PRÉFACE
Je sais peu d'ouvrages, pour ma part, que je mette au-dessus des Mémoires. Les gens de lettres n'écrivent guère que pour faire montre de leur esprit, et, même quand ils en ont beaucoup, ce qui n'arrive .pas toujours, cela me touche peu. Les historiens eux-mêmes, slls sont simplement hommes de lettres et de cabinet, me laissent froid, étant étrangers à la guerre, aux négociations, aux finances, à la politique, c'est-à-dire aux plus importantes matières de l'histoire.
Les auteurs de MémoireSy au contraire, ont cet avantage de dire ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont entendu. Ils parlent de ce qu'ils savent, de ce qu'ils connaissent, de ce qu'ils aiment, et, en
îî: préface
pareil cas, on parle presque toujours bien. Cela est si vrai que, parmi les Mémoires dont notre littérature est le plus justement fière, il faut placer ceux qui ont été écrits par des soldats, par des hommes qui ne se piquaient ni de belles-lettres ni de bel esprit, et qui étaient arrivés à la fin de leur carrière sans avoir eu le loisir ni le goût d'écrire, sans avoir manié autre chose que l'épée. Mais comme ils sont pleins de leur sujet comme ils ont au cœur une belle flamme et une noble passion, il se trouve que leurs récits sont pleines de mouvement, de chaleur et de vie ; le style dont ils n'ont pas pris souci leur est donné par surcroît»
Depuis Villehardouin, maréchal de Champagne, dont les Mémoires sont les premiers que nous ayons, jusqu'au général de Marbot ; depuis Biaise de Montluc jusqu'au baron Thiébault, dont les Mémoires sont d'hier, il n'est pas un de nos écrivains militaires qui n'ait montré que manier l'épée était un bon apprentissage pour manier la plume, et à qui Ton ne puisse appliquer le mot d'Horace :
Dextra tenet calamum, Strictum teaet altéra ferrum.
l\4aîs je me reproche de citer Horace en telle rencontre, lui qui fut un si piètre soldat, et se débarrassa