‹ Mémoires et souvenirs (volume 2)Chapitre 30 sur 30 · MÉMOIRES D UNE INCONNUE I · texte numérisé non relu

MÉMOIRES D UNE INCONNUE I

de l'attentat ; deux enfants désignèrent un jeune soldat du bataillon de Mirande, nommé Lacassagne, qui s'était endormi dans une loge. On l'arrêta, ainsi qu'un apprenti charron de seize ans, Jean Castaignon, qui était près de lui. On était au 6 avril 1794. Le 15 avril, la Convention, sur le rapport de Barère, décréta que les auteurs, instigateurs et complices de l'attentat, ainsi que tous autres conspirateurs, etc., seraient arrêtés et traduits sans délai, à Paris, devant le Tribunal révolutionnaire. Mais déjà Cavaignac et Pinet avaient devancé leurs collègues. Dès le 9 avril, ils avaient envoyé à Auch leur Commission extraordinaire. Le matin du jugement, le président de la Commission manda l'exécuteur et lui dit de tenir prête la guillotine pour dix heures. Il y eut neuf exécutions. On fit la toilette des condamnés sur le carré de la mairie contigu à la salle où siégeait la commission ; ces malheureux ne sortaient du Tribunal que pour marcher au supplice. Il y avait parmi eux plusieurs vieillards, dont l'un de 72 ans et l'autre de 74 ans. Etaient-ce des complices de Lacassagne que l'instruction avait révélés? (i) En aucune façon. Mais en donnant huit autres condamnés pour cortège au jeune volontaire de Mirande, on gardait les apparences d'une conspiration à l'incident qui, dénoncé à la Convention et aux Jacobins, avait eu un si grand retentissement dans toute la France ; et c'est sous cet aspect que Cavaignac et Pinet l'exposaient encore lorsque, quatre jours après, ils écrivaient à la Convention :

Vous avez su Vaitentat terrible commis sur notre brave et digne ami Dartigoeyte... Pénétrés d'horreur et d'indignation et

(1) D*après ua mémoire ceotemporain, la taile, iûstrument de Tattentat, était on simple palet qac Lacassagne avait apporté avec lui, et qui, lai échappant, tomba à ane assez grande distance da représentant. — La Justice révolutionnaire à Auch. Histoire de la Commission extraordinaire de Bayonne, d*après les documents originaux, par A. Tarbouriech , archiviste du Gers, (isisç).

voulant venger la représentation nationale outragée, nous prîmes sur le champ un arrêté pour ordonner à la commission extraordinaire de s^y transporter. Dix scélérats ont porté leur tête sur l'échafaud, et le principal auteur de ïassassinat de Dartigoeyte a fait retentir jusqu^à son dernier instant Tinfâme nom de Louis XVIL Les monstres! ils périront tous, et bientôt la terre de la liberté sera purgée de ces esclaves qui veulent des rois (i).

Le 17 avril, la commission quittait Auch et reprenait le chemin de Bayonne, où dix-sept nouvelles exécutions devaient marquer son retour. Cavaignac et Pinet continuent à tenir la Convention au courant de leurs exploits :

Nous venons de rentrer dans Bayonne avec la douce satisfaction d'avoir entièrement étouffé la conspiration qui allait éclater dans le département de$ Landes... Les prêtres et les nobles étaient rame et les chefs de ce complot horrible. La tête des plus criminels a tombé sur tichafaud ; les autres sont dans les fers. La terre de la liberté était là plus qu'ailleurs souillée par la présence des prêtres réfractaires; ces hommes qui ont bravé les lois et la crainte de l'échafaud pour tâcher d'allumer au milieu de nous la guerre civile, pour y porter la dévastation et la mort, souillaient plusieurs contrées de ce département. Sept ou huit de ces misérables ont payé de leur tête leur infâme projet, et nous vous annonçons avec satisfaction que le peuple de ce département, éclairé par le danger qu'il vient de courir, leur donne luimême la chasse, qu'il dépouille avec empressement les temples de rimposture, de l'hypocrisie et du mensonge, pour les transformer en temples de la raison... (2).

Cavaignac et Pinet avaient une loge au théâtre de Bayonne, une loge grillée. Un soir, les représentants n'étant pas en ville, la loge étant vide, un brigadier de charrois, nommé Ramonde, qui s'était marié le jour même, mena sa femme au spectacle, et ne voyant plus de place ailleurs, s'écria : « L'égalité n'est-elle qu'un

(1) Moniteur da 30 avril 1794-

(2) Moniteur du 27 avril 1794.

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vain mot ? Ouvrez cette loge. » Il s'y plaça avec sa femme aux applaudissements des spectateurs. Quelques jours auparavant,un gendarme, nommé Rigaudon, avait murmuré au théâtre contre le privilège que s'attribuaient les représentants; il avait osé dire: Point de distinc^ tion! Cavaignac et Pinet livrèrent ces deux malheureux à la commission; leur arrêté d'accusation, qui porte la même date que le jugement, débute par ce préambule :

Informés que, pendant leur absence de Bayonne, quelques scélérats avaient cherché à mettre à exécution le plan d'avilissement de la représentation nationale, conçu à Paris par Hébert, Vincent, Ronsîn et quelques autres conspirateurs de cette trenope... (i) »

Le jour même, Ramonde et Rigaudon furent envoyés à la mort. « Ils ont été guillotinés, dit un récit contemporain, au milieu des pleurs de leurs camarades et de la stupeur de tout un peuple épouvanté de tant d'horreur (2) » .

Cette exécution est du 22 avril 1784. Le 16 avril, la Convention avait décrété la suppression des tribunaux ou commissions révolutionnaires de province pour tout ramener à Paris, Cavaignac et Pinet furent au désespoir; ils ne pouvaient se consoler du départ de la guillotine. Le 24 avril, ils écrivent à la Convention

... Citoyens collègues, les services que rendrait encore la commission nous portent à vous demander la continuation de son existence. Son nom est ici la terreur des scélérats ; son inflexibilité, sa justice sévère, son énergie occasionnent un si grand effroi à Taristocratie qu'elle n'ose pas souffler. Ces motifs

(1) Berriat>Saiat-Prix, tome I, p. 330.

(2) Exposé succinct de Vhisioire de Bayonne depuis le commencement de la Révolution et de quelque faits relatifs au gourvernement de Pinet et de Cavaignac, p. 15. Il est dit da fils de Pinet : « Cet enfant avait pour principal hochet ane guillotine et ne cessait de répandre le sang, en guillo-

sont puissants pour la conserver; d'ailleurs, il reste encore bien des traîtres à punir (i).

Cette touchante supplique ne fut pas prise en considération. La commission ne fut pas maintenue.

Tel était le prétendant qui, au printemps de 1797, aspirait à la main de Mademoiselle de Corancez.Les faits que nous venons de rappeler étaient connus. Les lettres du réprésentant étaient au Moniteur, Après le 9 thermidor, les habitants des départements où s'était exercé son proconsulat l'avaient dénoncé à la Convention. La société populaire de Bayonne elle-mê.ne avait écrit à plusieurs reprises contre lui et son collègue Pinet. Au mois d'avril 1795, la Convention avait retenti des débats soulevés par ces plaintes. Cétait donc en pleine connaissance de cause que la famille de Corancez avait à se prononcer. M. de Corancez et tous les siens —sa femme exceptée — se montrèrent opposés à la demande de l'ancien conventionnel. Mais Madame de Corancez, qui régnait au logis, voyait d'un bon œil ce parfait disciple de Jean- Jacques. Pouvait-elle oublier d ailleurs le pieux hommage que, dès son arrivée dans les Pyrénées, il avait rendu à l'auteur du Contrat sociale Un de ses premiers actes avait été d'inviter les municipalités à changer le nom de leurs communes, € en cas qu'il vînt du fanatisme ou de la féodalité, ou bien que la commune fût, dans Topinion publique, entachée de fanatisme ou d'incivisme; Saini-Jean-de-Luz était devenu Chauvin-Dragon; Saint-Palais, [Mont'Bidouze ; UstarritZy Maratsur-Niye, — et Saint-Esprit, Jean-Jacques-Rousseau (2).

Le mariage eut lieu. Mademoiselle de Corancez devint la citoyenne Cavaignac.

tiaaat, da matin au soir, des poalets et des oiseaux, soas les yeox même de son père et de sa mère. » Page 20.

(1) H. Wallon, tome II, p. 421.

(2) Histoire du dijcèse de Bayonne pen tant le dit-huitième siècle, par M. l'abbé Duvoisin

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Je me suis étendu un peu longuement sur le rôle du c onventionnel Cavaignac pendant la Terreur. J'avais pour cela plusieurs raisons. Il m'a paru que le rappel de ces faits était la meilleure réfutation des théories politiques derMconnu^,despages]oii elle célèbre 95 avec enthousiasme, de celles encore où, écrivant au lendemain des attentats de Meunier, de Fieschi et d*Alibaud, elle glorifie l'assassinat politique. A Madame Cavaignac, lorsqu'elle défend de pareilles thèses, elle qui avait pourtant un sentiment élevé de l'honneur, on ne peut pas dire: € Vous êtes orfèvre, monsieur Josse » ;. mais nous pouvons lui dire, sans lui manquer de respect: « Vous êtes la femme d'un... orfèvre !... »

Il m'a semblé, en second lieu, qu'il y avait un enseignementàtirerdesfaitsquej'airappelés. Voilàunhomme qui envoie froidement des innocents à l'échafaud; qui jette sous le couteau de la guillotine des vieillards coupables seulement d'avoir reçu des lettres de leurs fils émigrés, de pauvres diables dont le seul crime est d'avoir forcé la porte de sa loge au théâtre, un soir qu'elle était vide ! un homme qui fait brûler les croix, les images de la Vierge et les statues des saints ; qui transforme les églises en écuries, qui traque les nobles et les prêtres comme des bêtes fauves, — et qui tient ces actes pour légitimes, parce qu'à ses yeux la fin justifie les moyens, et que la fin ce n'est rien moins que la destruction de la monarchie. La monarchie est rétablie, non pas même la monarchie représentative, mais la monarchie absolue. Il applaudit, il sert, il reçoit des mains du maître untraite-J

ment considérable (i), En'i8o6, le prince Joseph Bonaparte devient roi de Naples ; il offre à Cavaignac le ministère des finances, et le ci-devant régicide accepte avec empressement d'entrer au service du nouveau roi. Quand il arrive à Naples, il trouve Rœderer installé aux finances, mais Joseph crée pour lui l'Administration de l'enregistrement et des domaines, qui, réunissant les eaux et forêts, était presque un ministère. A Joseph Bonaparte succède Joachim Murât. Comme il a servi le roi Joseph, Cavaignac servira le roi Joachim.

Plus encore que la royauté, le conventionnel a poursuivi de sa haine le catholicisme. 11 a transformé en temples de la raison ce qu'il appelait < les temples de Timposture, de r hypocrisie et du mensonge ». Et le culte catholique a été rétabli, comme l'avait été la monarchie. Les églises sont rouvertes. La foule se presse à Saint Sulpice, aux prédications de l'abbé Frayssinous, et dans les rangs de cette foule se cache la femme du conventionnel. Elle se convertit, elle fait sa première communion, elle prend pour confesseur l'abbé Legris-Duval, ua de ces affreux prêtres réfractaires auxquels jadis il donnait si allègrement la chasse !

Est-ce tout? Pas encore. De même qu'il avait traqué les prêtres, il avait aussi traqué les nobles. Il avait feit jeter leurs titres dans un brasier philosophique. Napoléon rétablit la noblesse et distribue des titres. L'ancien conventionnel se baisse pour en ramasser un : il devient, en 181 1, le baron Cavaignac I (2).

Je ne crois pas, dans tout ce qui précède, m'étre éloigné beaucoup des Mémoires cT une Inconnue. En tout cas, j'y reviens, en terminant, pour dire que le volume est plein d'esprit et de talent. On y trouve des portraits finement tracés, de jolies anecdotes, et lorsque la politique n'est pas en cause, des pages d'une grande élévation

(I) Mémoires d'une Inconnue, p. 178.

(a) Dictionnaire des parlementaires, V** Cavaignac, par M. E. Bourloton.

MEMOIRES d'une INCONNUE 1 J !

morale. S'il m'est arrivé d'être trop sévère pour Fauteur, le lecteur me le pardonnera. Ce n'est pas tout à fait ma faute. Pour emprunter à une autre femme auteur, Madame Emile de Girardin, le titre d'un de ses proverbes : € C'est la faute du n^ari. »

5 juin 1894.

UNE NOUVELLE ÉDITION DES MÉMOIRES d'OUTRE-TOMBE (l)

Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, Tauteur du Génie du Christianisme rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet son neveu Louis de Chateaubriand, son directeur Tabbé Deguerry, une sœur de Charité et Madame Récamier (2). Chateaubriand habitait alors au n® 1 1 2 de la rue du Bac. Le cercueil, déposé dans un caveau de T église des Missions étrangères y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. C'est là que repose le poète, sur le rocher du Grand- Bey, à quelques pas de son berceau, dans la tombe depuis longtemps préparée par sies soins, sous le ciel, en face de la mer, à Tombre de la croix.

En 1844, M. Emile de Girardin, directeur de la Presse, avait acquis, au prix de 80,000 francs, de la Société, propriétaire des Mémoires d^ outre-tombe , le droit, à la

(I) Mémoires > d'Outre tombe, par Gbateaobriand. - NoaTelle èdittoiL Garnicr frères, éditeurs. 1893.

(3) Madame de Chateaubriand était morte le 9 fé?rier 1847. Madine Rècanier mourut le 11 mai 1849.

mort de Chateaubriand et avant la mise en vente du livre, de faire paraître les Mémoires dans le feuilleton de son journal. Dès qu'il fut instruit de ce marché, Chateaubriand protesta avec indignation. « Je suis maître de mes cendres, dit-il, et je ne permettrai jamais qu'on les jette au vent (i). » Il fit insérer dans le journal la Mode la protestation suivante :

Fatigué de bruits qui ne me peuvent atteindre, mais qui m'importunent, il m'est utile de répéter que je suis resté tel que j'étais lorsque, le 25 mars de l'année 1836, j'ai signé le contrat pour la vente de mes ouvrages avec M^ Delloye, officier de l'ancienne garde royale. Rien depuis n'a été changé, ni ne sera changé, avec mon approbation, aux clauses de ce contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient été faits, je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une idée, c'est que tous mes ouvrages posthumes parussent en entier et non par U\raisons détachées, soit dans un journal^ soit ailleurs.

Chateaubriand (2).

Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode de publication était si vive que, par deux fois, dans deux codicilles, il s'éleva avec énergie contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la Presse et la Société des Mémoires (3). Il ne s'en tint pas là. Dans la crainte que sa signature, donnée au bas du reçu de la rente viagère, qui lui était faite par cette Société, ne fût considérée comme une approbation, il refusa d'en toucher les arrérages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résolution paraissait inébranlable. Très effrayée d'une résistance qui allait la réduire à un complet dénuement, elle, son mari et ses pauvres, madame de Chateaubriand s'efforça de la vaincre ; mais ses instances mêmes menaçaient de

(i) Gité par Alfred Nettement. La Mode, 5 décembre 1844. (a) La Mode, 1844. tome IV, p. 408.

(3) Souvenirs et Correspondanee tirés des papiers de Madame Récamier, par Madame Charles Lenormant, tome II, p. 489 et saiv.

rester sans résultat, lorsque M. Maridaroux-Vertamy, depuis longtemps le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la situation en rédigeant pour lui une quittance dont les termes réservaient son opposition.

Si cela n'eût dépendu que de M. Emile de Girardin, la publication des Mémoires eût commencé dès le 20 juillet, dès le lendemain des obsèques. Malheureusement pour le directeur de la Presse, il était obligé de compter avec les formalités judiciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le 27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tète de son journal les alinéas suivants :

Le 14 octobre, la Presse commencera la publication des Mémoires d'ouire^tombe ; il n'a pas dépendu de la Presse de commencer plus tôt cette publication ; il y avait, pour la levée des scellés, des délais «t des formalités qu'on[n'abrège ni ne lève au gré de son impatience.

Enfiii, les scellés ont été levés samedi (i).

C'est en publiant ces Mémoires, si impatiemment attendus, que la Presse répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt de rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans) que les Mémoires (Toutre-tombe ne seront pas publiés dans nos colonnes.

Les Mémoires forment dix volumes.

Le droit de première publication de ces volumes a été acheté et payé par la Presse 96,000 francs (a).

Après la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de présenter aux lecteurs Chateaubriand et son œuvre posthune. La Presse comptait alors parmi ses rédacteurs un écrivain qui se serait acquitté à merveille de ce soin, c'était Théophile Gautier. Mais Emile de Girardin n'y regardait pas de si près ; il choisit, pour servir d'introducteur au chantre des Martyrs... Charles

(x) Le stmedi 25 septembre.

(a) La Presse, on l'a va plas haut, avait versée en 1844, ane somme de 80,000 fr. qui, avec les intérêts, représentait, en tftet, en 1848, 9i6,ooo fr.

Monselet. Monselçt, à cette date, n'avait , guère à son actif que d^ux joyeuses pochades, Lucrèce ou la femme sauvage, parodie de la tragédie de Ponsard, et les Trois gendarmes y parodie des Trois mousquetaires, de Dumas. Ce n'était peut-être pas là une préparation suffisante, et Chateaubriand était, pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva cependant — Monselet étant de ceux qu'on ne prend pas aisément sans vert — que son dithyrambe était assez galamment tourné. La Pr^^se le publia dans ses numéros des 17, 18, 19 et 20 octobre, et, le 2 1 , paraissait le premier feuilleton des Mémoires (i). Il était accompagné d'un entre-filet d'Emile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut, une fois déplus, les écus qu'il avait dû verser :

... Les Mémoires d^ outre-tombe ont été achetés par la Presse, en 1844, au prix de 96,000 francs, qui aurait pu s'élève rjusqu'i 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les publier; cet engagement, elle l'a tenue sans vouloir accepter les brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites...

Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplisse* ment des traités conclus par la Presse avec M. Alexandre Dumas, pour les Mémoires d'un médecin; avec M. Félicien Mallefille, (aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne^ pour les Mémoires de don Juan; avec M. Jules Sandeau et M. Théophile Gautier.

Les choses en effet, ne se passèrent point autrement.

(i) On Toit, par ces dates, que M. de Lescure, dans sa biographie de Chateaubriand (Collection des Grands écrivains français, publiée par la librairie Hachette. 1892). s'est gravement trompé, en écrivant, page 188 « Les Mémoires d'Outre-tombe, par une première déception, une première ironie, presque un premier ridicule ^ furent publiés, non le lendemain^ mats la veille de la mort de leur auteur. Ce furent des mémoires d'avant-tombe^ p3 TUS plusieurs mois avant que les Parque!^, « nos derniers éditeurs »» disait Chateaubriand, eussent fait œuvre de leurs ciseaux. Les mémoires furent publiés au lendemain de la révolution de Février, à la veille de la révolte ^oîcale de Juin, pzT V'impztience aveugle d'éditeurs, moins impassibles et moins désintéressés que les Parques... Cette publication anticipée, inopportune, contraire aux conventions, avait été le dernier grand chagrin de la vie de Chateaubriand, dont il avait hâté la fin, »

La Presse avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication d'un ouvrage qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Elle la suspendait quelquefois pendant des mois entiers. Les intervalles étaient remplis, tantôt par les Mémoires d'un médecin, tantôt par des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres fois, c'était simplement V abondance des matièreSy la longueur des débats législatifs, qui obligeaient le journal à laisser en souffrance \t feuilleton de Chateaubriand. La Presse mit ainsi près de deux ans à publier les Mémoires d'outre-tombe. Il avait fallu moins de temps à son directeur pour passer des opi- ^ nions les plus conservatrices et les plus réactionnaires au républicanisme le plus ardent, au socialisme le plus effréné.

Paraître ainsi, haché, déchiqueté ; être lu sans suite, avec des interruptions perpétuelles ; servir de lendemain et, en quelque sorte, d'intermède aux diverses parties des Mémoires d'un médecin, qui étaient, pour les lecteurs ordinaires de la Presse, la pièce principale et le morceau de choix, c'étaient là, il en faut convenir, des conditions de publicité déplorables pour un livre comme celui de Chateaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux années que dura la publication des Mémoires d' outre-tombe — du 21 octobre 1848 au 3 juillet 1850, — ils eurent à soutenir une concurrence bien autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas, — la concurrence des événements politiques. Tandis que, au rez-de-chaussée de la Presse, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des discours. En vain tant de belles pages, tant de poétiques et harmonieux récits sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux événements du jour, et quels événements ! Des émeutes et des batailles, la mêlée furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune, l'élection

du 10 décembre, le procès des accusés du iç mai, la guerre de Hongrie et l'expédition de Rome, la chute delà Constituante, les élections de la Législative, l'insurrection du i? juin 1849, les débats de la liberté d'enseignement, la loi électorale du 31 mai 1850. Chateaubriand avait écrit dans V Avant-Propos de son livre : € On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de mes Mémoires ; je préfère parler du fond de mon cercueil : ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré, parce qu'elles sortent du sépulcre. » Hélas ! sa narration était accompagnée de la voix et du hurlement des factions. Le chant du poète se perdit au milieu des rumeurs de la révolution, comme le cri des alcyons se perd au milieu du tumulte des vagues déchaînées.

On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencontreuse publication dans le feuilleton de la Presse, les Mémoires, paraissant en volumes, trouveraient meilleure fortune auprès des vrais lecteurs de ceux qui, même en temps de révolution, restent fidèles au culte des lettres. Mais, ici encore, le grand poète eut toutes les chances contre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8® (i), à yfr, çole volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques millionnaires et aussi quelques fidèles de Chateaubriand se risquèrent pourtant à faire la dépense. Mais les millionnaires trouvèrent qu'il y

(i) Les onze premiers volumes renfermaient le texte dai Mémoires. Le doazième était formé d'appendices. Les douze Tolomts paroreat de 1849 à

avait trop de pages blanches ; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas d'éprouver, eux aussi, une déception. Divisés, découpés en une infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore son œuvre, les Mémoires n'avaient rien de cette belle ordonnance, de cette symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan déconcertaient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles pages où se révélait avec un éclat plus vif que Jamais, le génie de l'écrivain (i).

L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux Mémoires le terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la pu blication en feuilleton. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois exceptions près, que j'indiquerai tout à l'heure, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre V empereur enterré.

Est-il besoin de dire que la prétendue infériorité des Mémoires d'outre-tombe n'était pour rien ou pour bien peu de chose, dans cette levée générale de boucliers, laquelle tenait à de tout autres causes?

En 1850, les fautes de la République, les sottises et les crimes des républicains avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de juillet. Nombreux et puissants à l'Assemblée législative, ils disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crédit. Ils usèrent de leurs avantages ce qui, après tout, était de bonne guerre, en faisant expier à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avait pas ménagées dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 février, après la révolution de

(I) Sor les conditions déplorables dans lesquelles ont été publiés jusqu'ici les Mémoires d'outre-tombe, et sur celles dans lesquelles il conviendrait, je crois, de les publier à l'aTenir, voir mes Btude^ et portraits, pages 1-45.

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1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. Leur auteur faisait figure d'un homme sans courage, courant sus à des vaincus, poursuivant de ses invectives passionnées des ennemis par terre. De M. Thiers, surtout, l'illustre écrivain avait parlé avec une complète irrévérence ; dans ce passage, par exemple : < Devenu président du Conseil et ministre des affaires étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de Técole Talleyrand ; il s'expose à se faire prendre pour un turlupin à la suite, faute d'aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du sérieux et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire avant d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir aux orgies de Grand-Vaux (1) ». Un peu plus loin, le ministre du i^^ mars était représenté dans une autre et non moins étrange posture, < perché sur la monarchie contrefaite de juillet, comme un singe sur le dos d'un chameau (2). » Ces choses-là se paient.

Les bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satisfaits. Si l'auteur avait célébré, en termes magnifiques, le génie et la gloire de Napoléon, il n'en était pas moins resté, dans ses Mémoires, le Chateaubriand de 1804 et de 18 14, Thomme qui avait jeté sa démission à la face du meurtrier du duc d'Enghien, et qui, dix ans plus tard, avait dans un pamphlet immortel et d'une voix bien autrement autorisée que celle du Sénat, proclamé la déchéance de TEmpereur.

Les républicains, à leur tour, firent campagne avec les bonapartistes. Chateaubriand avait été l'ami d'Armand Carrel; il avait même été seul, pendant plusieurs années, à prendre soin de sa sépulture et à entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avait beau temps que Carrel était oublié des gens de son parti! Aussi bien, en mainte page des Mémoires, les grands ancêtres étaient ramenés à leurs vraies proportions ; les

(i) Tome XI, p. 358.

(a) Tome XI, p. 360.

CHATEAUBRIAND l6î

Robespierre et les Danton, et aussi « les h\ches Girondins (i) » étaient marqués d'un stigmate indélébile. Cela aussi criait vengeance.

Sainte-Beuve attacha le grelot. 11 était de ceux qui flairent le vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se venger des adulations qu'il avait si longtemps prodiguées au grand écrivain, des effusions mystiques, des ferveurs d'apothéoses, avec lesquelles, lors des premières lectures des Mémoires d'outre-tombe, dans le salon de TAbbaye-aux-Bois, il avait célébré les beautés immortelles du livre sacré ? Le moment était venu pour lui de brûler ce qu'il avait adoré. Le i8 mai 1850, alors que les Mémoires n'avaient pas encore fini de paraître dans la Presse y il publia, dans le Constitutionnel, un premier article, suivi, le 27 mai et le 30 septembre, de deux autres, tout remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de sousentendus perfides (2),

Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute plume et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle.

Contre ces attaques venues de tant de côtés différents, les écrivains royalistes protesteront-ils? Prendront-ils la défense des Mémoires et de leur auteur? Ils le firem, sans doute, mais timidement et presque à contre-cœur. Eux-mêmes avaient bien quelques griefs contre le livre. Les uns, disciples de M. de Villèle, avaient peine à oublier la part que Chateaubriand avait prise à la chute du grand ministre de la Restauration ; les autres ne lui pardonnaient pas ses duretés à l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de Prague. Vivement attaqués, les Mémoires furent donc mollement défendus. Seuls Charles Lenormant, dans le Correspondant (3), çt Ar-

(0 Tome n, p. 297.

(2) Causeries du lundi, tome 1, p. 406, et iotm II, p. 138 et 505.

(3) Le Correspondant, livraisons des 25 octobre et 10 novembre 1850.

mand de Pontmartin, dans ÏOpinion publique (i), soutinrent avec vaillance Teffort des adversaires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils sauvèrent, du moins, l'honneur du drapeau.

Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette grande mêlée, provoquée par les Mémoires d'outre - tombe, et à laquelle prirent part les abeilles — et les frelons — de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il a suffi, pour la faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent en passant les années :

Hi motus animorum atque hœc certamina tania Pulveris exigui Jactu compressa quiescuot.

Les Mémoires d'outre-tombe se sont relevés de la condamnation portée contre eux. Il n'est pas un véritable ami des lettres qui ne les tienne aujourd'hui pour une œuvre digne de Chateaubriand, pour l'un des plus beaux modèles de la prose française. J'ai eu déjà plus d'une fois occasion d'en parler (2) et je ne promets pas de n'y point revenir encore. Aujourd'hui je voudrais seulement dire un mot de leur valeur au point de vue de l'exactitude des faits et de la véracité de l'auteur.

Un critique et un historien distingué, M.L. deLanzac de Laborie, écrivait récemment, à propos du premier volume des Mémoires du chancelier P^st/a/^r; « Pasquier,

(1> L'Opinion publique des 7 mai 1850, 16 et 22 février, 3, 9 et 16 mars 1851. — Voir aussi, daas le Correspon l iit du 25 jdnvier 86., le très bel aiticle d'Armand de Pootmartin sur Chateaubriand et M. Sainte-Beu^e. Cet article de Pootmartin a été reproduit aa tora^ I des Semaines littéraires.

(2) Voir, dans Portraits historiques et littéraires, le chapitre sur Afadame de Chateaubriand, et dans Etudes et Portraits, la chapitra sur Cftateaubriand et les Mémoires a' outre-tombe.

mille fois plus vèridique et plus impartial que Chateaubriand, ne saurait entrer en lice avec lui pour Téclat du style et le prestige deTélaquence (i) ». Si je comprends bien, cela veut dire que Chateaubriand, dans sesM^moires y n'est pas vèridique du tout, et que très fréquemment, sinon toujours, il en prend à son aise avec les faits et les accommode à sa guise. C'est là, je ne crains pas de le dire, une accusation sans fondement. Les Mémoires d'outre-tombe sont presque partout, dans les petites choses comme dans les grandes, d'une exactitude irréprochable. J'en donnerai ici quelques exemples.

Chateaubriand naquit à Saint-Malo le 4 septembre 1768 ; il dit, au début de ses Mémoires : « J'étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues soulevées par une bourrasque annonçant Féquinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris : on m'a souvent conté ces détails; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma mémoire. Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligeafla vie, la tempétedont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai presque toujours traîné dans le malheur.Leciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées (2). »

Quelques lecteurs soupçonneront peut-être le grand poète d'avoir imaginé, en vue de l'effet à produire, quelques-unes de ces circonstances, et en particulier cette tempête romantique, qui éclate si à propos. Mais voici que M. Charles Cunat, le savant et consciencieux archiviste de Saint-Malo, confirme de la façon la plus précise, dans un écrit publié en i8jo, la parfaite exactitude de tous les détails donnés par Chateaubriand :

« En effet, dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis près

il) Le Correspondant du lo juin 1893.

(2) Tome 1, p. 22.

l(y^ MÉMOIRES 'ET SOUVENIRS

de deux mois; plusieurs coups de vent qil'on avait éprouvés n'avaient pas changé l'état de l'atmosphère ; ce temps pluvieux jetait l'alarme dans le pays; ce fut dans la nuit du samedi au dimanche, à l'approche du dernier quartier de la lune, qu'eut lieu la tempête horrible qui accompagna la naissance de Chateaubriand et dont les terribles effets se firent sentir dans le pays et notamment à la chaussée du Sillon. De la chambre de Madame de Chateaubriand, le bruit causé par la tempête devait parfaitement se faire entendre ; il est peu de maisons à Saint-Malo, même celles qui se trouvent le plus abritées contre la direction du vent, qui, dans une tempête, n'en ressentent les effets. L'hôtel de la Gicquelais, occupé par la famille de Chateaubriand, était en première ligne et n'avait rien à le préserver, depuis le faîta-TC jusqu'au second étage compris, qui étaient à

découvert (i). »

La continuité et la violence des tempêtes, en ces premiers jours de septembre 1768, furent telles que l'évêque et le chapitre firent exposer pendant neuf jours, comme aux époques des plus grandes calamités, les reliques de saint Malo dans le chœur de la cathédrale; les voûtes de l'antique basilique ne cessèrent de retentir des chants de la pénitence et des appels à la miséricorde divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le ciel reprit sa sérénité et, le dimanche 18 septembre, on porta processionnellenient les précieux restes du saint à travers les rues de la ville et autour des remparts, au milieu d un concours immense de la population. Les reliques, précédées du clergé, étaient portées par deux chanoines et suivies par Mgr Jean-Joseph Fogasse de la Bastie, évêque du

diocèse. . .

Chateaubriand fut mis en nourrice à Plancoet, )oli

(I) Recherches sur plusieurs des circonstanécs relatives aux origines, à la naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand, par M. Gharles Cunat, Saint-Malo, 1850.

CHATEAUBRIAND l6ç

Village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. Au bout de trois ans on le ramena à Saint-Malo. « Nous n'habitions plus, dit-il, la maison où j'étais né; ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent, presque en face de la porte qui communique au Sillon. » — Ceci concorde encore avec les renseignements foffrnis par M, Ch. Cunat: « Lorsque Chateaubriand revint de nourrice, écrit-il, sa famille avait quitté depuis peu de temps l'hôtel de la Gicquelais et habitait le premier étage de la belle maison de M. Whitede Boisglé, qui est presque en face de la porte Saint-Vincent ; c^ est celle qu'on voit à droite quand on entre dans la ville. »

Après avoir parlé de ses jeux d'enfant sur la grève avec son ami Gesril, Chateaubriand ajoute : « Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte d'Artois vint à Saint-Malo; on lui donna le spectacle d'un combat naval. Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la foule au bord de la mer ; dans son éclat et dans mon obscurité, que de destinées inconnues ! * — En effet, dit M. Cunat, le comte d'Artois, frère du roi, arriva à Saint-Malo le ii mai 1777 et n'en repartit que le 13.

Sous l'ancien régime, on entrait jeune dans toutes (es carrières. Dès qu'il eut dix-sept ans, il parut à Chateaubriand et à ses parents que Vheure était venue pour lui de se prononcer.

