‹ Mémoires et souvenirs du général Maximien LamarqueChapitre 26 sur 31 · ESSAI HIST, T. I · texte numérisé non relu

ESSAI HIST, T. I

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cette émancipation , et les gains énormes que font ses fabricans prouvent Pimpéritie des goiivernemens qui ont suivi une marche contraire.

Quant à la neutralité entre les Turcs et les Grecs , l'auteur avoue , avec une franchise peu diplomatique, que si le cœur et l'imagination sont pour les Grecs, l'intérêt de l'Angleterre est pour les féroces enfans de Mahomet, et l'on sait combien ce mot intérêt pèse dans la balance de la nation marchande. Les Grecs seront donc abandonnés au cimeterre turc , et la conduite du gouverneur des îles Ioniennes nous prouve qu'on aidera même les bourreaux à faire couler le sang des chrétiens.

On devait s'attendre à trouver dans l'article colonies la longue énumération de toutes les possessions anglaises dans la Méditerranée et dans les deux Indes j mais on n'y parle que du Canada dont on démontre facilement l'utilité ; de la riche Jamaïque , des îles Ioniennes, où l'on se vante d'avoir rétabli les lois et la morale ; et du cap de Bonne-Espérance , de ce grenier, de ce vignoble situé dans la région la plus favorisée du globe. Est-ce pour se conformer aux lois de la morale que le gouvernement anglais a enlevé aux Hollandais, alors ses alliés, cette précieuse colonie ? Elle ne devait être qu'un dépôt entre les mains du gouvernement britannique jusqu'au moment oii la Hollande recouvrerait son indépendance : elle l'a recouvrée , et la restitution n'a pas lieu !

Ce n'est pas le seul vol que se soit permis la morale anglaise sur ces bons Hollandais , auxquels elle porte un si tendre intérêt ; il faut ajouter au cap de Bonne-

Espérance, Ste-Hélène , Ceyian , Surinam, etc., etc. Il résulte de la comparaison sommaire de Tétat colonial de l'Angleterre, qu''elle n''avait en 1792 que vingtsix colonies, et qu'en 1816 elle en a quarante-trois j et c'est contre l'ambition de la France, contre ses incursions possibles qu'on alarme la confédération européenne !

La lecture de cet ouvrage doit soulever tout cœur français : sa publication est une faute dans un moment où on pourrait avoir besoin de réunir les deux nations contre un ennemi commun , car cet ouvrage démontre jusqu'à l'évidence qu'il ne peut pas y avoir pour la France d'ennemie plus implacable dans sa haine , plus aveugle dans sa rage , plus constante dans ses efforts que la rivale orgueilleuse dont elle n'est séparée que par quelques lieues de mer.

Des troubles ont éclaté à Toulouse : la représentation de la tragédie de Sylla en a été le prétexte. Le vrai motif était le désir de persécuter les élèves de l'école de droit , de les mettre en présence de la force armée , de réorganiser les verdets et les assassins du général Ramei. Le sang a coulé : la gendarmerie a pris, suivant son honorable coutume, le parti des provocateurs, et ceux qui ont crié : a Vive la charte et le roi constitutionnel ! » ont été hachés comme des factieux. Je ne sais pas ce que les alliés comptent gagner en semant ainsi l'irritation et la haine : l'heure de la récolte est peut-être plus près qu'ils ne pensent.

Je continue à voir Cambacérès dont les idées ne varient pas sur la forme de gouvernement qui convient à la France ; il est malheureux pour les Bourbons qu'ils

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n'aient pas appelé dans leurs conseils un homme aussi ennemi du gouvernement représentatif et aussi habile dans Part de gouverner.

Personne n'est plus que lui pénétré de son mérite 5 il estbien convaincu que tout ce qui s'est fait en France de bon et de louable est son ouvrage, et que le malheur de Napoléon est de ne l'avoir pas toujours consulté. II se prétend le chef des républicains honnêtes et vertueux comme Fouché est celui des jacobins dépouillés de ces épilhètes. Cela expliquerait la faveur de ces deux hommes par lesquels Bonaparte croyait être sûr des deux seuls partis qu'il redoutait; car, pour les Bourbons, il se bornait à les mépriser.

