LOUIS DE FROTTÉ ET MIGHELOT MOULIN
Les guerres de l'Ouest ont eu de nombreux liisuriens, mais la plupart se sont bornés à raconter les guerres de la Vendée proprement dite, les «combats rie géants », comme les appelait un bon juge, Napolétm, Quelques ouvrages spéciaux ont été consacrés à \:\ chouannerie de la Bretagne et du Maine ; mais sur celle de la Normandie, il n*y avait rien ou presque rien, dernièrement encore, à peine quelques pages dans Be:iuchamp, Crétineau-Joly et Théodore Muret. Ce i]ue Barbey-d'Aurevilly écrivait en i8j8, dans la préfaee di^ VEnsorcelèe, était vrai à cette date :
L'histoire, disait-il, manque aux Chouans. Elle leur mnnquc' comme la gloire et même comme la justice. Pendant que {*:%
(i) Louis de Frotté et les insurrections normandes (1793-1832), par Lîori de La Sicotière, séaatear de TOrne, deux volumes grand in-octavo de 62g et 812 pages^ avec an Index alphabétique de 55 pages. Pion et Nourrjri éditeurs, 10. rue Garancière. Mémoires de Michelot Moulin sur la Chouannerie normande^ publiés par la Société d'histoire contemptraine, psr ^ U, Rioult de Neuville. Un vol. in-8, Alphonse P)card et fils.
6o MÉMOIRES ET SOUVENIRS
Vendéens, ces hommes de la guerre de grande ligne, dorment, tranquilles et immortels, sous le mot que Napoléon a dit d'eux, et peuvent attendre, couverts par une telle épiiaphe, rhistorien qu'ils n'ont pas encore (i), les Chouans, ces soldats de buisson, n'ont rien, eux, qui les tire de l'obscurité et les préserve de Tinsuite. Leur nom, pour les esprits ignorants et prévenus, est devenu une insulte. Nul historien d'autorité ne s'est levé pour raconter impartialement leurs faits et gestes... Dieu, pour mieux montrer nos néants, sans doute, a parfois de ces ironies qui attachent le bruit aux choses petites et l'obscurité aux choses grandes, et la Chouannerie est une de ces grandes choses obscures, auxquelles, à défaut de la lumière intégrale et pénétrante de l'Histoire, la Poésie, fille du rêve, attache son rayon.
Cet historien d'autorité, que Barbey-d'Aurevilly appelait, sans Tespérer peut-être, est venu pour la Chouannerie normande; et il est venu d*unc6té d'où on ne Tattendait guère, — du Luxembourg. Qui donc a dit qu'on ne travaillait pas au Sénat? Dans son Louis de Frottèy M. de la Sicotière, sénateur de l'Orne, n'a pas seulement traité le sujet, il l'a épuisé. Homme heureux et digne d'envie, qui a trouvé dans son pays natal, sans dépasser les horizons chers à son enfance, un sujet neuf et merveilleux, qui a la grandeur tragique de l'histoire, le caractère émouvant et pittoresque du roman !
Il est de mode, depuis quelque trente ans, parmi ceux qui écrivent l'histoire, de préférer aux vues générales les détails particuliers, de faire œuvre d'érudition plutôt qu'œuvre d'art, de ne jamais faire un pas sans s'appuyer sur des pièces d'archives, sur des documents inédits, de multiplier les preuves, au risque de voir quelquefois le texte disparaître sous les notes, comme ce petit âne dont parle Sainte-Beuve et qui, attelé à une boutique ambulante, disparaît sous la multitude de mar-
(i) Jugement trop sévère, à mon sens ; les Hiffo/res d'Alphonse de Beauchamp, de Crètineau-Jolj et de Théodore Muret sont des œuvres d'une réelle valeur.