« Je dis à ma mère, écrit-il, que je n'étais pas assez fortement appelé à l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes projets ; je n'avais pas voulu me faire marin, jetie voulais plus être prêtre. Restait la carrière militaire ; je l'aimais : mais comment supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la discipline européenne? Je m'avisai d'une chose saugrenue : je déclarai que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du service dans les armées des princes de ce pays. Par un de ces contrastes qu'on remarque

l66 MÉMOIRES ET SOUVENIRS

chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint- Malo ; on y préparait un armement pour Pondichéry. » — C'était au mois d'avril 1786. M. Cunat confirme en ces termes le récit du grand écrivain : « Chateaubriand alla à Saint-Malo pour s'embarquer à bord de V Indien^ capitaine Jean Bazin, armé par M. Blaize-Maisonneuvo

Il ne fut pas donné suite à ce projet d'embarquement, et, à peu de temps de là, le jeune Chateaubriand partait pour Cambrai, avec un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre, que lui avait fait obtenir son frère aîné, récemment marié à la petite-fille de Malesherbes, Mademoiselle de Rosambo. En traversant Paris pour se rendre à sa garnison, il vit plusieurs Bretons, entre autres son cousin Moreau, dont il nous trace ce portrait:

« Entrent mon frère et un de mes cousins, jî/5

(Vune sœur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage. Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les antichambres et les salons... »— Cette fois, c'est un livre paru cette année même — La Chalotais et le duc d'Aiguillon, par M. Henri Carré (i) — qui va nous fournir la preuve de l'exactitude de Chateaubriand. Dansée livre, il est souvent parlé de Madame Moreau et de son fils, et, en un endroit, M. Carré leur consacre une note, où je relève les détails suivants :

« Julie-Angélique-Hyacinthe de Bédée de laBouëtar-

{\) ÏM Chalotais et le duc <JC Aiguillon, Correspondance du chevalUr de Fonlefie, publiée par Henri Carré, professeur d'histoire à la faculté des lettres de Poitiers. Un vol. gr. in-s. Librairie Quantin, 7, rue Saint-Benott. Paris, 1893.

daye,fille d'Ange- Annibal de Bédée.seigneurdela Bouëtardaye, et de Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, était une des sœurs de la mère de Chateaubriand, Apolline- Jeanne-Suzanne de Bédée. Julie-Angélique époiasa en la paroisse deBourseul, le 14 avril 1744, Jean-François Moreau, procureur au Parlement et échevin de Rennes. On peut, dit M. Carré, s'étonner de ce mariage^ qui était une véritable mésalliance^ rachetée probablement par des avantages pécunaires considérables. Le fils Moreau, qui reçut comme son grand-père de Bédée le prénom d'Annibal, s'engagea comme volontaire au régiment d' Autichamp, où il ne laissa point d'avoir des aventures de toutes sortes. » Aussi M. Carré ajoute-t-il, après avoir reproduit, d'après les Mémoires d' outre-tombe^ le portrait du cousin Moreau : < Tel pouvait être, en effet, l'ancien soldat du régiment d'Autichamp, qui a^ait dû garder des habitudes de caserne et d'estaminet (i). »

Chateaubriand était depuis peu de mois au régiment lorsqu'il lui arriva, toujours grâce à son frère, d'être présenté à la cour et démonter dans les carro^es du roi. On sait que cet épisode lui a fourni quelques-unes des plus jolies pages de ses Memo/res; il le place à la date du 19 février 1787. 11 faut bien croire qu'ici encore il a été véridique, puisqu'on lit ce qui suit dans la Gazette de France du mardi 27 février 1787 :

<t Le comte Charles d'Hautefeuille, lebarondeSaint- Marsault, le baron de Saint-Marsault-Chatelaillon et le chevalier de Chateaubriand, qui précédemment avaient eu l'honneur d'être présentés au Roi, ont eu, le 19, celui de monter dans les voitures de Sa Majesté, et de le suivre à la chasse. »

Monter dans les carroses du roi, c'éta'it quelque chose ; mais le frère de Chateaubriand rêvait mieux encore pour

(1) Henri Carré, p. 487.

l68 MÉMOIRES KT SOUVENIRS

lui; il s'agissait de le faire attacher à Tordre de Malte, au moyen de quoi le chevalier jouirait de gros bénéfices. « Ce fut, dit-il, à cette époque (1788), que mon frère, suivant toujours ses projets, prit le parti de me faire agréger à Tordre de Malte. Il fallait pour cela me faire entrer dans la cléricature : elle pouvait m'être donnée par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc dans ma ville natale... Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint de Tévêque la promesse de me donner la cléricature ; il s'en faisait scrupule : la marque ecclésiastique donnée à un laïque et à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon et pair deFrance(i), est un homme de bien et de mérite. Il était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie : la persécution. Je me mis à genoux, en uniforme, Tépée au côté, au pied du prélat; il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tète ; cela s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonne forme. ..Ceci se passait en 1788.»

La pièce justificative de ce récit a été retrouvée par M. Cunat dans le registre destiné à enregistrer « les dispenses, démissoires, lettres d'ordres, synodes, délibérations du clergé du diocèse, et généralement les expéditions quelconques du secrétariat de Tévêché. »

Voici le texte de cette pièce, en marge de laquelle sont écrits ces mots : 16 décembre 1788, lettre de ton^ sure pour M. de Chateaubriand :

€ GABRIEL CORTOIS DE PRESSIGNY mise ratione divina et sanct<e sedis apostolica gratia Episcopus MacloviensiSy etc, Notum facimus quod nos die datée prœsentium in sacello palatii nostri dilectum nostrum nob.lem Franciscum-Augustum-Renatum de Château-

(i) Chateaubriand a écrit cette partie de ses Mémoires en 1821.

briandy filium Renati-Augusti et dame Appollince- Joaiiride-Suzannce de Bédée conjugum, ex parochia et cii'itate Macloviensi laïcum de legitimo matrimonio procreaium,examinatumcapacemetidoneumrepertum, adprimam tonsaramclericalempromovendum dwaimus etpromovimus. — Datum Maclovii sub signo sigilloque nostris et secretarii nostri suscriptione, anno Domini millesimo septingentesimo octogesimo octavo diedecem bris décima sexta.

€ G, Epns Macloviensis De Mandata € Met, secret ("i). »

Chateaubriand retourna à Paris, après quelques mois de séjour en Bretagne. En 1791, il revint à Saint-Malo, afin de s'y embarquer pour TAmérique. « Je fis marché, dit-il, avec un capitaine nommé Dujardin : il devait transporter à Baltimore l'abbé Nagault, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur chef. » M. Charles Cunat a fait, aux archives de la marine, des recherches sur cet embarquement. Leur résultat concorde en tous points avec le texte des Mémoires : < Ses préparatifs de voyage terminés, écrit M. Cunat, Chateaubriand s'embarqua à bord du brick le Saint-Pierre, de 160 tonneaux, capitaine Dujardin Pinte-de-Vm, allant aux îles Saint-Pierre et Miquelon, d'où il devait relever pour Baltimore, le capitaine Dujardin s'étant engagé à y transporter l'abbé Njgault, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes sous ses ordres. »

D'après les Mémoires, le départ de Chateaubriand aurait eu lieu dans les premiers jours d'avril 1791. € Une lettre de mon frère, dit-il, a fixé dans ma mémoire la date de mon départ : il écrivait de Paris à ma mère en lui annonçant la mort de Mirabeau. » L'auteur ici a-

(i)Ch. Cunat, op, cit.

t-ii un peu arrangé les choses, en vue de faire coïncider son départ de France avec un grand événement ? En aucune façon. Mirabeau mourut le 2 avril 1791. Trois jours après, le 5 avril, le Saint-Pierre quittait le port de Saint-Malo (i).

Le 2 janvier 1792, Chateaubriand, qui avait interrompu son voyage en Amérique à la nouvelle de l'arres tation de Louis XVI à Varennes, rentrait en France et débarquait au Havre. Pendant son absence, ses sœurs avaient arrangé son mariage avec une de leurs amies, Mademoiselle Céleste de Lavigne-Buisson, âgée de dixsept ans, orpheline de père et de mère, demeurant à Paramé, près de Saint-Malo, chez son grand-père M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant deLorient. Sainte-Beuve est revenu à plusieurs reprises sur ce mariage, et il s'est donné un mal infini pour accréditer certaine historiette, qu'il raconte en ces termes :

€ M. Viennet, dans ses Mémoires (inédits) raconte qu'étant entré au service de la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. Lavigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur à'Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet : « Je le connais, il a épousé ma nièce, et il l'a épousée de force. » Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mademoiselle de Lavigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, Toncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu : « Vous allez maintenant, monsieur, épouser tout de bon € ma nièce, et sur l'heure. » Ce qui fut fait. »

Certes, Sainte-Beuve savait mieux que personne que

(I) Ch. Caiiat.

CHATEAUBRIAWD lj\

ce récit était faux d'un bout à Tautre. La mère et les sœurs de Chateaubriand se seraient-elles prêtées à une aussi infâme comédie? Très pieuses, tenant pour illégitime un mariage fait par un prêtre constitutionnel, elles avaient voulu que la bénédiction nuptiale fût donnée par un prêtre non assermenté^ ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en secret. Un oncle paternel de la jeune fille, M. de Vauvert, grand démocrate, qui s'était opposé au mariage de sa nièce, apprenant ce qui s'était passé, jeta feu et flamme et lâcha contre les nouveaux époux la magistrature, sous prétexte de rapt et de violation de !a loi. Céleste de Lavigne, devenue Madame de Chateaubriand, fut enlevée au nom de la justice et mise au couvent de la Victoire, à Saint Malo, en attendant la décision des tribunaux. Les choses en étant venues à ce point, la famille, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, se désista de son opposition et de sa plainte, et la justice accorda des délais pour donner le temps de procéder à un mariage régulier et légal. En conséquence, le 19 mars 1792, dans l'église paroissiale de Saint-Malo, le curé constitutionnel et assermenté, M. Duhamel, après publication de bans, célébra publiquement le mariage. M. Charles Cunata relevé sur les registres de l'état civil les extraits qui suivent :

« Du dimanche 18 mars 1792.

€ Il y a eu promesse de mariage entre :

€ François-Auguste-René de Chateaubriand, fils mineur de feu René Auguste et de dame Apolline- Jeanne Suzanne de Bédée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu Alexis-Jacques et de feue dame Céleste Rapion, tous deux originaires et domiciliés de cette ville : i«f et y bans. »

€ Lundi, 19 mars 1792.

« François-Auguste-René de Chateaubriand, fils second et mineur de feu René-Auguste de Chateaubriand

et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu sieur Alexis-Jacques Buisson et de dame Céleste Rapion de la Placelière, tous deux originaires et domiciliés de cette ville, ont reçu de moi soussigné curé la bénédiction nuptiale dans Téglise paroissiale, ce jour 19 mars 1792, en conséquence d'une bannie faite au prône de notre messe paroissiale, sans opposition, et de la dispense du temps prohibé et de deux bans. La présente cérémonie faite en vertu de deux décrets émanés de la justice de paix de cette ville, attendu la minorité des parties contractantes, en présence de François-André Buisson Jean-François Leroy, Michel-Thomas Bossinot et Charles Malapert, qui ont attesté le domicile et la liberté des parties; et ont signé avec les époux :

« Céleste Buisson, François de Chateaubriand, François-Auguste BuissoUy Michel Bossinotj Malapert fils, Leroy.

« Duhamel, curé. »

Ce mariage du 19 mars, célébré publiquement, régulièrement, après la publication des bans, après deux décrets émanés de la justice de paix, exclut nécessairement le prétendu mariage au pistolet et à la minute de Toncle Buisson.

Mais il y a plus : cet oncle Buisson, € le riche négociant de Lorient », n'a jamais existé : la famille de Lavigne, n'a jamais entendu parler de lui, ni de son voyage à Saint-Malo, ni de ce mariage à main armée (i).

Lorsqu'on lit les Mémoires d^ outre-tombe, comme je me suis donné le plaisir de le faire, en recourant, pour

(i) Voir le premier chapitre du très intéressant volume de M. Chédiea deRobethon sur Chateaubriand et Madame de Cuitine. Perrin et Cie, éditeurs, 35, quai des Grands-Augustins, 1893.

chaque fait, aux sources elles-mêmes, aux documents contemporains, aux travaux spéciaux qui s'y rapportent, on reste surpris en voyant combien peu de ces faits ont été présentés par Chateaubriand d'une façon inexacte. Ecrits de longues années après les événements, ces Mémoires renferment sans doute quelques erreurs, et il ne se pouvait guère qu'il en fût autrement ; mais elles sont si rares et si peu graves, qu'il convient d*admirer ici la conscience de l'écrivain à l'égal de son génie luimême.

On comprend que je ne puis ici multiplier les exemples. Je tiens pourtant à en donner encore un.

Le 6 juin 1824, Chateaubriand fut renvoyé du ministère. Voici comment il raconte sa destitution.

€ ... Je traînai ensuite jusqu'à la Pentecôte ; pourtant mes amis n'étaient pas sans inquiétude; ils me disaient souvent : Vous serez renvoyé demain. Tout à l'heure si l'on veut, répondais-je. Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, j'étais arrivé dans les premiers salons de Monsieur : un huissier vint me dire qu'on me demandait. C'était Hyacinthe, mon secrétaire. Il m'annonça en me voyant que je n'étais plus ministre. J'ouvris le paquet qu'il me présentait; j'y trouvai ce billet de M.de Villèle:

< Monsieur le vicomte,

« J'obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordo inance que Sa Majesté vient de rendre :

« Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil € des ministres, est chargé par intérim du portefeuille € des affaires étrangères, en remplacement du sieur € vicomte de Chateaubriand. (1) »

Dans le Congrès de Vérone^ qui n'est, on le sait, qu'un long fragment détaché de ses Mémoires, Château briand entre dans plus de détails :

(I) Mémoires d'outre'tombCy toaij IV, p. 284.

« Le 6 au matin, nous ne dormions pas ; Taube murmurait dans le petit jardin ; les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l'aurore se lever ; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre, nous lui ouvrîmes la fenêtre : si nous avions pu nous envoler avec elle ! Les cloches annoncèrent la solennité de la Pentecôte, jour mémorable dans notre vie ; ce même jour, nous avions été relevé à sept ans des vœux d'une pauvre femme chrétienne ; après tant d'anniversaires, ce jour nous rendait à notre obscurité première ; de là s'en allait nous attendre au palais des rois de Bohême, où nous devions le saluer, ce Charles X exilé, à qui l'on ne nous permit pas, en 1824, de chanter aux Tuileries l'hymne des félicitations.

€ A dix heures et demie, nous nous rendîmes au château. Nous voulions d'abord faire notre cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu près vide ; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un aide de camp de Monsieur nous dit : < Monsieur le vicomte, je n'espérais pas vous rencontrer ici ; n'avez-vous rien reçu ? » Nous lui répon- dîmes : < Non, que pourrions-nous recevoir ? » 11 répliqua : « J'ai peur que vous ne le sachiez bientôt. » Làdessus, comme on ne nous introduisit point chez Monsieur, nous allâmes ouïr la musique de la chapelle.

€ Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint nous dire qu'on nous demandait. Nous suivîmes l'huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux. Nous y trouvons notre secrétaire Hyacinthe Pilorge ; il nous remit la lettre de M. de Villèle et l'ordonnance royale en nous disant : « Monsieur n'est plus ministre. » M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre absence et n'avait osé nous l'apporter... (i) »

(i; Congrès de Vérone, par M. de Chateaubriand, tome II, p. 389.

D'après le duc Victor de Broglie, ce récit ne serait aucunement exact. Voici, selon lui, comment les choses se seraient passées :

< Le 8 juin (i), à dix heures du m itin, le lendemain du jour où son sort avait été décidé à son insu, comme iî entrait aux Tuileries pour faire sa cour au comte d' Artois, son secrétaire, consterné et la larme à Toeil, lui remit un message qui le congédiait à peu près aussi cavalièrement qu'un laquais de bonne maison...

€ Je dois ajouter, pour ne rien o:nettre, que les amis de M. de Villèle ne se firent pas faute de Texcuser, comme on excuse en ce bas monde, en aggravant le ton par la calomnie, en insinuant malignement que Tauteur du Génie du christianisme devait s'en prendre à luimême si son congé ne l'avait rejoint qu'en plein midi et en pleine cour ; qu'il l'aurait reçu en temps et lieu convenables, s'il fût rentré chez lui la veille au soir, et s'il y eût passé la nuit. J'ai toujours regardé, pour ma part, cette sottise comme inventée à plaisir et après coup. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires (ï outre-tombe, en m'imputant (gratuitement, de son propre aveu) un acte de persécution aussi faux en lui-même qu'étranger, j'ose le dire, à mon caractère, a trouvé bon d'y joindre cette réflexion : qu'en tout cas j'en étais bien capable. 11 ne tiendrait qu'à moi de lui rendre aujourd'hui Va pareille; mais les mauvais procédés et les mauvais exemples ne sont bons qu'à éviter (2). »

Voilà qui est bien dit, et qui est habile. L'auteur de^ Souvenirs^ en écrivant cette page, pouvait espérer faire coup double et atteindre à la fois ses deux bêtes noires. Chateaubriand et Villèle. Le coup pourtant fera long feu, car les dates sont là, et rien n'est brutal comme une date.

(i) C'est le 6 juin - et non le 8 — que Chateaubriand fut renvojè Jy mioi^tàre.

(2) Souvenirs du duc de Broglie, tome II, p. 405.

lyô MÉMOIRES ET SOUVENIRS

L'ordonnance royale qui chargeait M. de Villèle par intérim de portefeuille des affaires étrangères en remplacement de M. de Chateaubriand, se terminait ainsi : « Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 6 juin de Tan de grâce 1824. >

C'est le dimanche 6 juin que Chateaubriand se présente aux Tuileries pour faire sa cour à M. le comte d'Artois; l'ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour ; elle n'a donc pas pu être portée chez lui la veille au soir. Que devient en présence de ce fait indéniable, de cette date incontestée, le récit du duc de Broglie? Que deviennent les bruits, les insinuations recueillis dans ses Souvenirs ? Qu'en reste-t-il surtout après le témoignage suivant, émané de M. de Villèle et que.je détache de ses carnets :

€ Le (y juin, jour de la Pentecôte, je fus mandé à dix heures du matin chez le roi. Je m'y rendis et à peine la porte du cabinet était-elle fermée, qu'il me dit • « Villèle, Chateaubriand nous a trahis... (i) Je ne veux pas le voir ici à ma réception d'après la messe. Faites l'ordonnance de son renvoi. Qu'on le cherche partout, et qu'on la lui remette à temps. Je ne veux pas le voir à ma réception ». Je représentai au roi la brièveté du temps. 11 me fit dresser l'ordonnance sur son propre bureau, ce qu'il n'aurait jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j'allai l'expédier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand chez lui, il était déjà dans les appartements de S.A. R. Monsieur, attendant la sortie du prince pour lui présenter ses hommages. Ce fut là seulement qu'on put lui remettre l'ordre du roi qui le révoquait de ses fonctions. De cette circonstance fâcheuse sont sorties toutes les récriminations sur la forme. (2) »

(i) Chateaubriand avait refusé de défendre à la Chambre des pairs le projet de loi sur la conversion des rentes, projet qui fut rejeté à la majorité de i2D voix contre 105.

(2) Cet extrait des carnets de M. de Villèle a été publié par M. Alfred Nettement au tome VII, page 706, de son Histoire de la Restauration.

Il m'étonnerait beaucoup que la nouvelle édition des Mémoires d'outre-tombe ne fût pas appelée à un grand succès; ce dont je suis sûr, en tout cas, c'est qu'on ne les relira pas sans partager les émotions et les sentiments que Madame Swetchine, au moment de leur apparition, exprimait en ces termes :

« Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brève n'est faite absolument que pour Tautre vie immortelle, et que tout fuit devant nous jusqu'au rivage immobile.

< Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il choque tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit le bien après avoir dit le mal et se montre successif comme la pauvre nature humaine...

« Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les hauts sf'ntiments du cœur humain. € Mon zèle, dit-il, sur l'émigration surpassait ma foi, ^ et puis sur cette même émigration viennent deux pages admirables.

« Combien son mouvement religieux est vrai! Jamais il ne le blesse ni par inadvertance ni par désir de bien dire...

4c Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand n'ait pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respectée, qu'il n'ait pas glorifiée de tout l'éclat de son pinceau? Quel est donc le devoir dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage? On veut bien qu'il ait été quelquefois sublime d'égoïsme ; avec plus de justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances capable d'élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un homme peut-être, mais à une idée, à un sentiment incessamment vénéré. Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme en qui la vérité règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu à son imagination, mais l'abnégation, le détachement de lui-même, aurait trop

la

coûté à sa volonté. De là des côtés faibles, une insuffisance de la raison, qui a nui à la dignité de son caractère, à s* n attitude dans le monde, mais n^a jamais rien coûté à l'honneur, (i) »

Après tout, c'est un assez b3au mot à inscrire en tête d^^s Mtino res de Caateaubri.inJ, que ce mot de MaiameSwetchine : // na jamais manjué à T honneur.

10 octobre 1893.

(i) Extrnit d'une note de Madame Swetchine sor les Mimo'^es d'outretom'je. — McLdame Swetchiney sa vie et ses œuvres, par le comte de Falloaz, tome I. p. $$g.

LE CHANCELIER PASQJ,)lfc;R '"

Dans les premières années, du siècle, sous le Consulat, les éléments dispersés de la société française commençaient à se retrouver, à se réunir dans quelques salons, dont le moins intéressant n'était pas celui de Madame de Beaumont. M. Pasquier en parle ainsi, dans l'un des premiers chapitres de ses Mémoires :

€ J'eus l'occasion de connaître Madame de^Beaumont : je lui avais cédé l'appartement que j'occupais rue de Luxembourg ; le charme de sa personne, son esprit supérieur m'attachèrent bien vite à elle. C'était la fille de M. de Montmorin, l'un des derniers ministres de Louis XVI. Le régime de la Terreur avait rudement pesé sur elle ; son père, ses frères, ses sœurs avaient été conduits à l'écnafaud ; seule de toute sa famille, (2)

{•) Mémoires du chancelier Pasquier^ publiés par M. le duc d'Audi fTrct- Pasquier, de l*Acadèmie française, tome I, 1789 1S12. — P^ni, librairie Pion, 10, rue Garancière, 1893.

'2) Son pcre, U niirqais de Montni9rin-Saint-H&rem, cx-miniura dt% affaires étran^jères, a/ait étâ massicrè à TAb'jayj, Is; 2 scpi^ nbr^ i;j2 — Sa mère ainsi qui son )june frère, âgé de vingt deux ans, ex s^^u^ tieLite- Dant dans le 5' régiment de chasseurs à cheval, avaient été guili iin^t le 2 floréal au II (to mai i794),le mêm^ jour que MaJame Eli&ï^^tlh.Sa >(sur aînée, Madame la comtesse de la Luzerne était morte en pnsan, It yeillt même de sa comparution devant le tribunal révolutionnaire t

iBo MÉMOIRES ET SOUVENIRS

elle avait survécu, retirée dans une chaumière aux environs de Montbard ; revenue à Paris pour tâcher de retrouver quelques débris de sa fortune, elle ne tarda pas à réunir autour d'elle une société d'élite. Je citerai en première ligne Madame de Vintimille, une des personnes les plus instruites, les plus spirituelles, du jugement le plus sûr et le plus élevé que j'aie rencontrées. Son amitié est de celles dont je m'honore le plus et qui a tenu le plus déplace dans ma vie. Madame de Saussure venait souvent avec Madame de Staël, dont elle a écrit la vie avec' un talent remarquable et un sentiment d'affection si vrai. M. de Fontanes était parmi les habitués, aiusi que M. Joubert, qui a vécu avec Madame de Beaumont dans l'intimité la plus touchante et la plus dévouée ; c'était un homme supérieur à idées larges, d'une originalité naturelle, sans la moindre affectation, réservé, ne cherchant jamais à se faire valoir. Je citerai encore MM. Guéneau de Mussy, Chénedollé, Mole, parmi ceux qui, presque chaque jour, venaient depuis sept heures jusqu'à onze heures du soir rue de Luxembourg. Enfin, M. de Chateaubriand, qui devait tenir une si grande place dans la vie de Madame de Beaumont. »

Parmi les hôtes de Madame de Beaumont, il en était jusqu'à trois qui devaient laisser des mémoires ; M. Mole, dont les Souvenirs y encore inédits, sont, au dire de Sainte-Beuve, qui avait été admis à les lire, un ouvrage du plus rare mérite ; Chateaubriand, dont les Mémoires d'outre-tombe ne le cèdent, pour la vigueur et l'éclat du style, qu'aux seuls Mémoires de Saint- Simon; enfin M. Pasquier lui-même, dont les MemozV^^, très inférieurs sans doute à ceux de Chateaubriand, pour la forme et l'originalité, ne s'en annoncent pas moins, dès le début, comme une œuvre considérable, d'une grande hauteur de vues et d'un large développement historique.

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Etienne-Denis Pasquier est né à Paris le 21 avril 1767. Son père, son grand-père, ses aïeux appartenaient au Parlement, < à une de ces familles de robe qui n'ont pas compté parmi les moindres illustrations de la vieille monarchie, familles si recommandables par la gravité des mœurs, l'attachement A l'Etat, la forte modération des caractères, un bon sens soutenu, une fermeté à répreuve des injonctions et des exils, et qui, pendant quatre siècles, ont formé la plus grande magistrature du monde et comme le sénat austère de la Justice (i). »

Au mois de janvier 1787, au moment où la prochaine réunion de rassemblée des notables occupait tous les esprits, M. Pasquier, à peine âgé de vingt ans, fut admis comme conseiller dans le Parlement. Cette dispense d'âge lui fut accordée en sa qualité de fils et de petit-fils de magistrats; mais selon l'usage établi, il devait assister aux séances, participer à l'instruction des affaires, et attendre, jusqu'à sa vingt-cinquième année, le droit de voix délibérative. « La vie des affaires, dit-il, commençait beaucoup plus tôt qu'aujourd'hui, on entrait plus jeune dans la carrière ; à quinze ans, on entrait dans l'armée; à quatorze, dans la marine: les officiers de ce corps passaient pour les plus instruits de l'Europe. On entrait plus tard, il est vrai, dans le génie ; à vingt ans, les officiers étaient aussi habiles dans la théorie que dans la pratique ; la place qu'ils ont occupée en 1792 dans l'armée française prouve la justesse de cette assertion. »

Les jugements de M. Pasquier sur le régime qui a précédé 89 sont empreints d'une grande modération, et, je le crois, d'une singulière justesse.

€ Je crois fermement, écrit-il, que, depuis le commencement de la monarchie, la France, à aucune

(i) Mignet, Discours prononcé à V Académie française le 6 décembre 1862.

Qoo^z

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époque, n'avait été plus heureuse qu'elle ne Tétait alors... Ce qu'on appelle radministnîtion publiqueavait fait de constants progrès; si l'Etat n'avait pas eu de grands ministres, les provinces avaient eu des intendants fort éclairés et très habiles.

« Les communications s'étaient ouvertes sur beaucoup de points ; partout elles avaient été rendues plus faciles. 11 est impossible de méconnaître que c'est au règne de Louis XVI que ce bienfait est principalement dû. Sjn plus important résultat avait été une amélioration progressive dans l'agriculture.

« Le règne de Louis XVI était venu favoriser cette heureuse impulsion, que la guerre maritime entreprise pour l'indépendance de l'Amérique n'avait pas arrêtée. On avait vu s'élever de nombreuses filatures de coton ; l'impression des toiles avait fait d'immenses progrés. Il en était de même delà fabrication des cuirs et de l'acier.

« Ces progrès étaient d'ailleurs favorisés par ceux des sciences naturelles et exactes. Déjà la chimie faisait entrevoir le secours qu'elle allait incessamment donner à tous les arts utiles ; les Lavoisier, les Berthollet, les Fourcroy et leurs élèves entraient dans cette carrière où ils marchaient à pas de géant. La Révolution a tué Lavoisier, mais ses collègues, qui lui ont survécu et qui ont rendu de si grands services, s'étaient formés comme lui sous le règne de Louis XVI auquel ils appartenaient : ce monarque donnait une grande attention à leurs travaux ; il favorisait aussi l'agriculture de toute sa puissance; déjà elle lui devait l'introduction des mérinos, de cette race si précieuse qui a tant enrichi nos cultivateurs et nos fabricants de drap. Il avait établi des fermes expérimentales : il offrait donc à la fois la théorie et les applications. On construisait dans la capitale, on bâtissait dans les villages. Les étrangers affluaient dans Paris; 11 y régnait un faste élégant qui n'a jamais été surpassé.

€ J'ai vu les magnificences impériales, je vois chaque jour, depuis la Restauration, de nouvelles fortunes s'établir et s'élever,' rien n'a encore égalé à mes yeux la splendeur de Paris dans les années qui se sont écoulées depuis la paix de 1783 jusqu'à 1789...

« Je suis loin de fermer les yeux sur ce qu'il y a de réel dans la prospérité publique dont nous jouissons ; je sais ce que nos compagnes ont gagné... Je ne suis pas détracteur du temps présent, (i) tant s'en faut, j'accorde ce que peuvent avoir d'avantageux, sous beaucoup de rapports, les résultats de la Révolution, cette division de la propriété, si souvent attaquée, et qui doit, tant qu'elle n'aura pas passé de certaines bornes, multiplier les richesses en portant Taisance dans une foule de familles où elle était inconnue ; mais toutefois, quand j'interroge ma raison et ma conscience sur ce que serait la France de 1789, si la Révolution n'avait pas éclaté, si les dix années de destruction qu'elle a enfantées n'avaient pas pesé sur ce beàu pays, si Saint-Domingue, par exemple, avait continué de verser sur lui ses trésors, si les améliorations progressives que j'ai décrites n'avaient pas été entravées par de grandes catastrophes, je reste convaincu que la France sans révolution serait, au moment où j'écris, encore' plus riche, plus forte qu'elle ne l'est aujourd'hui.

€ C'est Rivarol, si je ne me trompe, qui a ditdes peuples dans la situation que je viens de dépeindre : La maladie du bonheur les gagne. On ne pouvait mieux dire (2)... »

La citation est longue ; mais je me reprocherais de ne pas la continuer encore. Un tel langage, de telles vérités sont trop rares pour que nous nous privions du plaisir de les reproduire tout à notre aise.

« Il faut reconnaître, écrit encore M. Pasquier, qu'en

(I) M. Pasquier écrivait ceUe première partie de ses Mémoires en l8a2. (ï) Mémoires du chancelier Pasquier, tome I, p. 41 et suif.

dehors de quelques personnes dont les actes étaient pour le gouvernement un sujet particulier d'irritation, le reste des citoyens jouissait de la liberté de fait la plus complète ; on parlait, on écrivait, on agissait avec la plus grande indépendance, on bravait même l'autorité avec une entière sécurité. La presse n'était pas libre de droit, cependant tout s'imprimait, tout se colportait avec audace. Les personnes les plus graves, les magistrats mêmes, qui auraient dû réprimer ce désordre, le favorisaient. On trouvait dans- leurs mains les écrits les plus dangereux, les plus nuisibles à toute autorité. Si quelque dénonciation était de loin en loin lancée dans le Parlement par quelques-uns de ses membres plus zélés, plus consciencieux, elle paraissait presque ridicule et demeurait le plus souvent sansrésultat. Si on nie que ce fût là de la liberté, il faudra convevenir au moins que c'était de la licence.

€ Quant à l'action journalière des autorités locales sur les citoyens, action si irritante et dont nous avons tous, depuis trente ans souffert tant de fois, elle était insensible, presque inconnue. Ce qui restait de la puissance féodale n était plus qu'un mot à peu près vide de sens,e\\e était venue se fondre dans celle de la couronne. « Il y avait bien encore des droits pécuniaires appartenant aux fiefs sur les domaines qui en relevaient, mais c'était « une propriété comme une autre, qui pouvait être possédée par des roturierscomme par des nobles; lapuissance des seigneurs sur la personne des vassaux n'existait plus que dans les romans ; une sorte d'obligation de patronage envers ces vassaux était à peu près tout ce que les seigneurs avaient gardé de l'ancien pouvoir féodal « Louis XVI, lors de son avènement à la couronne, avait achevé de détruire ce qui restait encore d'exorbitant dans l'exercice de ce pouvoir. 11 n'y avait donc plus entre la noblesse et les autres citoyens comme entre ces citoyens et le clergé qu'unequestion en débat,

LE CHANCELIER PASQUIER iSç

celle des privilèges pécuniaires et de l'avantage pour ces deux premiers ordres de n'être imposés, ni pour la forme ni pour la quotité comme l'était le dernier.

« L'action du clergé ne pesait pas beaucoup plus sur les individus que celle de la noblesse ; ce qui venait d'être accordé aux protestants pour leur état civil n'avait rencontré aucun obstacle dans la puissance ecclésiastique, rien ne prouvait mieux à quel point elle était devenue tolérante. Le haut clergé partageait ce qu'on appelait les < lumières du siècle ». < Quant aux curés qui agissaient sur le peuple, c'était pour leur prodiguer leurs soins paternels et la meilleure partie de leurs revenus.

« D'où venait donc cette passion de réforme, ce besoin de tout changer qui se manifesta à la fin du dixhuitième sciècle ? Il tenait plus à un grand mouvement dans les idées qu'à des souffrances réelles ; on avait tant écrit, tant disserté sur les questions politiques que tout avait été remis en question

L'esprit irréligieux, frondeur et philosophique, l'inexpliquable engouement pour toutes les utopies, toutes les chimères, l'abaissement des mœurs, surtout la perte du respect pour les institutions séculaires, les vieilles traditions familiales, ont favorisé le développement des passions qui devaient entraîner bientôt et pour toujours la vieille société française, 1' « ancien régime » (i).

Quand vint l'heure du péril, M. Pasquier fit noblement son devoir. Le 9 août 1792, sachant que le palais des Tuileries doit être attaqué le lendemain, il écrit à M. de Champcenetz pour lui demander une carte d'en-

(i) Mémoires, tome I, p. 46 et suiv.

l86 MÉMOIRES ET SOUVENIRS

trée au château, bien résolu à être de ceux qui feront à la famille royale un rempart de leur corps. La carte ne lui parvient pas. Désespéré de ne pas la recevoir, il essaye, le lo août, de forcer la consigne, [mais sans pouvoir y parvenir. Accompagné d'un de ses amis, le prince de Saint-Mauris, il reste cependant sur le théâtre des événements, espérant que sa présence pourra être utile. Il est témoin de tous les incidents de la journée, et il se trouve sur le passage du roi, lorsque celui-ci traverse le jardin des Tuileries pour se rendre à l'Assemblée.