Cambacérès prétend s'être opposé à ce que Bonaparte montât sur le trône. L'y voyant décidé, il l'engagea à régner comme Auguste et Tibère avec les formes de la république : on voit qu'il était des accommodemens avec le républicanisme du futur archichancelier. 11 en était aussi avec le jacobinisme de Fouché, car Cambacérès le croit tout-à-fait vendu au duc d'Orléans. Napoléon, dit-il, redoutait beaucoup ce dernier et disait au retour de l'île d'Elbe : « Le duc d'Orléans pourrait convenir à ceux qui ont fait la révolution : il leur ferait dans le premier moment des concessions, etleur offrirait des garanties qu'il ne pourrait pas violer impunément, puisqu'il n'aurait pas d'autre droit que le choix du peuple, et que ceux qui l'auraient élevé pourraient l'abattre. Quanta Louis XVllI qui prétend régner par la grâce de Dieu, et quant à moi qui règne par la grâce de mon épée , c'est différent. » Ainsi Napoléon se regardait comme le conquérant

de la nation française. Ainsi il regardait la faible lueur de liberté quMl nous laissait comme une concession de sa bonté !

Revenons à Cambacérès. Malgré son républicanisme, il est fort partisan de l'ancien régime : or, un soir où Ton déclamait devant lui contre ses abus , il interrompit avec humeur les détracteurs malhabiles , en s'écriant :« Vous ne savez ce que vous dites 5 l'ancien régime était fort bon : il n'y avait que les hommes à changer. »

Nous avons parlé de l'attentat du 5 nivôse. Cambacérès était aux Tuileries avec les sénateurs , les tribuns et une foule de courtisans quand l'Empereur revint de l'Opéra , quelques heures après l'explosion de la machine infernale. Tout le monde accusait Fouché , alors ministre de la police , de négligence et même de complicité avec les jacobins qu'on regardait comme les auteurs de cet attentat. L'Empereur avait la même opinion, et quand Fouché le lendemain lui dit : ft Ce sont les royalistes qui ont... » il l'interrompit brusquement , et s'écria : « Les royalistes ! les royalistes! Non, monsieur, ce sont les jacobins. Le conseil d'état s'assemble dans trois heures ; faites un rapport, et proposez des mesures contre ces misérables. « Au bout de trois heures , Fouché lut au conseil d'état un rapport dans lequel il cherchait à prouver que les jacobins avaient conspiré contre le premier consul , et proposa la déportation de cent quatre-vingts d'entre eux. Le conseil d'état approuva cette mesure , qui'fut sanctionnée par le corps législatif et par le sénat. Au nombre des hommes condam-

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liés, était M. Lepelletier-St.-Fargeau qui obtint de rester à l'île de Ilhé , et qui depuis a été placé par les Bourbons sur la même liste de proscription que moi. Il m'a raconté que lorsqu'entassés dans des charrettes et entourés de gendarmes , ils arrivèrent à Niort , M. Garnier de Saintes , mort depuis dans l'exil , accourut au-devant d'eux pour leur lire le 3Ioniteur qui annonçait qu'on avait découvert les vrais auteurs de la machine infernale ; que c'étaient des chouans à la tête desquels on plaçait M. Hyde de Neuville, maintenant ambassadeur aux Etals-Unis d'Amérique. L'espoir renaissait dans l'ame de ces malheureux ; ils s'attendaient à recouvrer leur liberté; ils n'en furent pas moins déportés aux îles Séchelles, et de là, par ordre de M. Margaron, gouverneur de l'île, sur quelques plages désertes où ils ont trouvé la mort. Parmi ces hommes, plusieurs s'étaient salis dans le cours de la révolution , et ceux-là ne méritent pas un grand intérêt; mais leur déportation et leur mort n'en sont pas moins des crimes que rien ne peut excuser. Peut-être ce souvenir a-t-il importuné les derniers momens de Napoléon expirant sur le rocher de Ste-IIélène, victime aussi de mesures politiques ! Quand donc le maître et les sujets, les gouvernans et les gouvernés sentiront-ils que tous ils ont besoin de la justice, et que le mot odieux « raison d'état , » mot qu'inventa le capucin Joseph , et qu'adopta Richelieu qui Ta légué à tous les ministres , doit être rayé du vocabulaire de tout peuple civilisé.

7 avril.