Qoo^z
LOUIS DE FROTTE ET MICHELOT MOULIN 6l
chandises de toutes sortes étalées sur chaque point aux regards des passants (i). Après tout, cette méthode a du bon, et, pour mon compte, j'aurais mauvaise grâce à en dire du mal, puisque aussi bien il m'est arrivé plus d'une fois d'en user.
Et pourtant, si minutiste que je sois, je n'ai garde de faire fi des écrivains qui s'attachent surtout aux grandes lignes, qui ne s'attardent pas aux petits faits, aux dessous de cartes, à l'envers de l'histoire, et qui ne craignent pas de répéter à l'occasion le mot de cet ambassadeur : < Mon chancelier vous dira le reste. » Ce genre est réputé vieux jeu; il n'est pas plus à la mode que ne Test aujourd'hui, en peinture, le tableau d'histoire. Cela n'empêche pas tel livre composé, d'après ce procédé vieilli, celui du général de Ségur, par exemple, sur Napoléon et la Grande Armée en 1812, d'être une oeuvre admirable et que les historiens de l'école nouvelle feraient peut-être bien de prendre pour livre de chevet.
Que si vous me demandez maintenant à laquelle de ces deux écoles appartient M. de La Sicotière, dans son Louis de Frotté, je vous répondrai : à toutes deux.
Nul, en effet, ne pousse plus loin que lui le goût des recherches, la passion de l'exactitude, le culte de l'inédit. 11 n'est si mince détail qui ne l'intéresse et qu'il ne veuille connaître par le menu. En toute rencontre, il fait preuve de la plus courageuse et de la plus infatigable diligence, et certes il est peu d'auteurs à qui se puisse mieux appliquer le vers de Lucain :
Nil actum credens quum quid superesset agendum.
Pour écrire son livre, il a consulté, en premier lieu, les papiers de Frotté lui-même, papiers très nombreux, très importants, « absolument inédits »; non seulement
;i) Sainte-Beuve, Portraits 'ittéraireSy tome i, p. 386.
ses correspondances et ses notes autobiographiques, mais une masse énorme de pièces, rapports, plans, instructions, réflexions, journaux de ses travaux et jusqu'aux comptes de ses dépenses militaires. Ce précieux dépôt est conservé au château de Couterne, où M. de La Sicotière a pu en prendre connaissance.
Après les archives du château de Couterne, les Archives de la guerre, à Paris. Elles lui ont offert une mine véritable de documents de toute provenance et de toute nature relatifs aux insurrections normandes, l'autorité militaire ayant à ce moment concentré entre ses mains tous les pouvoirs et centralisé tous les renseignements.
Les Archives nationales, celles des trois départements de rOrne, du Calvados et de la Manche lui ont fourni nombre de pièces utiles. D'autres ont été copiées dans les registres municipaux ou dans les greffes criminels.
A Londres, il a obtenu le relevé aussi complet que possible de la correspondance de Frotté avec le comte de Puisaye. On sait que les papiers de Puisaye, légués par lui au British Muséum, forment !i6 volumes in-4»
et in-folio
M. Maufras du Chatellier, de T Institut, possédait à son château de Kernuz (Finistèrej une très riche collection de documents originaux sur l'histoire de la Révolution en Bretagne et en Normandie, provenant tant de ses recherches et de ses acquisitions personnelles que des archives du conventionnel Guezno, un des pacificateurs de rOuest. Guezno n'avait pas seulement conservé avec soin tous les documents relatifs â sa mission, il y avait joint la plus grande partie de ceux recueillis par Mériage, Taide de camp de Hoche et par Hoche lui-même. On pense si M. de La Sicotière a fait de nombreuses stations au château de Kernuz !
De retour à Paris,entre une séance aux Archives nationales et une autre au dépôt de la guerre — sans préju-
LOUIS DE FROTTE ET MiCHELOT MOULIN 63
dice des séances au Sénat, que je rappelle ici pour mémoire — il se délassait en prenant des notes dans les archives de M. le duc de la Trémoille, dont le grandoncle, le prince Louis, l'ancien camarade et Tami le plus intime de Frotté, avait, en 1814, en sa qualité de président de la Commission des récompenses à décerner aux anciens combattants des armées catholiques et royale, rassemblé des documents qui sont d'un prix inestimable pour déterminer l'organisation et le personnel de chacune d'elles.
