églises, la fabrication des reliquaires, l'achat des reliques , était, la grande affaire du fils de Hugues-Gapet? On devrait pourtant être dégoûté de cette époque par l'ouvrage si intéressant et si instructif que M. Dulaure vient de publier sous le litre de : « Histoire de Paris. » Que les nobles , si fiers de leur antique race , y lisent la lettre qu'adressait , le 10 septembre 1074, le pape Grégoire VII à tous les évêques du royaume :

« Depuis un temps, dit-il, la puissance royale n'a plus de force pour s'opposer aux délits. Les Francs (les nobles) foulent aux pieUs toutes les lois j ils

320 SOUVEIVIRS.

remplissent la patrie de meurtres, dMncendies et d'autres calamités. Sacrilèges, incestueux, parjures, ils sont, pour le moindre intérêt , disposés à se trahir réciproquement , etc., etc. «

M. Dulaure ajoute : « Toute la noblesse de France avait pris depuis long-temps Thabitude d'arrêter les marchands sur les grands chemins et de laire le métier de voleurs. « On voit que les chevaliers vendéens qui arrêtaient les courriers et les diligences pouvaient s'appuyer sur l'exemple de leurs nobles aïeux.

Il serait à désirer que notre premier ministre eût cet ouvrage dans sa bibliothèque ; il y lirait (t. v, p. 451) que Burchard , dit le Barbu , tige de la maison de Montmorency , faisait souvent des incursions et des vols sur les terres de l'abbaye de St-Denis , et qu'en 1008 il fut fait une convention par laquelle les chevaliers habitant son château de Montmorency devaient se rendre deux fois par an , le jour de Pâques et le jour de St-Denis , dans l'abbaye et y rester en otages o jusqu'à ce que les objets volés par ledit Burchard , qui , comme on le voit , se donnait souvent ce plaisir, fussent restitués et les dommages réparés.»

Burchard IV marchait en 1101 sur les traces de son aïeul : il continua ses brigandages et se révolta contre le roi. C'est sans doute pour expier tous ces torts de sa race que M. de Montmorency favorise tant le clergé et passe plus de temps avec les missionnaires qu'avec les ambassadeurs des puissances étrangères. Les torts des Burchard sont excusés ou du moins expliqués par ces mots : « C'étaient les mœurs du temps. » Eh bien , noiis ne demandons qu'une chose

SODVEiVIRS. 321

aux Burchard de notre époque , c'est qu'ils adoptent aussi « les mœurs de leur temps , » car il l'aut être de son siècle. Nous sommes bien loin de faire un crime à M. de Montmorency des méfaits de ses ancêtres , mais pourquoi lui ferions-nous un mérite de leur gloire? Les i'autes sont personnelles et les vertus le sont aussi.

Je reviendrai sans doute sur l'ouvrage de M. Dulaure j c'est celui d'un écrivain distingué et d'un bon citoyen.' Je ne serais pas étonné qu'on s'opposât à sa réimpression.

26 avril.

J'ai parcouru hier le parc de St-Cloud etles appartemens si bien distribués , si élégamment meublés de ce beau château ; mon cœur s'est serré quand j'ai monté ce grand escalier de marbre qui ressemble beaucoup à celui de Cazerla. Je croyais voir devant moi la grande ombre de l'Empereur errer dans ce lieu où il réglait les destinées de la France et celles de l'Europe tremblante et soumise. Quel changement ! Où sont ces vieux grenadiers , couverts de glorieuses cicatrices, qui remplissaient les cours ? Que sont devenus ces généraux , compagnons des travaux du héros du lO*"® siècle? Qu'est devenue cette cour si brillante et si sévère? La solitude et le silence régnent

dans les vastes cours , dans le péristyle , dans la galerie, dans tous les appartemens.... Non seulement les hommes ont disparu , mais on a cherché à en effacer le souvenir , comme si les places publiques , les moDumens, la France tout entière, ne proclamait

322 SODVEiNIRS.

pas le nom de Napoléon ! Comme si, enchaînés dans l.i boue, nous pouvions oublier que nous avons plané dans les régions de la gloire !

Dans la première salle où étaient les portraits des généraux et des maréchaux morts en combattant pour la France, on voit les traits inconnus des prétendus héros vendéens; vêtus comme des brigands , ils sont dans des positions lorcées et ressemblent aux guerriers des mélodrames ; le sabre à la main , les yeux hagards, la figure pâle et sinistre, ils paraissent plutôt prêts à assassiner qu'à combattre.

La Rochejacquelin et Suzannet, tous deux tombés avec gloire dans les rangs de Tarmée que je combattais en 1815 , sont auprès de Pichegru et de Moreau, seuls généraux jugés dignes de se montrer dans celle enceinte. Seuls ils onten eii'et mérité ce honteux honneur en se mettant à la solde des nations étrangères , et en portant les armes contre cette patrie, fière de leurs premiers exploits. Je me suis long-temps arrêté devant la figure calme et bonne du vainqueur de Hohenlinden, que j'ai accompagné sur tant de champs de bataille j j'aurais voulu l'arracher de ce lieu, j'aurais voulu que la muse de l'histoire déchirât les dernières pages d'une si belle vie. Souhait inutile , vœu superllu ! La mort a placé sur lui son sceau irrévocable ; il n'est plus de repentir , plus de réparation possibles ; son dernier combat a été un crime , son dernier soupir une trahison ; il est mort sous l'uniforme russe : qu'il reste au milieu des héros vendéens et dans l'anlichambre de ceux qui nous gouvernent !

La longue galerie est remplie de tableaux de reii-

gion et de portraits de Louis XV , de Louis XVI et de Marie-Autoinette ; il y en a un de Louis XVIII à l'âge de seize ans : c'était un joli enfant! Les appartemens sont de plain-pied ; ils donnent sur le parc et l'orangerie , ils sont meublés avec moins de recherche que ceux du comte d'Artois ; mais il y a une belle bibliothèque qui sert sans doute pour toute la famille : j'y ai vainement cherché l'histoire des Stuarls.

Décidément les jésuites nous gouvernent : on a saisi hier chez un libraire l'édit de Louis XV qui les supprimait. Cet édit était entouré de petites vignettes représentant les vices qui avaient amené l'anéantissement de cet ordre si dangereux pour la société. Les Lettres provinciales seront bientôt proscrites comme un livre séditieux. On nous mène bien loin; il me semble que nous approchons du terme : gare au retour !

23 avril.

J'ai déjà parlé de l'abbé Desmazures qui prêche dans quelques salons particuliers du faubourg St-Germain 5 il m'a beaucoup pressé de venir l'entendre, et pour m'en inspirer l'envie, il m'a déclamé le morceau le plus brillant de son allocution , son entrée à Jérusalem. Je l'ai trouvé froid , mal écrit , et sur sa demande , je lui ai dicté un autre morceau. C'est une opposilion de ce qu'était Jérusalem quand le fils de Marie y entra comme un triomphateur , et de ce qu'elle est aujourd'hui où le désert environne quelques ruines, où la mort et le silence régnent dans son enceinte. J'étais curieux de m'entendre prêcher , et je suis allé à deux heures chez M. de Lépinc. Toule la rue de

324 SOCVEMRS.

Bourbon était bordée de deux rangs de voitures; trois immenses salles étaient pleines de dames du laubourg ; on y voyait beaucoup de prêtres et quelques hommes du monde : ma société et moi nous étions certainement les seuls du parti libéral. Mon pauvre abbé a été un peu emphatique, un peu ennuyeux; sa voix résonnait comme un roulement de tambour; elle était infatigable comme le bourdon de Notre-Dame. Il y avait un désordre inexprimable dans son discours, on , pour mieux dire, dans sa promenade en terre sainte. 11 nous a conduits du nord au midi, de Test à l'ouest, des collines aux montagnes, des montagnes aux valions. Pourquoi ne copiait-il pas Chateaubriand? Pour- <{uoi ne nous lisait-il pas quelques strophes du Tasse? Cependant le morceau que je lui avais dicté a excité un murmure approbateur ; c'est mon premier succès oratoire, et je ne me crois pas destiné à en obtenir d'autres. Enfin l'abbé Desmazures a fini , et c'était sans doute le but de son discours , par nous dire qu'il n'avait pas prêché une croisade de guerre, mais une croisade de charité , et par nous demander l'aumône pour les gardiens du St-Sépulcre : une charmante quêteuse était à la porte, et il était bien difficile de refuser quelque chose à ses beaux yeux supplians.

En écoutant l'abbé Desmazures, qui avait captivé pendant deux heures un auditoire nombreux , éclairé et peu enthousiaste, je pensais à Pierre Termite , qui, vêtu comme lui , venant comme lui de la terre sainte, avait enflammé les passions de nos pères et jeté l'Europe sur l'Asie.

L'orateur s'est toujours adressé aux nobles dames :

peut-être se seront-elles formalisées en remarquant quelques jolies plébéiennes qui s''étaient glissées au milieu d'elles. Les femmes tiennent plus que les hommes à leur rang et à leurs préjugés. Rome avait depuis long-temps admis les plébéiens au consulat, à la questure, au ministère des autels, et les dames patriciennes refusaient de recevoir les plébéiennes au temple « de la pudicité patricienne » élevé près de l'autel d'Hercule. L'an 457, elles en refusèrent l'entrée à Aula Virginia, femme de Volumnius, alors consul. Elle s'écria : « Ma vertu est-elle suspecte ? ai-je épousé deux maris? » Ses supplications furent vaines : elle se réunit alors à plusieurs plébéiennes , et elle érigea un temple « à la pudicité plébéienne. » Allons, mesdames du noble faubourg , pénétrez-vous un peu de votre dignité ; ne souffrez point d'alliage dans vos pieuses réunions , n'y admettez que des vertus de qualité, et obligez les jolies roturières de la Chaussée-d'Antin à chercher un autre prédicateur. Les députés se sont séparés presqu'en état de guerre. Le côté droit ne voulant pas entendre un député de la ville de Chartres, M. Lacroix-Frainville, sur une question qui intéresse son département, le côté et le centre gauche ont refusé de voter , et trois fois le scrutin a été nul. Les journaux ultra ont accusé les députés libéraux d'avoir violé leurs sermens ; ils ont donc oublié que, dans la séance du 28 novembre 1816, la minorité de droite refusa de voter sur une pétition présentée par la demoiselle Robert, et que cette minorité sortit tout entière pour ne pas prendre part à la délibération? M. Cassaignoles a rappelé ce fait dans

de très bonnes observations qu'il vient de publier sur cet objet.

Les corps électoraux sont convoqués pour le 9 mai : tous les présidens nommés sont, ou des députés sortans , ou des hommes connus par la violence de leurs opinions. La faction ne garde aucune mesure; elle a pris pour devise : « Hors de nous point de salut. >^ Jusqu'ici le ministère des finances lui avait échappé j mais, sur plusieurs dénonciations adressées à la duchesse d'Angoulême, M. Lefèvre , homme d'un grand talent et du caractère le plus estimable, a été renvoyé de sa place de secrétaire général. 3L de Villèle a en vain essayé de le défendre et de le conserver. Le gouvernement occulte veut cette place, qui l'initie à tous les secrets; il la veut et il l'aura pour un de ses alfidés. C'est ainsi qu'il en a usé à la guerre , à la justice et à l'intérieur. Quelle anarchie que le gouvernement de Louis XVIII !

Bertrand arrive de Chàteauroux , où il a été reçu avec enthousiasme -, il a en vain cherché à se soustraire aux témoignages d'admiration et d'amour de ses concitoyens; des rassemblemens , des sérénades ont eu lieu, et M. le préfet, choqué sans doute de ce qu'il ne lui avait pas fait de visite , a dénoncé toute la population; il a prétendu qu'on avait crié : « Vive celui qui n'est pas mort ! Vive Napoléon ! » Les persécutions ont commencé ; l'ingénieur en chef du département a été déplacé. Son crime est d'être cousin de Bertrand î

a5 avril.

Voulez-vous voir combien est funeste et rapide l'in-

fliience crun mauvais gouvernement, d'un [:;ouvernement qui, en opposition avec l'esprit du siècle, cherche à étouffer toutes les ambitions, à éteindre toutes les lumières , à dénaturer tous les talens? allez voir l'exposition. Un siècle s'est-il écoulé depuis que l'immortel David exposait les Iloraces, la mort de Socrate, les Sabines, Léonidas? depuis que Gros, Girodet , Gérard et Guérin qui , comme les lieulenans d'Alexandre , semblaient appelés à se partager l'empire de leur maître , nous faisaient admirer leurs brillans chefs-d'œuvre? Que sont devenus ce dessin si sévère et si pur, ces compositions savantes, ce coloris de la nature? Vateau et Boucher sont-ils sortis de leurs tombeaux ?