J'ai assisté hier, chez le duc de Plaisance, à une

discussion animée sur la guerre entre les Russes et les Turcs. Foy ne concevait pas comment la Russie pourrait soutenir une guerre aussi coûteuse, et Orlow prétendait que cette guerre ne coûterait presque rien, puisqu^il y avait dans la Crimée et dans les provinces voisines une immense quantité de vivres pour lesquels on manquait de débouchés ; il a soutenu que le pays fournissait des moyens de transport sufflsans et que rien n'était aussi facile que d'embarquer des farines à Odessa et de les faire arriver sur le Danube où l'on établirait des magasins. Sur l'observation que je lui ai faite que les Anglais pourraient , en envoyant quinze ou vingt vaisseaux dans la Méditerranée, intercepter les convois, il m'a répondu que les Anglais n'avaient que cinq vaisseaux de ligne dans cette partie , qu'il faudrait un mois pour l'armement d'une escadre, plus d'un mois pour la faire aller d'un port d'Angleterre dans la mer de Marmara, et qu'avant deux mois les Russes seraient à Constantinople , s'ils voulaient y aller.

Foy pense qu'arrivé sur les bords du Danube , Alexandre , maître de la Valacliie et de la Moldavie , s'arrêtera pour proposer les mêmes conditions de paix, et que les Turcs, corrigés de leur folle jactance par les défaites qu'ils ne manqueront pas d'essuyer, seront trop heureux de les accepter. Orlow n'a pas partagé cette opinion. Il a répondu par l'adage vulgaire : a L'appétit vient en mangeant. » Peut-être en effet les Russes , après avoir vu flotter leurs drapeaux sur les murs de Paris, voudront-ils les planter sur les remparts de Bysance. Quand on considère l'état

actuel de TEiirope , on est indigné de la stupidité des congrès qui n'ont su briser Tépée de Napoléon que pour donner peut-être Tempire du monde au knout d'Alexandre.

On s'étonne que les hostilités n'aient pas encore commencé : mais les difficultés locales s'y opposent. II faut laisser le temps au terrain de se raffermir et aux herbes de poindre. Dans la guerre de 1/69, ce fut seulement le 26 avril que l'armée du prince Galitzin passa ie Dniester pour attaquer les lignes de Choczim; la campagne de 1770, où Romanzow, après quelques échecs , remporta de mémorables victoires , ne commença qu'au mois de mai; celle de 1771, où l'on débuta par le siège de Giurgiova , ne s'ouvrit qu'à la même époque. L'année 1772 se passa en négociations , et c'est seulement à la lin de juin 1773 que les Russes traversèrent le Danube pour entreprendre le siège de Silestrie, où ils échouèrent ainsi qu'à celui de Varna , qu'ils avaient attaqué pour avoir un port sur les côtes de la Bulgarie et tourner, en longeant la mer Noire, le redoutable mont Hémus. En 1774, Piomanzow ne passe le Danube , sur des bateaux descendus parl'Agis, que le 16 et le 17 juin. C'est dans cette campagne que l'armée turque campée à Chiumla se révolta , refusa de combattre et s'enfuit vers Constantinople, événement qui amena la paix du 26 juillet 1774.

J'ai rapproché ces dates pour prouver aux impatiens que les Russes n'ont pas encore perdu de temps.

On dit que notre cabinet veut se rapprocher de la

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Russie 5 l'amitié dédaigneuse , la bienveillance méprisante avec lesquelles l'oracle du ministère anglais parle des Bourbons , dans l'ouvrage que j'ai analysé , devraient engager le roi à prendre cette direction. On y lit à l'occasion des douanes : « Nous n'avons pas voulu demander un traité de commerce à ces princes , parce que cela aurait augmenté leurs embarras , et accru la haine qu'on leur porte. Nous l'aurions obtenu 5 car, avec eux, demander c'est avoir, quelle que puisse être la nature du don. » Le gouverneur général de l'Inde parlerait-il autrement de quelque Naba soumis à la compagnie?

Notre ministère commence à recueillir le fruit de l'agglomération de nos troupes au pied des Pyrénées. Le général Alava l'a dénoncée dans la séance des cortès du 26 marsj la guerre sera peut-être le résultat de l'irritation qu'on excite. L'Espagne attaquée dans ses institutions se contentera-t-elle de nous faire une guerre purement militaire ? ne fera-t-elle pas flotter sur les Pyrénées le magique drapeau tricolore? N'excitera-t-elie pas à son tour des mécontentemens chez nous ? Ne pourra-t-elle pas y former des armées de la liberté comme nous cherchons à former chez elle des armées de la foi ?