D'autres s'en seraient tenus la, estimant qu'après d'aussi longues recherches, ils avaient bien le droit de dire: Mon siège est fait! M. de la Sicotière ne l'entendait point ainsi, dût le sien durer quelques années de plus que le siège de Troie!
Après les pièces d'archives, il lui fallait se procurer — chose plus difficile — les Souvenirs écrits laissés par les acteurs ou les témoins des événements qu'il avait à raconter; souvenirs restés inédits jusqu'ici et dont une discrétion, bien concevable à une époque plus rapprochée des événements, avait empêché la communication aux premiers historiens de nos guerres. M. de la Sicotière a eu cette heureuse fortune de pouvoir consulter ces mémoires et journaux particuliers, ceux du vicomte de Chambray, membre du conseil supérieur de l'armée royale, ceux du comte de Sémallé, concernant l'arrestation et la mort de Frotté; les Anecdotes et souvenirs de Desfeux, ancien notaire à Sartilli (Manche), les fragments du journal de M. de Moustier (1), aide de camp de Frotté, le Précis anecdotijue de Caillebotte l'aîné, négociant à Domfront, et les Notes sur la Chouannerie, de Caillebotte jeune, frère du précédent, enfin les Mémoires de Michelot Moulin, dont nous parlerons tout à l'heure.
(I) Clément Edouird, marqais de Moustier, ambassadeur de Frtace A Dresde et à Madrid, mort le 5 janvier 1830.
Qoo^z
On le voit, Thistorien de Louis de Frotté a puisé aux deux sources d'informations qui constituent véritablement l'histoire : les documents officiels, ordres, dépèches, instructions, rapports, — et les documents en quelque sorte personnels, correspondances intimes, souvenirs des témoins et des acteurs. De là, dans son livre, des renseignements d'une abondance sans pareille, d'une précision sans égale. Et ici, que le lecteur veuille bien le remarquer, il ne s'agit pas d'une simple monographie ; il s'agit du tableau même des insurrections normandes de 1793 à 1832, de combats obscurs, de héros ignorés; et sur chacun d'eux l'auteur a des informations complètes, des renseignements exacts, authentiques, et de première main, — sur chacun d'eux, et VIndex alphabétique de Louis DE Frotté renferme plus de trois mille noms! C'est véritablement inouï !
Je ne voudrais rien exagérer; mais enfin pourquoi ne pas dire, puisque c'est la vérité, que jamais peut-être, en sujet aussi vaste, on n'a fouillé aussi profondément les détails, on n'a réuni une masse si prodigieuse de renseignements et de faits ? 11 y avait là sans doute un écueil. A multiplier ainsi les faits, l'auteur courait le risque de s'y noyer; il s'exposait surtout à fatiguer le lecteur. Il n'en est rien pourtant. M. de la Sicotière a su concilier l'abondance, j'allais dire l'intempérance du détail anecdotique avec les vues d'ensemble. Malgré Tenvahissement des faits particuliers, malgré la profusion et l'encombrement de Vinédit, il a su faire sa part à l'histoire générale. Son ouvrage est savamment composé. C'est avec grand plaisir que j'y ai retrouvé cette vieille division en Livres, si chère aux écrivains d'autrefois et qui présente tant d'avantages. Chateaubriand et Victor Hugo avaient un faible pour cette division en Livres, et ils savaient bien en cela ce qu'ils faisaient. Pour une autre raison encore, l'attention du lecteur se soutient jusqu'à la fin sans faiblir, et cette raison, la voici : l'auteur s'est
Louis de t'ROTTÉ et michelOt moulin h^
passionné pour le sujet qu'il traitait, et la passion ^!s\ encore, même en histoire, la meilleure de toutes les conseillères, la première de toutes les Muses.