Le 1 1 août, dès le matin, pressé d'à 1er aux nouvelles, il sortit de chez lui les cheveux tressés et relevés avec un peigne, sans songer que c'était une partie ordinaire de l'uniforme des Suisses, impitoyablement poursuivis pour leur défense de la veille. En un moment, le voilà assailli sur le boulevard de la Madeleine par deux ou trois cents turieux, qui l'entraînent du côté de la place Vendôme, où on lanternait tout ce qu'on pouvait retrouver de Suisses et de fuyards du château. 11 fut sauvé par un petit tambour de sa section, qui lui apportait habituellement ses billets de garde et lui trouvait des remplaçants, service que M. Pasquier, fort mauvais garde national, lui payait très largement. Le jeune tambour se précipite au milieu de la bande furieuse, obtient silence à force de battre sa caisse, crie que Ton n'a pas affaire à un Suisse, mais à un bon < patriote > de la rue Bourg- TAbbé, se porte garant de son civisme, et fait si bien que M. Pasquier est ramené chez lui en triomphe.

La,situation n'était plus tenable. 11 quitte Paris et se réfugie avec les siens à Abbeville. A peine installé, il revient en toute hâte dans la capitale, afin de voir, avec son père s'il ne leur serait pas possible de contribuer à la défense du Roi. Particulièrement lié avec la famille de M. de Malesherbes, ayant eu dans sa carrière parlementaire de fréquen s rapports avec MM. Tronchet et Desèze, avocats au Parlement de Paris, M. Pasquier père

leur offrit' son assistance en tout ce qui dépendait de lui. Il entra dans leurs délibérations intimes et s'établit, pendant tout le cours des débats, dans la tribune réservée aux défenseurs du Roi, prenant des notes avec eux, les aidant dans leur travail. Pendant ce temps, le jeune Pasquier ne quittait pas les. tribunes publiques et les corridors de la salle, allant aux renseignements, recueillant les moindres indices et les rapportant à son père.

Tout ce zèle devait être impuissant. L'arrêt fatat fut prononcé.

€ Il me reste à dire, ajoute ici M. Pasquier, que j'ai assisté au 21 janvier. Je demeurais dans une maison qui donnait sur le boulevard, au coin de l'église nouvelle de la Madeleine. Mon père et moi étions, depuis le matin, en face l'un de lautre, abîmés dans notre douleur, sans avoir la force de prononcer une parole. Nous savions que le cortège s'avançait en suivant les boulevards.

« Tout à coup, un assez grand bruit se fait entendre. Je me précipite, poussé par la pensée que, peut-être, il se fait une tentative pour la délivrance du Roi. Comment n'aurais-je pas jusqu'au dernier moment conservé cet espoir? J'arrive ; ce n'étaient que les clameurs des forcenés qui entouraient la voiture ; je me trouve enveloppé dans la foule qui la suivait, qui m'entraîne jusque sur la place, me porte et me fixe en quelque sorte en face de 1 echafaud. J'ai donc subi cet épouvantable spectacle.

«A peine le crime était-il consommé qu'un cri de € Vive la Nation ! » s'éleva du pied de l'échafaud, fut répété de proche en proche ; il traversa la foule immense. A ce cri succéda le plus profond, le plus morne silence. La honte, l'horreur et l'effroi planaient déjà sur ce vaste espace. Je le traversai une seconde fois, emp^^rté par le flot qui m'avait porté Chacun marchait lentement, osant à peine se regarder. Le reste du jour se passa dans

:55 WFMOTES ET SOCTBlttS

='> pr:f:::ic in::pcur ; el'.e s'était étendue sur Li ville erîiere. Dc::x f:î$ -e fus obLgé de sortir, et deux fois je trc-rai îes rscs iésertes et silencieuses. Les assassins jvjlest rer-ia :e-r ruiacc accoutumée. La douleur fzzllzjt s*:=p:s3:t, ils se taisaient devant elle...(i) »

M. Piscuicr rest:- quelque temps à Paris, puis il repart: seul pour chercher de nouveau un asile à Abbeville. F^rcc lui fut de s'en éloiener, aussitôt que s'en appr jchérent les procccsulsde b Convention nationale, Ar.dré Duu::n: et Joseph Le Ben, Ne pouvant se fixer à Paris, cù il aurait ccaru d*aussi grands dangers, il se cachft dns le vîibee de Champigny. Le chirurgien de la commune lui av:t:t procuré une chambre dans le château de Tuncien seieneur émigré, dont les propriétés étaient devenues nationales. Ce château se trouvait occupé par un assez bon nombre de paysans qui, comme lui, y avaient pris leur gîte, en louant à la municipalité les appanements qui avaient encore des portes et des fenêtres.

De cette retraite, il lui arrivait quelquefois de franchir les barrières de Paris, où il venait visiter sa famille. •11 fut -même obligé d'y demeurer plusieurs jours de suite pour les arrangements que nécessité son mariage avec Mademoiselle de Saint-Roman, veuve du comte de Rochefort. Ce qu'était un mari.i^^e sous la Terreur M. Pasquier nous l'apprend dans la belle page qu'on va lire :

« Quand on repasse les événements de cette époque, quand on songe à la vie qu'on menait, aux dangers dont on était sans cesse entouré, à tout ce qui aurait dû briser l'âme et déchirer le cœur, on a de la peine à comprendre qu'il fût possible de penser à autre chose qu'à ces dangers, qu'on osât songer à se marier.

« La Providence réserve aux hommes des secours

(i)PigeS6.

proportionnés aux épreuves qu'elle leur inflige, et celui qu'elle leur accordait dans ces terribles rencontres consistait principalement dans la faculté de s'étourdir sur les périls les plus certains. Cette faculté semblait s'accroître à mesure qu'ils devenaient plus redoutables. Ce n'était certainement pas de la résignation, c'eût été une vertu; la vertu n'est pas si commune. Je n'hésitai pas à braver les dangers qui accompagnaient jusqu'aux formalités d'un mariage. A l'aide de quelques protections subalternes qui me procurèrent l'avantage de paraître à la municipalité dès le point du jour, et lorsqu'il n'y avait encore que peu d'assistants, avec la précaution de ne prendre que d'anciens domestiques pour témoins, je me tirai heureusement de cette difficile entreprise.

« Il n'y avait alors qu'une municipalité, dont les séances se tenaient à l'Hôtel de ville et dans laquelle se célébraient tous les mariages. Celui d'un prisonnier pour cause de suspicion devait avoir lieu à la même heure que le mien. On lui avait accordé la permission de sortir de prison, accompagné de deux gardiens, pendant le temps nécessaire pour la cérémonie. Il avait apparemment de fortes raisons pour tenir autant à engager sa foi, et la première de toutes était peut-être la prévoyance de sa fin prochaine. Sans connaître aucun détail de sa situation particulière, elle n'en était pas moins touchante, et nous fit une vive impression. Cette cérémonie était un lugubre accompagnement pour notre hymen, qui fut, comme on voit, entouré de peu de pompe; ilavait fallu le celer avec autant de soin qu'on en aurait mis, en d'autres temps, à dissimuler une mauvaise action.

« La bénédiction nuptiale nous fut donnée par l'abbé Salamon, conseiller clerc au Parlement de Paris. Il était originaire du comtat d'Avignon, et avait reçu secrètement de la Cour de Rome les pouvoirs de la noncia-

ture. Il nous donna les dispenses dont nous avions besoin, attendu le degré de parenté qui nous unissait déjà. Je restai avec ma femme à Champigny, cachant de notre mieux notre modeste bonheur (i). »

M. Pasquier père n'avait pas quitté Paris. Peu de temps après le mariage de son fils, il fut mis en état d'arrestation, ou plutôt il se livra lui-même, sur la crainte que sa femme ne fut arrêtée à sa place. Ici encore, le texte des Mémoires est à reproduire :

€ A peine entré dans la prison qui lui était destinée, et qui renfermait M. de Malesherbes, toute la famille Rosambo, et un grand nombre de ses amis, mon père éprouva un sentiment de soulagement qui, mieux que tout ce qu'on pourrait dire, peint l'horreur de la vie que nous étions depuis un an condamnée à mener. Hors de prison, en effet, on n'osait se rencontrer, se voir, se parler, presque se regarder, tant on craignait de se compromettre réciproquement ; les parents, les amis les plus intimes vivaient dans un isolement absolu. Entendait-on frapper à la porte, on supposait aussitôt que les commissaires du Comité révolutionnaire arrivaient pour vous enlever. Derrière les verrous, au contraire, on se trouvait en quelque sorte rentré dans la vie sociale ; on était entouré denses parents, de ses amis ; on les voyait sans contrainte, on causait librement avec eux (2). »

Traduit devant le Tribunal révolutionnaire, le 20 avril 1794, en même temps que plusieurs autres parlementaires de Paris et de Toulouse, M. Pasquier père fut guillotiné, avec trente autres victimes, parmi lesquelles M. Mole de Champlâtreux, ci-devant président à mortier au Parlement de Paris, père du comte Mole.

Dénoncés à leur tour, obligés de quitter Champigny, traqués, poursuivis sans relâche, M. et Madame Pas- Ci) Page 89. — Voir les Mémoires de Mgr de SaUunQn^ inttrnon^t à Paris pendant la Révolution, p. 174.

(t) Pige 92.

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quier errent de village en village, jusqu'au jour où, dans une auberge d'Amiens où le hasard les avait conduits, ils sont arrêtés tous les deux. Le lendemain, installés dans deux voitures différentes, en compagnie des commissaires qui avaient procédé à leur arrestation, ils se mettent en route pour Paris.

Le voyage, heureusement, traîna en longueur. Les commissaires avaient trouvé sur eux un peu d'argent, deux ou trois bijoux d'une certaine valeur, et ils s'en étaient emparés. Au lieu de gagner la capitale à grande vitesse, ils voyagèrent â petites journées, dissipant en frais de route le pécule de leurs prisonniers. Q^uand on arriva à Paris, comme M. Pasquier possédait encore quelques assignats, afin d'avoir le temps de le dépouiller, ces précieux commissaires le placèrent, ainsi que sa femme, dans une petite maison située près de leur comité, où ils le gardèrent sept à huit jours, sous la condition d'une énorme dépense pour chaque journée. Ainsi fut différée son entrée à Saint-Lazare, où il ne fut conduit que le 8 thermidor au soir. « Si j'y étais arrivé deux jours plus tôt, écrit-il, j'aurais sans doute trouvé place sur les choirrettes qui enlevèrent dans ces deux jours plus de quatre-vingts personnes et les conduisirent à réchafaud. Tout ce qui avait appartenu au Parlement de Paris, un de mes beaux-frères, (i) plusieurs de mes amis, fut sacrifié ce jour-là. Si j'eusse été au milieu d'eux, je ne pouvais manquer de partager leur sort. Je fus cependant encore reçu dans la prison par deux beaux-frères et par un frère à peine sorti de l'enfance, mais qui n'en était pas moins détenu depuis huit mois. »

Le 9 thermidor sauva M. Pasquier. Ce ne fut cepea» dant que six semaines après la chute de Robespierre qu'il vit s'ouvrir les portes de sa prison. « Lorsque je

(i) Jacques de Serre de Saint-Roman, ex-conseiUer de grand'cbambr« au Parlement de Paris, gaillotiné le 9 thermidor an II (27 jaillet 1794).

sortis de Saint-Lazare, écrit-il, les événements avaient marché, et le mouvement se prononçait de plus en plus en faveur de l'ordre et de la justice. Après la plus violente des compressions, la partie la plus éclairée, la plus honnête de la population reprend le droit de vivre au grand jour. Comment peindre la joie de cette foule d'amis, de parents, que les prisons ou d'obscures retraites rendent à la lumière, qui n'espéraient plus se revoir, qui s'interrogent sur le sort de ceux qu'ils ont perdus; leur plus douce consolation est d'oser pleurer ensemble ceux des leurs qui sont tombés sous la faux révolutionnaire! Le premier usage qu'ils font de la liberté qu'on leur rend est de témoigner publiquement leur douleur et leurs regrets. Durant la Terreur, et surtout pendant les six derniers mois de son règne, personne n'osait porter le deuil des condamnés. A tant de souvenirs déchirants se mêle le bonheur d'une libération qui serait mieux appelée du nom de résurrection ! Non, jamais plus d'émotions contraires> également puissantes, ne se sont disputé le cœur de l'homme ! »

Le tome 1" des Mémoires conduit le lecteur jusqu'au mois de mai 18 12. 11 se ferme sur la conversation que M. Pasquier, alors préfet de police, eut avec Napoléon, la veille du départ de celui-ci pour la campagne de Russie. Il avait entretenu l'Empereur d'une révolte qui venait d'éclater aux environs de Caen, à l'occasion de la disette des grains. Son absence n'allaitelle pas rendre la situation plus périlleuse ? Lorsqu'il serait à quatre cents lieues de sa capitale, ses ordres

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seraient-ils exécutés avec autant de promptitude et de vigueur qu'ils l'avaient été jusqu'à présent ? < Si, malheureusement, continuait M. Pasquier, un mouvement insurrectionnel de quelque étendue venait à se produire, n'était-il pas à craindre qu'il eût de funestes conséquences au dedans et au dehors? Il est de mon devoir de ne pas dissimuler à Votre Majesté les dangers que j'entrevois ».

L'Empereur garda le silence, se promena de la fenêtre à la cheminée, les bras croisés derrière le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. M. Pasquier le suivait, lorsque, se retournant brusquement de son côté, Napoléon prononça ces paroles ; « Oui, sans doute, il y a du vrai dans ce que vous dites; c'est une difficulté de plus ajoutée à toutes celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus difficile que j'aie encore tentée ; mais il faut bien achever ce qui est commencé. Adieu, monsieur le préfet » (i)

Les récits de M. Pasquier, pour la période écoulée de 1794 a 1812, ne sont pas moins intéressants que ceux qui ont trait aux préludes de la Révolution, à la chute de la Royauté et à la Terreur. Je ne crois pas que nous possédions de Mémoires où l'on trouve plus de simplicité et de naturel, où les événements et les hommes soient jugés avec une impartialité plus sereine, avecune raison plus haute. C'est l'œuvre d'un homme d'Etat, et aussi, ce qui ne gâte rien, l'œuvre d'un homme d'esprit. L'auteur ne se pique pasd'être un écrivain. Il necherche pas plus à briller qu'à se faire valoir. Et pourtant on le lit avec un vif agrément, parce qu'il possède ces deux qualités maîtresses, la probité et le bon sens :

Il avait du bon sens ; le reste vint ensuite.

Nous devons savoir grand gréa M. le ducd'Audiffret-

;i) Page 525.

Pasquier des soins dont il a entouré cette grande publication. Mais plus je prise haut les Mémoires du chancelier Pasquier, plus je les crois appelés à un succès durable, plus aussi j'estime nécessaires un certain nombre decorrections, qu'il sera d'ailleurs très facile d'y faire. Beaucoup de noms sont mal orthographiés.

Dans l'ancienne société, à laquelle appartenait M. Pasquier, on se contentait d'ordinaire d'écrire les noms propres comme on les prononçait. Je ne dis pas que l'on eût grand tort ; mais aujourd'hui nous sommes plus exigeants, au moins lorsque ces noms passent du manuscrit à l'imprimé.

M. P..squier, qui fit ses premières études au collège de Juilly, cite parmi ses condisciples ^ Arnauld, de l'Académie française : son esprit était alors peu développé, il était morose et chagrin. Jamais étonnement ne fut plus grand qu3 le mien, lorsqu'au bout de quelques années, après la représentation de Marias à Minturnes, je reconnus mon ancien camarade. » La véritable orthographe est Arnault.

Le nomd'un autre homme de lettres est complètement défiguré. Passant en revue les habitués du salon de Mademoiselle Contât, Tauteur des Mémoires nomme M. de Narbonne, le vicomte de Ségur, le marquis de Chauvelin. M. de Lauzun, Chamfort, Beaumarchais, Collin d'Harleville, Vigée, Défaucherais. 11 s'agii de Louis Desfaucherets, auteur .dramatique alors célèbre, et dont le Mariage secret y comédie en trois actes et en vers, venait d être représenté au Théâtre-Français avec un succès considérable.

A Croissy, où il s'était retiré, au sortir de Saint-Lazare,M. Pasquier trouva l'ancien curé de Saint-Sulpice, M. de Pancemont, mort depuis évéque de Vannes, qui vivait depuis deux ans dans une maison du village. « J'ai, dit-il, connu peu d'hommes plus évangéliques. La simplicité de son caractère me le faisait quelquefois

comparer à ce personnage si connu de Tabbé Pr^j/of, au doyen de Kyllerine, dont il avait la laideur. » Il faut Tabbé Prévost et le Doyen de Killerine.

Quelques noms de parleoientaires sont inexactement donnés. Ainsi je trouve le président Sarron, au lieu de Bochard da Saron; Lepelletier de Saint-Fargeau au lieu de Le Peletier de Siint-Fsrge^u'.d'Epréménilj au lieu de d'Epremesnil ; Foulon, au lieu de Foullon ; Favier, au lieu de De Favières Dalleray, au lieu de Angran d'Alleray. C'est lui qui fit au président du Tribunal révolutionaire cette belle réponse. Interrogé s'il ignorait la loi qui défendait d'envoyer de l'argent aux émigrés: «Je connais cette loi, dit-il, mais j'en sais une qui passe avant celle-Lt, et qui ordonne à un pire de nourrir ses enfants. » (i)

D'autres noms de l'époque^ révolutionnaire sont également mal orthographiés. C'est ainsi que l'on a imprimé à tort Bertlner, au lieu de Barlier de Sauvigny; Vd^bi Fouché, au lieu de l'abbé Faujhet, évêque constitutionnel du Cilvados et l'un des principaux orateur^; du parti da la Gironda ; Le Camus, au lieu de Camui;, membre de l'Assemblée constituante, de la Conveniîon et du Conseil des c:inq-Cents ; Larévellière-Lépeaux, au lieu de La Revellière-Lépeaux ; Tronçon-Dacoudrax, au lieu de Tronson du Coadray; M. d'Ent rai gués, àu heu du comte d'Antraigues; le princedeSaint-Mauricft, au lieu de le prince de Saint-Mauris. (2)

Nous avons vu que M. Pasquier, en arrivant à Saint- Lazare, y avait trouvé son jeune frère, presque encore un enfant. « Son caractère gai, franc et ouvert, ajoute-iil, joint à l'habitude de le voir (il était, malgré son jeune âge, le doyen da la prison), avait inspiré à ses geôliers un intérêt dont ils n'avaient pu se défendre, et c'est ainsi

i\) Angran d'AlIeray fut gaillotinè le 9 floréal an II (28 avril 1794.} (2) Le prince de Saiat-Mauris lut guillotiné le 39 prairial an II (17 jino I7QI^ avec soixante-une autre? victimes.

Qoo^^

qu'il n'a point partagé le sort du jeune Mailly, qui fut envoyé à Téchafaud pour un délit qui leur était commun, celui d'avoir jeté à la figure du concierge delaprison des harengs pourris dont il leur conseillait ironi quement de se régaler. Le jeune Mailly n'avait pas encore atteint l'âge où les lois permettent l'application de la peine de mort. Ce fut plus tard un des crimes imputés à Fouquier-Tinville, et qui ont motivé l'arrêt sous lequel il a succombé. » (i) »

Tout cela est exact, sauf le nom de la jeune victime de Fouquier-Tinville, qui s'apelait, non Mailly, mais Charles-Louis-François de Maillé, guillotiné le 6 thermidor an II (24 juillet 1794). Quandil dit qu'il n'avait que seize ans (2) : « Il en a bien, reprit le président, quatre-vingts pour le crime- » Il avait été déjà condamné, deux jours auparavant, le 4 thermidor, en la personne de Joseph de Mellet, jeune homme de dix-sept ans, que l'on avait pris pour lui.Françoisde Maillé avait voulu, quoique non poursuivi lui-même, accompagner sa mère en prison ; et par le fait il lui sauva la vie. Par une erreur semblable à celle qui avait été commise à l'égard de son fils. Madame de Maillé s'était vu substituer dans la journée du lendemain, 7 thermidor, une autre dame Mayet qu'on y retint, l'erreur étant reconnue, pour la raison qu'autant valait la faire passer tout de suite, puisqu'elle était là ; et le surlendemain, on reprit l'autre, en effet, à la place de celle qui avait péri l'avant- veille. Mais en entrant dans la salle, à la vue des gradins où son fils avait été condamné. Madame de Maillé tomba évanouie, et les murmures du public firent que les juges, n'osant passer outre, la remirent à l'audience suivante: or, on était au 9 thermidor (3).

^i) Page 1^9.

(2) Sa mère produisit son actj de naissance au procès de Fouquier- Tinville ; il était ne le 25 août 1777.

(3) Wallon, Histoire du Tribunal Révolutionnaire de Paris, tome V, p. m.

LE CHANCLLIER PASQUIEîl Ï97

Dans le récit de son séjour à Saint-Lazare, M. Pasquier dit encore : «J'avais à peine franchi le premier guichet, en suivant le geôlier qui me menait à la chambre que je devais occuper, lorsque je rencontrai sur mon passage M. de MontroUy déjà connu par l'éclat de quelques succès passablement scandaleux, et dont les aventures ont fait depuis tant de br.ât dans le monde. Il s'approcha de moi, sans avoir l'air de me regarder,et me jeta à l'oreille ce salutaire avis: € Ne parlez ici à personne que vous ne connaissiez bien (i). » Le prisonnier qui donnaitcebon avis h M. Pasquier n'était pas un M. de Montrou, lequel n'a guère fait de bruit dans le monde, mais le célèbre M. de Montrond, Tami de Talleyrand. Il était depuis quelque temps déjà à Saint-Lazare et obtint, moyennant cent louis, d'être rayé, ainsi que mademoiselle de Coigny, h jeune Captive d'André Chénier, des listes que dressaient dans cette prison les pourvoyeurs de l'échafaud. Après la Terreur, mademoiselle de Coigny, épouse divorcée du duc de Fleury, épousa M. de Montrond, second mariage qui fut bientôt suivi d'un second divorce (2).

Pourlapériodeimpériale,quelques noms aussi devront être rectifiés. J'en signalerai trois ou quatre. Le maréchal duc de Dantzick écrivait son nom Lefebvre, et non Lefèvre. Le duc de Massa, grand juge ou ministre de la justice de 1802 à 181 3, et devenu, à cette dernière date, président du Corps législatif, s'appelait Régnier, et non Reynier, Arrivé dans son récit à Tannée 1810, M. Pasquier écrit. « A C3tte époque, je jouissais dans le Conseil d'Etat d'un crédit très réel... Je vivais donc aussi satisfait qu'il est permis de l'être. Je n'avais aucune ambition, je me croyais toujours peu agréable à l'Empe-

(1) Mânoîrcs, p. lo6.

(2) Faits hiitoriqucs et Ancdlotcs mr la mahon iVarrêl de Saint-La\arc. — Liudc sur la vie et Is écrits politiques d'André Chfn'^er et sur la cn'i\piraîion de SainlLa;are, par L- Becq do Fouquièrcs.

I9S MEUOmES ET SOUVENIRS

rcur, et j'en jugeais par le soin qu'il avait eu de me retirer, pour la donner à M. Didon^ la place de procureur général du sceau ». Ce n'est pas à M. Didon que fut donnée cette place, mais au baron Dudon, maître des requêtes au Conseil d'Etat impérial, et plus tard, sous la Restauration, un des députis les plus ardents de l'extrême droite. — Au commencement de 181 1, Tajbé d'Ast os ayant été arrêté, on trouva sous la coiffe de son chapeau le bref du pape Pie Vil portint défense au chapitre de Paris de dé.érer l'administration au cardinal Maury et déclarant nul tout ce qu'il pourrait faire comme délégué du chapitre. € Interrogé, dit M. Pasquier, sur l'usage qu'il avait fait de ce bref et sur les personnes auxquelles il l'avait communiqué, M. d'Asiros eut l'inconcevable faiblesse d'en nommer trois : Af. de Calprade, chanoine de la cathédrale, M. l'abbé Guairard chef A la direction delà librairie, et M. Portilis, chcTgé de cette direction. > Et un peu plus loin : < L'exil de M. Portalis fut immédiatement suivi de l'arrestation de M. de Calprade et de l'abbé Guairard. » Le chanoine de la cathédrale dont il est ici question étaitTabbéLoudieu de Lacalprade. (i).

Mais ce sont là d'insignifiantes vétilles, des grains de poussière sur un monument. Les Mémoires du Chance^ lier Pasquier réunissent les meilleures qualités du genre, et c'est à bon droit que leur auteur a pu terminer son avant-propos par ces paroles :

«... Il ne reste plus qu'à me livrer, à m'abandonner tout entier, fort de la justice que je crois pouvoir me rendre que j'ai écrit sur tout, et sur tout le monde, sans haine, sans envie, que je n'ai eu pour but que la véité, que je l'ai dite sans détjur, dans la vue d'être utile à ceux qui la recherchent et qui savent en faire sortir les leçons dont elle abonde toujours. »

4 septembre 1893.

(i) Voir dans les Jugements htstoriqufs et litlèralret, par M. de Feletz. de rAcadémie française, la notice sur M. de Lacalprade,

Qoo^z

(Suite)

C'est une grande chose, même en littérature, que la sincérité. M. Pasquier n'a été ni un grand homme d'Etat, ni un grand écrivain. Ses Mémoires n'en marqueront pas moins au premier rang. La plupart des hommes d'Etat de son temps seront oubliés ; des écrivains de son époque, je parle des illustreSy beaucoup auront perdu leur dernier lecteur : on lira encore ces Mémoires. Us seront, pour l'histoire de la première partie du dix-neuvième siècle, une source d'informations au:si abonlante que précieuse. Ils seront, en même temps, en dehors de leur valeur historique, une de ces œu/res rares où le lecteur se sent en pays ami et s'avance avec confiance, se livrant, en toute sécurité, au charme d'une causerie aimable, piquante, et par-dessus tout, loyale et sincère.

Le second volume, qui vient de paraître, va du 9 mai

(i) Mémoires du chaitclUr Pasquier. Tome H, 1S93.

i8i2 au 4 juin 1814, — du départ de Napoléon, quittant Paris pour entreprendre la campagne de Russie, à la rentrée des Bourbons et à Touverture du Corps législatif par le roi Louis XVIII.

Les événements qui ont rempli ces deux années sont parmi les plus considérables et les plus dramatiques de l'histoire. M. Pasquier, dans son récit, leur laisse toute leur grandeur, mais il n'essaie pas d'en profiter pour se grandir lui-même. Pas un seul instant il n'oublie que ce sont ses Mémoires qu'il écrit, et non ceux de Napoléon. De la guerre de Russie, de ces combats héroïques, de celte lamentable retraite, de cette destruction, de cet anéantissement de toute une armée — qui était hier encore la Grande Armée, — il ne nous dira donc rien. En revanche il rendra avec émotion, avec sincérité, les impressions qui se sont produites autour de lui, celles qu'il a ressenties lui-même.

Le 25 octobre 1812 est une date doublement mémorable. Ce jour-l'i, le maréchal Mortier, que Napoléon, en abandonnant Moscou, avait laissé dans la ville avec huit mille hommes, pour couvrir sa retraite, mettait à exécution l'ordre qu'il avait reçu et faisait sauter le Kremlin. Le même jour, à Paris, éclatait la conspiration du général Malet, qui faillit faire sauter l'Empire. M. Pasquier la raconte en homme qui sait les choses d'original et qui même y a été mêlé un peu plus qu'il n'eût voulu. Préfet de police, au lieu de prévenir et d'arrêter les conspirateurs, il avait été prévenu par eux et conduit à la Force. Son emprisonnement n'avait duré que quelques heures, mais c'était assez pour que le public en fît des gorges chaudes. D'autres, à sa place, en auraient voulu mal de mort aux gens qui lui avaient joué ce tour. Il s'efforça au contraire de modérer la rigueur de la répression. Il fit, auprès du duc deFeltre, ministre de la guerre, des démarches pressantes en faveur du sous-lieuteivînt Lefèvre, qui l'avait conduit à la

Force, et du lieutenant Beaumont, qui lui avait fait courir d'assez grands périls, lors de sa rentrée à la préfecture. Dans sa situation, il ne pouvait pas intercéder pour les autres accusés, mais son récit témoigne qu'il éprouvait pour eux moins décolère que de pitié. Il n'hésite pas à déclarer que la conspiration tout entière était l'œuvre personnelle de Malet, que les hommes qu'il avait traînés à sa suite étaient victimes d'une déplorable crédulité, et qu'entre eux tous, il n'y en avait pas un seul qu'on pût déclarer coupable d'intention.

Les pages que M. Pasquier consacre au général Malet et à sa conspiration ne laissent rien à désirer sous le rapport de l'exactitude et de l'intérêt. L'auteur ne craint pas de multiplier les détails : il sait bien que ce sont eux qui font la vie des Mémoires. Il en est un cependant — tout petit, il est vrai — qu'il a omis et qu'on me permettra de rétablir.

A peine sorti de la Force, M. Pasquier se hâta de retourner à la Préfecture de police. Il commit l'imprudence d'y aller à pied, sans escorte, ce qui faillit lui coûter cher, comme on va le voir :

Arrivé, dit-il, à l'entrée de Thôlel, voyant la cour remplie de soldats, j'appelai le commandant et lui signifiaiqu^il eût à reconduire sa troupe à la caserne.

Je crus que ma vue seule devait suffire pour lui apprendre que tout était changé ; les militaires, j'aurais dû le savoir, n*obéissent pas avec tant de facilité aux ordres d^un fonctionnaire civil. Le changement, si brusque d'ailleurs, ne fut pas admis par TofTicier qui refusa de se soumettre à mon injonction et cria à sa troupe de prendre les armes. Ce fut le signal d'une manifestation accompagnée de cris : « Il faut l'arrêter, il faut le tuerl » Heureusement, j'étais encore auprès de la porte ; je me rejetai au milieu de la foule de curieux qui s'y pressait et remontai la petite rue de Jérusalem, dans l'intention de gagner le quai. Les soldats se mirent à me poursuivre baïonnette en avant, et je neus d'autre ressource que de me réfugier dans une boutique à l'extrémilé de la rue. Ils voulurent briser la porte, mais les nombreux agents de

la préfecture présents se jetèrent au-Hevant d^eux^ leur persuadèrent de garder la porte, sans recourir i la violence, dont ils leur firent comprendre Tinutilité et le danger. Me voilà donc de nouveau prisonnier. Je restai près d'une heure ainsi bloqué, (i) .

La boutique dans laquelle le futur chancelier trouva ainsi un asile, était la boutique d'un apothicaire nommé Siilan. Je trouve ce petit — et très modeste — renseignement dans le rapport de l'inspecteur général de police Veyrat sur les événements de la matinée du 23 octobre, y y lis ce qui suit :

Enfin, Monsieur le préfet,lorsque rendu à la liberté, vous êtes revenu à la préfecture, que le lieutenant Beaumont a voulu vous faire arrêter de nouveau, les soldats qui vous poursuivaient jusque chez l'apothicaire Siilan, la baïonnette en avant, et qui même vous ont mis en joue, appartenaient à la garde de Paris et au poste de la Préfecture. Vous savez qu'ils ont voulu dans le premier moment forcer le domicile du sieur Siilan, pensant que vous y étiez ; nous avons été assez heureux pour les empêcher (2) .

Pas plus que la campagne de Russie, M. Pasquier ne raconte la campagne de Saxe en 18 n. Il ne manque pas cependant d'en rappeler certains épisodes, d'en noter certains détails, lorsqu'ils sont importants et qu'ils lui viennent d'une source particulière et sûre, d'un homme comme le comte Daru, par exemple, si bien placé pour savoir les choses d'original.

(i) Mémoires, p. 27.

i2)'His'oire de la Conjuration du gêner M Malet, avec des détails officiels sur cette afaire, par M. l'abbé Lafon, 3^ édition, 1814. Page 72.

Arrivé à Tannée 1814, M. Pasquîer se trouve en présence d'événements d'une grandeur extraordinaire. A plusieurs de ces événements, il lui a été donné de prendre part. Il n'a pas été seulement témoin, mais acteur. Cette fois donc il ne craindra pas de s'étendre, et nous aurons un récit complet de la chute de l'Empire et du rétablissement de la Monarchie.

Bien des fois déjà cette année 18 14 a trouvé des historiens : Thiers, Chateaubriand, Lamartine, Capefigue, Vaulab«*lle, Alfred Nettement, Louis de Viel-Castel, Duvergier de Hauranne, Talleyrand, et hier encore M. Henry Houssaye, le dernier en date et non le moindre par la conscience et le talent. Aucun d'eux, si je ne me trompe, ne nous a donné un récit qui ne se trouve surpassé par celui que nous avons aujourd'hui sous les yeux. M. Pasquier a sur eux tous, sauf sur Chateaubriand et sur le prince de Talleyrand, l'avantage d'avoir vu, et, comme préfet de police, d'avoir tout su. Chateaubriand sans doute a été, lui aussi, contemporain des événements, témoin et acteur ; mais cela — témoin et acteur — il l'a été dans une mesure beaucoup moins large que Pasquier. Quant à Talleyrand, qui a joué, en 1814, le premier rôle ; qui a été, dans plus d'une circonstance décisive, leDeus ex machina, il n'a pas voulu tout dire; il aécri avec la préoccupation de se défendre, de se glorifier, de se grandir. M. Pasquier n'a aucune préoccupation de ce genre. Il ne s'inquiète que d'être vrai, complet, intéressant. Son récit n'est ni un plaidoyer ni un réquisitoire ; c'est tout bonnement la déposition d'un témoin — du témoin le mieux informé et le plus véridique. Sans effort, sans fracas, sans prétendre à autre chose qu'à écrire, en toute simplicité et en toute bonne foi, une page de ses Mémoires^ il s'est élevé à la -hauteur des plus grands historiens.