Si l'on en croit une lettre de Turin , la cour de Naples aurait reçu du général Frimont, commandant l'armée autrichienne , une note où on lui reprocherait de ne pas avoir suivi les instructions qu'on lui aurait données à Laybach. « La Sainte-Alliance, disait-ou dans cette note, avait bien voulu secourir le pouvoir royal , mais non en appuyer l'abus » L'Autriche

prévoit-elle donc le moment où elle aura besoin de son armée pour Topposer à la Russie? Si ce mouvement s'opérait, une nouvelle révolution éclaterait, sans aucun doute, dans la Sicile et dans le royaume de Naples , que les Autrichiens compriment ; alors le vieux Ferdinand pourrait recevoir le prix de son machiavélisme. Le roi de Piémont court les mêmes dangers , et c'est peut-être pour s'y soustraire qu'il va, dit-on , habiter Gênes, où l'on a choisi pour lui un palais sur le bord de la mer. Une chaloupe sera sans doute toujours prête à le porter en Sardaigne. Si les autres rois de l'Europe étaient doués d'un peu de prudence , ils auraient aussi un refuge disposé pour les recevoir. Ils sèment trop de haine pour ne pas récolter des révoltes.

Est-ce pour le rassurer, ce bon roi de Piémont, que nous allons former un corps de vingt mille hommes

aux environs de Lyon? On dit que C sera mis à

la tête de celle petite armée. C a bien prouvé,

en 1815, qu'il savait assassiner, comme juge, ses camarades j il a bien prouvé depuis qu'il était prêt à sabrer des jeunes gens qui criaient vive la charte, mais le souvenir de sa honteuse conduite à Ratisbonne n'est pas encore assez effacé pour qu'on ose lui confier des troupes qui devraient entrer en campagne.

Grand événement, le canon a tiré! Des pêcheurs anglais venaient insolemment remplir leurs chaloupes sur un banc d'huîtres près de Calais. On les a repoussés par la force. Il est assez plaisant que le premier coup de canon tiré sous le règne de Louis XVIII l'ait été pourdes huîtres : que serait-ce doncsi on voulailenle-

ver nos chapons du Mans, nos pâtés de Strasbourg, ou nos truffes du Périgord ? Quel ministère laisserait insulter à ce point Thonneur national ! Quel ministre ne défendrait pas , par des mesures rigoureuses , les élémens de son autorité !

9 avril.

J'ai accompagné madame Decrès au 'cimetière du père Lachaise; elle voulait voir le monument qu'on y élève à son époux. A côté est le tombeau du maréchal Lefèvre, duc de Dantzick, et plus loin celui de Masséna, du vainqueur de Zurich, du défenseur de Gènes. A quelques pas on voit un espace fermé d'une légère grille de fer 5 des soucis et des cyprès y croissent : c'est là que repose , sans une inscription qui décèle son nom,le héros d'Essling et de la Moscowa,l'infortuné maréchal iNey, que l'Anglais AVellingtcn refusa de couvrir par l'article 11 delà capitulation de Paris. Un jour viendra où un monument national rappellera ses hauts -faits et la honte de ses assassins. Labédoyère a été mieux traité après sa mort. On a permis à sa femme de lui ériger une tombe modeste où elle est représentée priant avec son fils. Tous les jours de nombreuses couronnes de laurier et d'immortelles sont déposées sur l'urne, et tous les soirs les gardiens du cimetière viennent les enlever. Labédoyère était né en 1785: il avait à peine trente ans quand il fut enlevé à sa famille , à ses amis, à la patrie!....

Des milliers d'autres tombeaux, de statues, d'urnes, de colonnes brisées , de tours rondes , de tours carrées , de chapelles d'un style gothique , s'élèvent sur

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ce vaste espace qu'ils remplissent de manière à empêcher (l'y circuler. L'intervalle de trois pieds qu'on laisse entre chaque tombeau n'est pas suffisant; il faudrait des espèces de rues, des places où l'on aurait élevé les plus beaux monumens : la cupidité gâte tout, même la mort.

Au milieu des épitaphes ridicules et du refrain obligé de a bon père, bon époux, mère tendre, épouse fidèle, » il y a quelques inscriptions touchantes. J'ai remarqué celle-ci sur le tombeau d'un enfant : a 0 mon fils , prie pour ton frère. ^^ Elle n'a pu sortir que du cœur d'une mère. Boufflers est placé auprès de Delille 5 on a écrit sur son urne modeste : « Mes amis, croyez que je dors....! « J'ai vu les tombes de quelques familles que j'aime ; j'ai vu la place où reposeront un jour des traits que je chéris, des vertus que j'admire, des talens qui m'enchantent, et mon cœur s'est serré, et des idées sombres et mélancoliques se sont emparées de moi ; j'ai pensé à mon père , à ma mère, à celle de mon fils : que je voudrais les voir réunis au cimetière du père Lacbaise ! combien l'idée de les rejoindre adoucirait mes derniers momens !