On lit dans la préface de M. de la Sicotière, à prupus des mémoires et journaux particuliers dont il avait reru communication :
En première ligne, il faut placer les Mémoires de Moulin, adjudant général de Frotté, brave homme autant qu'homme bfctve^ le plus Vendéen des chouans de Normandie et peut êire la figure la plus originale de l'insurrection.
Ces Mémoires sont fort intéressants et présentent le récit le plus complet des événements de la chouannerie normande^ d j ceux du moins auxquels Fauteur fut mêlé. Ce sont ses souvenirs personnels qu'il retrace, avec les avantages et les inconvénîeDCs, les détails et les lacunes que comporte le genre. Moulin devuu colonel sous la Restauration et fut attaché en cette quai il tJr a l'état-major de la place de Paris (i). Il ne se piquait nullement de littérature; c'était un simple taillandier, d'un courage et d'uu. intelligence rares, mais dont Téducation première avait été Wn i négligée et qui n'avait pas eu le loisir de l'achever. Ses broud ions, assez incorrets, furent mis au net et rédigés, en vue d'une impression éventuelle, par son gendre, M. Cassin, professi^iir distingué. La plume du lettré ôta quelque chose de son originalité au crayon du soldat, mais sans altérer la Hdélité du trait : 2 ,
Ce sont ces Mémoires que publie aujourd'hui la Sn^ ciété (VHistoire contemporaine. M. L. Rioult de Nu*
(1; Moulin passa à Caen les deraières années de sa vie et mourut en lcUu ▼ille le 30 décembre 1 840.
(2) JLott/S de Frotté, préface, p. 16,
ville en a préparé l'édition avec beaucoup de soin et une parfaite compétence.
Michel Moulin — qui reçut pendant la guerre et conserva ensuite jusqu'à la fin le nom de Michelot — naquit le 7 janvier 1771 au village de Frédeville, commune de Saint-Jean-des-Bois, à l'extrémité la plus voisine à la fois du Calvados et de la Manche, dans la partie de la Normandie qui fut le principal foyer de Tinsurrection. Son père, taillandier de son état» ne lui fit don&er que réducation d'un enfant de la campagne.
Mon père et ma mère, dit-il, ont eu onze enfants : je suis resté seuly les dix autres étant morts en bas âge. La trop grande tendresse qu'ils avaient pour moi m'a privé de l'éducation qu'ils auraient pu me procurer, s'ils avaient eu le courage de se séparer de moi pour me mettre au collège : Ce fut le seul motif qui les en empêcha, Taisance dont ils jouissaient les mettant en état de me faire faire mes classes. Ils pensèrent que je n'avais pas besoin d'être bien savant pour iaire une charrue ou une faulx, qu'il me suffisait de savoir lire et écrire ; avec cela je pouvais vivre heureux, comme ils l'avaient fait eux-mêmes jusqu'alors.
11 prit les armes au mois d^octobre 179} et eut bientôt organisé une compagnie dans sa paroisse de Saint-Jeandes-Bois. C'étaient, chaque jour, de nouvelles alertes et de nouvelles escarmouches, des coups de main et des coups d\iudace, dont le suivant donnera une idée.
Au mois de mai 1794, le curé de Tinchebray, Tabbé Dulaurent, qui était réfractaire, fut arrêté et conduit dans la prison du bourg; c^était pour lui la guillotine à brève échéance. Michelot forma le projet de Tenlever de vive force, ainsi que trois de ses camarades arrêtés depuis peu de jours. Il comptait sur deux cents hommes, mais il ne put en réunir C2 jour-là que cinquante-sept. C'était trop peu pour emporter d'assaut la prison. Il se détermina à employer la ruse. Au milieu de la nuit, il arrive à Tinchebray, saisit par surprise la sentinelle et le