Un des mérites de ce beau récit, c'est la suite même, la continuité parfaite, c'est d'aller d'un courant large et

2j4 MEMOIRES ET SOUVENIRS

sûr, d'un flot limpide et calme, sur lequel par endroits se joue le rayon. Dans ces conditions, il serait difficile ♦l'en rien détarher. Je me contenterai de signaler quelque<ï-uns des points *;ur lesquels les Mémoires de M. Pasquier sont en désaccord avec les historiens, — je dis quelques-uns, car à les indiquer tous, la tâche serait trop longue. Et parmi ces historiens, je m'attacherai seulement à M. Thiers et à M. Henry Houssaye, parce que ce sont les plus importants.

Le 30 mars 1814, après un combat où le maréchal Marmont, le maréchal Mortier et le maréchal Moncey avaient été héroïques et où les soldats s'étaient montrés dignes de leurs chefs, Paris dut capituler. Un des articles de la capitulation portait : < La ville de Paris est recommandée à la générosité des hautes puissances alliées ». Les détails de l'entrée des souverains, du logement et de la nourriture de leurs troupes, de la police de la ville, restaient donc à régler. Ces soins incombaient aux magistrats municipaux. A une heure du matin, le préfet de la Seine et le préfet de police, MM. de Chabrol et Pasquier, plusieurs membres du Conseil municipal, le chef d'état-majvjr et deux i;d}udants-commondants de la garde nationale, MM. AUent, Tourton et Alexandre de Laborde, partirent pour Bondy, où se trouvait l'empereur de Russie.

« Quand nous arrivâmes âBondy, écrit M. Pasquier, le jour commençait à poindre. En entrant dans le château où logeait l'empereur Alexandre, des impressions

toutes personnelles vinrent s'ajouter à celles qui m'agitaient depuis ma sortie de la ville. Ce château avait été occupé par mon grand-père maternel, dans le temps de ma première enfance ; je l'avais rarement visité depuis, mais il avait laissé dans ma mémoire ces souvenirs qui s'attachent si puissamment à tous les faits qui ont frappé notre esprit au début de la vie ; j'y étais ramené par un des plus grands événements qui se fussent passés depuis le commencement de la monarchie! J'apportais la soumission de la ville de Paris à un souverain dont les États, un siècle auparavant, étaient à peine connus de nos pères, et qui, descendu des confins de l'Asie, traînant la Germanie tout entière à sa suite, arrivait pour imposer sa loi à la France de Clovis, de Charlemagne, de Henri IV, de Louis XIV et de Napoléon ! Et c'était nous qui avions été le chercher jusque dans ses régions glacées, qui avions, à la lueur de sa capitale et de ses villes embrasées, attiré sur nos pas lui et ses Tartares ! Pierre le Grand avait-il pu faire un tel rêve, alors que, au cours de son voyage dans les pays civilisés, dont il venait étudier les institutions, les arts et les mœurs, il visitait dans le palais des Tuileries, entourait de ses respects, et soulevait dans ses bras, en 17 17, l'enfant-Roi dont il était l'hôte (i) ! >

M. Pasquier ne se piquait point d'être un homme de lettres. Il ne connaissait guère ce que nous appelons aujourd'hui Vécriture artiste. Cela ne l'empêchait pas d'avoir ainsi, en bien des rencontres, de belles et fortes pages.

D'après M. Thiers, l'empereur Alexandre, les autorités parisiennes à peine sorties, aurait donné audience à M. de Caulaincourt, chargé près de lui d'une mission de Napoléon. « En le voyant, dit-il, Alexandre TaccueiU lit avec la même cordialité qu'autrefois, l'embrassa même

(1} Mémoires^ p. 241.

206 MÉMOIRES ET SOUVENIUS

de la manière la plus affectueuse, puis, arrivant grands événements du jour, lui dit qu'il voulait la paix honorable pour la France, mais sûre pour l'Europe (i). » L'entretien dura longtemps; M. Thiers le reproduit en entier et ne lui consacre pas moins de quatre pages.

Plus bref, M. Henry Houssaye n'est pas mjins affirmatif : < Alexandre l'accueillit cordialement... Sans lui enlever tout espoir, il lui déclara que lui et ses alliés étaient désormais peu disposés à faire la paix avec Napoléon... Bien qu'il ne dût entrer dans Paris qu'i onze heures et qu'il en fût neuf à peine, l'empereur était impatient de se mettre en route. Il congédia Caulaincourt en l'invitant à revenir causer avec lui à Paris. Au moment où le cœur brisé comme général français et comme dévoué serviteur de Napoléon, Caulaincourt quitta Bondy, il put voir dans la cour du château le cheval destiné au triomphateur (2). »

La vérité est que ni l'entrevue dont parle M. Houssaye, ni l'entretien que rapporte M. Thiers n'ont eu lieu. Les détails donnés par M. Pasquier ne laissent aucun doute à cet égird.

Au moment de quitter le château, il fut prévenu par M. de Nesselroda qu'un aide de camp de l'empereur, M. de Wolkonski, allait monter avec lui dans sa voiture et entrerait avec lui dans Paris pour préparer les logements du tsar. La voiture de M. Pasquier prit les devants, environnée par une escorte de cosaques réguliers de la garde. Les Mémoires continuent ainsi :

« Nous étions à peine à deux cents pas du village de Bondy, lorsque j'aperçus sur la route M. le duc de Vicence (}) ; il était à pied, et m'ayant reconnu, il se

(t) Histore du Consulat el de VEmpire, tome XVII, p. 631. (3) Henry Houssaye, IM4, p. 545.

(3) Caulaincourt aTait reçu de Tempereur Napoléon, en 1S08, le titre de duc de Vicence.

précipita à la portière de ma voiture, espérant sans doute apprendre de moi ce qui venait de se passer et surtout ce qui venait de se dire, car les moindres paroles d'Alexandre étaient dans ce moment d'un poids immense. Je sus bientôt après qu'il était là déjà depuis quelque temps et n'avait pu pénétrer dans le village, malgré tout ce qu'il avait tenté pour faire parvenir à l'empereur Alexandre la nouvelle de son arrivée. J'aurais bien désiré échanger quelques paroles avec lui, mais les cosaques de l'escorte, avertis probablement par un signe de M. de Wolkonski, ne permirent pas à mon cocher de s'arrêter et le forcèrent à marcher beaucoup plus vite (ij. »

Quelques heures plus tard, M. Pasquier était dans son cabinet, occupé à rédiger une proclamation au peuple de Paris, lorsqu'on lui annonça le duc de Vicence. Celui-ci venait lui demander les renseignements qu'il n'avait pu obtenir sur la route. Il lui fit connaître que Napoléonl'avait envoyé auprès del'empereur Alexandre, en le chargeant de négociera tout prix, s'il en était encore temps. « Voih. comment, ajoute M. Pasquier, je l'avais trouvé à l'entrée de Bondy; // m'avoua qu'il n'avait pas été plus heureux après mon dépirtqu'aupuavant^ et avait rencontré la môme impossibilité de pénétrer jusqu'à V empereur. Il se flattait cependant d'en obtenir une audience aussitôt après son entrée daiis la ville (2), >

.Rien de plus précis, on le voit, que les détails fournis par M. Pasquier, qui n'avait d'ailleurs nul intérêt à altérer ici la vérité. Son récit ne laisse donc rien subsister des récits contraires de M, Henry Houssaye et de M. Thiers.

Le 4 avril, sous la pression de plusieurs de ses maréchaux, Macdonald, Ney, Berthier, Lefebvre, Oudinot,

(i) Mémoires^ p. 249.

(2) Mémoires, p. 251.

Qoo^z

Napoléon consentit à abdiquer, mais sous la condition que le trône serait transmis à son fils, et que la régence serait déférée à Timpératrice. Le duc de Vicence, Ne.y, Macdonald furent chargés de partir immédiatement pour Paris, afin de porter cette proposition aux souverains alliés. Ils étaient autorisés à prendre en route et à s'adjoindre Marmont, qui avait son quartier général à Essonne. Il était environ minuit lorsqu'ils arrivèrent rue Saint-Florentin, à Thôtel du prince de Talleyrand, chez qui logeait l'empereur Alexandre.

Cette nuit du 4 au 5 avril 18 14 est une nuit historique. M. Henry Houssaye a mis tous ses soins à la raconter avec exactitude. M. Pasquier était présent. Son récit contredit sur plusieurs points celui de M. Houssaye.

D'après ce dernier, Talleyrand, en apprenant, vers neuf heures du soir, la prochaine arrivée des commissaires de Napoléon, aurait mandé aussitôt les membres du gouvernement provisoire, les ministres (i) et le général Dessoles, commandant de la garde nationale. Ils arrivèrent les uns après les autres, déjà un peu effarés de cet appel nocturne. Quand ils furent instruits du motif de la convocation, ils passèrent du trouble à l'effroi et de l'effroi à la consternation (2).

Les choses ne se passèrent point tout à fait ainsi.

Les membres du gouvernement provisoire (3) se réunissaient tous les jours chez M. de Talleyrand entre huit et neuf heures du soir. Le 4 avril, la séance avait été courte ; entre dix et onze heures, plusieurs des assistants s'étaient retirés. M. Pasquier en faisait au-

(i) Ils étaient au nombre de sept : Beugnot, à l'intèriear, Laforest, aaz afifaires étrangères ; Dupont, à la guerre ; Malouet, à la marine ; le baron Louis, aux finances ; Henrioo de Pansey, aux cultes ; Angles, à la police générale.

(a) H. Houssaye, op cit, p. 611.

(5) Les membres du gouvernement provisoire étaient^ avec le prince de Talleyrand, le duc de Dalberg, le marquis de Jaucourt, l'abbé de Montesquieu et le général Beurnonville.

tant ; il avait déjà atteint le bas de rescilîer, lorsqu'il aperçut M. de Saint-Simon qui descendait de cheval avec une grande précipitation. Ils remontèrent ensemble dans le cabinet de Talleyrand, à qui M. de Saint- Simon annonça l'arrivée prochaine des maréchaux et du duc de Vicence, ainsi que l'objet de leur mission. M. de Talleyrand fit aussitôt demander M. de Nesselrode, lui communiqua ce qu'il venait d'apprendre et le pria de demander à son maître s'il lui conviendrait de recevoir les maréchaux aussitôt qu'ils se présenteraient ou s'il ne jugerait pas à propos de renvoyer toute conférence au lendemain. Peu de minutes après, M. de Nesselrode revint dire que l'empereur était décidé à recevoir la députation sur-le-champ, mais qu'aussitôt après l'avoir entendue, il serait bien aise de conférer avec le gouvernement provisoire sur les propositions qu'elle lui aurait faites. On envoya donc chercher ceux des membres qui étaient partis ; tous revinrent, excepté M. de Montesquiou. M. Dessoles était présent; M. de Talleyrand l'en^a^ea à rester, ainsi que M. Pasquier et c'est ainsi que ce dernier assista aux scènes qui allaient suivre. Ils s'établirent dans le premier salon de l'empereur, où se trouvaient M. de Nesselrode, M. de Pozzo et quelques officiers russes de service auprès d'Alexandre (i).

D'après le récit de M. Pasquier, — et nous verrons tout à l'heure quelle en est la valeur — on n'envoya point chercher les ministres ; on ne courut point après M. Dessoles, et si ce dernier prit part au débat qui s'agita dans la nuit du 4au $ avril, c'e^t parce qu'il était depuis plusieurs heures déjà à l'hôtel Saint-Florentin. Les membres du gouvernement provisoire furent bien mandés, mais en cela Talleyrand ne fit que se conformer au désir d'Alexandre lui-même.

(i) Mémoires du chancelier Pasquier, p. 302.

Ce qui suit, dans l'ouvrage de M. Henry Houssaye, ne semble pas plus exact.

Les membres du gouvernement, les ministres et M. Dessoles étant arrivés, — c'est M. Henry Houssaye dont je reprends ici le récit — ils furent admis aussitôt en présence du tsar. A ce moment, le duc de Vicence et les maréchaux n'avaient pas encore paru. Talleyrand et ses amis représentèrent à Alexandre que la France voulait les Bourbons, que la paix avec Napoléon ne serait qu'une trêve et que la régence ne serait que TErapire déguisé : « — La régence n'est qu'un mot, dit M. Dessoles, le tigre est derrière. >

Ils ajoutèrent que le tsar ne pouvait revenir sur sa Déclaration du 3 1 mars, car ils s'étaient fiés à ses paroles, et ils se trouveraient en grand péril si la régence était proclamée. Plusieurs d'entre eux commençaient à regretter de s'être compromis, et ils plaidaient alors beaucoup moins pour les Bourbons que pour euxmêmes. On annonça les maréchaux. Alexandre congédia Talleyrand et sa suite. Leduc de Vicence, Ney et Macdonald entrèrent. Marmont n'était pas avec eux. Il s'était rendu directement à l'hôtel du prince de la Moskowa pour y attendre le résultat de la conférence. L'entretien d'Alexandre et des maréchaux dura près de deux heures. Le tsar hésitait. Les maréchaux croyaient déjà au succès de leur mission, lorsqu'un aide de camp entra et dit en russe quelques mots à l'empereur.

Envoyé par le prince de Schwarzenberg cet officier apportait la nouvelle que le corps de Marmont, douze mille hommes avec armes et bagages, venait de passer dans les lignes autrichiennes. Le tsar 'se fit répéter ces paroles, puis se rapprochant des maréchaux : « Messieurs, vous prétendez vous appuyer pour me demander la régence sur l'inébranlable attachement des troupes au gouvernement impérial. Or, l'avant-garde de l'armée de Napoléon vient de faire défection ; elle est en ce

moment dans nos lignes. » Atterrés par cette nouvelle, Caulaincourt et les deux maréchaux comprirent qu'ils n'avaient plus à parler pour la régence. Ils se retirèrent. L'Empire avait vécu (i).

Revenons maintenant aux Mémoires de Pasquier.

Il était environ minuit lorsque les plénipotentiaires de Napoléon arrivèrent à l'hôtel Saint-Florentin. Ils parurent fort étonnés d'y rencontrer les membres du gouvernement provisoire. Des deux côtés pourtant l'accueil fut courtois^ Après quelques mots de conversation générale, chacun se trouva engagé dans une causerie particulière, M. de Talleyrand avec le duc de Vicence, M. Pasquier avec le maréchal Macdonald. Presque immédiatement du reste la porte du cabinet d'Alexandre s'ouvrit, et les maréchaux furent introduits ; Marmont était avec eux. Ils sortirent au bout d'une demi-heure, et les membres du gouvernement furent reçus à leur tour. Talleyrand, le duc de Dalberg le général Dessoles combattirent avec énergie l'idée d'une régence ; ils insistèrent sur ce point qu'avec le caractère de Napoléon, avec les ressources que lui fournirait toujours son génie entreprenant, il n'y aurait aucun moyen de l'empêcher, au bout d'une année, peut-être avant, de ressaisir les rénfes du gouvernv.*ment. On évita du reste, dans cette première discussion, de rapp^*ler l'engagement qui avait été si solennellement pris par Alexandre, de ne traiter ni avec Napoléon^ ni avec aucun autre membre de sa famille.

Après avoir écouté avec une grande attention Talleyrand et ses collègues, Alexandre les congédia, en leur disant d'attendre dans l'autre pièce. Il fit rentrer les députés de Napoléon, et quand ceux-ci l'eurent quitté, il reçut une seconde fois les membres du gouvernement. C'est dans cette seconde entrevue que ces derniers se

m) Hûussayc, p. 6ii.

servirent de l'argument tiré de la Déclaration du 31 mars. En prenant congé d'eux, l'empereur leur dit qu'il avait besoin de réfléchir sur tout ce qu'il venait d'entendre ; qu'il était d'ailleurs nécessaire qu'il en délibérât avec le roi de Prusse ; que le lendemain, à 9 heures du matin, il ferait connaître sa résolution (i). Après avoir retracé les divers incidents que je viens de résumer, M. Pasquier termine par ces paroles :

« Il était deux heures du matin, nous avions assisté à une des scènes les plus extraordinaires dont l'histoire ait gardé le souvenir. Un souverain, arrivant des confins de l'Asie, avait fait discuter froidement l'existence d'une dynastie fondée par le plus grand homme des teups modernes et le rappel de la plus ancienne dynastie européenne, enlevée de son trône vingt-deux ans auparavant par la plus terrible des révolutions. Il avait mis fin à la discussion en disant : « J'aurai décidé demain matin avant neuf heures. »

On voit combien diffèrent les deux récits.

Dans le premier, Alexandre commence par avoir un entretien avec Talleyrand et ses amis ; il en a ensuite un autre avec les plénipotentiaires de Napoléon. Et c'est tout.

Dans le second, Alexandre donne successivement quatre audiences : deux aux maréchaux, — et ce sont eux qu'il reçoit en premier lieu ; — deux à Talleyrand et à ses collègues.

Selon M. Henry Houssaye, Marmont n'assiste pas à l'entrevue de l'hôtel Saint-Florentin ; il est allé se cacher, pendant ce temps-là, à l'hôtel du maréchal Ney. Selon M. Pasquier, Marmont est avec Ney, Macdonald et Caulaincourt, à l'hôtel Saint-Florentin.

Le récit de M. Henry Houssaye — qui ne fait d^ailleurs ici que reproduire une version très répandue — se

(i) Mémoires de Pasqoier, p. 304 et suiv.

termine par un véritable coup de théâtre. Les maréchaux ont gagné la partie, ou peu s'en faut. Alexandre hésite ; tout indique qu'il va céder, accepter la régence, reconnaître Napoléon II, Entre un aide de camp ; il murmure un mot à l'oreille du tsar. Tout est perdu. La régence s'eflFondre, Le règne du Roi de Rome n'aura pas même duré une heure.

Pas un mot de tout cela dans le récit de M. Pasquier. D'après lui, lorsque les maréchaux ont quitté l'hôtel Saint-Florentin, Alexandre ignorait encore la défection d'Essonne, l'entrée des troupes de Marmont dans les lignes autrichiennes. La nouvelle ne lui en parvint qu'après le départ des délégués de Napoléon.

De ces deux récits — opposés sur tant de points — lequel c'evons-nous suivre ? auquel se rattacher ? 11 me paraît difficile de ne pas donner la préférence à celui de M. Pasquier.

Et d'abord M. Pasquier est un témoin^ et un témoin que l'on peut difficilement récuser. Il n'a ici nul intérêt à déguiser la vérité ; il ne se donne aucun rôle dans son récit ; il ne cherche en rien à le faire tourner au profit de sa \anité. D'un autre côté, il écrit presque au lendemain de révènement (i) ; les plus petits détails de la soirée et de la nuit du 4 avril sont encore présents à sa mémoire ; il a d'autant moins pu les oublier qu'il a conscience d'avoir assisté là « à une des scènes les plus extraordinaires de l'histoire. »

Sur le point capital d'ailleurs, sur la présence de Marmont à l'entrevue d'Alexandre et des maréchaux et sur le coup de théâtre de la fin, le récit de Pasquier est confirmé par d'autres témoignages, notamment par celui de Macdonald.

M. Henry Houssaye tient beaucoup à ce que Marmont n'ait pas assisté à l'entretien avec le tsar. « Marmont,

(I) Cfctte première partie d^js Mémoires de Pasquier a été écrite en 1832.

dit-il, prétend, qu'il assista à l'entretien avec le tsar comme plénipotentiaire. Cette assertion mensongère est démentie par tous les témoignages. Seuls, Caulaincoart, Ney et Macdonald se présentèrent chez Alexandre, > Nul feiit historique, au contraire, n'est mieux établi que celui de la présence du duc de Ragusse à l'entrevue du tsar avec les maréchaux. L'affirmation de Marmont dans ses Mémoires (i) serait à elle^seule une preuve suffisante. On ne ment pas sur un fait de cette nature et de cette importance, alors que tant de témoins peuvent se lever contre vous et vous crier votre mensonge à la face (2). Mais il s'en faut bien qu'ici l'affirmation du duc de Raguse soit isolée.

M. Pasquier, dans une note ajoutée à son texte, en 1823, après la publication du Manuscrit de 1814 par le baron Fain, écrit ceci: « M. Fain a écrit dans son Afa/iuscrit de 1814 que les plénipotentiaires de Napoléon avaient été étonnés et consternés de voir le duc de Raguse arriver peu après eux et entrer dans le salon où ils attendaient avec les membres du gouvernement provisoire. Je puis assurer que le duc de Raguse était entré avec eux, et qu'ils ne témoignèrent aucun étonnement de se voir avec lui (3). » Mais voici qui lèverait tous les doutes, s'il en pouvait exister. Les Souvenirs du maréchal Macdonald, écrits en 1825, ont paru en 1892 (4). Il résulte de son récit que Marmont l'accompagna et ne se sépara pas de lui et des autres plénipotentiaires de Napoléon dans la nuit du 4 au 5 avril. Aussi M. Thiers, qui avait

(i) Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse, tome VI, p. 261.

(2) Sainte-Beuve ne s'y est pas trompé. U dit au tome VI de ses Cause ries du lundi, p. 24 : « Arrivés très lard dans la soirée à Paris, Marmont et les autres maréchaux furent reçus par l'empereur Alexandre, et aucun ne plaida plus vivement que lui pour la Régence et pour les droits du Roi de Rome. »

(3) Mémoires de Pasquier, p, 308.

(4) Souvenirs du maréchal Macdonald, duc de Tarcnte. Un vol. in 8 Librairie Pion.

eu communication du manuscrit de Macdonald, n'hésite-t-il pas à reconnaître que le duc de Raguse assistait A l'entretien avec le tsar.

J'ai dit tout à l'heure que le fait de sa présence à cet entretien avait une importance capitale. Et en effet, si Marmont était présent, le coup de théâtre, si bien raconté par M. Henri Houssaye, tombe de lui-même. Comment admettre que les paroles de l'empereur Alexandre, annonçant la défection des troupes de Marmont et leur entrée dans les lignes autrichiennes, n'eussent pas aussitôt donné lieu contre Marmont, de la part de ses collègues, à une scène violente ? Or, de cette scène violente, nul n'a parlé,et pour cause. Elle ne pouvait se produire, attendu que le tsar n'a pas dit un mot aux maréchaux de la défection d'Essonne. Le récit de Macdonald est formel à cet égard,

Reste seulement ce que dit le duc de Tarante, après avoir terminé le récit de l'entrevue avec le Czar : « J'oubliais de dire qu'en sortant du cabinet de l'empereur de Russie, l'un de ses généraux lui parla à mi-voix ; j'entendis ces mots : totum corpus^ auxquels je ne donnai aucune importance d'abord, mais qui en eurent une très grande quelques moments après (i) ». Le fait est très possible, comme il se peut aussi que Macdonald ait mal entendu, puisquele général russe parlait « à mivoix. » Quoi qu'il en soit, voici sur la défection du 6« corps, dont le duc de Raguse, ens'éloignant d'Essonne, avait laissé le commandement au général Souham, une curieuse anecdote, que M. Pasquier raconte en ces termes :

«... Le général Souham arriva à Versailles à la tête de ses troupes et la nouvelle en était dès le point du jour parvenue à Alexandre. Je tiens de M. de Pozzo qu'ayant passé la nuit dans les salons qui précédaient le cabinet

(i> Macdonofd.,., p. 279.

de rempereur, et s' étant mis un instant à la fenêtre pour jouir du soleil, ii fut tiré de sa contemplation par une main posée sur son épaule. C'était l'empereur lui-même. Il venait de recevoir la nouvelle, et avait besoin de communiquer la joie qu'il en ressentait. Il b raconta donc à M. de Pozzo, ajoutant avec ce ton d'illuminé, qui lui était déjà familier : < Vous le voyez, c'est la Providence < qui le veut, elle se manifeste, elle se déclare ; plus de « doute, plus d'hésitation (i). >

Le 17 février, 1842, M. Pasquier fut élu membre de l'Académie française, en remplacement de Mgr Frayssinous. Petits et grands, politiques et littéraires, presque tous les journaux firent feu contre lui de toutes pièces. La Mode lui décochait cette épingle : « M. Pasquier vient d'être élu académicien par vingt-trois voix. Nous ne savions pas qu'il y eût vingt-trois Viennet à l'Académie française. (2) > Un de ces vingt- trois V/enn^f s'appelait Chateaubriand. 11 est vrai, s'il faut en croire Alfred de Vigny, candidat lui aussi ce jour-là, et candidat malheureux, que l'auteur du Génie du Christianisme avait dit, la veille de TéKction : « M. Pasquier n'a rien de commun avec les lettres mais je le connais depuis quarante ans ; il voit souvent Madame de Chateaubriand, il est fort aimable avec nous... (3) >

Le choix de l'Académie n'en était pas moins des plus justifiés; et c'est à bon droit que Madame Emile dcGirar-

(2) PfliyufVr..., p. 311.

(2) La Mode, du 19 février 1842.

(3) Etienne Cbaravay, A. de Vigny et Baudelaire, Candidats à l'Académie, p. 19. Paris 1849.

din pouvait écrire, le lendemain de la réception du nouvel élu : « Si M. le baron Pasquier a été nommé, c'est parce qu'il est un des hommes les plus spirituels de neutre temps ; parce que son esprit est un type, sa conversation un modèle, Tidéal du bon goût ; et,quelle.que soit la forme que l'esprit prenne pour se mani ester, prose, vers, livres, drames, discours, conversation, Tesprit cultivé à si hnut degré et célèbre à si juste droit, sera toujours éminemment littéraire (i). »

Le baron Pasquier ne parlait pas seulement à murveille; il savait aussi écrire, et nous le voyons bien nLiintenant par ses Mémoires. Point de phrases, point de recherche d'esprit et de style, mais la langue la p)us naturelle, la plus simple, la plus appropriée au sujet, s'élevant quand il le faut, mais seulement quand il \c faut. D'auteur ici il n'y en a point, heureusement, mais un homme qui, sans penser jamais à nous éblouir, se contente de nous instruire et de nous charmer.

En 1843, un Homme de rien, qui n'était pas encurt: académicien, M. Louis de Loménie, traçait du baroa Pasquier ce vivant portrait :

<c Quiconque l'a vu entrer dans un salon avec sa grande taille parfaitement droite et souple encore, sa tète un peu petite, mais bien posée, sa physionomie mobile et vive plutôt que majestueuse, son geste bref et sa tenue élégante, s'asseoir à côté d'une dame, en penchant négligemment sa tête sur le dos de son fauteuil, croisant ses longues jambes l'une sur l'autre et balançant une de ses bottes vernies avec une aisance aristocratique, uu bien debout devant la cheminée s'il veut se donner U peine d'être aimable pour tout le monde ; charm^mt l'auditoire par l'attrait d'une parole facile et élégante, d'un esprit judicieux et fin, d'une mémoire heureuse et fraîche, toute pleine de faits sérieux ou légers, d'ancc-

(i) La Presse, du 11 décembre 1842. — Lettres parhieines^ par \û vicomte de Lauoay, tome UI. p. 270,

2lS MÉMOIRES ET SOUVENIRS

dûtes piquantes, mélangeant avec un rare bonheur d'expression et de pensée le grave au doux, le plaisant au sévère ; quiconque Ta vu ainsi conviendra que cet Etienne Pasquier du seizième siècle, qui nous apparaît J ins ses lettres si spirituel, si gracieux, si i.eune encore malgré ses quatre-vingts ans, n'était ni plus jeune ni plus jîmable que son illustre descendant, qui en a tout à l'heure soixante-dix-sept (i). »

Il me semble bien que maintenant nous n'avons rien à envier aux contemporains de M. Pasquier : il revit pour nous dans ses Mémoires ; nous le voyons, nous Tenlendons, tel qu'il était en ses meilleurs jours, ceux où, « debout devant la cheminée », il ne se vefusait pas au plaisir « d'être aimable pour tout le monde ».

26 novembre 1893.

j Galerie des Contemporains illuifres, par ua Homme de rien, tome VI.

(Suite et fin.)

Le tome troisième des Mémoires du chancelier Pasquier ne le cède pas en intérêt aux deux premiers. Il s'ouvre, le j juin 1814, au lendemain delà séance royale où il avait été donné lecture de la Charte constitutionnelle. 11 se ferme, le 26 septembre 181 5, au moment où le duc de Richelieu succède, comme président du Conseil, au prince de Talleyrand. Il ne comprend donc guère qu'une année, mais de celles où se pressent les événements, une année au milieu de laquelle prend place le siècle des Cent-Jours.

M. Pasquier avait été nommé, au mois de mai 1814, directeur général des ponts et chaussées. Il conserva ces fonctions jusqu'au 20 mars 1815. Dans ce poste relativement secondaire, son rôle ne pouvait être considérable ; il ne s'étendra donc pas beaucoup sur la première Restauration, fidèle à la règle qu'il a suivie jusqu'ici et qu'il suivra sans doute jusqu'au bout, racontant ses propres Mémoires et n'ayant nulle prétention à raconter ceux des autres. Il ne laisse pas cependant de porter sur les événements généraux un jugement presque toujours marqué, nous allons le voir, au coin du bon sens et de l'impartialité.

Dès les premières pages, M. Pasquier signale les diffi-

(0 Mkmoires du chancelier Pasquier, tome troisième, 1804.

cultes que rencontrait, à son début, le gouvernement royal. La Restauration s'étant faite à l'occasion d'une situation extérieure, il n'y avait pas eu au dedans de transactions d'idées et dlntéréts. Les bonapartistes, hier encore tout puissants, les révolutionnaires qui s'étaient courbés sous la main de fer de Bonaparte et qui allaient se redresser sous la main paternelle de Louis XVIII, les officiers qui voyaient s'évanouir leur rêve de gloire et de fortune : autant de foyers redoutables d'opposition. Les mécontents allaient d'ailleurs trouver des armes toutes forgées dans les nouvelles institutions, dans les libertés octroyées par la Charte. Presque autant que ses ennemis, le gouvernement avait à craindre ses amis. Les royalistes, les anciens émigrés éprouvaient une véritable ivresse devant ce retour inespéré de fortune qui leur rendait la monarchie. Pouvait-on leur demander de s'effacer, de s'oublier eux-mêmes dans le triomphe de leur cause, de ne commettre aucun excès de zèle, de ne prétendre à aucune réparation ?

Au milieu des difficultés qui l'entouraient, difficultés du dedans et aussi dilficultés du dehors, il était impossible que le gouvernement royal ne commît pas de fautes. € Mon gouvernement a commis des fautes >, devait dire Louis XVIII lui-même, l'année suivante, en rentrant en France. I! est juste d'ajouter que ces fautes, outre qu'elles étaient inévitables, furent moins nombreuses et moins lourdes qu'on ne l'a dit. Elles ne font pas du reste que la première restauration n'ait été, balance faite des fautes et des services, des torts et des bienfaits, un gouvernement honnête et réparateur, respectueux de la liberté et des droits des citoyens, s'efforçant de concilier, dans la mesure du possible, les intérêts anciens et les intérêts nouveaux.

Le corps législatif, nommé sous l'Empire et par l'Empire, fut conservé. Le nom seul fut changé ; le corps législatif devint la Chambre des députés.

LE CHANCELIER PASqUIER 22 1

Lorsqu'il s'agit de former la commission chargée de préparer la rédaction de la Charte, les membres furent choisis parmi les sénateurs et les députés qui, dans les dernières sessions, avaient été élus candidats à la présidence, vice-présidents ou secrétaires. La commission se trouva ainsi composée: MM. Barbé-Marbois, Barthélémy, Boissy d'Anglas, de Fontanes, Garnier, de Pastoret, de Sémonville, le maréchal Sérurier, Vimar, sénateurs; M v1, de Bois-Savary, Blanquart de Bailleul, Chabaud de laTour,Clausel de Coussergues, Duchesne de Gillevoisin, Duhamel, Faget de Baure, Félix Faulcon, Laine, membres du corps législatif. Le Roi désigna le chancelier, M. Dambray, pour présider la commission et nomma pour être ses commissaires auprès d'elle l'abbé de Montesquieu, ministre de l'intérieur, M. Ferrand et M. Beugnot. Ce dernier était un ancien préfet de l'Empire.

La Chambre des pairs fut composée de cent cinquante quatre membres. Cinquant2-trois seulement furent pris parmi les représentants de l'ancienne société française. Cent-un étaient issus de la Révolution et de l'Empire. Ils avaient donc une majorité des deux tiers.

Si des grands corps de TÉtat, nous passons à TAdrainistration, nous voyons que là encore la réaction était loin de l'emporter.

« A la même époque (mai-juin 1814), dit M. Pasquier, commencèrent les nombreuses mutations dans le personnel de l'administration : préfets, sous-préfets, maires et autres lonctionnaires administratifs. L'abbc de Montesquieu mit dans cette opération tous les ménagements qui furent en son pouvuir, et je lui dois cette justice que presque tous les hommes de quelque talent ou qui jouissaient d'une bonne renommée trouvèrent en lui un zélé défenseur » (i).

(I) Mémoires du chancelier Pr.^quicr^ p. 9.

