‹ Mémoires et souvenirs (volume 2)Chapitre 20 sur 30 · LOUIS DE FROTTÉ ET MICHELOT MOULIN · texte numérisé non relu

LOUIS DE FROTTÉ ET MICHELOT MOULIN

corps de garde de la prison, place la plus grande partie de sa troupe sous la halle au blé, d^où ellç pouvait empêcher les soldats qui étaient dans la caserne de sortir ; puis, accompagné de onze hommes seulement, dont un habillé en prêtre et les autres en uniforme de gardes nationaux, il frappe à la porte de la prison.. Le geôlier ouvre le guichet. Michelot lui montre le prétendu prêtre, en disant qu'ils venaient d^arrêter ce f... calotin et le lui amenaient. Ils sont aussitôt introduits sans difficulté, et on monte les escaliers, non sans bousculer d'importance le « calotin ». Déjà le geôlier, pressé de donner un compagnon au curé de Tinchebray, a ouvert la porte de sa chambre. L'abbé Dulaurent, prévenu de la visite» ne s'était pas couché. 11 sort aussitôt et prend le bras de Moulin. Le geôlier voit qu'il est joué et refuse d'ouvrir la porte où étaient renfermés les trois chouans. Comme le curé veut lui arracher ses clefs : « Laissez, laissez-donc, dit Michelot, il nous ouvrira bien lui-même toutes les portes. > Ce qui fut fait. A l'exception d'un nommé Maigrière, arrêté pour vol, sur lequel Moulin referma lui-même la porte de la chambre, tous les autres prisonniers furent mis en liberté: « Nous emmenâmes, dit-il, en terminant son récit, nous emmenâmes M. le curé et nos camarades sans qu'il nous fût arrivé le moindre accident. »

Au mois de novembre 1794, le général Hoche arriva subitement à Saint-Jean-des-Bois et enleva comme otages douze hommes respectables de la commune, pères de famille, pour la plupart. Le père de Moulin fut le premier arrêté. Sans leur faire subir aucun interrogatoire, Hoche les emmena dans la prison de Rennes. Moulin père et sept de ses compagnons y périrent, victimes de l'épidémie qui régnait alors dans cette prison.

Jusqu'à ce moment Michelot s'était efforcé de cacher lapartqu'il avait eue dans l'organisation des compagnies de Saint-Jean-des-Bois, de Fiers, de Landisacq et de

Trutemer. Après la mort de son père, il ne chercha plus que les occasions de se mettre en évidence. Comme il joignait la plus vive intelligence au caractère le plus énergique en même temps que le plus dévoué, il inspirait à ses camarades une confiance sans bornes. « Petit de taille, dit M. de La Sicotière, agile, vigoureux, i'œil ardent, tenace comme un Breton, prudent comme un Normand, courageux comme un Français, connaissant mieux que personne, non seulement les détours du pays, mais le caractère et les sentiments de ses habitants et, pour ainsi dire, de chaque maison, ayant éprouvé ses hommes un à un, éprouvé lui-même en toute rencontre, ils ne juraient que par lui (i). »

Au printemps de 179^, Moulin offrit sa petite troupe au comte de Frotté, qui ne tarda pas à le nommer adjudant-major général. Jusqu^au mois de juin 1794, c'està-dire pendant plus de douze mois, il prit part à toutes les affaires de cette première chouannerie normande. Les principales furent celles de la Vente-Henriette, de Briouze, de la Lande-Patry, de TAuberge-Neuve, de Dieufit, du Grand et du Pelit-Celland, où les Chouans luttèrent avec courage et parfois avec succès. Au Teilleul, à Tinchebray, à la verrerie de Gast et dans d^'auires rencontres, ils eurent le dessous.

Dans une telle guerre, d'ailleurs, le péril était de toutes les heures. Les dangers de mort étaient incessants. Point de trêve, point de repos, pas un seul jour, pas une seule nuit qui fussent exempts d^inquiétudes, à l'abri d'une attaque, d'une surprise ou d^une trahison. Après avoir raconté comment M. de Frotté et son étatmajor avaient failli être pris et tués chez une dame Doynel, qui habitait le château de Torchamps, et chez une dame Coysel, du village de la Pierre aux environs de Mortain, qui toutes deux trahissaient les royalistes,

' I) Louis de Frotté, tome ï, p. 122.