Quand Louis XIV régnait, Lebrun peignait avec pompe les batailles d'Alexandre et la splendeur de la cour. Après lui, l'art suivit la décadence de la France et ne se releva qu'avec les idées philosophiques du 18^ siècle. Bonaparte lui donna l'impulsion de son génie vaste comme la nature et productif comme elle. Et qu'on ne nous dise pas que le monarque conquérant ne voulait que des batailles, qu'il ne demandait aux artistes que la fumée des camps , que les figures de ses compagnons d'armes ! N'est-ce pas sous son règne que Girodet nous a donné son Déluge , Gérard son Bélisaire et son Ossian .^ Guérin son MarcusSextus et sa Phèdre, etc., etc.? Toutes les productions étaient appréciées, tous les talens encouragés, tous les succès récompensés.

Si un philosophe étranger, accoutumé à remonter des effets aux causes , et auquel l'histoire de notre

époque serait tout-à-(alt inconnue , entrait clans le salon , et qu'on lui demandât quVst-ce qui gouverne un pays où les artistes emploient ainsi leurs pinceaux , il répondrait sans hésiter : Un moine, roi de la seconde race , ou un roi du commencement de la troisième. On assure, en effet, que la grande aumônerie a fait, avant Touverture du salon, Tinspection de tous les tableaux et qu'elle a impitoyablement banni toutes les nudités. Pourquoi donc a-t-elle fait grâce à cet énorme Borée qui , le dos tourné vers les spectateurs, enlève Orythie? Son auteur doit être bien en cour; quelque jésuite le protège peut-être.

Les portraits sont en grand nombre : j'ai remarqué celui de M. Frey, héraut d'armes de France, commandant , à ce que dit le livret , la cavalerie de l'armée royale de la Vendée, surnommé Tranche-Montagne , et que M^'"^ Henry a peint sous son costume chevaleresque. La cour l'achètera sans doute pour le placer à Sainl-Gloud auprès des Lescure et des d'Aulichamp. Lassale , Montbrun , Espagne , d'Hautpoul , qu'est devenu le temps où vos sabres , si redoutés de l'ennemi, brillaient dans cette enceinte! Vous ne preniez pas de ridicules dénominations ; votre nom suffisait pour attirer tous les regards et pour émouvoir tous les cœurs !

Girodet et Gérard n'ont rien exposé ; mais on annonce la Corinne du second et ou en parle comme d'un chef-d'œuvre. La foule se presse devant les tableaux de Gros : ils ne m'ont pas paru dignes de ce grand maître, qui nous donna jadis, dans ses Pestiférés 5 le chef-d'œuvre du siècle : le grand peintre

s'inspirait du héros. Hélas! les inspirations lui manquent.

Les Pestiférés portent bonheur; arrêtons-nous un moment devant saint Louis qui, déjà atteint delà peste , va visiter les guerriers mourans de la même maladie. La ligure du roi est belle , calme, résignée. Ses compagnons d'infortune expirent aussi sans se plaindre ; on voit dans leurs regards que c'est pour le roi qu'ils implorent le ciel. M. Scheffer s'est élevé à une grande hauteur ; il dessine bien et il peint avec force et franchise.

Il ne me reste à citer, sur les 1348 morceaux exposés dans le salon , que le portrait de madame Lariboissière par Kinson , celui de Casimir Périer par Hersent j quelques petits tableaux de Prudhonj des intérieurs, des paysages , une ou deux marines, des fleurs de van Spaendonck, et une bataille d'Egypte, où Langlois se met au rang de Lejeune et de Vernet.

Descendons le magnifique escalier du Louvre 5 entrons dans les salles destinées à la sculpture. Elle semble marcher en raison inverse de la peinture. Les progrès sont sensibles. Celte exposition vaut mieux que la dernière. M. Bra nous a donné, dans son Arislodème au tombeau de sa fille , une admirable statue ; peut-être cette figure, où est empreinte une douleur si profonde, rappelle-t-elle un peu trop celle du Laocoon ; mais le même sentiment doit avoir la même expression ; Aristodème pleure aussi sur ses enfans et sur sa patrie! Qu'il est doux et suave le baiser prolongé que Vénus donne à l'Amour ! M. Marin a tenu un moment le ciseau de Canova ; il a été moins

ESSVI HJST. T. I. 28

heureux dans sa Baigneuse. M. Dupaty rend également bien la force et la grâce, la contraction mnsculaire et les contours arrondis. On a peine à concevoir que la Vénus devant Paris, et Cadmus combattant le serpent, aient été produits par le même ciseau. Quelle jolie composition que ce Faune enlevant des fruits à une Bacchante ! On lit dans ses yeux que les figues n'excitent pas seules ses désirs; M. Lemoyne, auteur de cette jolie statue, a sacrifié aux grâces. Je ne veux pas quitter le salon sans féliciter M. Genelois sur son Enfant donnant à manger à un serpent, et sur sa Nymphe tenant un papillon : il y a peut-être dans cette dernière figure un peu de manière , un peu de ces grâces affectées du cavalier Bernini , mais le dessin en est pur, et l'expression en est aimable.

29 avril.

Tout ce qu'on avait dit de madame R est faux

et je m'en réjouis; elle n'a point été aux Tuileries; jamais elle n'a écrit au roi ; jamais elle n'en a reçu de billets. Qui donc a pu calomnier ainsi l'esprit, les grâces et la bonté ?

On assure que les ministres d'état ne recevront plus de traitement. Est-ce la suite des discussions des chambres? Est-ce la suite de l'humeur des ministres, qui voient leurs prédécesseurs voter constamment contre leurs projets de lois? Est-ce un manque de prévoyance pour leur propre avenir? Ces messieurs veulent peut-être , en s'ôtant cette perspective, s'imposer la douce nécessité de mourir à leur poste.

Les pairs viennent de décider qu'on ne pourra pas

SODVENIRS. 331

les arrêter pour dettes. Les voilà donc avec le privilège de ne pas payer ce qu'ils doivent, mais aussi avec l'avantage de ne plus trouver à emprunter ! Les gentilshommes de la chambre des députés vont peut-être demander la même prérogative. M. Mole a prouve l'absurdité et l'indignité de cette mesure; M. Lanjuinais l'a soutenue : aliquando bonus dormitat Homerus-

La cour veut nous ramener à 1787. Il n'est pas étonnant que le parti libéral recherche les ouvrages qui, en 1789, firent une impression profonde sur l'esprit du peuple et lurent les précurseurs de la révolution 5 de ce nombre sont les deux ouvrages de l'abbé Sieyes , intitulés « Essais sur les privilèges , » et « Qu'est-ce que le tiers-état? »

L'Europe entière connaît M. Sieyes : penseur profond , ami sincère de l'humanité , il a dirigé toutes ses pensées vers l'art social et vers le moyen de rendre les hommes heureux. M. Sieyes est ennemi des rois tels qu'ils sont, abusant de leur puissance pour opprimer , et opprimant pour plonger dans la misère et dans l'ignorance ceux qu'ils devraient éclairer et protéger; mais il n'est pas ennemi delà forme monarchique du gouvernement, qu'il regarde, je crois , comme la meilleure ou la moins mauvaise.

Son premier écrit « Qu'est-ce que le tiers état? » brilla comme un éclair dans une nuit profonde : il fit la révolution. Sa proposition de constituer les états généraux en assemblée nationale eut une grande influence; mais, dès le premier jour, il vit que le but était manqué et il se découragea ; il attribue les cr-

reurs où on est tombé, à la minorité de la noblesse, qui n'avait paru dans les rangs des amis de la liberté que pour se faire craindre et acheter parla cour. La noblesse est l'objet de sa haine, cette noblesse qui, toujours auprès du trône, s'interposant entre le peuple et lui , exerçait ce qu'il appelle la liante mendicité. Sans amour du travail, sans économie, sans lalens , elle ne s'enrichissait que des aumônes du roi et de la sotte vanité de la haute bourgeoisie qui, s'alliant avec elle , lui transmettait le fruit d'une longue industrie et d'honorables travaux. Selon lui, les Lameth, les Broglie étaient vendus à la cour 5 Mirabeau l'était aussi. Sieyes en trouve la preuve dans les propositions que ce dernier lui a faites à lui-même. Ainsi, cet homme , que le peuple regretta avec tant d'amertumCy avait abandonné les intérêts du peuple î

M. Sieyes regardait dans les jours d'exil un changement de dynastie comme indispensable ; sans cela , disait-il , point de révolution ; mais il mettait un très", grand soin à ce qu'on ne le crût pas du parti d'Orléans. 11 est bien convaincu que les fureurs de l'anarchie étaient dirigées par les royalistes ] il regarde Robespierre comme un des moins coupables de la bande ; mais on est convenu de tout mettre sous son nom comme dansime maison de commerce.

M. Sieyes apprécie peu « le génie gascon de Montesquieu. » Il s'élève avec force contre les paradoxes de Rousseau, qui dit quelque part : « Qu'il n'y a pas de représentation véritable. » M. Sieyes trouve au contraire que tout, dans la société, est représentation ; mais il me semble qu'il force un peu la signification

de ce mot, en disant : « Que Je cordonnier nous représente quand il fait des souliers pour nous. » Ce grand lien de besoins communs et d'aides réciproques qui forme la société, n''est pas une représentation. Bonaparte est, selon M. Sieyes, l'homme le plus criminel envers l'espèce humaine; il détestait les idées libérales; il aurait volontiers fait la guerre aux philosophes et à tous ceux qu'il appelait idéologues; c'est Bonaparte qui a arrêté l'essor de ce siècle vers la liberté, essor qu'il appréciait quand il disait : « Cette ère est celle des gouvernemens représentatifs. »

Tout le premier écrit de 31. Sieyes « Essai sur les privilèges « est le développement de la définilion du privilège, donnée en ces mots par l'auteur : « Le privilège est une dispense pour celui qui l'obtient et un découragement pour les autres. » ?i'aurait-il pas dû dire : « et un tort réel pour les autres? » Ainsi, le privilège qu'avait la noblesse d'occuper tous les grades de l'armée faisait un tort réel aux plébéiens , qui ne pouvaient pas recevoir le prix de leurs services; ainsi, la dispense de concourir aux charges de l'état augmentait le fardeau des impositions sous lequel le peuple succombait ; il y avait donc là plus que du découragement. Je n'ai pas les mêmes reproches à faire à sa fameuse définilion « Du tiers-état, de ce qu'il était, de ce qu'il voulait être. » La révolution a prouvé qu'il avaitraison; la contre-révolution pourraitbien prouver à son tour qu'il avait tort, si on la laissait achever son ouvrage et le consolider. Alors , comme aux états de 1614, un nouveau Senecey, président de In noblesse, pourrait bien dire au roi :

« Sire , la noblesse est le bras droit de votre justice, le soutien de votre couronne et les forces invincibles de l'état.

« Le tiers-état, qui lient le dernier rang dans celte assemblée, méconnaît sa condition j et, oubliant toutes sortes de devoirs, ose se comparer à nous. Il compare rétat à une famille composée de trois frères, dont le clergé est l'aîné , la noblesse le puîné, et lui le cadet. En quelle misérable condition sommes-nous tombés , si cette prétention est véritable ! Faites-le rentrer dans l'ordre, etc. , etc. »

Amis de la liberté, qui ne voulez pas que trente ans de travaux et de sacrifices soient perdus pour la patrie, relisez l'abbé Sieyesj citoyens apathiques qui vous endormez sous la foi de vaines promesses , lisez l'abbé Sieyes, et vous verrez le sort qu'on prépare à vous et à vos enfans.