La Chambre des députés commença ses travaux le ^ juin. Les difficultés auxquelles il lui fallait faire face étaient des plus considérables: elle ne fut pas inférieure à sa tâche. « Les plus hautes questions administratives et financières, écrit M. Pasquier, y furent traitées et presque toujours habilement résolues. Quand on parcourt la série des propositions faites par le gouvernement ou sorties de l'initiative de la Chambre des députés, on est étonné de Timmensité du travail qu'elles ont dû nécessiter )► (i).^

L'ensemble des projets de loi présentés au nom du Roi se compose, à peu de chose près, ainsi qu'il suit : projet de loi sur la presse, rédigé par l'abbé de Montesquiou, de concert avec M. Royer-Collard et M. Guizot, projet pour l'établissement d'un nouveau système d'acquittement de la dette exigible, et par conséquent du crédit public; projets sur les naturalisations, sur la comptabilité des communes, sur la restitution des biens non vendus des émigrés, sur l'exportation des grains, sur les douanes, sur les boissons, sur l'exportation des laines et des mérinos, sur l'importation des fers étrangers, sur les tabacs, sur l'observation des dimanches et fêtes, sur la liste civile et le domaine de la couronne, sur les dettes contractées par le Roi à l'étranger, sur la franchise du port de Marseille, sur la Cour de cassation, sur le maintien de diverses impositions indirectes, sur les dettes des colons de Saint-Domingue, sur la prorogation des délais à accorder aux militaires pour le payement de leurs dettes. « Quand on considère, dit encore M. Pasquier, la somme de travaux qu'a dû entraîner l'examen de tant de propositions et de projets de loi, et quand on y ajoute la discussion d'un grand nombre de pétitions, dont plusieurs très importantes, on est forcé de reconnaître qu'aucune assemblée n'a employé son

IT Mcmo'rr'i..., p. 2|.

temps plus fructueusement, n'a été aussi laborieuse et active que la Chambre du 1814... Le ministère qui eut le plus à faire et auquel, sous ce rapport, reste incontestablement Thonneur de la session, fut le ministère des finances. M. Louis avait une activité d'esprit et une vigueur de détermination qui le rendaient éminemment capable de soutenir le fardeau dont il était chargé » (1).

Rien n'était donc négligé pour relever la France, tombée mourante sur le dernier champ de bataille de l'Empire, pour fermer ses plaies et cicatriser ses blessures. Ce travail de réparation, de restauration (jamais gouvernement ne justifia mieux son titre), Louis XVIII et les Chambres allaient le continuer, la France allait en recueillir les fruits, lorsque le retour de l'île d'Elbe vint tout remettre en jeu. En tombant, la première Restauration aura du moins mérité ce témoignage, que lui rend M. Pasquier et que la postérité confirmera :

« Le gouvernement de Louis XVIII, on ne pouvait le méconnaître, n'avait pas été seulement très débonnaire, il avait encore fait luire sur la France des jours heureux. Les personnes ainsi que les propriétés avaient été respectées, et on lui devait les douceurs inconnues depuis de longues années d'une complète liberté » (2).

La première Restauration avait donné à ^la France des «jours heureux», la paix, la liberté. En même temps sa politique extérieure obtenait, au congrès de

(I) Mémoires..., p. 2Ç.

(2' Ibid, p. !22.

Vienne, un succès inespéré. Ce succès était dû surtout au roi Louis XVIII, au principe qu'il représentait et qui faisait sa force. Mais il était dû, aussi, pour une grande part, à M. de Talleyrand. M. Pasquier a pour M. de Talleyrand une antipathie profonde, une mésestime dont il ne lui déplaît pas de multiplier les témoignages. Décidément le prince de Bénévent n'est pas heureux avec les auteurs de Mémoires. Chateaubriand a trouva pour le peindre des paroles d'un mépris superbe, telles que Saint-Simon n'en a pas de plus fortes et de plus inoubliables. Aujourd'hui, M. Pasquier, sans éclats de voix, sans cris d'indignation, avec le plus grand calme au contraire, et d'un air bonhomme, lui joue les plus mauvais tours. Il a certes raison de ne point aimer et de n'estimer point M. de Talleyrand, et il a raison aussi de ne s'en point cacher. Mais ici, en ce qui est du congrès de Vienne et du rôle que M. de Talleyrand y a joué, je crois que M. Pasquier n'a pas rendu au célèbre diplomate la justice qui lui est due, au moins en cette circonstance.

Onn'a point oublié la mésaventure posthume advenue au prince, lors de la publication de ses Mémoires. H s'était étendu avec complaisance, en préparant son manuscrit, sur le congrès de Vienne, qui devait être le clou de son livre. Il avait reproduit in extenso le texte de ses principales dépêches, convaincu que, le jour où elles paraîtraient, elles seraient une révélation. Elles ne pouvaient manquer d'exciter vivement la curiosité de ses lecteurs, de lui valoir un retour défaveur, d'admiration et de sympathie. On sait comment les choses se sont passées. Les Mémoires mirent longtemps à paraître — beaucoup trop longtemps. Lorsqu'enfin ils virent le jour, ils avaient été devancés par la publication de M. Pallain, qui avait édité la Correspondance complète de M. de Talleyrand avec Louis XVIII pendant le congrès de Vienne. Sans mauvaise intention, bien au contraire, M. Pallain avait

LE CHAHCELIEti PASqilIER 221 f

coupé Therbe sous le pied du prince. Quand vinrent les MémoireSy nous connaissions déjà ce qu'ils renfermaient de plus intéressant. Ce qui devait être une révélation se trouvait n'être plus qu'une redite. En vain Talleyrand, ses dépêches à la main, demandait au lecteur de lui accorder un instant d'attention, de lui donner une heure ou deux : le lecteur refusa ds Vo.ntendre, et, haussant légèrement les épaules, lui dît : < Mon brave homme, que venez vous faire ici ? on vous a déjà donné ! » — Pareille mésaventure, dans une mesure bien moindre, il est vrai, arrive aujourd hui à M. Pasquier. Lui aussi a inséré dans ses Mémoires quelques-unes des dépêches de Talleyrand, et il croyait bien qu'elles auraient pour le lecteur l'intérêt de Tinédit. Il se trouve maintenant qu'elles ont déjà été publiées deux fois. Les chapitres qu'il a consacrés au congrès de Vienne n'en demeurent pas moins très intéressants et, sur plusieurs points, très neufs, Seulement, je le répète, ils sont, en ce qui touche Talleyrand, d'une sévérité qui va jusqu'à l'injustice.

Il ne faut pas perdre de vue les conditions dans lesquelles s'ouvrait le congrès au commencement du mois d'octobre 1814. La France était vaincue, écrasée, réduite à n'être plus qu'une puissance de second ordre. L'objet principal du congrès était de répartir entre les Alliés les territoires conquis par leurs armes ou cédés par le traité de Paris du 30 mai 1814* Or, par l'un des articles de ce traité, la France s'était engagée d'avance à reconnaître le partage qui serait fait par les Alliés, et par les Alliés seuls. Dans les premiers jours de juin 1814, à Londres, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie avaient signé un traité par lequel elles s'engageaient à tenir chacune 75,000 hommes sur pied, juqu'à ce que la situation de l'Europe fût définitivement fixée. Elles restaient donc, •malgré la paix, malgré la signature du traité de Paris,

126 MÉICOIRES ET SOUVENIRS

à rétat de coalition contre la France. De plus, i la veille de la réunion du congrès, les quatrn grandes puissances avaient signé entre elles une convention stipulant que, pour ce qui avait rapport aux affaires générùleSy on ne ferait aucune attention aux réclamations de la France et de VEspagne, (i) Ce n'est pas tout. • Par un protocole du 22 septembre 1814, elles avaient décidé qu'elles tiendraient des conférences à quatre, savoir, l'Angleterre, l'Autriche, la Russie et la Prusse, et que, dans ces conférences, elles feraient la distribution des territoires enlevés à la France ou a ses alliés; que ce serait seulement après* une parfaite et complète entente à ce sujet, qu'elles conféreraient avec les plénipotentiaires de France, de Suède, d'Espagne et de Portugal.

Telle était la situation, lorsque M. de Talleyrand arriva à Vienne, où il semblait bien dès lors que son rôle dût être, non seulement secondaire et effacé, mais nul et humilié. Or, qu'est-il arrivé ? C'est que ce rôle a été considérable, presque prépondérant, à coup sûr glorieux.

Dès le début, M. de Talleyrand obtint que la France ne serait pas tenue à l'écart des délibérations des grandes puissances, qu'elle serait admise à y prendre part sur le pied de l'égalité.

Le roi de Saxe avait encouru le cas de forfaiture posé en 181 3 dans les déclarations de la Coalition. Jusqu'au dernier moment, il était resté attaché à la fortune de Napoléon ; si l'armée saxonne s'était séparée de l'Empereur à Leipzick, c'était par un mouvement spontané, indépendant de la volonté de son souverain. L'empereur Alexandre croyait donc les Alliés légitimement autorisés à appliquer au roi de Saxe l'arrêt qu'ils

(i) Voir un écrit publié en 1849, i Paris, par M. le marqais de Labrador, sous ce titre : Mélanges sur la vie publique et privée de M. de Labrador.» M. de Labrador était plénipotentiaire de TEspa^^ne au congrès de Vienne.

LE CHANCELIER PASqUIER ll'J

avaient prononcé au commencement de la campagne. Si le tsar était résolu à faire perdre au roi de Saxe ses Etats, le roi de Prusse était fort disposé à les prendre. La Saxe était, en effet, à la portée et à la convenance de la Prusse. Elle lui donnait en Allemagne une solidité et une consistance territoriale qu'elle n'avait jamais eue. Pour l'acquérir, Frédéric-Guillaume était prêt à faire abandon à la Russie de la partie prussienne de Tancien duché de Varsovie.

Les instructions données par Louis XVIII au prince de Talleyrand portaient, au contraire, qu'il devrait tout faire pour obtenir le maintien du roi de Saxe sur son trône. Au moment où les Bourbons rentraient en France, au nom du principe de la légitimité, il était naturel qu'ils défendissent, dans la personne du roi de Saxe, le principe qui les ramenait eux-mêmes. En outre, ce qu'on reprochait au roi de Saxe, c'était sa fidélité à la France. N'était-il pas dès lors de l'honneur du roi de France de prendre en mains sa cause ? Enfin, il y avait entre la maison de France et la maison de Saxe des alliances de famille.

Malgré les efforts de la Russie et de la Prusse, ce fut la politique française qui trioupha. La Saxe ne devint pas prusienne. Le roi de Saxe conserva ses états.

Talleyrand avait également pour instructions d'obtenir l'éviction de Murât du trône de Naples et la reconstitution du royau.ne des Deux-Siciles en faveur de Ferdinand de Bourbon. L'intérêt de la France était que ce royaume retournât aux mains d'un descendant de Louis XIV, que la Sicile cessât d'être placée sous le protectorat de l'Angleterre. De plus, le devoir du Roi très-chrétien devait le porter à défendre contre les convoitises de l'Autriche les Légations pontificales, encore occupées par les troupes de Murât et que le cabinet de Vienne voulait s'approprier. Sur ce point encore, Louis XVIII et le prince de Talleyrand eurent gain de cause

Le royaume des Deux-Siciles fut reconstitué, et, comme le roi de Saxe, les Bourbons de Naples remontèrent sur leur trône.

Là ne devait pas se borner l'action de Talleyrand. Le 6 janvier i8i j, la France signa avec l'Angleterre et l'Autriche un traité d'alliance offensive et défensive. Les puissances contractantes s'engageaient à agir de concert pour effectuer les arrangements pris daus le traité de Paris, et à se regarder toutes trois comme solidaires si les possessions de l'une d'elles venaient à être attaquées. Si l'une des trois se voyait menacée, les deux autres interviendraient d'abord amicalement ; si cette intervention amicale restait insuffisante, l'apport militaire de chacun des coalisés serait de cent cinquante mille hommes. La paix ne serait conclue que d'un commun accord. Les trois puissances se réservaient la faculté d'inviter d'autres Etats à s'unir à elles. Ce traité devait être fratifié dans le délai de six semains ; deux articles supplémentaires portaient ce qui suit : € Les souverains de Bavière, de Wurtemberg et des Pays-Bas seront invités à accéder au traité ci-dessus. — Les conventions de ce jour ne devront être communiquées par aucune des puissances signataires sans le consentement de toutes les autres*.

Je sais bien qu'aux yeux de M. Pasquier ce traité est un acte déplorable, et, de la part du plénipotentiaire français, une faute, presque un crime. Après les Cent- Jours, il est vrai, que le traité du 6 janvier, alors porté à la connaissance d'Alexandre, l'indisposa contre nous. Cela est fâcheux sans doute, mais pour juger équitablement l'acte du 6 janvier iSi^, c'est à la date même de sa signature qu'il convient de se reporter.

A cette date, la France est encore saignante de ses blessures. Il semble qu'elle ne compte plus en Europe, qu'elle n'y tient plus d'autre place que celle que les puissances coalisées veulent bien lui mesurer. Et voilà

qu'en moins de huit mois elle s'est relevée au point qu'elle exerce sur les affaires de TEurope une influence considérable. Hier encore, la coalition européennet la menaçait. Aujourd'hui cette coalition n'existe plus; elle a fait place à une autre, et celle-ci, bien loin d'être ci:rigée contre la France, est son œuvre, au contraire, et serait au besoin sa sauvegarde. Quand le congrus dL- Vienne s'est ouvert, il était entendu qu'on tiendrait ki France pour une quantité négligeable ; on li feriiit ;^sseoir dans le vestibule sur la même banquette que l'Espagne et le Portugal. Le congrès est à peine réutil depuis trois mois, et non seulement la France est au sjlon sur le pied de l'égalité avec l'Angleterre et la Fiiissie, l'Autriche et la Prusse, mais c'est elle, plus d'une lais, qui conduit le bal et dirige les violons.

De si grands résultats obtenus en si peu de temps et dans une telle situation assurent à Louis XVIII et:ïiissi. il faut bien le dire, à M. de Talleyrand, un impériss.dile honneur.

Le 10 mars 1815, lorsqu'on apprit à Paris que Nipoléon avait dû coucher la veille à Bourgoin et qu'il entrerait probablement à Lyon le soir, quelqu'un s'ecrîj devant M. de Fontanes : « Mais c'est effroyable! e*esi abominable! » — Eh ! oui, riposta l'ancien Grand Maître de l'Université impériale, et ce qu'il y a de pis, c'est que c'est admirable! (i) »

Admirable! Je le veux bien, mais à la condiiîi^n dt^ pouvoir ajouter aussitôt que c'était abominable au5si^

(0 Saiot««B«uvei Portraits contemporainst tome II, p. 361,

et que l'interlocuteur de Fontanes n'avait pas tort. La partie que Napoléon venait Jouer était perdue d'avance, fatalement perdue, et l'enjeu de cette partie — le grand joueur ne pouvait pas ne point le savoir — c'était le sang, c'était la puissance, ce pouvait être la nationalité de la France !

L'époque des Cent-Jours a été retracée par M. Pasquier avec une impartialité d'appréciation, une abondance de détails anecdotiques, un intérêt croissant de récit, qui font de cette partie des Mémoires un morceau achevé.

J'ai déjà eu occasion de le faire remarquer : nul témoin n'est plus véridîque que M. Pasquier. Force est donc de s'en rapporter à lui, lorsqu'il décrit, en ces termes, l'effet produit sur la majorité de la nation par la réapparition de l'ex-empereur :

€ Il est certain que son retour n'était pas, à beaucoup près, désiré, comme il s'en flattait, par la moitié des habitants. Si on avait fait souvent entre son administration et l'administration royale dos comparaisons qui n'étaient pas à l'avantage de celle-ci, on n'avait pas oublié pour cela toutes les souffrances, toutes les misères des dernières années de son règne. On n'était point tenté de revoir la guerre perpétuelle, qui semblait inévitable avec lui. Puis, on avait pris goût à ces libertés nouvelles, incompatibles avec son caractère, avec ses principes de gouvernement. On n'avait aucune envie de les lui sacrifier. Quoiqueses partisans aient pu dire et écrire depuis, non seulement son apparition ne causa aucune joie, en dehors de quelques départements de l'Est qui avaient conservé pour lui un véritable fanatisme, mais elle causa presque partout un effroi très réel (i) ».

Le 23 mars 181 j, le préfet de police de Napoléon, M. Real, vint signifier à M, Pasquier un ordre d'exil. Il

(2) Mémoires..., p. 135.

lui était enjoint d'aller à quarante lieues au moins de Paris. M. Pasquier, avant départir, voulut voir Fouché, qui avait repris le ministère de la police. La conversation qu'ils eurent ensemble dans le jardin du ministère est la plus curieuse du monde. Les hommes les plus dévoués à Napoléon, le duc de Vicence, Lavallette, Mollien, CambacérÈs, tous étaient convaincus que l'entreprise de Napoléon était folle, que le succès était impossible, que sa chute était non seulement inévitable, mais prochaine. Si telle était l'opinion des amis du premier degré, on pense bien que Fouché ne se faisait pas faute de la partager. Seulement ce qu'ils disaient tout bas et avec tristesse, il le disait tout haut, avec une satisfaction qu'il ne prenait guère la peine de dissimuler. Mais laissons parler M. Pasquier.

€ A peine avions-nous fait quelques pas dans le jardin : « Q^ue pensez-vous de tout ceci? me dit M. Fouché. — La question est singulière, et quoique je puisse penser, vous ne supposez pas que je prenne le ministre de la police pour confident? —Vous pourriez cependant plus mal faire; mais puisque vous ne voulez pas parler, je vois bien qu'il faut que je commence la conversation ; je vous dirai donc que cet homme n'est corrigé de rien et revient aussi despote, aussi désireux de conquêtes que jamais. »

Et, comme M. Pasquier refuse, en souriant, de discuter avec lui certaines éventualités, Fouché reprend :

€ — Allons donc ! laissez-là cette réserve, je vous donne l'exemple; pour achever, je vous déclare que, malgré l'assurance contraire qu'il en a donnée, toute l'Europe va lui tomber sur le corps ; qu'il est impossible qu'il résiste, et que son affaire sera faite avant quatre mois. — Quand cela arrivera, je m'y résignerai ; mais en bonne foi, Monsieur le duc, je ne vois pas à quoi peut servir la confidence que vous me faites. — Eh bien, maintenant, je vais vous le dire. Je ne [demande pa»

mieux que les Bourbons reviennent ; seulement il faut que les affaires soient arrangées un peu moins bêtement qu'elles ne Pont été Tannée dernière par Talley rand ; il ne&ut pas que tout le monde soit à leur merci. Il faut des conditions bien faites, de bonnes et solides garanties. — A merveille, je ne m'oppose à rien de tout cela, je pourrai m'en arranger aussi bien que vous, mais qu^ puis-je ? — Rien pour le moment, beaucoup peut-être dans quelque temps. Quand l'instant décisif arrivera, il me faudra des hommes capables et sûrs pour me seconder, des hommes qui inspirent confiance à tout le monde, même à la famille royale. Il faudra surtout un honmie pour enlever et conduire la ville de Paris, car vous sentez bien que je serai obligé de me débarrasser de ce fou de Real qu'il m'a mis dans les jambes. Eh bien !

vous êtes cet homme-là et je compte sur vous Vous

êtes lié avec Madame de Vaudémont» laissez-lui votre adresse ; je la chargerai de vous écrire quand le moment sera venu... »

Puis, quand M. Pasquier va se retirer, Fouché le retient, insiste près de lui pour qu'il ne quitte pas la capitale, et le dialogue reprend :

€ — Mais aussi, dit Fouché, pourquoi vous laissezvous exiler? — La question est plaisante. Quel moyen ai-je donc de l'éviter ? — Un bien simple, écrivez-lui, demandez ù rentrer au conseil d'Etat ! il sera trop heureux de vous l'accorder ; croyez-vous qu'il ne me haïsse pas encore plus que vous, et cependant je suis son ministre. — Fort bien pour vous qui êtes assez habile pour soutenir une telle position ; quanta moi, j'en serais tout à fait incapable. — Oh ! je vois bien ce que c'est : des scrupules, la fidélité dont vous vous piquez maintenant pour la maison de Bourbon, comme si, pour faire quelque chose de vraiment utile à ceux qu'on veut servir, il ne fallait pas, avant tout, avoir la main à la pâtel A quoii je vous prie, auriez«vous été boû au moii

d'avril dernier, si vous n'aviez pas été préfet de police? — Les situations, lui répliquai-je, même à de très courts intervalles, ne se ressemblent pas, et mes obligations présentes sont d'une tout autre nature que celles de Tannée dernière; mon parti est irrévocablement pris (i). »

Je n'ai donné que des extraits de ce dialogue, qui avait pour cadre, non le bois sacré où les vieillards de Platon discouraient sur les Lois, mais le jardin profane du ministère de la police. La scène est à lire tout entière.

M. Pasquier partit le i**' avril, pour le château de Coulans, situé à trois lieues du Mans, sur la route de Laval. Il y trouve son frère, qui venait de s'y installer, après avoir donné, le jour même de l'arrivée de Napoléon aux Tuileries, sa démission de préfet de la Sarthe. Le futur Chancelier était le sage de la famille. Son frère, plus ardent, n'entendait point se borner à attendre les événements. Il voulut payer de sa personne et entra très activement dans les projets de soulèvement des royalistes du Maine. Il équipa même à ses frais un corps de deux ou trois cents hommes. Un peu effrayé, craignant d'être compromis parles imprudences del'expréfet, M. Pasquier se décida à partir pour le Mont- Dore, dont son médecin lui conseillait de prendre les eaux. Il ne voulut pas cependant gagner l'Auvergne sans traverser Paris, afin de se mettre au courant de la situation, Arrivé, le 2 mai, dans la capitale, il alla le lendemain voir Fouché et lui demanda TautJrisation de rester à Paris une quinzaine de jours. — « Que me parlez-vous de quinze jours ? lui répondit le ministre de la police, restez tant que vous voudrez... Et puis, pourquoi vous en aller en Auvergne ? Cela n'a pas le sens commun. Il sera obligé de partir pour l'armée avant la

(a) JV^mo/rfi,.., p. 169 tt ittiv,

fin du mois. Une fois parti, nous resterons maîtres du terrain. Je veux qu'il gagne une ou deux batailles. II perdra la troisième, et alors notre rôle à nous commencera. Croyez-moi, nous amènerons un bon dénouement. — Je n'ai nulle envie, répliquai- je, de vous rien contester ; mais, dans tous les cas, j'aurai toujours bien le temps Je prendre une saison d'eau ; ma santé en a réellement besoin. — Allons, soit, mais vous reviendrez me voir .tvant de partir (i). » Tout compte fait, M. Pasquier n'alla pas au Mont-Dore. Il ne retourna pas à Coulans. H resta à Paris.

Cependant l'Acte additionnel aux constitutions de 1 Empire avait été publié, et un décret, en date du 30 .ivril, venait de convoquer les électeurs des collèges de 'lépartement et d'arrondissement à l'effet de procéder à Tclection de la Chambre des représentants.

De cet appel aux électeurs, le dernier historien des Ccnt-Jours, M. Henry Houssaye, se borne à dire : * Les élections législatives ne furent point favorables à Napoléon (2). » M. Pasquier nous en apprend un peu plus long.

* Il faut reconnaître, dit-il, que les élections avaient été presque toutes illéc^alemeni faites : Il n'y avait que dix-sept déparlenents où la moitié, plus un, des électeurs eût, ainsi que le voulait la loi, exprimé ses suffrages ; dans les soixante-sept tiutresj élection était donc radicalement nulle, La totalité des électeurs dans les collèges de département devait se monter à 19,976. et il n'y en avait eu que 7,669 ! Cela résulte des relevas très exacts que j'ai fait faire au ministère de l'intérieur dans le mois d'août suivant. Il en était de même à peu près dans les collèges d'arrondissement. Et cependant le compeile intrare nvait été mis en usage par les préfets et les sous-préfets autant qu'il avait dépendu d'eux. Ces détails avaient été dissimulés avec soin, lors de la vérification des pouvoirs; mais le fond des choses

M) Mémoires..., p. 195.

{■i) Henry Houssaye^ 1815, p. 537.

était cependant très généralement connu. La répugnance à faire partie des assemblées électorales avait été grande partout. Il était difficile que ce fait ne jetât pas une grande défaveur sur la Chambre. Cette impression augmenta quand on vit apparaître quelques-uns des noms les plus connus de la Révolution, tels que Barère, Cambon, David, Merlin, Le Peletier (»). *

Tout cela est exact, sauf un mot, un nom, David, Tancien séide de Robespierre, Vami de cœur de Marat, le peintre ordinaire de S. M. l'Empereur et Roi, n'a pas fait partie de la Chambre des représentants.

La Chambre des représentants et la Chambre des pairs se réunirent le j juin. Deux jours auparavant avait eu lieu, au Champ de Mars, l'assemblée du Champ .de Mai. Ici se pose une question, celle de savoir si l'Empereur, en donnant son Acte additionnel, en faisant procéder aux élections et en convoquant les Chambres, était ou non de bonne foi dans son nouveau rôle de souverain constitutionnel, s'il était ou non rallié avec sincérité aux idées libérales. Cette question, M, Thiers n*hésite pas à la résoudre dans le sens de l'affirmative. Cette thèse ne semble pas soutenable, et, s'il en était besoin, on trouverait, dans les M^mo/r^5 de M. Pasquier, de nouveaux arguments pour la réfuter. M. Pasquier était très lié avec M. de Lavallette, directeur général des postes pendant les Cent-Jours et l'un des plus intimes confidents de l'Empereur. « J'eus occasion de revoir M. de Lavallelte, écrit-il, dans les premiers jours de juin» Son bon cœur avait fini par triompher de ses doutes ; il avait besoin de reprendre confiance dans la fortune et dans la destinée de l'Empereur. Il insistait avec une véritable amitié auprès de moi pour vaincre ma résistance et m'amener à faire auprès du maître des démarches qui devaient produire un ertet certain.

€ Vous vous faites des illusions, me dit-il, l'empereur

(i) Mémoires... f p. 229.

€ triomphera de ses ennemis, soyez-en sûr. Dans le mo- € ment présent, vous n'avez rien à craindre de lui et vous « en pouvez tout obtenir, mais laissez venir F heure de ce « triomphe jet la situation sera changée du tout au tout. € Qui oserait vous répondre que les désirs et les besoins « de vengeance ne lui reviendront point alors ? Ne vous « fiez pas à cette constitution libérale qu'il a Vair de « vouloir donner ; une fois à la tête d'une armée victo- « rieuse y il aura bientôt brisé les faibles liens dont il € consent aujourd'hui à se laisser enlacer. » (i).

Un peu plus loin, M. Pasquier parle d'une conversation que le maréchal Grouchy eut avec l'Empereur, à l'issue de la bataille de Ligny : « Napoléon, dit-il, dans rivresse de ce premier succès, ne lui dissimula pas que s'il réussissait, ainsi qu'il s'en flattait, à écraser sous deux jours les Anglais, comme il venait d'écraser les Prussiens, son projet était de retourner sur-le-champ à Paris, dy ressaisir en victorieux la puissance impériale et de secouer les misérables entraves dont on s'était, depuis son retour y efforcé de le garrotter (2). »

La question est tranchée, et, sans doute on n'insistera plus désormais sur la prétendue conversion de l'empereur aux idées libérales.

Dans la nuit du 1 1 au 12 juin, Napoléon quitta Paris et alla commencer cette campagne de six jours où sa destinée devait, en s'accomplissant, fixer celle de la France et de l'Europe, M. Pasquier se rendit, pour attendre les événements, au château du Marais, chez la belle-mère de M. Mole. Avec M. Mole il y trouva M. de Barante, qui avait au 20 mars quitté sa préfecture de Nantes et refusé un autre poste que lui avait fait proposer Napoléon. Le mercredi 2 1 juin, à neuf heures du soir, on reçut au château un billet de M. Saulty, receveur général du département, Il habitait, à une petite distancçt

(1) Mémoires,,,^ P. «17« (a) Ibid., p. ai7.

LE CHANCELIER PASqUIER 2J7

le château de Basville ; son billet était écrit au moment où venait de lui arriver, d'une manière très positive, la nouvelle que l'empereur avait perdu une bataille décisive, que la garde impériale était détruite, que l'armée, était dans une entière déroute, qu'il n'y avait plus enfm de ressource pour Napoléon, que tout était fini. Le premier mouvement de M. Pasquier, comme celui de M. Mole et de M. de B.irante, fut de retourner ie plus tôt possible à Paris. Ils se jetèrent donc tous les trois dans une petite calèche de voyage et gagnèrent la première poste ; au point du jour ils étaient à la barrière de Paris.

11 nous faut quitter ici M. Pasquier, bien que nous soyons à peine au milieu de notre route, à peine au milieu de son troisième volume. La seconde partie n'est pas moins intéressante que la première, et j'espère bien avoir occasion d'y revenir. On ne se sépare pas volontiers d'un tel guide, aimable et sûr, aussi spirituel que bien informé, auquel on peut reprocher sans doute de s'être plié parfois trop aisément aux circonstances, mais qui fut toujours inflexible sur un point essentiel. II avait une horreur invincible de l'anarchie. Il aura jusqu'^^ la fin un grand fonds d'idées monarchiques. Le premier article de sa charte était dans Homère :

... £•; Ko:vaoo; £;tw,

Le pire des états, c*est l'état populaire.

Il disait volontiers comme ce sage satrape, dans Hérodote : Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie ! (i).

15 avril 1894.

(1) Voy. Sainte-Beuve, Portraits conte Tiporains, tome II, p. 296, at] chipitre sur M. de Fonlanes.

M. de Barante écrivait un jour à sa sœur, Midame Anisson du Perron : « Je viens de lire les Mémoires de Vabbé Morellet ; c'est un brave homme, plein de candeur, qui a fait bien honnêtement son métier de littérateur, mais qui certes n'avait ni imagination ni sensibilité. Les Mémoires sont toujours de la nature vivante et je n'en connais aucuns qui ne soient agrénbles à lire (2). » — M. de Barante avait raison. Les Mémoires sont toujours agréables à lire ; — et c'est pourquoi il a eu tort de ne pas écrire les siens. Il a seulement ijissé sur les principaux épisodes de sa carrière des notes qui, reliées entre elles par des lettres, forment un récit ;\ peu près continu. Cela ne vaut pas des Mémoires sans doute, mais n'en est pas moins très intéressant. M. Claude de Barante a d'ailleurs apporté de grands soins à cette mise au point des Souvenirs de son grand-

(1) Souvenirs du baron de Barante, de l'Académie française, .i?8a*ï866, pabliès par son petit fils Claude de Barante, Tome 11. Calmana LËfji éditeur, 1892.

(a) ^uvenirs,,., p. 528.

père. Je n'en voudrais d'autre preuve que Texactitude avec laquelle sont orthographiés les noms propres (i). Cela n*a l'air de rien ; et pourtant c'est la marque à laquelle on reconnaît, — au moins lorsqu'il s'agit de Mémoires et de Souvenirs, — si celui qui les publie a pris au sérieux ses devoirs d'éditeur.

Le second volume des Souvenirs s'ouvre au mois de mars 1813. M. de Barante a trente ans. Il vient d'être • nommé préfet de la Loire-Inférieure, et il arrive à Nantes au milieu des circonstances les plus difficiles. A peine installé, il eut à s'occuper de la levée des gardes d'honneur, un des actes les plus tyranniques du gouvernement impérial. Le décret qui la prescrivait, en date du 3 avril 1815, était ainsi conçu :

Il est créé quatre régiments de gardes d'honneur à cheval formant un complet de dix mille hommes. — Les hommes composant les dits régiments devront s*habilier, s'équiper et se monter à leurs frais. — Ils auront la solde des chasseurs de la garde. — Après douze mois de service dans les dits régiments, ils auront le grade de sous-lieutenant.

Le contingent assigné au département de la Loire- Inférieure se montait à vingt-sept au minimum, à quatre-vingt-dix au maximum. Le décret n'indiquait nullement de quelle manière seraient recrutées les compagnies de gardes d'honneur. Il ne pouvait guère être question d'enrôlement volontaire. Aucun des jeunes gens ayant quelques goûts militaires n'avait attendu ce moment pour entrer dans Tarmée, soit en passant par les écoles spéciales, soit en s'engageant comme simple

(i) Je signalerai cepeadant une ou deux petites erreurs. Pages 5, M. de Barante, parlant des frardes d'honneur de la Loire-Inférieure en 1815, dit : « M. Bâcher, fils d*ua médecin riche et fort considéré, se compromit en essayant de susciter une chouannerie anticipée. » La Téritable orthographe est Baicher. Le nom de M. de Sainte-Aulaire, beau-père de M. Decazes, revient trcs fréquemment dans le volume. Cest i ton qu'il est toujours imprimé : Saint- Aulairt,

soldat, avec la certitude d'un avancement rapide. Cette nouvelle levée d'hommes devait donc être effectuée parmi ceux qui avaient satisfait à la conscription, en fournissant des remplaçants, ou bénéficié des motifs légaux d'exemption. Exiger leur enrôlement, c'était manquer aux promesses faites, aux garanties contenues dans la loi.

En réalité, il s'agissait d'atteindre les familles les plus considérables, celles qui étaient restées les plus hostiles à l'Empire. La chose ne laissait pas d'offrir d'assez grandes difficultés dans les départements de l'Ouest. M. de Barante s'en tira le plus habilement du monde. Il put, sans user de contrainte, inscrire sur sa liste les noms les plus vendéens y et, à leur tète, celui de Charette.

L'administration de M. de Barante ne fut pas seulement habile. Les circonstances devenaient de plus en plus graves, de plus en plus tragiques. On était en un temps où la vie des hommes comptait peu. Il eut le bonheur de sauver un certain nombre de pauvres diables de conscrits, plus ou moins réfractaires, qui, sans lui, eussent été infailliblement passés par les armes.