Dans le séjour de l'éternel repos, je suis bien loin du fracas de Paris, des petites intrigues de la société, des intrigues tout aussi misérables du gouvernement, intrigues qu'on décore du nom de diplomatie. Revenons-y ; faible caillou roulé par le torrent du temps , jeté tantôt sur une rive parsemée de fleurs, tantôt sur un sable stérile, remplissons notre destinée en attendant que nous tombions dans levasleabvme où tout s'en-

gloutit , en attendant que nous nous élevions vers cette région céleste où tout s'éternise.

II avril.

Il est sincère M. Dudon : il a déclaré dans une de nos dernières séances que toutes les places devaient appartenir aux hommes de son parti et de sa faction. Voilà donc le règne de Coblentz publiquement avoué et l'immense majorité des Français réduite au sort des ilotes ! Je ne sais pas trop si c'est un moyen de donner de la force à l'autorité, mais ce n'est pas un moyen de la faire chérir.

Il paraît qu'on veut appliquer le système de M. Dudon à toutes les branches de l'administration; ce n'est sûrement pas dans l'intérêt du gouvernement qui a besoin de bons administrateurs; ce n'est pas non plus dans l'intérêt du peuple qui doit désirer d'être bien administré; mais qu'importe à la faction? Elle sent sa faiblesse, elle veut profiter du hasard inespéré qui lui a donné de l'importance pour s'emparer du pouvoir et consolider son règne. L'aristocratie est parvenue à occuper les recettes générales , les préfectures, les sous-préfectures et même les mairies ; mais il ne lui sera pas aussi facile de s'approprier, comme dans l'ancien régime , toutes les places de l'armée. La nation entière doit concourir à sa formation , et il serait assez étonnant que le grand nombre se résignât toujours à supporter les injustices. Le privilège du commandement pouvait rester à quelques familles , quand elles possédaient toutes les richesses et qu'on croyait qu'elles possédaient aussi

306 SOUVEJIIRS.

tous les talens; c''élait une suite du gouvernement féodal : mais aujourd'hui les propriétés sont trop divisées , le commerce et l'industrie élèvent un trop grand nombre d'individus au-dessus de la classe commune , l'esprit d'égalité est trop répandu dans la société , pour que * quelques officiers nobles com- Piandent tous ceux qui ne le sont pas. » Mais, dira- 1-on , ce privilège n'a jamais existé en France , et

Fabert Oui, il y a eu quelques exceptions; mais

elles étaient si rares, et parla même elles semblaient si extraordinaires, que le peuple avait recours, pour les expliquer, à des causes surnaturelles. Ainsi Fabert, ce loyal plébéien à qui Mazarin confia ses trésors , sa i'amille et la personne du roi, passait pour avoir un démon familier qui le protégeait. Il faudrait en avoir un aujourd'hui pour parvenir au commandement au milieu des suspicions, des délations, des dénonciations qui entourent tous les militaires dignes de porter ce nom.

On a fait des arrestations à Strasbourg ; il fallait

bien que P L déjouât sa petite conspiration:

nouveau Thémistocle , les lauriers de Miltiade-Lespinois devaient l'empêcher de dormir; il dormira à l'avenir. Un capitaine d'infanterie est venu lui dénoncer une loge dite de la Vendetta dont il faisait partie avec

huit officiers, la plupart de l'artillerie. L a bien

vile fait emballer cet officier dans une voiture et l'a envoyé à Paris où il recevra sans doute des instructions et des récompenses. Les officiers dénoncés ont été arrêtés. Si les loges étaient répandues dans l'armée, si elles avaient un but hostile contre le gouver-

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nement, elles seraient dangereuses , sans cloute; mais on n'aurait pas même alors le droit de s'en plaindre. L'aristocratie n'a-t-elle pas organisé ses sociétés secrètes? n'a-t-elle pas ses amis de la légitimité, ses Francs régénérés, son gouvernement occulte? Pourquoi un parti n'emploierait-il pas les moyens que l'on permet à l'autre ?

Ces prétendues découvertes de complots , formés peut-être par l'autorité , vont donner lieu à de nouvelles épurations, à de nouvelles persécutions contre tous ceux qui ont servi. Bellune va marcher sur les traces de Lalour-Maubourg, qui marchait sur les traces de Clarke , duc de Fellre. Pauvre France ! Pauvre armée ! Quelle différence y a-t-il entre nous et les Juifs après la destruction du temple de Salomon et de la cité sainte?

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