Las-Cases m'a lu, pendant deux heures, des cahiers de ses conversations avec l'Empereur; il y en a dix-huit cents pages ; il se dispose à en faire imprimer une grande partie. Rien n'égale l'intérêt de celte lecture : on voit là le héros en robe de chambre; on pénétre dans son cœur et on l'aime; on découvre le but et les ressorts de sa politique , et on l'admire et on l'absout ; on apprend ce qu'il pensait des hommes qu'il employait, et on le plaint. Il paraît que l'Empereur regrettait encore la non exécution du projet qu'il avait formé d'envoyer seize mille hommes dans l'Inde, sous le commandement d'un chefhabile et entreprenant. Ils auraient été embarqués sur trente vaisseaux de ligne et seraient arrivés sans que rien pût les

contrarier. Decrès opposait à ce plan la difficulté de se procurer de l'eau, et l'Empereur prétendait qu'avec une force aussi considérable on pouvait débarquer partout et en avoir de force ou de gré. Qu'on réfléchisse à l'impression qu'aurait causée en Angleterre la nouvelle d'une semblable entreprise. Son succès dans le premier moment eut été infaillible j les Marattes et plusieurs autres peuplades se seraient jointes à nous, et l'Indostan eût été conquis j mais les escadres anglaises se seraient établies dans ces mers ; toute communication eut été coupée j nos forces se seraient usées dans les combats, et nous aurions fini par succomber. Nous aurions eu dans l'Inde le sort que nous avions eu en Egypte.

L'Empereur appréciait ses généraux par l'esprit et par le caractère ou courage. Cette distinction ne me paraît pas juste : l'esprit n'est pas de la faiblesse , encore moins de la lâcheté; il donne souvent de l'irrésolution , parce qu'il fait voir un objet sous toutes ses faces, et qu'il présente à la fois et toutes les chances et toutes les suites que ces chances pourront avoir j mais il n'est pas l'opposé du caractère ou du courage qui va tête baissée et sans s'informer de ce qui est au bout de la carrière. Je crois qu'on pourrait mieux décomposer un grand général, en disant qu'il réunit au même degré les qualités et les talens militaires entre lesquels on doit faire une distinction. Les qualités suffisent pour faire de bons généraux subalternes; il faut la réunion si difficile et si rare des talens et des qualités pour faire un bon général en chef; j'ai cherché à peindre ce phénomène dans un chapitre de la

nécessité d'une armée permanente; et Napoléon qui, sous tant de rapports, pourrait servir de modèle à ce portrait , Napoléon nous explique ce qui constitue à ses yeux la perfection, quand il parle d'un homme carré j chez qui le caractère égale Tesprit ; pour compléter cet homme , il faudrait que les qualités égalassent aussi les lalens, qui n'ont pas besoin d'être définis.

Les qualités sont le courage , le sang-froid , le coup d'œil,rhabitude du péril , l'art d'agir sur les hommes. Le courage doit être calme , pour laisser à un chef toutes les facultés de son esprit , et cependant ce cou rage doit être animé : il doit en quelque sorte s'exhaler au dehors pour pouvoir être contagieux. Le général Reignier était un des hommes les plus courageux que j'aie connus ; mais il était si froid , si impassible qu'il n'avait aucune action sur les troupes , aussi

a-t-il toujours été battu ; M a éprouvé le même

sort ; il n'en est pas moins monté de chute en chute au plus haut grade militaire.

Végèce prétend que le trop de courage est nuisible , et qu'il y a peu de capitaines très vaillans « qui exécutent de grandes choses. » Il était pourtant courageux ce César qui soumit les Gaules , et qui à Munda se précipita au milieu des ennemis et ramena la victoire sous ses drapeaux; il était courageux ce bon et grand Henri qui conquit son royaume ; il était courageux, quoiqu'en ait voulu dire l'envie calomniatrice, ce Napoléon qui parcourut l'Europe et la vainquit , rentra dans son empire suivi seulement de quelques héros , brava la mort depuis Fréjus jusqu'aux Tuileries, et auquel ses ennemis eux-mêmes n'ont pas

gOUVEMRS. 337

contesté la gloire « d'avoir fait de grandes choses. »

Le coup d'œil n'est pas toujours un don du ciel : il s'acquiert , il se forme par l'étude et surtout par l'expérience.

La qualité la plus essentielle dans l'homme qui commande, c'est le caractère, c'est-à-dire la fermeté, la persévérance dans ce que son jugement a décidé. Le caractère est au-dessus des talens, car il peut le» remplacer et rien ne le remplace. C'est pour n'avoir pas su résister aux instances des jeunes Romains, que Pompée, vainqueur à Durazzo , perdit le fruit de quarante ans de gloire : un guerrier doit sacrifier sa réputation à l'intérêt de sa patrie, comme un mandataire du peuple doit savoir faire à cette même patrie le sacrifice de sa popularité.

Mais les meilleures choses ne sont bonnes que par leur mesure , et deviennent mauvaises par leur abus ; il faut de la constance dans les résolutions une fois prises 5 car elles deviennent quelquefois bonnes , quoiqu'elles ne l'aient pas été dans le premier moment, et l'incertitude ne mène à rien; mais il ne faut pas que cette constance dégénère en obstination ; l'Empereur ne l'a que trop éprouvé sous les murs de Leipsick, où il n'aurait pas dii livrer la bataille du 19, peut-être même pas celle du 18. Jamais la France n'eût été entamée, s'il eût senti sur les bords de l'Elbe la nécessité de venir défendre les bords du Rhin.

La moralité n'est pas moins utile que la constance ; l'humanité est souvent unie au plus brillant courage. Duguesclin , mourant du chagrin que lui causaient les injustices de la cour , disait à ses compagnons

d'armes : « Souvenez-vous que le pauvre peuple , les femmes , les enf'ans et les vieillards ne sont pas nos ennemis. » La loyauté a souvent facilité les conquêtes : Fontenai n'attend pas pour ouvrir ses portes au Béarnais qu'il ait signe la capitulation promise. « On dort en paix sur la parole du roi de Navarre , '^ disent les habitans. Paris a éprouvé en 1815 qu'une signature est une faible garantie. Beaucoup de généraux sont jaloux de leurs subordonnés; ils craignent en leur rendant justice de diminuer leur part de gloire personnelle ; ils ont tort : la gloire qui reste le plus est celle que l'on jiiarlage ; le brave et vertueux Lanoue s'oubliait seul dans la relation de ses exploits. Le plus grand avantage pour un général est d'être maître d'agir d'après ses inspirations , et les circonstances qu'il faut saisir sur-le-champ. Pour être juste envers les généraux , il faudrait donc connaître non seulement les obstacles qu'ils ont éprouvés de la part de leurs ennemis, mais encore les obstacles souvent plus grands que les ministres , les conseils auliques , la volonté des souverains, les ordres irréfléchis, les intrigues de cour ont élevés contr'eux. Les seuls généraux vraiment responsables de leurs actions, sont ceux qui les ont résolues , qui les ont dirigées et qui ont été les libres arbitres de toute leur conduite; mais pour que cela soit, il faut qu'ils aient le pouvoir souverain , et c'est ce qui place les rois au-dessus de tout parallèle. Henri IV, Gustave-Adolphe , Charles XII , Frédéric , Napoléon , qui furent à la fois généraux et monarques absolus , peuvent être jugés rigoureusement et justement; ils ont droit à toute la

plénitude des éloges , à toute l'étendue des reproches j car chacun d'eux était à la fois la tête qui concevait , la volonté qui dirigeait , le bras qui exécutait. Les guerres que les souverains font par eux-mêmes sont rarement malheureuses ; mais il ne faut pas qu'ils y aillent pour se tenir à l'écart et pour y assister comme à un spectacle où ils ne sont pas acteurs. La majesté du trône s'y affaiblirait , au lieu d'y puiser de l'éclat, et Louis XV n'était pas plus grand à Fontenoy, où il devint l'objet des railleries de ses soldats , qu'il n'était grand à Versailles , où il assistait aux conseils de ses ministres , se contentant d'y donner son avis , sans s'inquiéter de le faire prévaloir.

Mais quels que soient les talens et les qualités d'un général, il faut que les circonstances le favorisent. Combien de guerriers restent inconnus ! Combien d'exploits ne laissent pas plus de traces que n'en laissent les météores qui sillonnent un moment les airs ! L'immortalité n'est pas toujours la récompense de celui qui l'a méritée : aussi n'est-ce pas au désir de la gloire que le guerrier citoyen doit sacrifier sa vie j c'est aux intérêts sacrés de la patrie qu'il doit s'immoler. Qu'importe que notre nom soit oublié , si nos œuvres nous survivent, si nos concitoyens en recueillent le fruit!

On ne saurait trop le répéter, la science de la guerre est immense j c'est la plus difficile de toutes les sciences : elle embrasse le ciel et la terre , elle exige la réunion de toutes les facultés , de toutes les capacités ; mais l'art de la guerre est si vaste , que le même homme n'excelle pas dans toutes ses parties.

340 SODVEl^IRS.

Ainsi Ney et Murât avaient plus de qualités militaires <|ue de talens. Moreau , à qui TEmpereur refuse du génie, mais à qui il accorde de Tinstinct , avait à un égal degré , mais pas à un degré supérieur, ces deux parties d'un grand capitaine. Il ne reculait pas comme tant d'autres devant ces dénouemens qu'on appelle des batailles et que, suivant TEmpereur , beaucoup de généraux très habiles à prendre des positions , à calculer des marches , à combiner des plans , ajournent tant qu'il leur est possible.

L'Empereur finit la revue de ses maréchaux par ces mois qui m'ont profondément ému , et qui ont l'ait bondir mon cœur d'orgueil et de reconnaissance : « Les généraux qui semblaient devoir s'élever 5 les futures destinées de la France, étaient : Gérard, Clausel, Lamarque et Foy : c'étaient mes nouveaux maréchaux. »

Napoléon ne se justifie pas de la mort du duc d'Enghien , il l'explique : Talleyrand donna l'idée et le conseil de l'arrestation. Mais Napoléon repousse la pensée d'avoir fait étrangler Pichegru dans sa prison. Le seul homme dont il eût été de son intérêt de se défaire , était Moreau qui avait une immense popularité , et il ne l'a pas fait ; un mot , un simple aveu de Moreau , l'eût sauvé dans le premier moment , mais il le refusa , et s'abaissa quand il n'était plus temps. Sa bouche ne pouvait cependant proférer impunément un mensonge , et quand on lui demanda au tribunal s'il avait vu Pichegru , il le nia, mais une rougeur subite couvrit le front du vainqueur de Hohenlinden.

Je me souviens qu'à cotte époque , tout le monde

regardait Moreaii comme une victime innocente que Napoléon sacrifiait à sa politique. C'était César qui, au momentde prendre la couronne , immolait Pompée ; et cependant le temps a prouvé que Moreau était dans la conspiration ; Bonaparte ne fut sauvé que par la discussion qui s'éleva entre Pichegru et Moreau qui ne s'accordaient pas sur ce qu'on mettrait à la place du premier consul. Il est dans le noble caractère de la nation française d'être toujours du parti des victimes ; mais il me semble qu'avant d'être généreux il faudrait être juste.

Que de calomnies n'a-t-on pas aussi répandues à cette époque contre Savary , contre Caulaincourt , contre tous les juges du duc d'Engbien! L'Empereur crut de son devoir de les dédommager en les accablant de faveurs , et nous eûmes les ducs de Rovigo et de Vicence , etc. , etc.

La session est terminée : qu'auront produit les discours éloquens de l'opposition ? Les impôts n'en sont pas moins excessifs et levés avec rigueur. Tous les libéraux n'en sont pas moins chassés de leurs places qui deviennent la proie des ennemis de la révolution 5 les vieux militaires n'en sont pas moins éloignés de l'armée et remplacés par des jeunes gens sans expérience. Les prêtres et les nobles ne continuent pas moins leurs envabissemens. La nation est, dit-on, éclairée par ces discussions solennelles , et nous allons voir dans les élections prochaines son opinion se prononcer pour les défenseurs de nos droils ; je ne le crois pas. Beaucoup de gens s'imaginent avoir un gouvernement représentatif parce que nous en avons le

simulacre ; ils se trouvent libres parce que , de temps en temps, on dit , du haut de la tribune , quelques vérités dures au pouvoir qui ne se croit jamais obligé d'y répondre. Ces hommes ne sont pas immédiatement blessés dans leurs intérêts, et il leur semble que tout le monde est heureux et satisfait. Si nous n'avions pas ces vaines apparences qui nous abusent et nous cachent Fabîme dans lequel on veut nous entraîner, nous aurions un plus vif sentiment des douleurs de la patrie ; nous nous irriterions davantage contre nos oppresseurs ; chacun verrait plus clairement qu'il n'est aucun moyen légal de se sauver , et on trouverait peut-être , dans le désespoir, des armes qui ne seraient pas impuissantes; nous cesserions au moins d'être victimes d'une longue et ridicule mystification. Se croire libres quand nos tyrans peuvent impunément nous blesser dans tous nos droits ; croire au maintien de l'égalité quand l'émigration usurpe tout , et que son esprit dirige tout ; c'est une duperie dont on devrait se lasser.

3 mai 1822.