Surces entrefaites, au mois de septembre 1813, Talma vint à Nantes donner quelques représentations. Ce fut pour le préfet une heureuse distraction, comme c'était une bonne fortune pour le grand tragédien de rencontrer en province un Parisien et un lettré tel que M. de Barante. Ce dernier avait retenu de leur conversation cette curieuse anecdote, relative à Bernadotte, alors prince royal de Suède, qui combattait en ce moment contre Napoléon. Mademoiselle Georges, qui avait quitté la France depuis trois ou quatre ans pour aller à Saint- Pétersbourg, était passée par la Suède en revenant de Russie. Comme elle retournait à Paris, Bernadotte, sachant qu'elle prendrait sa route par Dresde, où elle verrait sûrement l'empereur, lui remit une lettre en lui

recommandant le plus profond secret. La lettre, cousue dans le corsage de Midemoiselle Georges, n'en fjt tirée que lorsqu'elle fut seule avec Napoléon. Il la lut devant elle tout bas, et, se parlant à lui-mê:îie, il dit : < C'est trop tard ! » Elle n'en savait pas davantage (i).

La première Restauration n'eut garde de destituer M. de Barante. 11 resta préfet de la Loire-Inférieure jusqu'aux Cent-Jours. Au mois de Juillet 1814, le duc d'Angoulème, se rendant en Vendée, s'arrèti pendant quelques jours à Nantes et s'installa à la préfecture. M. de Barante fit à cette occasion un petit acte d'autorité dont il ne parle pas dms ses Souvenirs. Il avait autorisé le maire de Nantes, M. Dufou, à prendre 10,000 francs dans la caisse municipale, pour les frais de réception du prince. M. de la Jarriette, receveur municipal et gendre de M. Van Styrum, prédécesseur de M. de Barante, était quelque peu bonapartiste ; il refusa de livrer les fonds en l'absence d'une autorisation du ministre compétent. M. de Barante n'hésita pas et prit Tarrété suivant :

Art. !•'. — Une somme de dix mille francs sera prélevée delà caisse du receveur municipal de Nantes, et elle est mise à la dispo sitionde M. le maire piur acquitter les dépenses des préparadfis de réception de Son Altesse Royale.

Art. a. — A cet effet, M. le secrétaire général delà préfîcture se rendra demain chez ce receveur, accompagné de quatre gendarmcsy pour, en cas de refus dudit comptable, enlever les dix mille francs, qu'il délivrera s\iT récépissé à l'agent que M, le maire aura commissionné pour les recevoir et qui sera tenu d*en rendre compte. Il sera dressé procés-verbal de cette violatioo de caisse (2) .

Le procédé était peut-être un peu vif ; M. de Barante

(i) Souvenirs. .f p. 6.

(2) La Commune et la milice de Nantes^ par CamilU MelHaet, tone XII , p. 258.

n*avait pas été pour rien préfet de T Empire. Après tout, le cas n'était pas pendable.

Trois mois auparavant, il avait eu une autre initiative, dont il ne parle pas non plus dans ses SouvenirSy et qui lui fait pourtant grand honneur.

11 avait été arrêté, en 1793, qu'un monument serait élevé, à Nantes, sur la place du Cours, en l'honneur de Louis XVI. La coloane fut érigée; mais, au 10 août, elle n'avait pas encore reçu sa statue. Plus tard, on projeta d'y substituer celle de la Liberté, puis celle de Napoléon. Rien ne se fit, et la colon le attendait toujours son couronnement. Le i) avril 1814, M. de Barante écrivit au maire ài Nantes pour lui demander de revenir au projet de 1790 ; sa proposition fut adoptée à l'unanimité par le conseil municipal. La statue de LouisXVI est encore aujourd'hui sur la place du Cours(i).

A la nouvelle des événements du 20 mars 181 5, du départ de Louis XVIII et de l'arrivée de Napoléon aux Tuileries, M. de Barante envoya sa démission. Il passa la plus grande partie des Cent Jours dans sa famille, en Auvergne, ce qui ne l'empêche pas d*avoir sur cette période des anecdotes curieuses, toutes de première main, qu'il les tienne de M. Mole, de M. Daru, de M.MoIlienou de Benjamin Constant. En voici une sur la mission de M. de Montrond à Vienne. < On connaît, dit-il, l'échec d3s négociations ofricielles vain^nent tentées par M. de Caulaincourtetdes nigaciations secrètes de quelques agents secondaires. C'est à tort qu'on a voulu comprendre parmi ces derniers M. de Montrond, qui sembla avoir à cette époque une mission confidentielle auprès de M. de Talleyrand, pour le détacher de la cause royale et tirer milité de sa faveur auprès des alliés. M. de Montrond fut envoyé, peut-être du consentement de Napoléon, mais point par lui ni pour lui ; il

(1) Melliiet, tome XII, p. 250.

Qoo^z

était chargé parFouché de sonder le terrain, et d'essayer s'il serait possible de donner pour dénouement à la situation ravènement au trône de M. le duc d'Orléans. Une note à ce sujet lui avait été remise. 11 connaissait beaucoup le comte de Nasselrode et la lui montra. Celui-ci demanda à la garder pour la faire lire à Tempereur Alexandre. Le lendemain, il revit M. de Mpntrond et ne lui rendit point une réponse négative ni absolue. Depuis, les événements se pressèrent, et il ne fut plus question de ce projet, dont n'était même pas informé, je pense, M. le duc d'Orléans. Lorsque, en 1835, je devins ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Montrond m'assura que je pouvais rappeler cette circonstance à M. le comte de Nesselrode. M. de Talleyrand n'a sans doute pas ignoré cetie démarche, mais il ne s'y associa nullement. 11 resta toujours à ce moment le défenseur aussi sincère qu'habile des intérêts de Louis XVIII, un instant en question, presque même en péril (i). »

De retour à Paris le 15 niai 181 5, M. de Barante s'y trouvait à l'époque de la seconde abdication de l'empereur. Alors que Napoléon était encore à l'Elysée, les fédérés se réunissaient dans l'avenue de Marigny pour le saluer de leurs acclamations. « Ces groupes, dit M. Thiers étaient nombreux et bruyants, et chaque fois que Napoléjn paraissait dans le jardin, ils poussaient des cris où la fureur se mêlait à l'enthousiasme. Tout en ne faisant rien pour les exciter, Napoléon ne pouvait cependant résister au désir de se montrer quelquefois, et de recueillir ces derniers hommages du peuple et de l'armée qu'il devait bientôt quitter pour toujours. (2). » Les Souvenirs de M. de Barante, témoin oculaire, ne concordent guère avec le récit de M. Thiers. < (Jette foule, dit-il, qui se rassemblait dans l'avenue de Mari- Ci ) Souvenirs,,., p. ijo.

(a) Histoire du Consulat et de l'Empire^ tone XX, p« 40!,

LE BARON DE BARANTE ft^f

gny, SOUS la terrasse de TEIysée, n^étaitnifort nombreuse,

ni fort ardente. Elle se composdiit de quelques ouvriers mal habillés, et de gamins ]ui venaient là pour crier. Une fois, je me mêlai parmi ce groupe. L'empereur, appelé à grands cris, parut. Il semblait qi^e ce fût à regret et mal volontiers. Son expression était triste et sans espérance. On y pouvait démêler l'humiliation d'en être réduit à de tels partisans. C*est la dernière fois que j*aivu Napoléon. Ces attroupements ne convenaient nullement au duc d'Otrante. La police les dispersa facilement (i). p La France était vaincue, écrasée. Pour la seconde fois en moins de deux ans, les armées étrangères étaient aux portes de Paris. Cela n'empêchait pas les Parisiens d'être gais et de bonne composition. M. de Barante

écrivait à sa femme, le jeudi soir, 29 juin :

L'avenir apparaît honteux et alarmant; cependant Te peuple est gai, tranquille. Paris est presque plus brillant que de coutume. Le boulevard était ce soir curieux de foule et de sérénités Chacun croyait la capitulation prête à se signer (a).

Louis XVIII rentra à Paris le 8 juillet. «Louis XVIII, dit M. de Barante, fut très bien reçu de la population de Paris... Cette seconde rentrée du roi trouvait dans l'opinion populaire moins d'opposition que la rentrée de l'année précédente (3). »

M. Pasquier fut chargé du double ministère de la justice et de l'intérieur. Il appela M. Guizot au secré-

(i) Souvenirs,,., p. 156.

(a) Ibid., p. 2.

(3) /6id./p. 166.

tariat général de la justice. M. de Barante eut celui de rintérieur. Son rôle ne laissa pas d'avoir une grande importance ; il se borne du reste à le signaler, sans y insister autrement.

La constitution du Parlement était une des tâches les plus pressées. On ne pouvait songer à rappeler la Chambre de 18 14 ; on ne pouvait davantage recourir aux lois électorales de Tempire, si peu en harmonie avec les principes du gouvernement représentatif. Mais alors d'après quel mjd; convoquerait-on les électeurs de la Chambre nouvelle ? « En revenant, dit M. de Barante, d'Arnouville, où il avait prêté serment devant le roi, M. Pasquier me dit que l'élection d'une Chambre était décidée ; qu'il fallait suppléer à l'absence de lois et régler toutes les formes électorales. Il me chargea de rédiger cette ordonnance. Nous convînmes so.nmairement des bases principales. Le lendemain matin, je lui remis le projet avec son préambule. Il en parut complètement satisfait. Nous le montrâmes à quelques-uns de nos amis, M. Mole, M. Meunier, M. Royer-Collard, qui ne firent nulle objection. M. de Talleyrand n'était pas homme à le soumettre à un long examen. Il m'en adresssa de grands compliments. Le roi signa l'ordonnance absolument telle que je lavais écrite. On était pressé, les circonstances graves, tout se faisait fort vite, mais dans une voie de raison, de modération et avec le goût sincère d'une sage liberté (i). »

Il restait, ce point résolu, à procéder à une autre besogne, non moins urgente : la nomination des préfets. Ce travail fut presque entièrement confié à M. de Barante.

Quant vinrent les élections, ce fut encore lui qui eut à désigner la plupart des présidents de collèges. Cette liste fut, comme à peu près tous les actes de cette

C;(i)ffSoi(ve/i{Vi, p/176. ai

époque, signée de confi.Tnce et presque sons y regarder. Conçue dans le sens le plus éclectique, elle comprenait des princes du sang, des maréchaux, des grands seigneurs, des hommes considérables de l'empire. M. de Barante fut élu d;>ns la Loire-Inférieure et dans le Puy-de-Dôme, et fit ainsi partie de la Chambre introuvable, A la suite des élections, qui avaient donné la majorité aux royalistes d'extrême droite, M. Pasquier dut quitter le ministère de l'intérieur et céder la place à M. de Vaublanc. M. de Barante ne pouvait conserver auprès de ce dernier ses fonctions de secrétaire général. Il fut nommé directeur des contributions indirectes et maintenu comme conseiller d'Etat en service extraordinaire. Lorsque l'ordonnance du ç septembre i8i6,àhquelle il applaudit vivement, eut dissous la Chambre des députés, il ne put être réélu, la nouvelle loi électorale ayant fixé à quarante ans l'âge d'éligibilité (i). Le 6 mars 1819, il fut nommé pair de France. La pairie et la direction des contributions indirectes, dont le traitement était de cent mille francs, c'était une assez jolie retraite pour unrfoctrinaire de trente-six ans. Le parti d >ctrinaire, tout nouvellement formé, comptait alors jusqu'à sept membres : Royer-CoUard, de Serre, Camille Jordan, le comte Beugnot, M. Guizot, le duc de Broglie et M. de Barante. La qualité, on le voit, suppléait à la quantité. Au début de la session de 1818, on avait vu la Chambre des députés, appelée à présenter au roi cinq candidats à la présidence, choisir quatre noms appartenant à ce parti imperceptible : M. de Serre, M. Royer-CoUard, Camille Jordan et M. Beugnot. Le parti doctrinaire ne comptait pas d'autres représentants à la Chambre : qu'il en eût eu un cinquième — M. de Barante ou M. Guizot — il aurait peut-être, ce jour-là, gagné un quine à la loterie du Palais-Bourbon.

(I) Aa moment des élecuons de 18 16, M. de Barante n'avait encore que trentc-<|aatre ans, Il était né à Riom le lo fuin 1782,

L'auteur des Souvenirs a tracé de ses amis les doctrinaires des portraits très réussis, et qui ne pèchent pas par excès de flatterie, même celui de M. Guizot, avec lequel il entretint pourtant jusqu'à la fin les relations les phis étroites. M. Guizot avait fondé, en 1819, leCourrier Français. Après avoir rappelé qu'il y avait « mis quelque argent, qu'il était sûr de perdre, et beaucoup de petits articles, qui n'eurent aucun succès », M. de Barante ajoute :

€ M. Royer-Collard se gardait de collaborer à ce journal, qui était pour lui un objet de continuelles impatiences. Du reste, il commençait à se tenir fort à récart du ministère (i), soucieux de n'être associé en rien à sa responsabilité. 11 avait moins dégoût et d'affection pour M. de Serre, et prenait M. Guizot dans une dèplaisance qui peu à peu devint de l'antipathie. La brouillerie ouverte a éclaté beaucoup plus tard, et après la révolution de juillet ; mais dès lors elle se dissimulait à peine. M. Guizot était entré dans la philosophie comme disciple de M. Royer; dans la politique, comme son protégé. Vers ce moment, il fut possible d'apercevoir qu'il avait pris en lui-même grande confi mce, qu'il se croyait appelé à une haute autorité sur son pays et sur son temps, à une position suprême, peut-être à l'exercice du pouvoir. Il avait trop de sens et trop d'esprit pour rien dire de pareil ; mais cette conviction intérieure changeait son ton et ses manières. Sans nulle malveillance, sans aucun dédain, il jugeait chacun de haut, et on s'en rendait compte. Jouir de sa conversation spirituelle et instructive, de la douceur et de l'égalité de son commerce, de l'élévation de ses sentiments, c'était ce que ses amis avaient de mieux à faire. La plupart ne se sont jamais blessés de ses airs de supériorité, d'autant qu'il ne songeait pas à rabaisser les autres ; il avait seulement une conscience ferme et tranquille de

(i) Le Ministère Decazcs.

la mission que lui donnait son talent. Mais M. Royer- Collard ne s'y résignait point. « Il me regarde, disait-il, « comme une pièce de son jeu d'écjiecs ; c'est ce que je € ne veux pas souffrir (i). »

D'autres portraits ne sont pas moins piquants que celui de M. Guizot, — celui de Benjamin Constant, par exemple, que je voudrais pouvoir reproduire en entier. En voici du moins quelques traits :

« Nous n'avions pas cessé de nous voir, mais

nous ne nous cherchions pas. Jamais une parole amère n'était prononcée entre nous. Je le rencontrais chez Mme de Staël, qui, revenue malade, donnait de si tristes inquiétudes. Mais il était plus occupé ^u succès de sps brochures que des souffrances et du déclin de notre amie.

€ On le lisait ; il était populaire dans les journaux libéraux et dans le camp ennemi de la Restauration. Il devint plus considérable encore lorsque, un peu plus tard, il fut député. Sans avoir jamais une réputa* tion de grande éloquence, la Chambre l'écoutait avec une vive attention. Ses discours étaient spirituels, incisifs, redoutables à ses adversaires ; mais ils ûe donnaient à personne l'idée d'un orateur convaincu, d'Opinion consciencieuse et sincère. La pratique des affaires, l'expérience qui s'acquiert dans l'administration, la magistrature ou le barreau, lui manquaient complètement. De sorte qu'il avait cette physionomie de littérateur qui, dans les assemblées, établit toujours une prévention défavorable. Son ardeur d'homme de parti était violente sans être vraie. 11 le savait et on le savait. La politique animait sa vie, lui procurait des émotions, faisait battre son cœur blasé, agissait sur lui comme les jeux de hasard, dont il n'avait perdu ni le goût ni le besoin. Il avait des procès^ des duels, des discussions

(i) Souvenirs, p. 375.

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personnelles à la Chambre ou dans les journaux. Tout cela lui composait une existence sans vide et sans ennui, mais fiévreuse. Toutefois, à travers l'agitation de sa vie, son esprit restait libre, dégagé, spectateur de lui-même. Plus sceptique que jamais, ce qui était pour lui une souffrance plutôt qu'un apaisement, c'était par une impulsion volontaire qu'il se lançait d ms les controverses les plus passionnées. Je suis furieux! mais çam'estègaly est un mot de lui qui le peint tout entier (i). »

A partir du v^ janvier 1819, les notes de M. de Barante, qui avaient fourni jusque-là un récit à peu près continu, deviennent plus rares. Non qu'il eût cessé de recueillir ses souvenirs sur les événements et sur les hommes ; mais, comme la plupart de ces notes sur la Restauration ont déjà été utilisées dans sa Vie politique de Royer-'Collard et dans ses notices sur MM. Mole, Pasquier, Mounier, de Sainte-Aulaire, Foy, Camille Jordan et Gouvion Saint-Cyr, Té iteur des Souvenirs n'a pas cru devoir les insérer dans son livre. Il les a remplacées par des lettres, écrites par M. de Bararteou à lui adressées de janvier 1819 à décembre 1821. Cette seconde partie du volume n'est pas moins intéressante que la première. Outre que les lettres, écrites sur le moment, sous l'impression toute récente, des faits, dans la chaleur de la première émotion, sont plus vivantes, \Aus vécues que les notes rétiospectives, les souvenirs éloignés, il se. trouve ici que les correspondants de M. de Barante sont tous, comme lui, gens d'infiniment

(1) Souvenirs, p. 311.

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d'esprit. Tous avaient du talent, quelques-uns même du génie. Ils s'appelaient Chateaubriand, Royer-Collard, Guizot, Decazes, de Serre, de Mun, Benjamin Constant, Charles de Rémusat, comte de Tournon, duc Victor de Broglie, comte Germain, de Châteauvieux, un Suisse qui avait autant d'esprit que Benjamin Constant, et dont le Manuscrit \de Sainte- Hélène avait été attribué par l'Europe entièreà Napoléon lui-même. A cette liste, il fjut ajouter le nom de la duchesse de Broglie. Fille de Madame de Staël, elle était elle-même un éciivain de race, ne se piquant point d'ailleurs d'avoir le talent d'écrire, peut-être même ne croyant point le posséder. Elle avait ce don suprême, le naturel et l'ingénuité. Ce sont, à chaque page, des traits heureux, des portraits charmants. Sur Royer-Collard, par exemple, elle a deux lignes seulement, mais qui sont, à el es seules, tout un portrait : « II a le doute le plus dogmatique et l'incertitude la plus tranchante qu'on puisse voir. » Ailleurs, deux lignes encore lui suffisent pour peindre ses amis les libéraux : « La marotte de nos libéraux, c'est l'économie; ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique. »

Le marquis de Mun, grand-père de M. Albert de Mun, avait aussi bien de l'esprit. Voici Tune de ses lettres. Il écrit à M. de Barante, le i8 août 1821 :

J'ai lu votre dernier volume de Schiller avec bien de l'intérêt. Voire vie, partagée entre la liliéralure et les devoirs réunis de deux paternités, doit avoir de la douceur. Peut-être ne pensez- ▼ous plus aux chances de nos débars intérieurs, non pas tels qu*ils sont pour Tinsiant, 011 chacun se repose après le combat, mais tels qu'en suite de cette halte politique, les partis doivent se reprendre. Voyez-vous bien où le gouvernement trouvera ses forces, devant l'imp /ssibiliié de recourir après les unes et le peu d'empressement à en rallier d'auires? Cette chevaleresque entre" prise est un peu fantastique dans un système représentatif où il oe suffit pas de se croire, comme Bayard, sans peur et sans

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reproche, pour en imposer seul à Torage. Le temps est passé de ces hommes gigantesques, seuls contre des arguées; il faut s'en former une à tout prixj et je ne vois ici d'autre combinaison possible que celle des centres réunis pour se présenter arec avantage à la session prochaine. Mais on hésitera, mais de petits ressentiments, de petites considérations arrêteront les démarches utiles, on abordera le choc avec mollesse, et Ton sera forcé de céder le terrain...

Vous voyez que je suis plus que jamais pénétré de Tutilité des centres, où finit par se trouver toujours le salut des gouvernements r^résentalifs. Je serais tenté aujourd'hui de parodier le chevalier d'Assas, et de crier : « A moi les ventres, voilà les ennemis 1 » dussent les plaisants se moquer de Télégance de mon panache qui, j'en conviens, prête moins à la poésie que celui de Henri IV (i).

Les lettres de M. de Barante, adressées pour la plupart à sa femme ou à sa sœur, Madame Anisson du Perron, sont simples, aimables, pleines de curieux détails. De Tune de ces lettres, écrite de Clermont-Ferrand, le 17 octobre 1821, j'extrais ce joli croquis du comte de Montlûsier, l'auteur du fameux Mémoire à consulter, voisin de campagne des Barante :

Je suis allé Tautre jour à Sarliève chez les Castellaae. Madame de Castellane et moi nous nous sommes fait grande fête l'un à l'autre. Après un an d'absence de Paris, elle avait soif de tout le train de commérage^ et la conversation a été sans fin pendant une demi-journée. Si grandes ont été les confidences et les préférences, que j'ai peur que nous n'ayons rendu tout-à-fait fol M. de Montlosier, qui était là en établissement et la pourchassait de ses lourdes et vieilles galanteries. Il nous en est parti de colère, car je ne sais rien de si impétueux que ses poursuites. 11 est vrai qu'il lui a pris une autre passion, c'est la musiqne. H improvise pendant la moitié du jour devant un piano, dont il ne connaît pas une note ; mais en se livrant encore pendant cinq à six ans à cette improvisation, il compte surpasser toute musique

(I) Souvenir s.., ^ p. 526.

connue. Cela, joint à T^griculture et à une politique furibonde quMl a imaginée depuis Thiver dernier, et à laquelle cependant il tient moins qu'au reste, fait un composé qui, pour cette fois, est au-delà du bizarre (i).

En ces années 1 820-1 821, les doctrinaires faisaient une <\ssez vive opposition au gouvernement royal ; ils avaient pris très au tragique le renversement de M. Decazes. Mais comme ils étaient tous gens d'esprit et que plusieurs avaient des châteaux, ils ne laissaient pas de s'y amuser un peu et d'y jouer avec succès la comédie de société. Les acteurs étaient M. de Chastellux, M. de Thermes, M. de Béthisy, M. Anisson du Perron, M. Charles de Rémusat, le marquis de Mun; — les actrices, Madame de Vandeuvre, Madame de Nansouty, Madame de Chastellux, la comtesse Mole, et les deux soeurs de M. de Barante, Madame Anisson et la comtesse Germain.

Voici le bulletin d'une de ces soirées :

Constance (2) a eu un grand triomphe hier : elle a joué de façon à surprendre et à enlever tous les spectateurs. Elle a une facilité de démarche et de geste qu'on ne trouve jamais chez les acteurs de société. Dans les moments de chaleur et de noblesse, elle a été tout à fait actrice. Bref, c^est le plus grand succès que j'aie vu au théâtre du Marais.

Ce qui lui sert le plus, c'est une belle prononciation ; on voit qu'elle a eu une grande habitude de dire des vers et Ton croirait qu^elle a joué la tragédie. Notre ami Charles (3) a précisément tojis les défauts contraires ; sa contenance, ses gestes et surtout sa voix sont dégingandés;... il dit trop vite, sans détailler suffisamment^ sans assez de mordant. 11 faut se donner plus de peine qu'il ne s'en donne pour bien faire son métier.

Après M. de Rémusat, M. de Mun : « Le Conteur (^)

(1/ Souvenirs,.., p. 540.

(2) Madame la comtesse Germain.

(3) M. de Rémusat.

(4) Le Conteur ou les Deux Postes, comédie de Picard.

a$4 MEMOIRES ET SOUVENIRS

a été fort risible. M. de Mun a eu ce naturel si plaisant qui ne manque jamais son coup... > — Çt à quelques jours de là : « La sec:)nde pièce a été fort bouffonne. M. Anisson n'est pas l'inimitable Potier, mais il est très comique. M. de Mun avait la plus incroyable figure dans l'autre précepteur. Vous qui n'aimez pas le laid, vous n'auriez pas Vuulu d'une semblable décomposition de visage (i) ».

L'éditeur des Souvenirs ne nous dit pas quelle était cette seconde pièce dans laquelle M. de Mun jouait « l'autre précepteur ». C'était évidemment la comédievaudeville de Scribe, les Deux Précepteurs, représentée pour la première fois le 19 juin 1817, et où, en effet, Potier était inimitable.

J'aurais également voulu une petite note à la pa^e 267. Parlant, à la date de 1817, de M. Ravez, alors secrétaire général du mini tère de la justice, M de Barante s'exprime ainsi : < On eut beaucoup de peine à le décider à entrer dans les fonctions publiques. Il était le premier avocat du barreau de Bordeaux. Sa situation indépendante convenait à sa façon de vivre, à son caractère ainsi qu'à sa mesure d'esprit. Homme d'affaires très capable, il ne possédait aucune vue politique, et son talent fort réel, ses qualités honorables, ne le tiraient pas de la sphère vulgaire. Nous l'avions fort v.mté à M. Mounier. Après une soirée passée avec lui, M, Mounier me dit : « Mais c'est un vrai calicot ! »

M. Calicoty donilQ nom allait devenir proverbial, était un personnage de Scribe, dans le Combat des montagnes, folie-vaudeville jjuée sur le théâtre des Variétés le 12 juillet 1817.

Sur plus d'un des jugements de M. de Barante, sur son portrait de M. de Bonald notamment, dur jusqu'à rinjusiice, j'aurais des réservesà faire. Mais à peine me

(i) Souvenirs,.., p. 352.

reste-t-il assez de place pour féliciter M. Claude de Barantedu soin-avec lequel il publie les notes et les correspondances de son grand-père. Qu'il ne craigne pas de muliiplier les volumes. En fait de biographies, les plus longues sont les meilleures.

26 iTr.l 1892.

(Suite,)

Les deux premiers volumes des Souvenirs du baron de Barante avaient conduit le lecteur Jusqu'à la fin de 1821. Le tome III renferme les neuf années qui vont de décembre 1821 à juillet 1830.

Durant cette période, le rôle politique de M. cle Barante fut très effacé.

Au mois de juillet 1820, à la suite de l'opposition très vive faite par les doctrinaires aux mesures proposées par le duc de Richelieu et par M. de Serre, il s'était vu retranché du Conseil d'État, en même temps que ses amis Royer-CoUard, Guizot et Camille Jordan. Il avait, du même coup, perdu la direction des contributions indirectes, à laquelle était attaché un traitement de cent mille francs. Le roi Louis XVIII avait tenu à lui donner une compensation et Tavait nommé son ministre à Copenhague. Il ne crut pas devoir accepter, encore bien que le ministre des affaires étrangères, M. Pasquier, lui montrât l'avenir prochain d'une grande ambassade, Pétersbourg peut-être, où Copenhague avait conduit M. de la Ferronnays. Ce refus était d'autant.plus méri-

(0 Souvenirs du baron de Barante, de l* Académie française (17A3-186Ô) publiés par son petit-fils Claude de Barante, tome III, 1894.

toire que M. de Barante avait alors très peu de fortune. Dans une Note qui accompagne une lettre adressée à sa sœur, Madame Anisson du Perron, le 2 février 1824, je trouve les détails suivants, qui ne sont pas moins à son honneur qu'à celui de Chateaubriand :

€ Je ne voyais pas plus M. de Chateaubriand ( i^ que les autres ministres, et je n'ai point causé avec lui une fois pendant qu*il a été au pouvoir. Mais nous avions des amis communs et nous entendions parler l'un deTauTe. L'idée lui vint que je devais avoir une fortune médiocre ; d'une façon détournée et avec un complet ménagement, il me fit savoir qu'il serait content de rendre ma position meilleure. Je pense qu'il voulait se servir du prétexte de ma nomination à Copenhague pour me donner un traitement de non-activité. Je ne pouvais en aucune façon me fâcher de cette offre présentée. sans conditions; mais l'idée de l'accepter n'était pas convenable. Je fis semblant de ne pas comprendre, de sorte que la proposition et le refus n'eurent rien d'explicite. Nous nous sommes mutuellement su gré de cette circonstance. Ce fut madame Récamier qui m'entretint de la bonne volonté de M. de Chateaubriand et lui dit une réponse, qui ne l'étonna pas. Je lui fus reconnaissant de l'avoir prévue (2) >.

En dehors de quelques discours prononcés à la Chambre des pairs, M. de Barante, jusqu'aux journées de juillet, se mêla peu aux mouvements et à la lutte des partis. Il se consacra presque exclusivement à ses travaux historiques et littéraires, passant à la campagne, 1 en Auvergne, tous les intervalles des sessions. Il donna | une nouvelle édition de son Tableau delà littérature française au dix-huitiéme siècle (3), acheva sa traduction

(0 Chateaabriand était miaistre des affaires étrangères depuis le sS décembre 1822.

(3) Souvenirs .., tome III, p. 172.

43) Cet oovrage arait para poor la première fois ee 1809.

des Œuvres dramatiques de Schiller et traduisit VHamlet d^nslt Shakspeare publié par M. Guizot. Il entreprit et mena à bonne fin une œuvre considérable, qui ne forme pas moins de douze volumes, V Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, Le livre parut de 1824 à 1827. Son succès fut prodigieux. Un bon juge, Sainte-Beuve, estime que ce succès était mérité. Dans une magistrale étude, publiée en 184}, il résume en ces termes son opinion :

M. de Barante a eu l'honneur, en ce grand mouvement historique qui fait encore le lot le plus clair de notre moderne conquête, d'introduire une variété à lui, un vaste échantillon qu'il ne faudrait sans doute pas transposer à d'autres exemples, mais dont il a su rendre l'exception d'autant plus heureuse en soi cl plus piquante. Il a osé lutter avec le roman historique alors dans toute sa fraîcheur et sa gloire, il Ta osé presque sur le même terrain, avec des armes plutôt inégales puisque la fiction lui était interdite, et il n'a pas été vaincu. Son Louis XI, pour la réalité et la vie, a soutenu la concurrence avec Quentin Durward (ï). Si l'on voulait citer des morceaux^ on aurait la bataille d'A^incoun, le meurtre de Jean-Sans-Psiur, l'épisode de Jeanne-d* Arc, la rentrée de Charles VII à Paris opposée à celle du roi anghts Henri VI, et tant d'autres pages d'émotion ou de couleur; mais ce serait faire tort et. presque contre-sens à la méthode de l'auteur, qne de se prendre ainsi à des morceaux, là oii il a voulu surtout le développement varié et continu. (2)

Absent de Paris durant la plus grande partie de l'année, M. deBirante entretenait avec ses amis une correspondance d'autant plus active que ses amis étaient plus nombreux. Aussi bien, nul ne méritait d'en avoii davantage, tant il était modéré, bon, sincère, simple, facile à vivre. C'est de lui que M. de Talleyand disait ; € Je défie Barante, avec tout son esprit, de parvenir à se faire un ennemi ! »

(1) Le Quenti'i Durward, de Walter Scott avait para ea 1823, un a a avant la pretnièr«3 livraison de VHistoire des ducs de Bourgogne.

(2) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, tome II, p. 426.

Ces lettres de M. de Barante et de ses amis remplissent presque en entier le tome III des Souvenirs.

D'ordinaire, les Correspondances j telles qu'on les publie, ne sont (\yxt àts monologues ; on n'entend jamais que la même personne, et cela ne laisse pas à la longue d'être un peu fatigant, à moins qu'il ne s'agisse d'un écrivain de génie comme Joseph de Maistre ou Louis Veuillot, ou comme cette adorable marquise de Sévigné, que l'on ne se lasserait jamais d'entendre, dût-elle parler pendant mille et un^ lettres. M. Claude de Barante a groupé autour de son graad-père ses principaux correspondants. De là une variété de Ion, de style et d'esprit, qui soutient et relève à chaque instant l'attention du lecteur. Au lieu d'un monologue, nous avons le plus intéressant des dialogues, ou plutôt nous avons un véritable salon, où les hommes les plus éminents et les femmes les plus spirituelles se donnent la réplique.

Il y a quelque vingt ans, M. Gaston de Serre, fils du grand orateur de la Restauration, publia la Correspondance de son père (i). Elle forme 7 volumes et comprend 1,620 lettres ; 824 sont de M. de Serre; 796 sont de divers correspondants qui, presque tous, ont joué un rôle important dans l'histoire de la Restauration. Ecrites au moment même où se produisent les événements dont elles parlent, émanant de plusieurs témoins placés chacun à son point de vue propre et ayant sa tournure d'esprit particulière, ces lettres, par leur réu-

(1) Correspondance du comte de Serre (1791-1824), annotée et publiée par son fils. Sept volumâs ia-8, Âu^u^te Vatoa^ éditeur, rue dj Bac; 53. — 1876-1882.

nion même, acquièrent une valeur inestimable. Il est fort à désirer qu*à Tavenirles Correspondances des hommes illustres comprennent toujours les lettres les plus intéressantes et les plus curieuses parmi celles qu'ils auront reçues de leurs contemporains et de leurs émules. M. Gaston de Serre a eu l'honneur d'ouvrir la voie. M. Claude de Barante a été bien inspiré d'y entrer à son tour.

. Le volume qu'il nous donne aujourd'hui contient environ trois cents lettres, dont une cinquantaine seulement sont de M. de Barante. Les autres ont été écrites par les principaux d'entre ses amis. Voici leurs noms : — Royer-Collard, Guizot, Charles de Rémusat, Mole, de Broglie, Sainte-Aulaire, Decazes, Talleyrand, de Mun, Benjamin Constant, de Vandeuvre, Chateaubriand, Auguste de Staël, Mounier, de Saint- Cricq, Châteauvieux, Foy, Sesmaisons, de Bastard d'Estang, Villemain, Philippe de Ségur ; — comtesse de Castellane, duchesse de Dino duchesse de Broglie.

Que les femmes excellent à écrire des lettres, ce volume en serait au besoin une nouvelle preuve. Les lettres de la duchesse de Broglie sont très supérieures à celles de son mari, à. celles de Royer-Collard et de M. Guizot. De même en est-il des lettres delà duchesse de Dino, très supérieures à celle de son oncle, le prince de Talleyrand.