LOUIS DE FROTTÉ ET MICHELOT MOULIN bC^

Moulin ajoute : «Ainsi les périls que courut M. de Frotté avec son état-major chez Madame Doynel et la perte de deux de nos braves, assassinés à la Pierre, sont une nouvelle preuve que, dans une guerre de parf^ans, il ne faut point s'arrêter ni reprendre haleine au milieu de la carrière, et qu'il faut continuellement poursuivre sa course jusqu'à ce que l'on ait atteint le but que Pori se propose (i). >

Le 6 juillet 1796, un traité de pacification fut conclu au château de ^^ontenailles-Louvets, à trois lieues d*Alençon. Frotté, qui n'avait point voulu y souscrire personnellement, passa en Angleterre. En 1797, il revint en France pour y étudier' la situation, et, après un nssez long séjour en Normandie, il se rendit à Paris avec son jeune frère, en même temps qu'y arrivaient de Wuv côté le prince de la Trémoille, Bourmont, d'Autichamp, Bruslart, Louis de la Rochejaquelein, Rivière, Polignac, Puyvert, le colonel suisse Pillechody. Badouville et plusieurs autres officiers, attirés comme lui par rimminence d^une collision et disposés à profiter de la première occasion pour renverser le Directoire. Lv 17 fructidor (3 septembre 1797), ils dînaient ensemble dans un restaurant placé à l'entrée de la rue du Bac, en face du pont Royal. Ils s'entretenaient des chances que pouvait avoir un complot royaliste. A la même heure, à l'étage supérieur, dînait, avec tout son état-miiior, Augereau, arrivé d^Italie pour se mettre à la tête du complot directorial. Singulier rapprochement, qui livrait également au hasard d'une [surprise rétat-major des deux armées !

Le lendemain, avait lieii le coup d'Étal du 18 frucii dor.

Frotté put retourner en Angleterre, et, pendant prés de deux ans, y travailla encore au soutien de son parti,

(1) Mémoires, p. 53-

avec un dévouement que ne rebutait aucun obstacle. Dans Tété de 1799, il repassa en France et rentra en campagne. Moulin fut des premiers ^ le rejoindre. La situation du Directoire était alors tellement abaissée, Topinion était si lasse, la désorganisation si grande dans les administrations civiles et même dans Tarmée^ que le gouvernement touchait à sa chute. Sa succession était évidemment à la veille de s'ouvrir. Qui la recueillerait? Bonaparte allait se charger de la réponse. Son retour d'Egypte et le coup d'Etat du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) changèrent soudainement la face des choses. Les bandes de Frotté, si elles avaient été battues à Vire et à la Fosse, avaient eu quelques succès, notamment à Couterne et à Touvois. Ces succès ne pouvaient avoir maintenant de lendemains. Tout espoir était fermé à Frotté et à ses lieutenants depuis qu'ils avaient en face d'eux, non plus Barras et ses misérables collègues, mais Napoléon Bonaparte, le vainqueur d'Arcole et des Pyramides, qui sera demain le vainqueur de Marengo.

La trêve de Pouancé, qui préludait à une pacification générale (décembre 1799), amena la soumission définitive, à Montfaucon (2a janvier 1800), des chefs delà Vendée, de l'Anjou et du pays Nantais; ceux du Maine et du reste de la Bretagne les imitèrent. Frotté, qui avait résisté, avec une ténacité aussi imprudente que courageuse, à toute idée de soumission, resta seul aux prises avec toutes les forces de Bonaparte. Il lutta encore. Le aj janvier, aux Forges-de-Cossé (Orne), eut lieu une véritable bataille où l'avantage, chaudement disputé par trois généraux républicains, finit par lui rester. Il y avait engagé 2,000 Chouans contre 5,000 Républicains. Ce fut la dernière et la plus importante affaire de la campagne. Moulin était là pour tirer les derniers coups de fusil.

Force cependant fut à Frotté de ce soumettre à son tour. On sait comment un piège odieux lui fut tendu ;

Page 1