La décision de la chambre des pairs, qui crée un privilège pour ses membres , a été très mal accueillie du public. Elle a été prise à l'occasion d'un marquis

d'E , qu'il eût été de la dignité de la chambre

d'exclure de son sein. En rentrant de l'émigration , ce noble personnage emprunta deux cent mille francs à des amis pour racheter son château et les terres qui l'environnaient ; il s'engagea à rembourser celte somme sur les ventes par parcelles de ces mêmes

SODVENIRS. 343

terres , dont il espérait tirer un très grand parti ; sa spéculation réussit, mais pour frustrer sescréanciers, il ne portait sur les actes que le tiers et quelquei'ois le quart des sommes qu'il recevait. Il en est résulté que la vente n'a produit en apparence qu'une centaine de mille francs , et que , tandis que M. le marquis faisait une affaire très lucrative, ses confians amis qui lui avaient prêté deux cent mille francs , à un intérêt fort médiocre , perdaient la moitié de leur argent. Des procès, des enquêtes, des arrangemens, des lettres de change ont été la suite de ce manque de bonne foi , et c'est pendant que le marquis était obligé de se cacher pour échapper aux huissiers, qu'on l'a élevé à la dignité de pair du royaume! Et c'est pour consacrer les escroqueries d'un tel homme , que la chambre viole la charte et augmente la déconsidération qui flétrit la pairie !

Cette chambre des pairs , institution anglaise implantée chez nous, ne peut y prendre racine. Les pairs d'Angleterre sont puissans par la possession territoriale d'un tiers du royaume , par l'influence immense qu'ils ont sur les élections des membres de la chambre des communes , par la clientelle qui s'attache à eux. Liés à la cause du peuple, ils ont résisté à la couronne, ils lui ont arraché des concessions qui aujourd'hui sont reconnues comme des droits ; ils ont contribué à l'exclusion des Stuarts et àl'étabhssement de la maison de Hanovre; ils iàvorisent l'industrie, le commerce j ils sont en un mot « éminemment Anglais. » Nos pairs sont pour la plupart des émigrés rentrés^ sans considération, sans fortune , ennemis

de nos institutions , jaloux de la prospérité de la France, irrités de la gloire qu'elle s'est acquise, et accoutumés à vivre à la solde des étrangers qui les ont ramenés et qui nous les ont laissés comme une arrière-garde; loin d'être les protecteurs des droits du peuple , ils conspirent pour le replonger dans l'esclavage ; ils sont toujours prêts à favoriser les empiètemens du pouvoir royal qui les lient à sa solde; ils tendent la main aux ministres dont ils devraient être les contrôleurs et les juges. Comment, avec une telle composition , la chambre des pairs pourrait-elle être une branche indépendante de la législature? Comment pourrait-elle contenir le pouvoir et être une garantie aux yeux de la nation ?

Je suis loin de contester la nécessité d'une seconde chambre : c'est une espèce de tribunal d'appel nécessaire pour la confection des lois, comme il l'est pour leur application; mais ce tribunal devrait être fondé sur d'autres bases. Pourquoi les vingt plus imposés d'un département ne proposeraient-ils pas trois d'enlr'eux parmi lesquels le roi choisirait un membre pour la chambre haute? On aurait alors une représentation de la grande propriété , dont on parle tant ; et cette chambre vraiment conservatrice exercerait une grande influence sur les destinées de la France ; l'hérédité devrait en être bannie; car son utilité est fondée sur la propriété qui change de main, ou sur les vertus et les talens qui ne sont malheureusement pas toujours héréditaires.

Les conseils des déparlemens , et la première chambre, pourraient proposer les noms des hommes qui

auraient rendu de grands services à l'état, ou qui seraient parvenus à un haut point d'illustration , pour les faire entrer dans la chambre que je propose ; le roi aurait le même droit, et il se formerait bientôt un corps puissant par ses richesses, imposant par sa renommée , respecté par son indépendance, vénéré et chéri pour les services quUl rendrait : ce corps serait tout à la fois le défenseur du trône et le palladium de nos libertés.

Critias , un des trente tyrans d'Athènes , disait en accusant Théramène : « En changeant à tout vent on n'arrive nulle part. » On arrive partout, lui répondrait M. de Talleyrand , ancien évêque d'Autun , ancien ministre de la république , ancien ministre de Bonaparte, ancien ministre de Louis XYIII. Soult, qui entretient des relations avec tout le monde, me parlait hier des efforts que cet homme fait pour parvenir de nouveau au ministère; s'il réussit, je ne révoquerai plus en doute les deux faits suivans que je tiens de Cambacérès.

Lorsqu'après la bataille de Waterloo , le roi fut entré à Cambray, il y tint un conseil de ses ministres , et tous , même MM. Dambray et Clarke, furent d'avis qu'il fallait publier une amnistie et tout pardonner. Talleyrand s'y opposa en disant : « que le roi ne le pouvait pas , que cela regardait les chambres. »

Quand on envoya des députés à Wellington , qui se trouvait devant Paris dans une situation très critique, M. Boissy-d'Anglas lui dit qu'il fallait une garantie à la nation , et que le roi devait promettre solennellement d'oublier tout le passé. L'Anglais trouva cela

;Uf> SOI'VKNIRS.

jnslc ri on ôcrivil à M. de Talhyrand (pii lui rrpoiulii : u (^)no ceux cpii parlaionl «ranuiislio , «laiiînt (''j;ar«''s par leur inti'i'èl personnel ; «pie ce n'était [las le nionienl de iî'oecu|)er de col objet. » Ainsi lont le siWQ versé en 1815 doit retomber sur la l<Ue de cet homme ! et l'on voutirait lui eonfier encore les destinées de la France ! Oui , il ressaisira le pouvoir ; moins il le mérite^, plus il a de (lianees poui- Toblenir.

Cil VPITl^E V.

Do In fuussoir «1rs ««Irnls |>i)liti<|)ii-s. I,a M.ilni.nsoii. I„t pictliclioii I.<'s «Inix tirrrris. I.u prisr de l't)iil«ral»it'. |,rs rl<>clioiis tir iK^a. Aiirrtloh's. I.r inarrclinl l.cfrvrr. AtlniinisU-Hlioii «Ir rSn|iolron. Sillon «riloracr N «iiut lUs (ahiraiix lU haUiill» . M. l,;iHlt< Adieux A Paris.

4 mai.

On a célébré hier Tanniversaire tie la rentrée du lloi. S. M. s'est |)romcnée »lans sa bonne ville de Paris , nu milieu du silence du peuple. Je ne sais si eelle leçon des rois lui a (ail (pi(d(prin)()reHsion. Des personnes qui Tout vu, assurent que sa lij;urc était triste , mais d'une tristesse royale , c'est-à-dire mécontente et nicnaçanle. Ah! s'il avait pu lire dans les cœurs rindij;nation qu'excitent la violation de la cliart»', les |)rclcuiit)Ms tU; la noblesse cl les envahis-

semens du clergé , il aurait tremblé devant l'orage que ses ministres amoncèlent sur sa tête.

Le soir, les ministres, les employés et les marchands brevetés avaient illuminé ; mais dans la presque totalité de Paris il n'y avait que la clarté des réverbères. On avait mis quatre pyramides de lampions autour de la colonne de la place Vendôme, la pluie les a éteints; à neuf heures , il ne restait que quatre ou cinq de ces lampions qui , par une lueur pâle et tremblante, semblaient annoncer qu'ils brûlaient à regret. Un aruspice romain en aurait tiré un mauvais augure.

On annonce que madame de Krudner, dont les inspirations avaient tant d'influence sur l'esprit superstitieux d'Alexandre , a reçu l'ordre de quitter Pélersbourg, et même la Russie. On se souvient du rôle qu'a joué cette femme lors de la seconde restauration : c'est elle qui dicta la sainte alliance , cette conspiration des rois contre les peuples ; elle parut s'intéresser au sort de l'inlortuné Labédoyère et à celui du maréchal Ney j elle conseilla , dit-on , à Alexandre d'interroger le Christ pour savoir s'il devait demander la grâce de ces deux hommes : le docile empereur assura que , chaque soir en rentrant chez lui , il se mettait à genoux devant son crucifix et demandait l'inspiration divine. Le Christ se lut, et le désir de faire couler le sang du vainqueur de la 3Ioscowa parla seul au cœur d'Alexandre.

Les Anglais ont de puissans moyens d'intriguer à Pélersbourg : rien n'égale ia vénalité des grands seigneurs russes, qui sont toujours sans argent; cela

3/i8 SOUVEMRS.

n'empêchera pas que les hostilités n'éclatent entre les Russes et les Turcs.

Je prédis avec autant de confiance que le grand prophète , l'abbé de Pradt ; et cependant combien de faits passés prouvent la fausseté des calculs politiques ! Réunissons-en quelques-uns j transportons-nous aux temps dont je vais parler, et voyons à quel point durent être désappointés les grands politiques de cette époque. Si ces exemples ne nous corrigent pas , il nous rendront peut-être plus circonspects.

Charles II , roi d'Espagne , mourait sans enfans. Guillaume , d'accord cette fois avec son éternel ennemi Louis XIV, avait signé en 1698 le traité de partage. L'électeur de Bavière mourut : un nouveau partage de la monarchie espagnole fut signé au mois de mars 1700. Qui n'aurait pas cru à cette époque au démembrement de cette monarchie? L'intérêt réel et positif de toutes les puissances le commandait. Eh! combien la France surtout y aurait gagné ! De longues négociations y avaient préparé tous les esprits 5 deux traités, signés à des époques éloignées, semblaient annoncer une résolution inébranlable. Eh bien, le cardinal Porto Carrero fait signer, le o octobre 1700 , un nouveau testament à Charles expirant , et , au mois de février 1701, le petit-fils de Louis XIV fait son entrée à Madrid , sous le nom de Philippe V.

Contre toutes les apparences , il est reconnu par la Hollande et l'Angleterre.

Cette reconnaissance n'était qu'une vaine formule, Guillaume n'attendait qu'un moment favorable pour éclater : il négociait avec toute l'Europe, et allait de

nouveau se mesurer avec les généraux de Louis XIV, lorsque, le 4 mars 1702, en allant de Kensinglon à Hamptoncourt pour y chasser, il tombe de cheval et se casse la clavicule droite. Son chirurgien veut le saigner, son médecin s'y oppose, et le 15 mars, dans la 52« année de son âge, expire Guillaume III , stathouder des cinq provinces, capitaine et amiral général de l'Union , roi d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande.

Quelle joie dans le cabinet de Versailles et de l'Escurial ! L'irréconciliable ennemi, le boule -feu de l'Europe était mort ! Une femme sans expérience lui succédait! Assez occupée de se maintenir sur le trône, de contenir une nalion turbulente et indocile , comment osera-t-elle braver la puissance de Louis XIV et attaquer Philippe V, tranquille possesseur de l'héritage de Charles II ?

Eh bien , on avait eu tort de se réjouir à Paris et à Madrid : tout le contraire de ce qu'on prévoyait arriva. La reine Anne embrassa tous les plans de Guillaume, et, le 15 mai 1702, la Hollande déclarait la guerre à la France. Marlborough fut mis à la tête de ses armées. Guillaume, toujours malheureux, eût vraisemblablement continué à être battu; Marlborough s'empara, dans la première campagne, de Venloo , de Liège et de Ruremonde; en I70o, de Bonn, de Huy et de Limbourg; en 1704 , réuni au prince Eugène, il remporte la fameuse victoire d'Hochstedt, le plus grand échec qu'eût encore souffert Louis XIV 5 et celle de Ramillies vint , le 2ô mai 1709, mettre le comble à la gloire de Marlborough et à la honte de Villeroi.

Nos armées étaient dispersées , les frontières entamées j on ne trouvait plus de recrues , on n'avait plus <rargent pour les solder; le découragement était général , tout annonçait que le petit-fils de Louis XIV

serait obligé de renoncer au trône d'Espagne Une

intrigue de femme amène la disgrâce de Marlborougb, les Avhigs sont culbutés par les tories , et la cliambre haute accuse le vainqueur de Ramillies d'avoir accepté des présens de la part du commissaire des vivres. Le duc d'Ormont le remplace, nous sommes vainqueurs à Denain , la paix est signée à Ultrecht le 14 avril 1715, et Eugène est obligé de renoncer à l'espoir « de pousser jusqu'à Versailles une torche à Ja main. »

Lorsque , presque à la même époque , au mois de novembre 1700, l'électeur de Brandebourg, lassé de solliciter de l'empereur le titre de roi , se le donna lui-même en buvant à la santé de Frédéric I^"^, qui aurait prévu que , quarante ans après , un de ses successeurs braverait les forces de l'Autriche et lutterait, dans la guerre de sept ans , contre l'Europe coalisée?