Dorothée, princesse de Courlande, néele2i août 179J, était fille de Pierre, dernier duc de Courlande, et de Dorothée, comtesse de Méden ; son père était fils de Jean, duc de Courlande, le ministre et le favori de l'impératrice Anne. En 1795, après de longs débats, la possession de la Courlande fut régulièrement attribuée à l'empire de Russie. Le duc Pierre renonça au duché, en réservant les droits honorifiques des princes souverains. Il avait acheté en 1791 le duché de Sagan, en Silésie. Il mourut en 1800. Il ne laissa pas de fils. De ses quatre

262 IféMOIRES ET SOUVENIRS

filles, la plus jeune, Dorothée, épousa, le 22 avril 1810, le comte Edmond de Périgord,. neveu du prince de Talleyrand. Lorsque ce dernier, en 181 j, dut renoncera la principauté de Bènévent, il reçut en échange la principauté de Dino en Calabre ; il en abandonna le titre à son neveu, et sa nièce s'appela dès lors duchesse de Dino.

Rentrée à Paris au moment où le ministère de Richelieu succédait au ministère de M. de Talleyrand, ce fut à elle que son oncle confia le soin de faire les honneurs de son salon. Elle déploya dans cette tâche tant de charme et tant de tact que Ton accourait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin pour elle peut-être plus encore que pour le maître de la maison. Lors de la dernière maladie du prince, Madame de Dino lui parla d'une réconciliation avec TEglise. Une rétractation proposée par l'archevêque de Paris lui fut soumise. Après en avoir discuté quelque temps les termes, il n'hésita pas à la signer, sur les instances de sa nièce, lorsqu'aux premiers jours de mai 1 8 j8 des symptômes meniçants se manifestèrent, et sans illusions sur le danger, il se prépara à la mort avec une entière résignation. A partir de ce moment, la duchesse de Dino reporta son activité sur les intérêts de ses enfants ; ce qui la conduisit en Allemagne où le soin de sa fortune réclamait sa présence, surtout depuis qu'elle était en possession du duché de Sagan. C'est là qu'elle mourut en 1862.

Les lettres de la duchesse de Dino à M. de Barante sont pleines d'esprit, de délicatesse et de cœur. On y trouve à chaque page des observations aussi fines que piquantes. Elle écrit le 14 juillet 1823, au moment où elle quitte Paris pour aller aux eaux : € Je pars désolée de m'en aller, de quitter mes enfants, mes amis, et de laisser M. de Talleyrand fort seul. En vérité, tout le bien que l'on me fait espérer des eaux, et celui que mes affaires peuvent retirer de ma présence, ne me pa-

raissent pas valoir tous les ennuis de l'absence. II y a dans les préparatifs seuls d'un lointain voyage quelque chose de sinistre. Les lettres que l'on déchire, ces papiers brûlés ou cachetés, cet ordre que l'on met à tout ; ces adieux, ces recommandations, tout ressemble à ce qui précéderait le plus long des voyages, si on avait la connaissance, du moment où il faudrait l'entreprendre. L'absence me paraît la mort placée tout à coup au milieu de la vie. Mon Dieu ! que je vous écris là des choses qui, peut-être, n'ont pas le sens commun... » — Mais ie tiens à donner d'elle une lettre tout entière. Voici celle qu'elle écrivait de Rochecotte(i), le 5 juillet 1828 :

« Oui, sûrement, j'ai une vraie passion pour Rochecotte; d'abord c^est à moi, première raison; secondement c'est la plus belle vue et le plus beau pays du monde; enfin c'est un air qui me fait vivre légèrement, et puis j'arrange, je retourne, j'embellis, j'approprie. Vous allez peut-être croire encore que je veux faire ici les jardins de Sémiramis, et me dire que je me ruine. Mon Dieu, non ! mais détruire des taupes dans mon potager, mettre des lapins dans ma forêt, cela ne vous semble-t-il pas déjà mériter beaucoup de préoccupations ? Car j'ai pris la vie de campagne à la lettre ; et vous qui avez habité la Vendée et qui- avez donné des bals à des dames qui arrivaient à cheval, jambe de-ci, jambe de-là, vous ne serez pas étonné quand je vous dirai que sous la décence d'un devant de cheval, je parcours ainsi le pays par quelque temps et quelque chemin qu'il fasse.

€ A travers cette vie primitive, il m'est cependant arrivé quelques notions assez imparfaites de Paris. Je ne vous parle plus de l'Académie (2). Si M. deTalleyrand

(i) Propriété de U duchesse de Dino, située près de Langeais (Indreet Loire.)

(2) M. de Barante avait été nommé membre de l'Académie française, le 19 juin 1828. Il y succédait i M. de Sèze.

ne vous en a pas fait depuis longtemps mes compliments, c'est le plus vilain des hommes; et puis, un compliment de plus de vous à moi ou de moi à vous ne vous apprendra pas mieux que vous ne le savez que votre joie est ma joie, comme votre peine serait ma peine.

€ Si vous voulez préparer vos travaux dans le repos de la campagne, ne venez pas ici ; l'accompagnement obligé de chaque parole est un martelage continuel, et des chants grivois de tous les maçons et mécaniciens du canton. Au Marais, (i) vous me paraissez beaucoup plus réservés ; la pruderie de Madame de Chastellux me semble devenue formidable. M. Mole devait m'écrire, mais comment Tespérer d'après ce que vous me dites de son absorption ? Cela durera-t-il encore aux moissons ? Cela ira-t-il jusqu'à vendanges, ou même jusqu'à la Saint-Martin ? Vous voyez que mes mesures sont bien villageoises.

« Adieu. Ne me laissez pas ignorer vos projets. Je veux croire qu'ils vous seront favorables. Vous savez que mon amitié n'est pas d'un jour. »

Non moins remarquables que celles de la duchesse de Dino, sont les lettres de la duchesse deBroglie. Duchesse, femme d'un pair de France, en possession de tous les privilèges de la naissairce, du rang et de la fortune, Madame de Broglie n'est pas seulement doctrinaire ex libérale; elle va bien tiu-delk du centre-gauche. Pour un peu, sa haine contre le cabinet de Villèle la conduirait jusqu'au radicalisme. Elle en veut à Walter Scott

(0 Le château du Marais, propriété du comte MoIé, qui Tavait recueilli <jans la succession de Madame de la Brichr, sa belle-mère. Chateaubriand qui en fut Tun des hôtes dans l'été de 1802, dit dans ses Mémoires doutretombe : « Tétais appelé dans les châteaux que Ton rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs demi-démeublés^ où un vieux fauteuil succédait à un fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient restés inta- ts, tels que le ilfaroij, échu à Madame de laBriche, excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. » Tome IIj p. 207.

parce qu'il a « un goût trop fort pour la royauté » (i). Grande dame, elle anime ses amis contre le gouvernement du Roi ; et voilà qu'en même temps, protestante zélée, ardente calviniste, elle les excite à devenir catholiques pratiquants. Sur la nécessité delà foi agissante et pratique, elle a des prêches admirables. Des lettres entières seraient ici à citer, notamment celle du 7 décembre 1825, qui n'a pas moins d'une douzaine de pages. Elle renferme les considérations les plus hautes, les exhortations les plus religieuses. L'espace me manque pour la reproduire. En voici du moins le début :

« Cette scène de l'enterrement de ce malheureux général Foy (2) est un bizarre mélange de beauté et de ridicule. La foule est sincère, grave et émue, mais tous ceux qui se sont mis en avant ont été bien vaniteux, bien secs. Les discours qu'on aurait prononcés sur s^tomb^, cette vanité et cette mode allant jusque sur les cercueils, cela caractérise bien ce que c'est que Paris. Et puis ces cent mille hommes suivant silencieusement, cela est frappant et sérieux, symptôme de notre temps si mélangé!... Mais quelle triste chose que cette absolue absence d'émotion religieuse, quel singulier phénomène que ce respect des morts, ce souvenir sérieux, tous ces sentiments de créatures immortelles sans doute; avec cette volonté de s'arrêter à ce monde, à ce monde pourtant qui croule en poussière devant leurs yeux (j). »

Les grands hommes, ceux qui occupent une grande place dans la politique ou les lettres, ont un défaut lorsqu'ils écrivent; ils ne peuxent assez se détacher d'eux-

(i) Souvenirs, tome IH, p. 92.

(2) Les funérailles du général Foy avaient eu lieu le 30 novembre ttïsj.

(s) Souvenirs, tome III^ p. 297.

mêmes. C'est pourquoi sans doute, dans le groupe des amis qui entretiennent correspondance avec M. de Barante, celui qui écrit les meilleures lettres, les plus variées, les plus vivantes, les plus aimables, ce n*est pas Royer-CoUard, ni Chatea- briand, ni Guizot, ni le duc de Broglie, ni le comte Mole, ni Benjamin Constant, ni Villemaîn, — c'est le comte de Sainte-Aulaire. Les lettres de ce galant homme et de cet homme d'esprit sont les plus jolies du monde. On ne lit plus son H/5toire de la Fronde, publiée en 1828 ; mais je crois qu'on lira beaucoup ses Mémoires^ lorsqu'ils paraîtront. Ce fut leducVictpr de Broglie qui le remplaça, le 3 avril 1856, à l'Académie française. M. Nisard qui recevait, ce jour-là, M. de Broglie, parle en ces termes, dans son discours, des Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire :

M. de Sâinte-Aulaire en avait fait quelques lectures à TAcademie. Nous n'y prenions pas seulement le plaisir de bons Français, touchés de Thonneur que sa loyauté et ses talents faisaient à n^tre pays(i\ Nous admirions comment, dans celte réserve qui est la première loi et le génie même de la profession, dans ces questions qui savent être insinuantes sans être insidieuses, dans ces réponses suspendues, dans cet art de tâter le terrain, de voir venir, d'écouter ce qui se dit ; comment, dans cette science permise et nécessaiie qui fait de la loyauté même un talent et de la raison un art, il peut y avoir, il y a de la candeur.

Les enfants de ceux qui doivent figurer dans ces Mémoires n'ont pas à s'eiTrayer à l'avance du moment oii ils seront rendus publics. La justice y est toujours bienveillante, et l'écrivain ne fait payer à la réputation de personne les succès du diplomate.

Le style de ces Mémoires, précis comme le veut la langne des affaires, pesé et non compassé, comme doit être une conversation qui sera répétée ; grave et élevé par moments, comme Thistoire ; familier et gracieux, comme les entretiens de politesse qui

(i) M. de Sainte. Aaltire avait été, soas la monarchie de Jaillet, ambassadeur à Rome, i Vienne et à Londres.

précédent les discussions d'affaires, n'ajoutera pas peu aux titres de M. de Sainte-Auiaire comme écrivain (i).

Un autre correspondant de M. de Barante a eu aussi la bonne idée d'écrire ses Souvenirs ; c'est le comte Mole. Je lis à ce sujet dans sa lettre du 16 août 1829 :

< Vous me demandez ce que je fais ? Pas grand'chose, peut-être, car je raconte des temps que d'autres auront racontés, et je n'aurai, pour moi, que plus de vérité. L'aveu que je vous fais là, je ne le fais à presque personne, car je n'aime pas à passer pour écrire des Mer moires et pour avoir succombé, à mon tour, à la manie de notre époque. Depuis trois ou quatre ans, j'avais abandonné ce travail sans le remplacer par aucun autre. Je vivais, et je me le reprochais, sans suite et sans projet. Il n'en est plus de même, je reviens aux tâches inachevées et retrouve, avec contentement, et la règle et la suite qui sont dans ma nature. J'ai une poétique du genre Mémoires qui n'est guère à l'usage de notre temps. L'individualité, plus encore que r impartialité, en fait, à mes yeux, tout le mérite. Ce n^est point un livre, c'est un homme. De li vient qu'il faut les écrire pour ceux qui viendront après nous, ne les montrer et même n'en parler presque à personne. Si l'on ne jouit pas de son succès, on s'en console par le plaisir, et quelquefois le soulagement, qu'on trouve c^i les écrire (2). »

Dans un article de la Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1841, Sainte-Beuve qui, à ce moment, fréquentait beaucoup chez M. Mole, nous apprend qu'à cette date les Souvenirs de l'illustre homme d'Etat étaient « entièrement écrits (3) ». Ne paraîtra-t-il pas à ceux qui ont l'honneur d'en être dépositaires que le

(1) Répons: de M, N isard au discours de réception de M. le duc de Bro» glié, 3 avril 1856. — Mé, anges d'histoire et ae lictéruture, par D. Nisard, p. 329.

(2) Souvenirs.,,, tomeni, p. 499-

(3) Portraits contemporains, tome II, p. 166.

moment de les publier est venu? Je profite ici de Toccasion qui m'est offerte de rectifier une petite erreur commise par M. Henry Houssaye dans son récent ouvrage sur iSij. En huit ou dix endroits, il renvoie aux Mémoires du comte Mole, dont plusieurs fragments auraientélé, d'après lui, publiés parla Revue de la Révolution. Cela n'est pas tout à fait exact. M. Mole est un des hommes avec qui l'Empereur a le plus causé. Au sortir de ces entretiens, Tinterlocuteur de Napoléon avait soin de les consigner par écrit. Ce sont ces précieuses Notes, d'un si haut intérêt pour l'histoire, que M. Gustave Bord, leur possesseur, a fait paraître dans la Revue de la Révolution. Mais ces Notes, si importantes qu'elles soient, ne sont aucunement les Mémoires du comte Mole. Le manuscrit des Mémoires est aux mains de sa fcimille, qui n'en a encore rien publié.

Je me suis un peu éloigné des Souvenirs de M. de Barante. Je m'empresse d'y revenir.

M. Claude de Barante, dans ce troisième volume comme dans les deux premiers, n'a rien négligé pour que la mise au pointjdes Souvenirs de son grand-père fût aussi satisfaisante que possible. Je n'en voudrais d'autre preuve que l'exactitudejavec laquelle sont orthographiés les noms propres. 11 a mis des notes, toutes les fois que cela lui a paru nécessaire, et, comme les noms propres, comme les dates, ces notes sont, elles aussi, toujours exactes. Me permettra-t-il d'exprimer pourtant le regret que ces notes ne soient pas plus nombreuses ?

Je lis, par exemple, page 204, à propos de la mort d'e M. de Wendel, am?de M. de Serre : € En retournant en Lorraine, il s'arrêta, à Epernay, chez M. de LaboulayCy leur ami commun, lui confia son désespoir et le pressentiment qu'il n'y survivrait pas. Il mourut bientôt après. » (Qu'était ce M. de Laboulaye i On ne nous le dit pas; et pourtant, on va le voir, il méritait bien de ne point passer inaperçu.

M. Froc de la Boulaye — qui n'avait rien de commun, pas même l'orthographe de son nom, avec le sénateur de la troisième République — était né à Versailles, le 8 juin 1763. Il était, en 1788, premier secrétaire du conseil maritime. Arrêté en 1793, il passa douze mois dans les prisons de Saint-Malo. Après le 9 thermidor, il devint intendant de Tescadre commandée par Villaret- Joyeuse et fit les campagnes de 1794 et 179^ Au mois de juillet de cette année, il fut nommé secrétaire général du ministère de la marine, et, en 1798, inspecteur général des subsistances maritimes.. Renonçant à cette carrière, en 1801, il vint se fixer à Ay, en Champagne. C'est là que le trouva la Restauration, qui le nomma, en 1814, commissaire du Roi près le gouvernement anglais pour régler ce qui concernait les prisonniers de guerre, et, en 181 j, premier secrétaire d'ambassade à Constantinople, où les événements politiques ne lui permirent pas de se rendre. Le département delà Marne le choisit pour son représentant à la Chambre des Cent Jours ; il relut une seconde fois, en 18 16, et une troisième fois, en 1821. 11 est mort à Ay, en 1849, après de longues années passées dans la retraite, et n'ayant, semble-t-il, d'autre chance de voir son nom lui survivre que parce qu'il l'avait donné à cet excellent raisin de Champagne que l'on appelle le Froc de la Boulaye. Mais il s'est trouvé qu'il avait été l'ami le plus fidèle et le plus dévoué du comte de Serre et que celui-ci, pendant les longues et fréquentes absences que la faiblesse de sa

270 MÉMOIRBS ET S0UV£H1RS

santé l'obligeait de faire chaque année, l'avait chargé de veiller à la garde de ses jeunes enfants et de lui en donner des nouvelles, en même temps qu'il le tiendrait au courant des événements petits et grands de la politique.

De là, dans la Correspondance du comte de Serre, deux cent vingt-six lettres, où Ton ne sait ce qu'il faut admirer le plus de l'esprit ou du cœur de M. de la Boulaye. Mme de Sévigné trouvait chaque jour une nouvelle formule pour dire à sa fille qu'elle l'aimait : la Boulaye n'est guère moins inépuisable, et guère moins varié dans les formules qu il emploie pour annoncer à M. de Serre que ses enfants sont en bonne santé. C'est merveille de voir, sur ce sujet en apparence si simple et si vulgaire, les choses charmantes qui sortent à chaque instant de Vencrier de M. de la Boulaye. (1).

Ses lettres ne sont pas seulement pétillantes d'esprit, comme il convenait à un homme qui avait élu domicile à Ay ; elles abondent en renseignements sur les coulisses du théâtre parlementaire. Nul mieux que lui ne connaît les dessous de cartes; nul témoin plus clairvoyant et plus désintéressé. Extraites de la Correspondance de M. de Serre et réunies à part, ces 226 lettres formeraient un admirable volume et seraient, pour les premières années de la Restauration, de précieux et vivants Mémoires.

Sur quatre ou cinq autres points, j'aurais bien encore à formuler des desiderata. Je me bornerai à un seul, pour ne pas trop allonger ctxxi causerie.

Le s février i8p, Charles de Rémusat écrit à M. de Barante :

«... Vous avez entendu parler du mariage de Ville- Ci) Soas le second Empire oa in^na grand brait autoar de certaio encrier offert à M. Sdouird Laboulaye, oa de Labaalaye. par la jeanesse libérale, •t qae celle-ci lai réclama, lorsqu'il crat devoir se rallier i Napoléon IH.

main. Il est à peu près rompu. Sa vilaine femme de mère ne veut pas le lâcher. Elle Ta tant menacé, supplié, désolé, qu'il renonce. Le pauvre homme en a la fièvre, parle de donner sa démission, se croit perdu. Le fait est qu'il se sera conduit fort mal envers cette jeune personne qui l'aimait, qui le lui a dit, qui a été engagée autant qu'on peut l'être aux yeux de sa famille et du monde (i). »

Ce petit épisode du mariage manqué de Villemain ne laisse pas d'être assez curieux.

Le 6 janvier iSjo, à un moment où le mariage paraissait devoir se faire, Delphine Gay — qui n'était pas encore Mme Emile de Girardin — l'annonçait en ces termes à Lamartine :

€ La renommée vous a sans doute appris le mariage de M. Villemain avec la fille d'un médecin nommé M. Double. L'orateur a cru de son devoir de se brouiller avec nous à cette occasion, et le ciel sait pourtant si j'avais aucune prétention sur sa destinée conjugale. 11 est venu un jour faire une querelle à ma mère à propos de rien. Il a voulu faire articuler à tous ceux qui se trouvaient là que M. Victor Hugo était le plus grand poète et le plus grand homme du siècle, parce qu'il avait refusé une pension de deux mille francs qu'on voulait ajouter à celle de quatre mille qu'il touche régulièrement. (2) Il fallait rire de sa fureur, de ses mouvements oratoires, de la violence avec laquelle il jetait son chapeau par terre à plusieurs reprises, et de cette colère si exagérée qu'elle en était froide. Enfin, il s'est tellement épuisé à défendre les romantiques ce soir là que, le lendemain, à l'ouverture de son cours, il s'en est dédommagé en parlant contre eux. (3) »

A cette époque, Armand de Pontmartin, qui venait de

(I) Souvenirs..., tome \l\, p. 54i-

(a) Voy. Victor Hugo avant ibso, par Edmond Biré, p. 487.

(3) Lettres à Lamartine^ p. 9®.

quitter le collège, fréquentait assidûment le salon de M. Double, dont le fils Léopold, le futur collectionneur, était son camarade et son ami. C'est lui qui va nous raconter, avec plus d'esprit encore que Charles de Rémusat et Delphine Gay, l'histoire du mariage interrompu de Villemain.

€ Veuf depuis plusieurs années, dit-il, le docteur Double avait aussi une fille, Mélanie, prodigieusement spirituelle; si spirituelle et si amoureuse de l'esprit, que, lorsqu'il fut question de son mariage avec M. Villemain, la charmante jeune fille en arriva presque à se passionner pour ce brillant écrivain, pour cet académicien incomp irable, dont la laideur et lagibbosité étaient provcrbiaLs dans le quartier et dans la République des lettres... — « Peut-on être sincèrement, profondément amoureux, quand on a tant d'esprit et tant de soin de son esprit? » disais-jo à Léopold Double, après une soirée où M. Villemain avait mis, non pas l'histoire de France, mais le sentiment en madrigaux et les madrigaux en feux d'artifice.^ La réponse ne se fit pas attendre. La mère de M. Villemain, impérieuse, acariâtre, qui me foudroyait de son courroux, lorsque, jouant au whist avec elle, je commettais une bévue, — mère habituée à g«5uverner, justement fière de son fils et jalouse de sa tendresse, s'inquiéta un peu tard de l'influence qu'allait prendre sur lui celte ravissante Mélanie Double. Elle le menaça, si le mariage avait lieu, de se jeter par la .enêtre. — « C'est qu'elle le ferait comme elle le dit, » soupira M. Villemain, en retirant sa parole avec une résignation philosophique, littéraire et filiale.

< A cette époque, il fallait quatre ou cinq jours pour arriver en poste de Tarbes ou de Marseille à Paris. Le télégraphe n'avait à offrir que ses grands bras paralysés par le brouillard ; si bien que les deux frères du docteur Double, l'un évèque de Tarbes, l'autre, riche industriel à Marseille, étaient déjà en route, l'un pour bénir le

LE BARON DE BARANtE 2^}

mariage de sa nièce, l'autre pour apporter un cachemire, mais un cachemire comme n'en ont jamais rêvé même les princesses de Bagdad. Quelques lignes encore afin de clore cet épisode... Dix ans après, en 1840, Mademoiselle Mélanie Double, devenue Madame Colin, concourut à l'Académie française pour l'éloge de Pascal et obtint la première mention honorable. Dans l' intervalle, M. Villemain avait été appelé aux fonctions de secrétaire perpétuel de l'illustre compagnie. Le souvenir de son mariage manqué n'était pas encore effacé. Il avait, comme chaque année, à faire son rapport sur les concours académiques. Nous nous demandions comment il se tirerait de cette situation délicate. Il s'en tira à l'aide de la Jérusalem délivrée :

Mais que ne pardonne-t-on pas Pour Armide et pour Herminie ?

< Herminie, dit-il, n'a pas craint l'appareil de la « guerre, et s'est armée, comme pour le combat ; mais, € effrayée à l'aspect de la solitude et de la nuit, elle se € détourne et s'arrête (1) ».

C'est le charme des Mémoires et des Correspondances d'évoquer ainsi presque à chaque page de nouveaux noms, d'autres anecdotes et d'autres souvenirs. Que M. Claude de Barante nous donne bientôt un autre volume ; qu'il nous en donne encore plusieurs. En telle matière, l'excès n'es^ pas un défaut.

10 juillet 1893.

(i) Souvenirs d'un vieux critique, par Armand de Pontmaitin, taiîif 1. p. 34^.

{Suite et fin.)

Le quatrième volume des Souvenirs du baron de Barante comprend un peu moins de deux années, H va du 8 août i.8}0 au i6 mai i8}2, de Tavènement du roi Louis-Philippe à la mort de M. Casimir Périer.

M. de Barante n'a laissé sur cette époque de sa vie ni Mémoires ni fragments de Mémoires. Son petit-fils y a suppléé par la Correspondance de son aieul, par ses lettres et celles que lui écrivaient ses amis. Ces dernières sont d'autant plus intéressantes que le baron de Barante a passé ces deux années presque tout entières hors de France et que ses amis avaient à le tenir au courant de tout ce qui se passait dans la politique et dans le m jnie, dans les Chambres et dans les salons.

Dans le premier ministère de la monarchie de Juillet, M. de Barante comptait trois amispersonnels^ M. Guizot, le duc de Broglie et le comte Mole. Il accepta d'être envoyé à Turin pour représenter la France auprès du roi deSardaigne(2).

(i) Souvenin du baron de Barante, de rAcadémie française, 1783-1865, pobli6s par soa petit fils Claude de Barante^ to.no IV, 1893.

(3) L*ordoiiaaace royale nommant M. de Barante noire roprèsentac^l aiiirèi du roi de Sirdaigae, av«c le titre d'ambassadeur, est en date do lë oet#bre 1830.

l']6 MÉMOIRES ET SOUVENIRS

A ce moment, le parti révolutionnaire en France poussait de toutes ses forces à la guerre : héritier à la fois de la Convention et de l'Empire, il arborait le double drapeau de l'esprit de propagande et de l'esprit de conquête. C'est l'honneur de Louis-Philippe et de ses ministres d'avoir repoussé toute idée de guerre agressive, d'êlre entrés résolument dans la politique de la paix.

Cette politique était celle de M. de Barante; il la servit avec conviction, avec zèle et avec succès. Le Piémont se serrait alors contre l'Autriche, mais sans tomber sous sa dépendance, et en ménageant avec soin la France, dont il redoutait l'hostilité et pouvait un jour désirer l'appui. Le roi Charles-Félix avait vu les événements de i8)o avec une grande inquiétude, avec un vif regret, mais cependant sans mauvais vouloir pour le nouveau roi ; les deux souverains se connaissaient personnellement ; la reine Marie-Amélie était en correspondance habituelle avec la reine Marie-Christine, sa sœur. Quand le nouvel ambassadeur arriva à Turin, il y trouva donc beaucoup de crainte des mouvements révolutionnaires, mais point de méfiance du gouvernement français (i). D'ailleurs si cette méfiance eût existé, ellj n'aurait pas tenu longtemps devant un homme comme M. de Barante. Charme de l'esprit, urbanité de manières, illustration du njmet des alliances, rien ne lui manquait de ce qui pouvait servir à renouer les traditions, à tranquilliser les chancelleries, à donner au gouvernement nouveau des semblants de légitimité véritable. II sut, dès le premier moment, se faire aimer et estimer, et un peu plus tard, lors de l'exl'éJition d'Ancône, il réussit sans trop de peine à adoucir le dépit causé par notre intervention en Italie. C'est le 22 lévrier i8î2 que la petite escadre française placée sous les ordres du capitaine de vaisseau Gallois, et portant le 66* régiment de ligne, commandé par le colonel

(I) Mémoires pour servir à l'histoire de mon itmps, par M. Goizot, tomt II, p. 288.

Combes (i), arriva en vue d'Ancône. Dans la nuit, à deux heures, la frégate la Victoire entrait à pleines voiles dans le port; les troupes débarquaient en silence ; les portes de la ville étaient enfoncées ; le lendemain matin, sans qu'une goutte de sang eût coulé, la ville et la citadelle étaient occupées par nos soldats faisant le service de tous les postes concurremment avec les soldats du Pape, et ,1e drapeau français flottait à côté du drapeau romain. Le 28 février, à Turin, M. de Barante était informé par M. Edmond de Bussierre, alors premier secrétaire de l'ambassade de France à Naples, du départ de Texpé lition et de son objet probable. Le même jour, avant de savoir qu'elle avait réussi, il écrivait à M. Guizot une lettre que je reproduis ici, parce que M. Claude de Barante ne Ta pas insérée dans son volume :

« J'attends dans la journée le courrier qui m'apportera des nouvelles d'Ancône. Nous supposons ici que, malgré le profond déplaisir que cette occupation causera à l'Autriche et au Saint-Siège, on y aura consenti. C'est, dans les circonstances données, la meilleure détermination qu'on pût prendre. L'occupation par les troupes sardes était difficile à arranger. Le cabinet de Turin ne s'y serait prêté que s'il eût été parfaitement certain de ne point déplaire à l'Autriche. Dès lors, politiquement, une garnison sarde eût été une garnison autrichienne. Cet arrangement eût laissé subsister ce que nous avons à empêcher, la suzeraineté de l'Autriche sur l'Italie. Là est toute la question. A Vienne et à Milan, on n'a aucune

(i) Le même qui mourut glorieutement i l'assaut de Constant! ne, 1c i| octobre 1837. Il reçut sur la brèche, i côté de Lamoricière, deux bkssures mortelles qui ne Tempèchèrent point d'aller rendre compte du succès à M. le duc de Ncmo rs, chargé du commandement des troupes du sit^ge. Il termina son rapport verbal par ces mots d'une simplicité et d*ua rai m» héroïques : « Ceux qui ne sont pas blessés mortellement jouiront de ce beau succès. « Alors seulement on s'aperçut qu'une balle lui arait travers^ la poitrine ; (quelques heures après, il avait cessé de vivre^

fZ<j

envie de conquérir les Légations, mais on veut garder la haute-main sur la Péninsule; et c'était chose d'autant plus facile que les gouvernements italiens qui s'en défendaient un peu avant notre révolution, aujourd'hui ne demandent pas mieux et cherchent là leur sauve-garde. Si donc nous occupons Ancône, ce que je saurai avant de fermer ma lettre, nous aurons déplu à l'Autriche sans qu'elle veuille se brouilleravecnous, cequiest trèsbon. Nous aurons montré aux gouvernements italiens, que nous n'entendons pas qu'ils se fassent vassaux, afin de ne rien accorder à leurs sujets. Nous aurons fait acte de force, à la grande joie de tout le parti français et libérai, qui se trouvera encouragé et appuyé parla présence de notre drapeau en Italie. Les carbonari eux-mêmes commenceront à faire un peu plus de cas de notre ministère que de M. de La Fayette. Tout est donc pour le mieux, s'il y a succès. » Quelques heures plus tard, M. de Barante terminait ainsi sa lettre : < C'est chose faite; nous sommes entrés à Ancône avec des démonstrations de vive force, et le pape proteste. Si l'Autriche, comme il semble, prend la chose en patience, nous voilà en bonne position, L'effet sera grand en Italie, et je l'aperçois déjà»0). ^

En un autre endroit de ses Mémoires, M. Guizot cite encore une lettre de M. de Barante, en date du 8 février 1831 (2), qui manque également dans les Souj/en/r^. En revanche, M. Claude de Barante a donné dans son volume les dépêches adressées par son grand'père à M. Sébastiani, ministre des affaires étrangères. Malgré leur caractère officiel, elles ont le ton, le tour aisé de la conversation. Ce sont des modèles de bon sens, de naturel et de clarté. Certaines de ces dépêches sont particulièrement intéressantes ; je signalerai surtout celles qui ont trait à la mort du roi Charles-Félix, survenue, le

(1) Cité par M. Guizot, ta tooift II de ses MéiM-res, p. 999.

(2) Voy. Guizot. tome II, p. 2S9.

27 avril 18} I, et à ravénement du roi Charles-Albert,

son successeur.

Les dépèches et les lettres privées de Tambassadeur ne forment qu'une petite partie du volume. Les correspondants do^. de Barante y occupent la plus grande place. Les noms seuls de ces correspondants disent assez quel vif intérêt présentent leurs lettres. En voici la liste : M. Guizot, M. Royer-CoUard, le duc Victor deBroglie, le comte Mole, le duc Decazes, M. Casimir Périer, le général Sébastian!, le baron Pasquier, le comte de Sainte-Aulaire, Charles de Rémusat, le comte Pozzo di Borgo, le vicomte Alexis deSaint-Priest;— la comtesse de Castellane, la duchesse de Broglie, la duchesse de Dino.

Le côté des hommes, on le voit, est le plus nombreux; U renferme les noms les plus illustres, mais nous ne sommes pas pour rien en France, dans le pays de Madame de Sévigné, et ce n'est pas galanterie, c'est pure justice que de dire que les lettres les plus remarquables de ce quatrième volume sont celles de Mesdames de Broglie et de Dino.

Après les lettres des deux duchesses, les plus spirituelles sont peut-être celles du duc Decazes. De tous les correspondants de M. de Barante, c'est celui qui se gène le moins pour parler, en toute liberté, des événements et des hommes, du roi lui-même et de M. Casimir Périer» alors premier ministre. Le président du conseil n'est pas son homme, et il ne le ménage guère, comme on pourra le voir par les extraits suivants :

a80 MÉMOIRES ET SOUVENIRS

€ (i«' août 1831)... Casimir Périer a blessé profondément la Chambre des députés en lui mettant le marché à la main sur la présidence. Il a été beaucoup trop tranchant dans ses rapports avec eux. Un grand nombre se plaignent de son peu de politesse. Il n'écoute pas et ne sait dire autre chose, si ce n'est qu'il se retirera si on ne lui accorde pas ce qu'il demande... »

€ (19 septembre 1831)... Les flatteries de sa famille et de son entourage lui ont tourné la tète. Parce qu'il est nécessaire, il croit que cette nécessité le dispense de tout, même de conserver le caractère qui le rendait utile et nécessaire ; c'est ainsi qu'il a cru pouvoi^agir pour la loi de la pairie. En abandonnant son opinion, il s'est abandonné lui-même (i). Nos amis lui ont donné, dans cette circonstance, de funestes conseils, et ont pris sur eux une grande responsabilité. Casimir Périer hésitait: si de Broglie et Guizot ne l'avaient pas pressé de sacrifier sa conviction, il serait tombé peut-être en la défendant, mais il serait tombé debout, au lieu qu'il tombera démoli.