Je pourrais facilement multiplier les exemples : tous prouveraient lavanité des calculs de la sagesse humaine, tous nous convaincraient que les événemens inattendus mènent le monde. Je n'en continuerai pas moins à tâcher de deviner ce qu'enfantera le temps présent.

Les ministres se donnent le plus grand soin pour obtenir des élections qui leur soient favorables. On a publié une circulaire du ministre des finances ; cette circulaire annonce que tous ceux qui ne voteront pas dans le sens de l'administration perdront leur place.

SOIVENIRS. 351

M. de Chabrol a envoyé publiquement la liste des candidats approuvés par le ministère ; tous les préfets , tous les receveurs généraux , sont en campagne pour séduire ou pour menacer les électeurs ; tous les journaux de la faction ont le mot d'ordre. Une telle impudence de la part du pouvoir ne se conçoit pas. Elle est justifiée , dit-on, par ce qui se passe en Angleterre, et ces intrigues sont de l'essence du gouvernement représentatif. Le gouvernement représentatif est alors le plus mauvais, le plus ridicule, le plus immoral , le plus machiavélique des gouvernemens. Il devrait avoir pour base l'opinion ; pour moyen, pour agent , l'expression libre et pure de cette opinion, et vous vous permettez de la comprimer, de la dénaturer, de lui faire exprimer le contraire de ce qu'elle veut ! Mieux vaudrait, je l'ai déjà dit, un despotisme fort et avoué; car certes , il vaut mieux pour une nation être opprimée que corrompue. Mais où est la tête de Mahomet, où est le sabre d'Omar pour faire du despotisme ? Nos misérables ministres peuvent bien ourdir des intrigues , calomnier, ternir, dessécher, mais ils ne savent ni commander , ni gouverner; leurs partisans les plus dévoués ne croient même pas pouvoir se fiera eux. Ils ont nommé, pour juger la conspiration de Béfort, les ultra les plus prononcés de l'Alsace ; eh bien ! ces ultra aiment mieux payer les cinq cents francs auxquels la loi condamne les jurés qui ne se rendent pas à leur poste, que d'aller s'exposer à mécontenter les ministres en absolvant , ou à braver l'opinion publique en prononçant des condamnations qu'elle réprouve.

Le jeune Sirejean , sous-officier dans un régiment de cavalerie , a été lusillé à Tours 5 il était âgé de vingt-deux ans ! il a commandé lui-même le peloton et est tombé en héros. M™<' Récamier n'avait négligé aucune démarche pour obtenir sa grâce. La bonté d'une femme croyait à la clémence d'un roi!

Le général G vient d'être nommé premiercham-

bellan , maître de la garde-robe , en remplacement de

R...qui pour sa gloireaurait du mourir plus lôt.C

enviait cette place, et il l'a méritée par un discours qu'il a prononcé à la chambre des pairs pour prouver « que l'armée du roi était aussi redoutable que les armées que nous avions eues jusqu'à ce jour. »

6 mai.

J'ai revu hier la Malm.aison , qui est aussi bien tenue que lorsque Joséphine l'habitait; il n'y manque que la riche collection de tableaux et de statues. J'ai été indigné de voir dans la salle à manger le buste de l'empereur de Russie et de ne trouver nulle part celui de PSapoléon.

Il ne manque pas un livre à la bibliothèque; les cartes de Russie sont amoncelées dans un rayon auprès de la table de travail. C'est peut-être sur ces mêmes cartes que l'Empereur avait calculé cette funeste marche sur Moscou , qui l'a conduit à Sainte-Hélène !

De combien de douleurs solennelles ces beaux lieux ont été les témoins! C'est là que Joséphine s'est retirée après son divorce; c'est là qu'en 1815, après son abdication. Napoléon a passé quatre jours dans l'allente des passeports qui l'ont mis à la disposition

des Anglais ; c'est là qu'il apprit que la chambre des députés ne reconnaissait pas son lils pour son successeur, et que, libre par ce refus de se remettre à la tête de son armée qui l'appelait de tous ses vœux, il n'osa pas le hasarder! Vaincu par Wellington, il fut encore vaincu par les intrigues de Fouché. Avant de monter en voiture , il se fit ouvrir la chambre où Joséphine était morte, et qu'il avait si long-temps habitée avec elle ; il la parcourut silencieusement et à pas lents; il s'arrêta devant le lit, contempla longtemps la glace où leurs deux figures s'étaient si souvent reflétées , et sortit sans proférer un seul mot.

Comme son imagination devait se reporter vers le passé ! comme il devait regretter la gloire du premier consul! comme il devait condamner alors son union avec cette perfide maison d'Autriche , principale cause de ses malheurs.

La Malmaison n'est ni un palais impérial, ni même un château de grand seigneur. Il n'y a de beau que le rez-de-chaussée que l'Empereur avait fait refaire; il se compose d'un vestibule qui ouvre sur le parc ; à gauche , d'une salle à manger , d'une salle dite du conseil et de la bibliothèque; à droite, d'un salon , d'une salle de billard , d'un boudoir et de la galerie de tableaux. L'escalier qui conduit au premier étage est bas, étroit, péniblement contourné; on entre d'une très petite antichambre dans la chambre de Joséphine, encore somptueusement meublée , et de là dans quelques pièces mesquines , où quatre personnes sont à l'étroit.

Le parc est vaste et très bien dessiné ; le terrain a

354 SOrVEMRS.

du mouvement sans être trop tourmenté ; les eaux sont belles et transparentes ; des cygnes blancs et noirs les sillonnent dans toutes les directions. Des masses de lilas parfumaient les airs ; on s'arrêtait involontairement devant des pampadouras , d'où s'exhalaient des odeurs suaves et inaccoutumées; des touffes d'iris , de giroflées et de pivoines coupaient le vert foncé des vastes pelouses; la nature amoncelait partout la verdure et les fleurs ; elle semblait s'être parée pour un jour de fête et cependant ce jour là elle eût dû prendre dans ces lieux des habits de deuil. C'était le 5 mai 1822, et le 5 mai 1821 il était mort, enchaîné sur son rocher de Sainte-Hélène , celui dont tout, à la Malmaison, devait rappeler la gloire et le malheur. Peut-être étais-je le seul qu'absorbaient ces tristes souvenirs. Quelques groupes, composés sans doute de gens heureux, s'offraient aux regards ; les uns entraient en riant dans un petit temple élevé à l'Amour, les autres en sortaient pensifs et silencieux : ils avaient peut-être lu sur les membres délicats du petit dieu ces mots écrits par la main d'une femme : « Le volage ! le monstre ! le perfide ! » Je les ai lus aussi , mais j'ai vu à côté : « A l'ame de la vie , au souverain bien , un seul consolateur , au plus puissant des Dieux ! «

Dans mon enfance j'avais connu Joséphine chez une Américaine, madame de Hostein , avec qui elle avait été élevée ; elle était alors la femme d'Alexandre Beauharnais, qui se faisait remarquer à l'assemblée constituante par ses grâces , son esprit et ses principes patriotiques. Je la revis quelques années après , lors-

que je fus chargé de porter à Paris les drapeaux enlevés aux Espagnols à la bataille de Saint-Martial et à la prise de Fonlarabie ; elle était sortie la veille de prison , ainsi que la bonne madame Hostein , et nous dînâmes avec le fameux général Santerre qui , enfermé avec ces dames , avait eu beaucoup de soins et de prévenances pour elles. C'est alors que j'entendis citer, pour la première fois, la prédiction que lui avait faite une Bohémienne : a qu'elle serait un jour reine de France, mais qu'elle ne mourrait pas reine. — Robespierre a failli la faire manquer » , disait-elle eu riant.

Joséphine épousa Bonaparte : il commandait en chef l'armée d'Italie 5 le monde retentissait de soj) nom , et madame Hostein , sur son lit de mort, me dit d'une voix affaiblie : « Eh bien ! mon ami , la (Bohémienne s'était trompée de lieu, ce n'est pas reine de France, c'est reine d'Italie que va être Joséphine. »

Je rapporte ces détails, parce qu'ils consacrent le plus singulier jeu du hasard qui soit peut-être jamais arrivé sur la terre.

Cette anecdote m'a ramené à l'époque la plus heureuse de ma vie ; je veux m'y arrêter un moment. Quel torrent de joie inondait mon ame , quelles espérances fermentaient dans ma tète, lorsqu'âgé de moins de vingt ans , j'arrivai à Paris pour y porter la nouvelle de notre première victoire aux Pyrénées occidentales ! Le général en chef, les représentans du peuple vantaient à l'envi ma conduite ; je fus présenté au comité de salut public , à la convention nationale j un décret déclara « que j'avais bien mérité de la

patrie, » et des larmes de bonheur roulaient dans mes yeux, lorsque M. de Bonnai, président de rassemblée, me serra dans ses bras et me dit ces mots qui retentissent encore dans mon cœur: « Jeune homme, la patrie reconnaissante te félicite par ma voix. »

Depuis, au mois de juin 1815 , après la guerre de Vendée, une autre assemblée a aussi déclaré « que j'avais bien mérité de la patrie. » J'ai parcouru ma carrière à l'ombre de ces deux palmes civiques ; que mes yeux se ferment à la lumière avant que je ToubUe !

J'ai parlé des émotions les plus douces de ma vie : voici les incidens qui les avaient précédées. Nous nous étions battus depuis deux heures du matin ; nous venions de passer la Bidassoa au-dessus de cette île des Conférences où Mazarin arrêta le mariage de Louis XIV et mit fin aux longues guerres entre la France et l'Espagne. Notre colonne de grenadiers débouchait du village d'Irun et suivait la grande route d'Ernain , laissant sur sa droite Fontarabie et une redoute dite des Capucins, dont les boulets arrivaient jusqu'à nous. Je dis à haute voix : « Il faut être bien bête pour laisser ainsi sur notre flanc des forces qui peuvent couper noire communication. » Un représentant du peuple ( il se nommait Garreau ) m'entendit et me demanda si je voulais me charger de prendre cette redoute. « Volontiers , lui répondis-je ,si vous voulez joindre deux autres compagnies de grenadiers à celle que je commande. « 11 fit arrêter la colonne, me donna les deux compagnies et je m'élançai vers la redoute, qui fut mal défendue, et que nous enlevâmes avec ses six pièces de gros calibre. Enflammé par ce succès.

je poursuivis les Espagnols que nous avions chassés de la redoute , et nous arrivâmes jusque sur les fossés de la place , où nous fumes accueillis par des coups de canon à mitraillej ils emportèrent la majeure partie des braves qui me suivaient. J'étais trop avancé pour reculer 5 je fis rappeler un petit tambour qui se trouvaità côté de moi, et, mettant mon mouchoir au bout de mon sabre, je me présentai comme parlementaire et fus introduit dans la place. Le conseil s'assembla j je fis le méchant, j'intimidai le gouvernetir , je menaçai des capucins , qui se trouvaient là , de les faire pendre , et la place se rendit. Je courus au dehors des remparts avec la capitulation signée, et je ne pus réunir que soixante-quinze hommes, avec lesquels j'occupai la porte j mais craignant à tout moment que la garnison, forte de dix-sept cents hommes, ne se révoltât contre un si petit nombre de vainqueurs, je la fis sortir , descendre dans les fossés le long desquels je plaçai des sentinelles, et je levai le pont-levis ; j'écrivis de suite à Garreau que nous étions maîtres de Fontarabie. Le bruit s'en était déjà répandu, et les députés Pinet et Cavagnac accouraient pour faire défiler la garnison devant eux et lui faire déposer les armes. Quand ils apprirent qu'elle était déjà désarmée et hors de la place, leur courroux fut extrême j ils demandèrent qui avait osé donner de pareils ordres? on nomma le capitaine de grenadiers Lamarque, et ils s'écrièrent d'une voix tonnante : « Qu'on arrête

ce f. t qui fait le général eu chef et qui méconnaît

la représentation nationale. «

Il était sept heures du soir : un officier d'état-major

me fait rendre mon épée , et me voilà jeté dans une prison fétide de cette place que je venais de conquérir en déployant quelque audace. Huit heures , neuf heures se passent , et l'on peut penser les singulières réflexions que ma position me faisait faire. Tout à. coup la porte de ma prison s'ouvre : le même officier d'état-major qui avait pris mon épée, se présente, me dit de le suivre chez les représentans. Je monte sur un cheval que tenait une ordonnance , nous prenons le galop, et dans quelques minutes nous sommes à Irun, chez les représentans, qui m'embrassent en riant et me disent qu'ils m'attendaient pour dîner. Le bon Garreau m'explique alors tout ce qui s'était passé. Il m'avait beaucoup loué à ses collègues, et avait été fort surpris d'apprendre qu'on m'avait récompensé en me mettant en prison j il était facilement parvenu à me justifier; bientôt le pauvre prisonnier devint le héros de la journée, et il fut décidé qu'il irait porter à la convention nationale les drapeaux pris sur l'ennemi. Quand je me présentai au comité de salut public , Robespierre était mort depuis quelques jours et Barrère me dit : « Félicitez-vous d'être arrivé dans ce moment; quelques jours plus tôt, et vous auriez été mal reçu ; car le monstre que nous avons terrassé s'affligeait des succès de la République, comme nous nous affligeons de ses revers. «

Depuis , dans les jours de mon exil , j'ai revu Barrère à Mons , où il se cachait comme régicide. I^a haine des ennemis de la révolution le confondait avec Robespierre, dont il avait été si fier de se séparer : l'Ile devançait ainsi l'effet du temps , qui efface

toutes les nuances et ne classifîe que des espèces.

Les gouvernemens de notre époque se croient si intéressés au maintien de la paix, qu'ils emploient tous les moyens pour empêcher que la guerre n'éclate entre la Russie et la Turquie. On assurait hier que la France et l'Angleterre avaient offert à Alexandre de le dédommager de tous les préparatifs de guerre faits jusqu'à ce jour. Je ne crois point à un tel excès de complaisance , de la part de l'Angleterre s'entend, car notre chambre des députés est si anti-nationale, qu'elle voterait volontiers une centaine de millions de plus pour resserrer les nœuds de la sainte alliance, et nos ministres actuels ne rougiraient pas d'en faire la proposition.

On assure que le jury d'Alsace a refusé de prononcer sur la conspiration de Béfort : cela ne rassure

pas D j il est moins friand du martyre que M.

de Lafayette. Après s'être caché pendant six semaines , il a reparu quelques instans , mais pour prendre un passeport pour l'Angleterre. Ce manque de courage le dépopularise et le rend ridicule. Un chef do parti doit savoir braver la mort. Le compagnon de Washington a cette qualité j il a répondu à Chauvelin , qui lui offrait un asile à Citeaux , « Ma vie ne vaut pas la peine d'être disputée: j'irai de Paris à Lagrange et de Lagrangeà Paris. »

Tout ces complots mal conçus, mal ourdis, mal dirigés , n'aboutissent qu'à faire des victimes, et ces victimes sont toujours des militaires qui, accoutumés au danger , se mettent les premiers sur la brèche. La cour d'assises du Var , séant à Toulon, a condamné,

le 29 avril , le capitaine de Tex-garde impériale , Ridelle Vallé , à la peine de mort, et le chef de bataillon, Salomon , à dix ans de bannissement ; « comme coupables de complots et de propositions de complot» non agréées. »

9 mai.

Les partis sont en présence à Madrid et dans toute TEspagne. Les patriotes de Cadix sont dans la position où se trouvaient en 1793 les membres de l'assemblée constituante et les amis éclairés de la liberté. Quel sera le résultat de cette lutte ? l'intervention étrangère ne viendra-t-elle pas décider ou compliquer la question? La sainte alliance n'a-t-ellepas sous les armes des milliers de soldats? la Prusse et l'Autriche ne s'empresseraient-elles pas d'aller écraser en Espagne le monstre révolutionnaire qui menace leurs états? le gouvernement français ne consentirait-il pas à devenir leur complice? l'Angleterre ne saisirait-elle pas cette occasion d'arrêter les progrès de l'industrie en Espagne , et de reconquérir son influence , ou pour mieux dire, sa domination sur le Portugal?

i3 mai.

Les bandes dites de la foi qui s'étaient formées en Biscaie et en Catalogne, ont été dissoutes, et les fuyards se sont retirés sur notre territoire où ils trouvent asile et protection^ Des journaux de Madrid se plaignent de cet appui que nous donnons à des révoltés ; ils somment le gouvernement espagnol de

SODVENIRS. 361

s''expliquer sur la conduite qu'il est décidé à tenir envers la France , et reprochent à leur ambassadeur de souffrir les insultes que le Drapeau Blanc et la Quotidienne ne cessent de vomir contre la nation espagnole.

Les élections de Paris ont prouvé Topinion de la capitale : sur huit députés, les libéraux ont obtenu six nominations , et les députés ministériels n'ont été nommés qu'à une faible majorité et à l'aide des moyens les plus répréhensibles , des manœuvres les plus grossières , des escamotages les plus effrontés. Les ministres ont prouvé que les formes légales ne leur étaient pas favorables. B. Constant se propose de dénoncer M. de Chabrol à l'assemblée.

Les autres préfets ont obéi comme lui aux instructions du ministère. Le préfet de Lyon a convoqué pour le 16 les élections qui devaient s'assembler le 9 , et il ne s'est aperçu de son erreur que le 8 au soir. Il en est résulté que le bureau provisoire a été maintenu par quelques hommes de la faction qui étaient dans la confidence 5 mais on espère que ce triomphe ne sera pas de longue durée ; des hommes dévoués sont partis dans toutes les directions pour convoquer les électeurs libéraux, qui sont en grande majorité.

A Colmar , on a employé d'autres moyens. Le 8 , la cour royale a ordonné la mise en accusation de quarante-quatre individus inculpés dans l'affaire de Béfortj on a répandu en même temps le bruit que le gouvernement se montrerait sévère ou clément , selon le choix que feraient les électeurs. Un grand nombre de citoyens , qui avaient des parens ou des amis par-

362 SODVEWIRS.

mi les accusés, se sont laissé intimider et ont volé pour le candidat royaliste , ultra stupide et (orcené : M. Kœchlin a été écarté. L'absence de M. d'Argenson a beaucoup nui au parti libéral.

M. le baron Louis, ancien ministre des finances, vient d'être rayé par une ordonnance du roi de la liste des ministres d'état. On lui reproche d'avoir troublé l'ordre dans le 8* collège d'arrondissement. Il est vrai que, n'ayant aucune confiance dans le président et dans le bureau provisoire qui avait été conservé, il se plaça derrière ces messieurs et lut tous les billets à mesure qu'on les tirait de l'urne. M. Louis faisait partie, avec M. l'abbé de Pradt, M. l'abbé de Montesquiou et M. de Talleyrand, du comité qui trompa l'empereur Alexandre sur le vœu de la nation , et nous livra aux Bourbons et aux émigrés. Il est puni par la main qui devrait le récompenser : « Ce n'est pas étonnant, disait hier le vieux Lacretelle , l'oligarchie est toujours ingrate : elle regarde les services qu'on lui rend comme un devoir dont on s'acquitte , et la moindre opposition comme une révolte. " Je verrai l'abbé Louis. Lui, ancien parlementaire, être chassé par une ordonnance signée Peyronnet ! Le même sort menace peut-être M. Decazes : car il a voté ostensiblement pour le candidat libéral. Cela ne fera pas oublier qu'il est coupable de cette loi d'élection qui a remis l'autorité entre les mains des ennemis de la France.

M. D candidat pour le grand collège, faisait

hier une soUe figurej avec une voix flùtée, un visage pâle, et défait et un maintien gauche et embarrassé,

SOrVENIRS. 3G3

il parlait de résistance , d'opposition , de grands moyens ; je serai bien trompé s'il est jamais un Fiesque ou un Danton. Il désire beaucoup être nommé député : je ne puis pas deviner son motif; il n'y a que la conscience des services que l'on est appelé à rendre qui puisse légitimer ce désir.

B. -Constant, qui rejetait, il y a deux ans, tous les moyens illégaux de nous sauver, reconnaît aujourd'hui que c'est la seule ressource qui nous reste ; il est très exaspéré et a répondu à M, Berier, président d'un collège, qui lui demandait s'il le croyait capable de falsifier les noms : « Oui, monsieur, je vous en crois capable. »

]4 mai.

Corcelles n'a pas été nommé à Lyon : l'autorité aura trouvé quelque moyen d'étouffer la voix de la majorité 5 l'un des deux députés nommés était complice de Canuel dans les prétendues conspirations de 1816 ; c'est lui qui fit condamner à mort un enfant de quinze ans!

Le journal ministériel a prétendu que Cambacérès avait voté pour M. Lapanouze et qu'il avait remis son billet ouvert au président. C'est une calomnie; mais Cambacérès est trop circonspect pour oser la démentir. Fatigué des hommes et des choses, il veut mourir tranquille, et surtout il veut conserver son immense fortune, qu'il accroît tous les jours; il ressemble beaucoup à ces sénateurs, dont parle Cicéron dans une lettre à Atllcus, qui aiment leur patrie, mais dont la première pensée esl pour leur maison de campagne

et qui , amis sa repuhlicd piscinas suas salvas fore sperant.

Les journaux libéraux ont publié cVexcellentes réflexions sur la destilulion de Tabbé Louis , et surtout sur la forme de cette destitution ; ils observent que, d'après la loi, les présidens des collé(jes ont seuls la police des corps électoraux ; comment donc a-t-on pu rendre une ordonnance sur le rapport du préfet de police de Paris ? Comment ce prélet a-t-il pu savoir ce qui s"'était passé dans une enceinte que la loi ne soumettait pas à sa surveillance ? 11 a donc osé y envoyer des espions?

Mille détails font voir combien est vicieuse la loi sur la division des collèges d'arrondissement. M. Legraverend a obtenu àRennes 181 voix, à Fougères 165 j total 544 voix, et il n'a pas été élu j tandis qu'à Redon, M. de Lahaie , qui n'a réuni que 85 suffrages, a été proclamé député; et l'on osera nous dire que les élections prouvent l'opinion d'un département.

Il en est de même à Paris, où les candidats libéraux ont eu une majorité de dix-sept cents voix et ont été nommés par des collèges où il y avait douze et treize cents électeurs, tandis que les députés royalistes n'ont qu'une majorité de trente voix et ont été élus par des collèges de quatre et cinq cents électeurs. Tout est fraude, mensonge, déception, dans cette loi. Quels reproches ont mérités MM. Siméon, Pasquier et Decazes en la proposant ! Quelle carrière de maux ont ouvert MM. de Barante , Guizot et de Broglie en attaquant la loi du 5 février! Elle n'avait que le défaut d'être trop aristocratique, et de ne pas associer

SOBVENIRS. 365

aux intérêts du gouvernement un assez grand nombre d'individus.

Parmi les personnes mises en accusation à Colmar se trouvent plusieurs étudians en droit, dix officiers et neuf sous-ofBciers. Cédant à la confiance de la jeunesse et au sentiment pénible de leurs maux , les uns et les autres sont peut-être les dupes et les victimes d'infâmes agens provocateurs ; peut-être aussi ont-ils écoulé la voix d'hommes qui ont une haine trop aveugle pour calculer les obstacles , et qui ont abusé de l'empire de noms révérés. Dans tous les cas . les vrais coupables ne sont pas dans les fers.

Pourquoi cette conspiration n'est-elle pas soumise à la chambre des pairs? Est-elle moins grave que celle de Paris? ne s'agit-il pas aussi de complots contre la sûreté de l'état et la dynastie régnante? Pourquoi deux poids et deux mesures ? Les lois sont-elles différentes sous M. de Peyronnet que sous M. de Serre?

ï6 mai.

Pai déjeûné hier chez l'abbé Louis dans sa charmante maison de campagne qu'arrosent les eaux de la Marne : il me pressait d'y aller depuis trois ans, j'ai relardé jusqu'au jour de sa destitution. Je me sens de la répugnance pour les gens en place ; mon amitié pour eux ne se réveille que quand ils n'y sont plus. Il me semble qu'ils ne peuvent plus alors voir aucuns motifs intéressés dans les soins que je leur rends, et je me présente avec confiance. Je suis d'ailleurs sûr de les reconnaître j après leur chute ils reprennent leur esprit, leurs manières, leur physionomie 5 avant, ils

ESSAI msT. T. I. Si

n'étaient que des ministres , et tous les ministres se ressemblent ! j'ai retrouvé clans la conversation de l'abbé Louis tout le charme qu'il sait y répandre.

Sa destitution est une suprême injustice et une suprême ingratitude. Il n'a fait aucun bruit , aucun scandale : il s'est boriSé à demander qu'on pût contrôler les opérations du bureau, et le président s'y est prêté sans aucune difficulté. Loin de s'affliger de sa radiation, M. Louis s'en réjouit 5 il en est fier. En nous promenant dans les belles allées de son parc, nous avons long-temps parlé politique; il voit partout l'influence des jésuites qui, selon lui, domineront de nouveau l'Europe. A la vivacité de ses expressions, à la chaleur de sa haine, on reconnaît un ancien membre du parlement. Quels profonds sillons tracent dans nos âmes les premières impressions ! Et les Bourbons ne veulent pas que nous détestions les aristocrates , que nous abhorrions les émigrés , nous , enfans de la révolution, de la république, du grand empire !

M. Louis devait aller dîner chez le duc d'Orléans avec Foy, Casimir Périer et quelques autres députés. Il semble que depuis quelque temps ce prince craint moins de se compromettre. Son parti se recrute de ces hommes timides qui voudraient bien un changement, mais qui ne veulent pas une révolution : reste à savoir si ce serait un changement.

Décidément D est en disgrâce : Achille s'est

retiré sous sa tente! Il attendait ses instructions, il les a reçues ; mais le favori du côté droit n'a pas voulu se borner aux fonctions d'inspecteur; le ministre n'a

pas voulu lui en confier d'autres; la conversation s'est

animée. D n'a plus gardé de mesure. Villèle ,

qui a voulu raccommoder cette affaire, n'a pu y réussir, et peu s'en est fallu que D ne le traitât

comme naguère il avait traité le duc de Richelieu. Rien ne corrigera le gouvernement; il ramassera ce qu'il y a de plus vil dans la lie de l'armée : n'a-t-il pas exhumé le général napolitain A... pour en faire un président d'arrondissement dans je ne sais quel collège? Que n'achète- t-il F qui disait l'autre jour :

« Je suis à vendre , moi ; pour un million je ferais fusiller tous mes camarades ; il n'y a que l'argent de bon sur la terre. »

Sortons de cette fange , et pour ne pas rougir de porter l'habit militaire , citons , sur ce bon et brave maréchal Lefèvre , deux anecdotes que l'on m'a racontées, il y a quelques jours.

Un ami de son enfance , qui n'avait pas fourni une aussi belle carrière que lui , vint le voir à Paris ; le maréchal l'accueillit avec empressement et le logea dans son hôtel. L'ami ne cessait de se récrier sur la richesse des meubles , la beauté des appartemens, la bonté de la table, et toujours il ajoutait: oAh! que vous êtes heureux ! » — a Je vois que t'es jaloux de ce que j'ai , lui dit le maréchal avec son accent allemand ; eh bien ! je vais te le donner à meilleur marché que je ne l'ai eu ; viens dans ma cour, je vais té tirer vingt coups de fusil à trente pas , et si je ne te tue pas, tout est à toi.... lé ne veux pas? Eh bien! sache, f.... b...., qu'on m'en a tiré plus de mille, et de bien plus près , avant que je ne sois arrivé où je suis. »

Le premier jour qu'il porta son habit de maréchal , un conseiller d'état de ses amis s'approche pour le féliciter, et lui dit: Vous avez là un bien bel habit! « Je crois bien qu'il est beau , lui répondit Lefèvre j il n'est fini que d'hier, et il y a trente-cinq ans que je n'ai cessé d'y travailler. »

On pourrait citer mille anecdotes de ce genre. C'est lui et non pas Rapp qui disait à un grand seigneur de l'ancienne cour : « Vous êtes fier parce que vous avez des ancêtres, eh bien ! moi, je suis un ancêtre. » Tite-Live fait dire la même choseàMariusj Lefèvre ne l'avait sûrement pas lu ; les âmes fortes se rencontrent!

Les ultra , qui n'osent pas encore avouer ce qu'ils veulent , ne sont pas contens du roi , ils en disent tout ce que nous en pensons. Mais ce qu'ils lui reprochent surtout , c'est de ne rien faire : ce sont les ministres qui régnent , disent-ils ; mais depuis Louis XIV est-ce qu'ils n'ont pas toujours régné en France? Estce que ce n'est pas d'ailleurs une condition du gouvernement représentatif et de l'inviolabilité du monarque? Quelle tête ne faudrait-il pas pour embrasser tous les détails de l'administration ! Bonaparte seul offrait ce phénomène. Daru me racontait hier chez le maréchal Suchet , qu'un jour après la bataille. d'Eylau , il demanda la permission de se retirer pour ouvrir son courrier. — « Bon ! votre courrier, dit l'Empereur 5 que peut-on vous écrire? L'administration ne fait rien 5 nous avançons comme une armée d'Arabes , vivant sur le pays que nous envahissons. Je serais curieux de voir votre correspondance. — Votre Majesté l'aura dans un quart d'heure. « Et quelques

minutes après Darii revint suivi de cinq ou six secrétaires qui portaient des lettres et des paquets. L'Empereur s'assied auprès d'une table et décacheté une lettre timbrée Mayence : il lut la demande de cent seringues pour un hôpital de cette ville. — « Quoi ! c'est vous qui fournissez les seringues aux hôpitaux? — Oui , sire , et c'est Votre Majesté qui les paie. » Le vaijiqueur d'Eylau passa quatre heures à lire des dépêches 5 il voulut les lire pendant huit jours , et il dit ensuite : « Ce n'est que de ce moment que je connais le mécanisme d'une armée. »

Revenu à Paris après la glorieuse paix de Tilsitt , il ordonna un jour à 3L Mollien , son ministre des finances, de lui apporter toute sa correspondance. Le ministre effrayé se crut en disgrâce et ne fut rassuré que par Daru , qui lui conta ce qui lui était arrivé à l'armée. En effet , l'Empereur agit successivement de même avec tous ses ministres et il acquit ainsi en six semaines une connaissance approfondie de toutes les branches de l'administration. Il voulut connaître eusuite les agens secondaires des ministères, et chaque semaine les ministres lui envoyaient leur travail par un chef de division. L'Empereur le questionnait, l'écoutait attentivement et jugeait de son esprit, de sa capacité. Qu'on songe à l'impulsion que donnait une telle surveillance ; à la célérité , à l'exactitude que chacun mettait dans l'expédition des affaires! Aussi , malgré le fléau continuel de la guerre , tout vivait , tout s'animait, tout prospérait 5 et c'est par suite du mouvement imprimé alors , par cette main puissante , que nous allons encore.

Daru a été long-temps intendant de la liste civile. Il m'a étonné en me disant quMl y avait à Fontainebleau quatorze arpens de toiture . et quil y en avait vingt-cinq à Versailles. L'Empereur avait destiné trois millions pour la réparation de ce dernier palais , qu'il avait peut-être le dessein d'habiter un jour. Ses plans pour les embellissemens de Paris étaient admirables. Les plus remarquables étaient la rue Impériale , qui aurait conduit depuis le Louvre jusqu'à la porte Saint-Antoine , et la rue de la Victoire , qu'on aurait dirigée de la rue appelée maintenant rue Royale jusqu'au sommet de Montmartre , où se serait élevé le temple de la Gloire. Là , sur des lames d'or incrustées dans des murs de marbre , eussent été inscrits les noms de tous ceux qui auraient rendu des services à la patrie. Les palmes du magistrat, du guerrier, de l'homme de lettres, du grand négociant, de l'habile administrateur, auraient été confondues dans le même faisceau !

Que nous sommes loin de l'exécution de ces magnifiques projets ! Rien ne se termine ; on dirait que tout est dans l'attente d'un nouvel ordre de choses. On n'a pas ajouté une pierre à l'arc de triomphe de l'Étoile ; trois ou quatre ouvriers seulement travaillent à ciseler les chapiteaux de la Bourse ; pas un ouvrier au Louvre pour continuer l'aile commencée. Le gouvernement n'a de force que pour abaisser la nation • les ministres n'ont d'énergie que pour conspirer contre nos libertés. On croirait que le faible époux de Théodora est sur le trône de France , et qu'il s'amuse à prendre parti pour les Bleus ou pour les

SOCVEMRS. 371

Verls, tandis que les Vandales envahissent ses provinces. Consolons-nous en voyant le point où nous sommes descendus , et disons avec Hume : « Il est un degré d'abaissement comme d'élévation que les choses humaines ne dépassent pas et d'où elles reviennent en sens contraire. »

M. de Richelieu est mort hier d'une fièvre cérébrale qui l'a emporté en quelques heures ; c'était un homme d'un esprit très borné ; on vante la modération de son caractère ; cette modération s'est démentie lorsqu'il a dit dans la chambre des Pairs, en parlant de l'armée française : « Cette armée justement décimée àWaterloo. « Elle s'est plus cruellement démentie encore , quand il n'a pas rougi de venir demander d'une voix de cannibale la tête du maréchal Ney.

Tout Paris court voir l'exposition des tableaux d'Horace Vernet. Jouy a fait , en quelques nuits , une brochure de deux cent quarante pages , pour décrire tous les tableaux qu'on y admire. Sa brochure est un moyen de parler du duc d'Orléans , dont certains libéraux commencent à s'occuper beaucoup, de Waterloo, dont on ne parle pas assez , et de Chauvelin , et de Madier de Montjau dont Horace a fait le portrait. La facilité, la souplesse du talent de Jouy sont prodigieuses : tragédies, comédies, vaudevilles, opéras, histoires , tableaux de mœurs , discours politiques et philosophiques , il mène tout de front et obtient en tout des succès! C'est un Voltaire en miniature.

3 72 SOIVENIRS.

Nous vivoDS à une époque où les opinions doivent influer un peu sur les jugemeus, et cependant j''avoue que l'exposition d'Horace n'a pas rempli mon attente. 11 s'abandonne trop à sa facilité et à la fougue de son pinceau. 11 veut tout faire et il y a des choses qu'il ne sait pas. Si j'étais son ami , je l'engagerais à ne pas peindre le nu. Sa Madeleine et son Odalisque manquent d'élégance.

Ou vante beaucoup sa bataille de Jemmapes ! Je n'y trouve de remarquable que l'exactitude topographique. Chacun reconnaît le bois où il a combattu , le village qu'il a attaqué , la redoute qu'il a prise. On voit trop que ce tableau est fait sur une relation et non d'inspiration. L'ordonnance générale de la composition ne signifie rien. Que fait le général en chef au moment où toutes les colonnes sont en marche, où le redoutable pas de charge se fait entendre, au moment enfin où le sort de cette grande journée va se décider? Sans doute il dirige l'action principale j ou bien , à la tête d'une réserve impatiente de donner, il attend le moment de s'élancer sur le point où ses troupes trouveront des obstacles qu'elles ne peuvent surmonter? Non, le général Dumouriez, ayant à ses côtés Belliard , qui ressemble à un enfant de chœur, et Macdonald , qui a la tournure d'un vrai charlatan , est sur le premier plan , à un quart de lieue de l'action , occupé de parler, le bras en l'air , à un blessé qu'on rapporte. Est-ce là le rôle qui convient à un général en chef; est-ce celui qu'a réellement joué ce général brave et habile? Je suis- bien sûr du contraire. Bellanger a fait la même faute dans sa bataille de la

SOIVENIRS. 37 S

Mozaïck ; il a mis sur le devant un groupe nombreux rrolficiers généraux, qui, entourés de chariots, de chirurgiens , de blessés qu'on ra^iporte , regardent avec une lunette ce qui se passe sur le champ de bataille. Tous ceux qui n'ont pas fait la guerre , et qui ne peuvent se former une idée de ce qu'ils n'ont pas vu, composent ainsi leurs tableaux. La raison , qu'ils ne s'expliquent peut-être pas à eux-mêmes, en est dans les nombreux ouvrages de ce genre composés sous Louis Xiy et sous Louis XV. On voulait y faire jouer le rôle principal au monarque , ou pour mieux dire , on voulait y représenter ses traits et ceux des courtisans qui l'entouraient , et tout était sacrifié au premier plan ; aussi toutes les batailles se ressemblent , et pas une ne ressemble à une bataille.

Ne pouvant peindre toute la série des faits qui composent ces grands drames , et nous en offrir le développement dans plusieurs scènes , les peintres devraient choisir le moment qui a décidé l'action et nous placer à la position où s'est opéré le mouvement décisif. Ainsi , à Marengo ce serait l'instant où Desaix arrive, inattendu, sur le champ de bataille, et où Kellermann fait sa charge de cavalerie j à Wagram , on verrait les trois divisions , venant de l'armée d'Italie, percer le centre de l'armée autrichienne , et décider sa retraite. A Fleurus , les divisions de la garde impériale déboucheraient à l'entrée de la nuit du village de Ligny et graviraient au pas de charge la hauteur que les Prussiens chercheraient en vain à défendre. Il est inutile de multiplier les citations : ce que j'ai dit suffit pour expliquer ma pensée.

374 SODVEWIRS.

Le tableau représentant la défense de la barrière de Clichy est ce qu'il y a de mieux dans le salon de Vernet. Tout y est simple et attachant j c'est la nature prise sur le fait. On entend ce jeune vélite qui pousse des cris de douleur; on entend ce vieux grenadier, qui, le bras mutilé, marche avec assurance et lui dit : « Apprends à souffrir. » Cette villageoise, qui n'a sauvé de sa maison que le matelas sur lequel repose son enfant , nous dit tous les ravages des Cosaques et des soldats de la coalition.

Eloignons le souvenir de cette époque de honte, où la trahison livra Paris , où la trahison suivit l'Empereur à Fontainebleau , où la trahison ramena les Bourbons et le cortège de ces émigrés qui nous traitent comme s'ils nous avaient conquis.

Les portraits de Vernet sont ressemblans, mais ils ne sont pas assez arrêtés : ce sont des ébauches faites en courant , et la nature finit ses ouvrages.

On vante beaucoup les marines d'Horace; il y en a une qui mérite tous ces éloges : c'est une mer calme prise au moment où elle se retire sur la côte plate de la Hollande. Le ciel , les eaux , le sable encore imbibé, ont une couleur locale qui m'a ramené à Scheveningue.

J'ai passé hier une partie delà journée chez M. Laffitte, dans son superbe château de Maisons. C'est une demeure royale ; la façade est le chef-d'œuvre de Mansard. Sur des pilastres reposent deux rangs de colonnes d'ordre dorique et d'ordre corinthien , de la plus grande élégance ; les portiques et l'escalier

sont magnifiques, a Savez-vous que vous avez là une demeure de grand seigneur? » disait l'autre jour au banquier , un ultra qui était venu le voir : « Non , monsieur, c'est la demeure d'un citoyen qui possède, » répondit M. Laffitte. Un autre ajouta plus bêtement encore : « Monsieur ne dira pas : Guerre aux châteaux ! » Que faire à de tels hommes? les jeter par les fenêtres ? non , leur fermer la porte.

Cet édifice a dû coûter des sommes immenses; il faut puiser dans le trésor public pour bâtir ainsi. On rapporte que quand M. Maisons fut destitué, il dit naïvement : « Le roi a tort. J'avais fait mes affaires , j'allais m'occuper des siennes. «

M. Manuel était du nombre des convives. Il est pensif, silencieux ; il espère et peut-être prépare quelque grand événement. M. Laffitle est moins réservé; il nous a raconté que M. de Talleyrand lui disait l'autre jour : « On est bien important quand on a comme vous à sa disposition un bourg pourri tel que Paris , « et que le comte d'Artois lui a fait dire que « s'il voulait changer d'opinion la cour ferait de lui un nouveau Laborde. » M. Laffitte a trop d'honneur et trop d'esprit pour rien changer à ce qu'il est. Quelques personnes l'accusent d'avoir un peu de vanité. Et pourquoi n'en aurait-il pas? pourquoi même n'auraitil pas de l'orgueil? Son père était charpentier à Bayonne : il est arrivé à Paris sans un sou dans sa poche, et par ses talens , par son assiduité, par sa probité, par la plus scrupuleuse délicatesse, il est parvenu à être un des plus riches banquiers de l'Europe ; et il estun des meilleurs orateurs d'une assem-

376 SOIVEWIRS.

blée qui réunit tant de talens. C'est à lui , à lui tout seul qu'il doit ce qu'il a et ce qu'il est, et je connais bien des maréchaux qui marchent la tête haute et qui doivent leur bâton à des généraux qui ont fait

leur renom et leur gloire. Que serait D sans

Morand, sans Gudin et sans Friand? Que serait M

sans Je m'arrête, l'histoire remettra peut-être

chacun à sa place.

M. Lalïitte nous a raconté une anecdote qui peint bien la philanthropie et l'amour de la liberté de l'abbé Grégoire. Quand, en 1819, M. Lal'fittese rendit chez lui pour le prévenir que sa nomination allait servir de prétexte aux ministres pour changer la loi d'élec'ion, il le trouva avec un jeune Grec qui partait pour aller préparer dans sa patrie la révolution qui ébranle dans ce moment l'empire ottoman : « La liberté régnera à Athènes avant que vous l'ayez conquise à Paris , » disait le jeune enthousiaste. » Vous l'entendez, ajouta Grégoire , mais ce n'est pas tout : j'ai reçu hier des nouvelles d'un brahmine , qui m'apprend que l'esprit public fait beaucoup de progrès dans l'Inde. »

L'amour de la liberté est une religion pour certains hommes 5 ils en suivent les progrès avec autant d'ardeur que les premiers chrétiens suivaient l'établissement du christianisme ; ils ont leurs chefs , leurs apôtres , leurs marlycs 5 il prêchent comme eux contre les grands de la terre; ils proclament l'égalité, le règne des vertus ; ils doivent faire la conquête du monde. Les rois les aident comme les fureurs des empereurs romains aidèrent les disciples du Christ. Le monde appartient tôt ou tard à ceux qu'on opprime.

21 mai.

J'ai eu hier, chez mon beau-frère , une conférence de deux heures avec Foy. Il m'a donné la statistique de la chambre et m'a fait le portrait de tous ses collègues ; ce n'était ni l'envie , ni la haine qui tenait le pinceau. Foy est toujours et dans toutes les circonstances un homme excellent.

Foy pense , comme moi, que le seul moyen de salut pour la maison de Bourbon est de prendre des ministres dans l'opposition et de se ranger du côté des intérêts de la France nouvelle. Foy, comme ministre, les servirait avec loyauté et dévouement ; il est incapable d'une bassesse , et par conséquent d'une félonie , qui est la plus grande de toutes les bassesses.

Manuel est , selon Foy , moins influent dans l'assemblée que hors de l'assembée où il a beaucoup de liaisons. On le croit opposé au duc d'Orléans : Manuel connaît bien les hommes.

Tous ces messieurs pensent que la session prochaine sera très animée : ils désireraient beaucoup que Royer-Collard se décidât à proposer l'acte d'accusation contre les ministres. J'ai peine à me persuader qu'il consente à jouer un rôle aussi offensif.

J'ai vu M. Laine ; je l'ai trouvé pâle , souffrant , accablé par la mort de M. de Richelieu. Nous n'avons pas eu le temps de parler politique. M. le baron Portai est arrivé : il a contrarié et peut-être empêché m^. nomination à Montauban j il a eu la sottise de m'en

S78 S0UVE?ÎIR5.

parler , et j'ai eu la bonté de ne pas lui répondre comme je le pouvais , comme je le devais peut-être. On a annoncé M. Pasquier , et je me suis retiré, ne voulant pas me trouver avec cette trinité d'ex-excellences. En quittant M. Laine , je lui ait dit : « Si V. E. « ne se prononce pas avec force pendant cette ses- « sion , elle sera dans un an un général sans soldats. » Cette assemblée de ministres en non activité m'a convaincu de la réalité des attaques qui sont dirigées contre le ministère actuel. Qu'importe à la France ? Elle n'a rien ni à gagner ni à perdre dans le résultat de pareilles intrigues.

Les ultra sont difficiles à contenter ! Croirait-on

qu'ils trouvent C trop modéré, et qu'ils ne sont

pas satisfaits de C ? Les ingrats oublient que le

premier fut un des juges de l'infortuné Travot , et que le second était allé à Rochefort pour y assassiner l'Empereur avant son embarquement.

La cour estime assez le général Defrance pour savoir qu'elle ne peut pas se fier à lui : on a trouvé le moyen de l'éloigner lors de la fameuse conspiration du mois d'août, qui était l'ouvrage d'agens provocateurs j il en a déjoué plusieurs de ce genre.

Quelques personnes, qui se prétendent bien instruites, disent que le duc et même la duchesse d'Angoulême blâment les excès du parti ultra. La duchesse de Berry est dans ce moment la favorite du comte d'Artois; elle applaudit à tous ses plans contre-révolutionnaires. Si jamais ce prince monte sur le trône, il essaiera de renverser toutes nos institutions ; il échouera sans doute , et hâtera ainsi l'heure de notre

SOCVEÎÏIRS. 379

délivrance ; mais que de sang cette folle et coupable tentative coûtera peut-être à la France!

Les ultra ont raison 5 il est impossible de gouverner , comme ils l'entendent , un peuple qui sait lire ; j'en ai eu la preuve ce matin : j'ai pris un cabriolet de place, et le conducteur, homme d'une cinquantaine d'années , était un bavard impitoyable ; en vain mon silence, mes réponses par monosyllabes tuaient la conversation , il la recommençait sans cesse. En traversant le Pont-Royal , et regardant à sa gauche , il s'est écrié : a Henri IV est mal placé j il fallait mettre là l'obélisque que l'Empereur y destinait, » et puis se retournant vers le bas de la rivière , il a ajouté : « et sur l'emplacement du palais du roi de Rome, que vont-ils y mettre? Un calvaire peut-être! » Arrivés sur la place Saint-Sulpice , il m'a dit : « Vous voyez ces bâtisses qu'on élève et qui vont gâter cette place, ce sont les casernes de Louis XVIII ! Quelle sottise ! Il faut une religion sans doute , mais elle doit guider les consciences et non commander l'état. Nous avons plus de soixante-quinze mille prêtres ou conscrits prêtres , et nous n'avons pas autant de soldats présens sous les armes. Pauvre France ! » Et puis il m'a parlé de ses campagnes , de ses blessures , de Moreau, qu'il a nommé le moderne Coriolan ; et, revenant aux prêtres , qui l'occupent beaucoup , il a terminé par ces mots , qui m'ont fait réfléchir : « Ils savent bien qu'ils n'ont pas grand'chose à espérer de la génération actuelle j mais ils s'en font une toute bête pour la gou-

380 SOtVENIRS.

\erner à leur gré. « Pères de la foi , frères de la doc trine , jésuites déguisés, ce cocher n'a-t-il pas deviné votre secret ? Voulez-vous savoir qui Ta rendu ainsi raisonneur et philosophe ? C'est ce grand suborneur de Voltaire; il en avait un volume sous le coussin , et je Tai surpris le lisant.

38 mai.

Je quitte aujourd'hui Paris , et cVst avec plus de regret que de coutume. A mesure que j'avance en âge, mes amis me deviennent plus chers , et les distractions plus nécessaires. A Paris , je ne puis pas faire un pas sans rencontrer quelque militaire qui me ramène en Italie , en Espagne ou en Allemagne ; je l'y suis avec joie , nous retournons vers le passé , et l'insupportable présent cesse quelques instans d'e nous accabler de son poids. Au fond d'un département, on est tout entier aux impressions du moment; on est livré sans défense aux coups des agens subalternes qui ne croient jamais se montrer assez haineux, assez persécuteurs ; on est atteint douloureusement par mille pointes d'épingles auxquelles on échappe dans une capitale. Ah ! quand on a joué un rôle , quand on a manié beaucoup d'hommes et beaucoup de choses, il faut vivre à Paris... <» Mais vous aimez les lettres , me dit-on; lisez , écrivez... » Je ne le puis pas dans mon triste village ; ma tète s'appesantit , les idées me fuient , je cherche l'expression , et je quitte la plume toujours mécontent de ce que j'ai péniblement tracé.

A Paris , le choc des opinions fait naître les idées;

si VOUS avez une pierre , mille briquets viennent la frapper et en faire jaillir des étincelles ; si vous avez quelques cloutes, vous trouvez à les éclaircir ; si vous avez besoin de conseils, des amis, des hommes de lettres, des militaires distingués, sont là toujours prêts à vous les prodiguer. Etes-vous fatigué du travail, la société, les spectacles vous offrent des délassemens , et bientôt une nouvelle ardeur fermente dans votre sein , et bientôt vos pensées renouvelées vous ramènent à vos occupations. Adieu , rives de la Seine! Puissent s'envoler d'une aile rapide les momens que je suis condamné à passer loin de vous ! Puissent mes amis me conserver une place dans leur souvenir! Puissent-ils , à l'heure accoutumée de nos réunions , se dire : Il nous manqne quelque chose; Lamarque est loin d'ici.

FIN Dn PREMIER VOLUME.

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