€ En même temps qu'il faisait écrire dans le Journal de Paris qu'il était l'homme indispensable, que lui seul représentait la paix en Europe ; que tout autre qui lui succéderait effraierait l'étranger, etc., il témoignait la plus ridicule terreur, parce que j'avais passé une heure et demie avec le roi et se laissait aller à montrer au public son humeur, dans un article du Messager, plus qu'inconvenant, et dont il a eu honte ensuite, en me faisant dire qu'il l'avait improuvé... »

€ (16 octobre 1831)... Casimir Périer est toujours furieux et contre tout le monde. Il dit n'avoir pasd'amis, et il s'applique, en effet, à se les aliéner tous. Il a blessé Saulnier sans motifs ni prétextes et l'a forcé à donner sa

(() « La situation de M. Casimir Périer dans cette question fut amère; il était partisan de l'hérédité delà pairie; il le proclamait hautement, et il fn pro|>osait l'abolition. « Qoixot, il(/mo<m, tome 11, p. 239I

démission, après quinze jours d'administration honorable (i). Le tout parce qu'il avait travaillé avec d'Argout le matin, et avait été au spectacle avec Madame d'Argout le soir. Ce n'est pas qu'il soit mal pour d'Argout, plus que pour un autre, mais il est tellement ombrageux qu'il ne permet de liaisons à personne. J'ai eu à dîner, il y a dix à douze jours, Pasquier avec Teste qu'il désirait connaître, Bérenger, Dupin, Cuvier, cinq à six députés et Rigny; croiriez-vous que ce dîner l'a mis aux champs? « Le duc Decazes a eu un dîner tel jour, disait-il à quelqu'un, il y a quelque chose là dessous. Je l'ai vu tout de suite », a-t-il ajouté. C'était bien difficile, comme vous le voyez, par mes^convives.

< Scènes à d' Argout, à Rigny, au maréchal Soult : il en fait à tout le monde, et si tout le monde faisait comme M. Saulnier, il serait déjà seul. Heureusement qu'on sent le besoin de ne pas faire attention à ses sorties ; je crains pourtant que cela n'aille pas loin. Bérenger me racontait vendredi, chez le roi, que douze ou quinze députés lui avaient dit à la Chambre, le jour même, leur mécontentement et leur résolution de ne plus marcher avec un homme qui manquait envers eux à tous les égards. Chaque jour, il s'aliène quelques membres du centre, et si demain un président du conseil se présentait, ne valût-il pas la moitié de ce que vaut Périer, c'en serait fait de celui-ci. « Je n'ai pas d'amis, disait-il à quelqu'un, mais Richelieu et Mazarin n'en avaient pas non plus et ils n'en ont pas moins réussi 1 » Voilà de l'histoire bien appliquée!... »

Dieu a fait aux hommes une grande grâce en ne leur permettant pas de soulever le voile qui cache à leurs yeux l'avenir. Quels cris auraient jeté M. Pasquier et M. Teste, à ce dîner où ils se virent pour la première fois, chez M. Decazes, si, le voile se déchirant tout à

(i) Après avoir nommé M. Saulnier préfet de police, Casimir Pèrter U remplaçai au bom do quelcjues s«iqaines, par M« Gitquet,

a8i MÉMOIRES IT SOUVENIRS

coup, ils avaient aperçu, à travers les murs de la salle, la Cour des pairs présidée par M. Pasquier et M. Teste au banc des accusés ; ou encore s'ils s'étaient vus tous les trois dans cette chambre de prison, au Petit-Luxembourg, M. Teste venant de laisser tomber les deux pistolets de poche avec lesquels il a essayé de se tuer, M. Pasquier et M. Decazes interrogeant leur ancien compagnon de table, devenu leur justiciable !

Mais nous ne sommes encore qu'en 1 831, — ou plutôt maintenant en 1832. Le 16 janvier, le duc Decazes écrit à M. de Barante :

€ Nous ne gagnons pas de terrain parce que Périer en perd beaucoup. Il est au plus mal avec Dupin, avec qui il a eu une explication vive lundi dernier, par suite de laquelle, à ce qu'il paraît, il n'a pas voulu venir dtner ce même jour chez le roi où Dupin dinait avec Guizotet moi. Il ne pardonne pas à Dupin ses relations avec Coste et d'avoir dtné avec uA frère de ce dernier, — dîner auquel étaient aussi Martin (du Nord), Bérenger, D'Alberg, je ne sais qui, contre lesquels il est furieux. Il s'aliène ainsi beaucoup de monde. Il était fort découragé il y a dix à douze jours, et parlait de chaos ; il voulait se retirer. Il est remonté maintenant. Il est blessé contre le prince royal, parce que Son Altesse Royale a parlé longtemps au dernier bal des Tuileries avec Odilon Barrot. Il dit qu'il lui a fait donner un savon par le roi... »

M. Decazes avait terminé sa lettre du i*' août 1831 par ces lignes : < Nous avons grand peur du choléra ; il sera ici avant trois mois. » La terrible maladie se fit un peu attendre. Les journaux en parlèrent pour la première fois le 28 mars 1832. Ses ravages devinrent bientôt effrayants. Dans la seconde quinzaine d'avril, Casimir Périer et M. d'Argout, ministre de l'intérieur, furent atteints. Le duc Decazes écrit, le }o avril : « Périer est en complète démence : il rit, chante, £ût

SOUS lui sans s'en apercevoir. D'Argout est sauvé. » Ce que M. Decazes n'a pas dit, c'est que Casimir Périer s'était admirablement conduit pendant l'épidémie. Au plus fort de la crise, il alla visiter l'Hôtel- Dieu, avec le duc d'Orléans et M. de Marbois alors président du conseil général des hospices et âgé de quatre-vingt-sept ans. Ils parcoururent les salles des cholériques, s'arrêtant auprès du lit des malades, leur prenant les mains, causant avec eux, et les encourageant par de bonnes et fermes paroles. La visite fut longue. Plusieurs malades, dix ou douze, selon le rapport d'un assistant, moururent pendant sa durée. « Ils se retirèrent enfin, dit M. Guizot, et, rentré au ministère de l'intérieur, M. Périer se complaisait à raconter le courage de ce jeune prince et de ce vieux magistrat, l'un sur les marches du trône, l'autre sur le bord du tombeau, tous deux parfaitement tranquilles et sereins à côté de ces mourants dont le souffle répandait peut-être la mort. Pour lui, il avait, en parlant de ce spectacle, les yeux ardents, le teint pâle, la physionomie altérée, et ses amis étaient pénétrés d'inquiétude en le regardant (i). » Trois jours après, il ressentait les premières atteintes du mal, ainsi que son collègue, M. d'Argout, qui l'avait accompagné dans cette lugubre visite, et qui, depuis le com-* mencement de l'épidémie, n'avait cessé de donner l'exemple du courage et du dévouement. Comme ministre du commerce et des travaux publics, le comte d'Argout avait dans ses attributions la police sanitaire ; on le vit parcourir les quartiers les plus malades, entrant dans les maisons contaminées, aidant de sa propre main à placer les morts dans les voitures qui les recueillaient de maison en maison pour les porter aux cimetières.

Casimir Périer mourut le lômai i8}2, et c'est sur cet événement que se ferme le quatrième volume des Souvenirs du baron de Barante.

(i) Mémoires pour servir à Vkistoire de m^% temps, ptr M. Ctt*ot« tMM

La constitution du ministère Casimir Périer est du 1 3 mars 1831. Quelques semaines auparavant, des troubles graves s'étaient produits à Paris. Le 14 février, l'émeute avait saccagé l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, sous prétexte que Its carlistes voulaient y célébrer un service anniversaire de la mort du duc de Berry. Le lendemain, la populace avait pillé et détruit l'archevêché. Je trouve à ce propos, dans les Souyenirs^un document très curieux et qui était, jusqu'à ce jour, resté complètement inconnu.

Le 23 février, M. de Barante écrivait, de Turin, au baron Pasquier.

C'est au milieu de tous nos événements d*ici que nous arrivent les tapages de Paris, qui vont reculer toutes les a faires du dehors et du dedans. J'en suis profondément affligé. Je crois entrevoir à travers les premières nouvelles que le gouvernement est en crainte et indulgence pour le p^rti turbulent. J'attends impatiemment la séance d'explication otj le ministre me semble disposé i s'appuyer sur la gauche. Si le pouvoir est de ce côté, nous marchons à la ruine. C'est pour l'Europe la nécessité de nous faire la guerre, et en même temps Tespoir de nous la faire heureusement. H s'agira d'une guerre de principes, d'une guerre de passions. Ainsi, point d'alliés ni même de neutres. L'aversion croîtra et la crainte diminuera. Je vous répète là ce qu'on me dit et que je saurais bien sans cela.

L'éditeur des Souvenirs accompagne cette lettre d'une note, où il nous révèle les faits suivants.

Dans sa dépêche du 17 février, où il faisait connaître à M. de Garante Içs trouble^ des 14 et 1 5 février, le

général Sébastiani, ministre des affaires étrangères, rejetait toute la responsabilité de ces désordres sur les partisans du régime déchu, contre lesquels il faisait entendre les plus vives menaces. Quant aux auteurs du s:3c de Saint-Germain-l'Auxerrois et de la destruction de TArchevêché, il ne cherchait qu'à excuser leur conduite : € Les désordres, disait la dépêche, ont tous été dirigés contre un clergé regardé par le peuple comme un ennemi des institutions et de la dynastie nouvelle, maij non contre Ui religion. On n'a eu aucun excès à di^plorer contre les personnes; les dévastations provoquées par les manifestations factieuses d'un parti aussi aveugle que coupable, ont été pures au moins de tout pilljge- Le peuple a détruit, mais il n'a rien pris, et s'il a été emporté par la colère, il ne s'est livré à aucune passion honteuse ni cruelle ; la révolution a conservé le caractère de générosité et d'humanité qui l'honore même auprès de ses ennemis... La France seule peut-être pouvait donner ce nouvel exemple de modération 1 1^ >

Cette incroyable aépêche avait été rédigée par M. Mignet(2), sous l'inspiration de M. Thiers, alors soussecrétaire d'Etat des finances. Disons à l'honn-ur du général Sébastiani qu'il s'est toujours amèrement repenti de l'avoir signée et l'a fait disparaître des archives du ministère des affaires étrangères et de presque toutes les ambassades ou légations (5).

Il ne saurait être ici hors de propos d'insister sur le rôle de M. Thiers en cette circonstance.

Le 1} août 18 n» dans la discussion de l'Adresse à la Chambre d^s députés, M. Arago prononça un discours où il revenait sur les émeutes de février. En voici un extrait :

On vient de citer les événemeats de février... Acteur dans ces

(1) Première direction, dépêche ii<^ 9.

(2) M. Mignet était directeur des Archives aux affaires étrangères.

(3) Souvenirs du baron de Barante^ p. 100.

scènes^ ma pensée a été que, pour éclairer votre vote, il était nécessaire de vous donner quelques renseignements, et pour ne rien hasarder dans une question de cette gravité, j*ai jeté sur le papier le récit exact et sans apprêt des faits dont j'ai été témoin.

J'habite le douzième arrondissement. L'archevêché est dans le neuvième. Le bruit s' étant répandu dans notre quartier que des scènes de désordre avaient lieu près de la cathédrale, on battit le rappel... MM. les gardes nationaux arrivaient lentement ; il faut le dire avec franchise, les événements de la veille les avaient vivement irrités. La compagnie de grenadiers ne comptait encore que quarante-cinq hommes, lorsqu'un passant (l'autorité., ce jour-là était complètement muet:e) fit savoir qu'on dévastait Tarchevéché. Les 45 grenadiers partirent sur-le-champ, ayant à leur tête le capitaine Barbet.. Je les suivis moi-même, à la tête de iio hommes de diverses compagnies... Dans notre trajet, il est bon de le faire observer» nous ne rencontrâmes pas une seule patrouille. Sur le point que nous venions d'atteindre avec tant de peine, il y avait cinq ou six gardes nationaux à cheval et un fort détachement d'une légion.

» La démolition de Tarchevêché était en pleine activité. Nous dispersâmes la foule qui se pressait autour du jardin; nous fermâmes les issues des rues environnantes; nous nous mîmes en communication avec les huit ou dix gardes municipaux qui empêchaient qu'on ne s'introduisît dans les tours de Notre-Dame pour y aller sonner le tocsin, et nous attendîmes ainsi pendant près de trois heures un renfort que j'envoyais chercher de tous côtés et qui n'arrivait pas. Fatigués d'assister ainsi l'arme au bras à une scène aussi affligeante, nous prîmes notre parti, malgré notre petit nombre, de pénétrer dans l'archevêché par une cour où tombaient sans relâche des pans de mur, des volets, des meubles, des cheminées, d'immenses portions du toit.

Les gardes nationnaux étaient déjà en colonne et allaient entrer, lorsqu'une personne qui m'était tout à fait inconnue vint leur parler avec beaucoup de vivacité. Suivant elle, la garde nationale ne devait pas se commettre avec le peuple dans les circonstances de la nature de celles dont Paris était alors le théâtre. L'orateur se disait n.embre de la Chambre des députés. Voix nombreuses. — Nommez-le î nommez-le î

Le baron de barante 187

M. de Montalivet — Il importe au ministre de i'iatérieur de cette époque de saroir...

M. Arago. — Citait M, Thiers. Un garde national qui le connaissait le nomma; nous sûmes ainsi qu'il n'avait décliné qu'un de ses titres, qu'il occupait dans le gouvernement un poste très élevé. Ses paroles firent alors impression ; on crut y voir la pensée de l'autorité supérieure, et notre mouvement se trouva ajourné. Ce ne fut, il est vrai, que pour très peu d'instants; un batailbn de troupes de lignes nous rejoignit, le maire du neuvième arrondissement arriva. M. le député lui adressa les mêmes observations, mais M. le maire n'en tint aucun compte. Il fit les trois sommations, et nous pénétrâmes dans le bâtiment, d'où les démo«^ lisseurs furent promptement expulsés (i).

A ces accusations si graves, si précises, que répondit M. Thiers? Le sous secrétaire d'Etat au ministère des finances répondit qu'il était là comme simple particulier, en simple curieux; que c'était bien du bruit pour un fait qu'il avait toujours regardé comme très irtdiffèrent, pour une démarche qu'eussent pu faire comme lui tous ses collègues de la Chambre !

Que M. Arago, dans son discours, eût donné à cette démarche son véritable caractère, cela maintenant ne saurait plus faire doute, après la publication par M. Claude de Barante de la dépêche du 17 février 183 k

L'honorable éditeur des Souvenirs, toutes les fois que cela était nécessaire, a fait suivre les lettres qu'il publie de notes sobres, concises, mais toujours exactes, sauf pourtant celles de la page 179 et de la page 388.

(1) Moniteur, du 14 août 1831.

La duchesse de Broglie écrit à M. de Barante, le 5 avril 1831 : < La brochure de M. de Chateaubriand vous sera parvenue; cela m'a surpris de le voir si aigre, la conversation n'y préparait j)as (1) ». Ici, M. Claude de Barante met en note qu'il s'agit de la brochure de Chateaubriand intitulée : De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles Xet de sa famille. Cette dernière brochure parut sulemeut au mois d'octobre (2) et elle n'a pas pu paraître avant, puisqu'elle a pour objet, comme on le peut voir à la première page, de combattre une proposition « lue dans la séance du 14 septembre 18} 1, développée et prise en considération, à l'unanimité, dans la séance du 17 septembre, soumise à l'examen d'une commission nommée dans les bureaux de la Chambre, le 22 duditmois. » Or, la lettre delà duchesse de Broglie est du mois d'avril. L'indication fournie par M. Claude de Barante est donc erronée. L'écrit de Chateaubriand auquel se rapporte la lettre de la duchesse de Broglie est celui qui a pour titre : De la Restauration et de la Monarchie élective. Chateaubriand le publia, en effet, à la fin de mars 185 1, ainsi qu'il le dit dans ses Mémoires d'outre-tombe (3) et comme on peut s'en a^^surer dans les journaux du temps.

M. de Barante, dans une letre écrite de Gênes, le 28 novembre 1831, et adressée à M. de Montlosier, dit à son correspondant : « J'ai été fâché de la brochure de M. de Chateaubriand. Elle nuit à sa considération. Du reste, elle a le bon effet de décrire aussi la combinaison moquable du carlisme et des jacobins. Lui aussi est allé donner de la tête contre la froideur du public ; il a cru tout enflammer, tout remuer, se faire prophète etmartyr. Son libraire aura fait une bonne affaire, voilà tout (4). »

(1) Souvenirs du baron de Barante, p. 179.

(2) Mémoires d'outre-tombet tome V, p, 364.

(3) Ibid., tome V, p. 336.

(4) Souvenirs du haroi de Barante, p. 388,

Cette fois, M. Claude de Barante dit, en note, qu*il s'agit d'une brochure de Chateaubriand intitulée : Aux Electeurs. C'est une seconde erreur. Et d'abord Chateaubriand n'a jamais publié de brochure portant ce titre : Aux Electeurs. Celle que notre ambassadeur à Turin avait sous les yeux en écrivant, au mois de novembre, à M. de Montlosier, est précisément la brochure sur la Nouvelle proposition relative au bannissement de CharleS'Xet de sa famille, qui a paru, comme je viens de le dire, au mois d'octobre 1831. Voici du reste, &i je ne m'abuse, ce qui a dû tromper M. Claude de Barante. Le 21 novembre 1831, Chateaubriand écrivit, pour la onzième édition de son écrit sur la Proposition relative au bannissement, une courte préface, en tête de laquelle il mit ces mots-: AUX LECTEURS (et non AUX ELECTEURS). Ces quelques pages n'ont pas été reproduites dans les Œuvres complètes de l'illustre écrivain. Elles devront cependant y trouve" place un jour, car elles sont très belles, très éloquentes. Enfouies dans une édition depuis longtemps disparue et dans les colonnes de quelques journaux de l'époque, elles peuvent être considérées comme inédites. C'est ce qui me décide à en donner ici au moins les dernières lignes :

< Je me demande pourquoi ma brochure qui ne signifie rien, qui est si chétive, si ridicule, si misérable, si désordonnée, si impudente, si scandaleuse, a mis le juste-milieu dans un si grand émoi ? Pourquoi cet escadron de jeunes et fringants lanciers, non pas polonais, mais ministériels, qui, des bords de la Garonne aux rives de la Seine, sonnent la charge, se précipitent, percont d'outre en outre un vieux fantassin de i'ArmoriqucJncapable de résister à leurs coups.'^ Pourquoi ces écrits écrasais qui disloquent, broient et pulvérisent, je n'en doute point, les arguments d'un maigre et mince esprit du temps jadis? Qui suis-je pour avoir excité tant de colère? Un de ces hommes qui, profitant de la révolution

de juillet sans Tavoir faite, prodiguent à un ennemi malheureux rinsulte de leurs succès? Hélas non! Loin d'être un éclatant vainqueur, je suis un obscur vaincu. Que vous importe le cri du soldat touché par le boulet, du soldat renversé que vous autres, nobles vivandiers à la suite de l'armée, venez dépouiller à terre ? A vous, nombreux compagnons de la fortune, honneurs et richesses ; à moi, champion solitaire du malheur, disgrâces et misère. Ai-je défié la foudre des aouveaux dieux ? Non; si Ton n*eût pas proposé de jeter les débris des miens hors du temple j'aurais continué à me taire. « J'ai rarement été puissant dans ma vie; quand je l'ai été, je ne me suis point enflammé de courroux contre ceux qui se plaignaient : en revanche j'ai souvent élevé la voix dans les rangs des faibles et des persécutés. Pourquoi la monarchie élective se trouve-t-elle offensée d'une opposition que je n'ai pas ménagée à la monarchie héréditaire? Qui a repoussé les fournées de pairs? Qui a défendu les libertés publiques pendant le règne de la Charte? Qui a fait à ces libertés tous les genres de sacrifices? Qu'étais-je au moment où les journées de juillet ont éclaté ? Ambassadeur démissionnaire de la plus belle ambassade qu'un homme de mes goûts pût désirer : deux cent mille livres de rente, une espèce de royauté à Home, le patronage des arts, j'avais tout abandonné pour me séparer d'un ministère qui me conjurait de rester avec lui, mais dont je ne voulais pas être le soutien, parce que son avènement au pouvoir me paraissait funeste à ma patrie. Supposons que les Ordonnances eussent réussi, qui aurait pris la parole? Moi, j'ose le dire sans crainte d'être démenti par la France : j'aurais écrit; j'aurais réclamé les droits du peuple envahis. Et soyez-en sûrs, tant de prétendus vainqueurs qui ont occupé et qui occupent les places m'auraient laissé la chance de l'affaire. Us se seraient renfermés prudemment dans leurs maisons, à peina les

plus hardis auraient-ils murmuré, tout bas, à huisclos, quelques éloges de mon courage; les autres m'auraient trouvé bien violent, bien imprudent et gâtant la besogne par mes réclamations intempestives : après la bataille gagnée, ils seraient venus fièrement en revendiquer l'honneur et surtout les profits. J'en parle par expérience : combien de fois ai-je été déserté à la tribune de la Chambre des pairs ou à celle du public? Combien de foft 8uis-je monté seul à la brèche? Aussi je ris un peu dans ma barbe grise, quand je vois aujourd'hui tant de champions des libertés sans péril ! Les entreprises contre la Charte de LouisX VIII ont failli ; le trône s'est écroulé : j'ai embrassé les débris de ce trône dont j'aurais attaqué la victoire : voilà tout mon crime. Il était clair que, dans les deux cas du succès ou du revers des Ordonnances, je me devais trouver séparé de ces héros après combat, qui font maintenant rouler sur moi leur fourgon triomphal : il est vrai que je ne veux ni de lit à leur ambulance, ni de place à leur cantine. »

M. Claude de Barante ne me saura pas mauvais gré, j'en suis sûr, d'avoir reproduit ici ces belles pages. Il sait que Chateaubriand a toujours parlé avec une vive sympathie de l'auteur de VHistoire des ducs de Bour* gogne. Lors de la publication de ce grand ouvrage, il lui consacra plusieurs articles, où les éloges n'étaient pas ménagés. Dans la Préface de ses Etudes historiques, dont l'apparition précéda de peu de mois celle de sa brochure sur le bannissement de Charles X, il a rendu un nouvel hommage au talent de M. de Barante :

L'histoire descriptive, poussée à ses dernières limites, écrivait' il, ne remre*t*eii6 pas trop dans la nature du Mémoire? La pea* sée philosophique, employée avec sobriété, n'est-eile pas nécessaire pour donner à l'histoire sa gravité, pour lui faire prononcer les arrêts qui sont du lessort de son dernier et suprême tribunal ? Au degré de civilisation où nous sommes arrivés, l'histoire de Ves^ pice peut-elle disparaître entièrement de l'histoire de r individu?

Les vérités éternelles, bases de la société humaine, doivent-elles se perdre dans des tableaux qui ne représentent que des mœurs privées?... M. de Barante s'est élevé au-dessus de ces difficultés par la supériorité de son talent...

Et quelques pages plus loin :

J'ai déjà dit que M. de Barante avait créé Téole Descriptive. J'ai rendu compte au public de V Histoire des ducs de Bourgogne ; on trouvera mon opinion consignée dans le vingt et unième volume de ces Œuvres complètes. Aujourd'hui, en parcourant sa carrière nouvelle, peu importe sans doute à M. de Barante des éloges littéraires : qu'il me soit permis de regretter cette Histoire du parlement, qu'il nous promettait. Peut-être la continuera-t-il, si jamais il est enlevé aux affaires : les lettres sont l'espérance pour entrer dans la vie, le repos pour en sortir (i).

Rendant compte, ily aunan, du tome III des SoupenirSy je disais : < Que M. Claude de Barante nous donne bientôt un autre volume, qu'il nous en donne encore plusieurs. En telle matière, Texcès n'est pas un défaut.»

Nous n'avons pas assez en France de ces ouvrages de longue haleine, 'OÙ l'existence des hommes qui ont honoré notre pays par leur caractère et par leur talent revit ainsi tout entière, année par année, presque jour par jour, dans leurs écrits, dans leurs lettres et dans celles de leurs amis. On ne saurait assez rendre hommage aux fils pieux qui ne reculent pas devant une semblable tâche et y consacrent leur vie. Je crois bien qu'on n'aimait guère Victor Hugodans l'entourage de M. Prosper de Barante. La duchesse de Broglie lui écrivait, le 5 avril 1831 : « Vous voyez jusqu'où va l'anarchie des esprits... Au milieu de tout cela, on parle un peu de Notre-Dame de Paris que je n'ai lu que par éclairs, mais qui m'a fait horreur (2). » Elle jugeait sans doute

(i) Préface des Etudes kisloriques, p. 44 et 80. — Les Etudes histi^riques parurent au mois d'avril iSv.

(a) Souvenirs..., p. 180, ffotre-Dame de Paris avait para le 15 mars 183t.

avec plus d'indulgence les Odes et Ballades. C'est pourquoi je me permettrai d'emprunter à l'une des Odes et d'appliquer à M. Claude de Barante ces vers du poète :

Le ciel bénit les fils pieux

Qui gardent dans les jours funestes,

L'héritage de leurs aïeux, (i)

8 mai 1894.

(I) Odes et Ballades, livre II, ode II.

Au livre IV des Faicts et dicts héroïques du noble Pantagruel^ François Rabelais raconte comment, en haulte mer, Pantagruel ouyt diverses paroles dégclà:s. Le fils de Gargantua avait déji visité bien des terres in des îles lointaines, lorsqu'un jour, en pleine mer, ses compagnons et lui, banquetant, devisant et faisant beaux discours, il entendit soudain un bruit étrange. « Compagnons, dit-il, oyez-vous rien ? Me semble que je oy quelques gens parlans en l'air, je n'y voy toute fois personne. Ecoutez : » A son commandement tous furent attentifs, et à pleines oreilles humaient l'air < comme belles huîtres en écaille » pour entendre, et pour ne rien perdre < opposaient leurs mains en paulme derrière leurs oreilles. » Ils protestèrent d'abord qu'ils ne distinguaient aucun son; mais, de son côté, Pantagruel persistait Jdans son dire. A la fin, Frère Jean des Emtommeures, Panurge et les autres, jetant leurs serviettes, avouèrent qu'en effet il y avait quelque chose, ou que

(i) Mémo'res etjouvenlrs du baron Hyde de NcuvilU. Tome troiilème et dernier. Un voL in-8 avec portrait. E. Pion, Nourrit et Cie, éditenn, iSga,

les oreilles leur cornaient. Au bout de quelque temps, ils discernèrent les voix jusqu'à entendre des mots entiers. Cela les effraya grandement, et non sans cause, car ils ne voyaient personne et ils entendaient force voix et sons divers si bien que Panurge s'écria : < Ventre bleu, est-ce mocque? Nous sommes perduz. Fuyons. Il y a embuscade autour. Frère Jean es-tu là, mon amy ? Tiens-toi près de moi, je te supplie. Nous sommes perduz. Escoutez : ce sont, par Dieu, coups de canon. Fuyons. Je n'ay point de courage sur mer. En cave et ailleurs j'en ay tant et plus. Fuyons. Saulvons-nous. Je ne le dis pour peur que je aye, car je ne crains rien fors les dangiers. Je le dis tousjours... Pourtant n'hazardons rien, à ce que ne soyons nazardés. Fuyons. Tourne visaige. Pleust à Dieu que présentement je fusse en Quinquenois à peine de jamais ne me marier ! Fuyons, nous ne sommes pas pour eux. Ils sont dix contre un, je vous en asseure. Davantaige ils sont sus leurs fumiers... Fuyons, ce ne nous sera déshonneur. Démosthènes dit que l'homme fuyant combattra de rechief. Retironsnous pour le moins... Fuyons, de par tous les diables, fuyons. »

Pantagruel, entendant l'esclandre que faisait Panurge, dist : € Qui est ce fuyard là-bas ? Voyons premièrement que gens sont. Par adventure sont-ils nostres ? Encore ne voiz-je personne ? Et si voy cent mille à l'entour. Mais entendons... »

Cependant nos gens étaient de plus en plus effrayés.* Décidément ils entendaient bruire à leurs oreilles des paroles venant on ne savait d'où et qui se croisaient dans l'air, non des phrases entières et suivies, mais des mots sans lien entre eux, sans; le moindre rapport et formant une étrange cacophonie. Un vieux matelot à barbe blanche, qui avait beaucoup voyagé, leur donna la clef de ce mystère. Ces paroles étaient celles de marins passés là avant eux ; un jour que le froid était prodigieux, elles

s'étaient gelées, au moment où elles sortaient de leurs lèvres. Et comme le froid conserve toutes choses, elles étaient restées là, enchâssées dans les glaçons. Aujourd'hui qu3 le dégel était venu, elles retentissaient dans l'air réchauffé, et s'entre-choquaient entre elles, avant de s'évanouir et de s'éteindre pour jamais dans réternel silence.

« Par Dieu, distPanurge, je Tencroy, Mais en pourrions-nous voir quelqu'une. — Tenez, tenez, dit Pantagruel, voyez en cy qui encore ne sont pas dégelées. » Et ce disant, il jeta sur le tillac trois ou quatre poignées de paroles gelées, des paroles bien piquantes, des paroles horrifiques et autres assez mal plaisantes à voir. Elles rendaient son en dégelant, les unes comme des tambours et fifres, les aultres comme de clerons et trompettes. L'une d'elles fit un son tel que font les châtaignes jetées en la braise sans être entamées, lorsqu'elles éclatent. « Croyez, ajoute notre auteur, croyez que nous eusmes du passe-temps beaucoup (i), >*

Eh bien ! même aventure arrive en ce moment dans notre République. Un brusque dégel s'est produit, et c'est partout, dans notre ciel politique, Un cliquetis de mots bizarres qui surprennent tout le monde, ~ excepté cependant les vieux matelots. Ces paroles dégelées, vous les connaissez comme moi, et chacun depuis un mois les va répétant : pourriture — chantage — autopsie — syndicats — vol — chèques — pots*de*rin ~ gangrène — boue — immondices — décomposition — participation — guano — fumier... et aultres paroles horrifiques. Si vous voulez en avoir la cleft adressezvous à M. Delahaye, député de Loches ou de Chinon, un compatriote de Rabelais, qui me paraît en tout ceci avoir joué le rôle de Pantagruel.

C'est lui qui, le premier, pendant que ses collègues

(1) Rtb«lais> Livre IV, chap. l? et lvi;

étaient bien tranquilles, la serviette au cou, € banquetant, grignotant, devizans et faisans beaux discours >, s'est levé et tenu en pieds* pour discouvrir à Tenviron. » C'est lui qui leur a dit, à leur grande stupéfaction : « Compaignons, oyez-vous rien ? > Vainement il leur répétait : < Escoutez t » Ce néanmoins les bons collègues < protestaient voix quelconque m'entendre ». Quand force leur fut bien d'entendre quelque chose, voire des mots entiers, ils prirent peur, comme Panurge, et dirent comme lui : € Ventre bleu, est-ce mocque ? Nous sommes perdus. Fuyons. Il y a embusche autour. » Mais M. Delahaye tint bon, et dit, comme Pantagruel : « Qui est ce fuyard là-bas? Voyons premièrement que gens sont... Enquêtons! » Enquêtons!... a repris Delahaye, et il a jeté sur le tillac de la Chambre trois ou quatre poignées de paroles gelées. Déjà quelques-unes, réchauffées entre les mains de quelques bons € compaignons », ont éclaté, faisant tressaillir de peur Panurge et les amis de Panurge. Un peu plus tôt, un peu plus tard, d'autres encore éclateront. < Pleust à Dieu, s'écriait Rabelais en terminante chapitre où il conte toute cette histoire, pleust à Dieu qu'icy, sans plus avant procéder, j'eusse le mot de la dive bouteille 1 » — Consolez-vous, maître François, on finira bien par avoir le mot de tous ces pots-de-vin!

Voulez-vous respirer un air plus pur que celui du Panama, entendre parler d'autre chose que de syndicats, de participations et de chèques, voir face à face des députés honnêtes, des ministres intègres, braves

gens à qui jamais l'idée n'était venue que la politique, c'était € l'argent des autres » ? Ouvrez les Mémoires du baron Hyde de Neuville. Lorsque parut le premier volume, Armand de Pontmartin en rendit compte ici mème(i). Il écrivit àla fin deson article : « HydedeNeu* ville, le royaliste impeccable, le grand homme de bien> le ministre intègre, le modèle de charité chrétienne, de dévouement, d'honneur et de courage, personnifia exactement le contraire de nos politiciens actuels (2). » Pontmartin disait plus vrai encore qu'il ne le croyait, car il écrivait ces lignes au mois de juin 1888, précisément à l'heure où certains politiciens trouvaient leur chemin de Damas sur la route de Panama.

S'il est peu de lectures plus saines et plus fortifiantes que celles des Mémoires du baron Hyde de Neuville, il en est peu également qui soient d'un intérêt aussi vit\ M. Costa de Beauregard, en publiant, l'an passé, les Souvenirs du comte de Virieu, leur a donné pour titre ; Le Roman d*un Royaliste, Ce titre conviendrait mieux encore aux récits d'Hyde de Neuville. Je prends bien entendu ici le mot roman dans le sens qu'il avait il y a quelque trente ans. On sait de reste qu'aujourd'hui nos romanciers, je dis les plus huppés, remplacent par la reproduction de la réalité, par la description ou par

l'analyse, par la description surtout l'imagination

absente. Alexandre Dumas, George Sand, Eugène Sue, Frédéric Soulié, Prosper Mérimée, Paul Féval, Balzac lui-même, s'efforçaient d'exiter l'intérêt par h) nouveauté ou la singularité des aventurts. Ils croyaîenî — avaient-ils donc si grand tort? — qu'un roman doit être romanesque.

Alexandre Dumas n'a rien inventé qui soit plus extraordinaire que les aventures du jeune Hyde de Neuville

(1) Dans la Gaiettc de Frcnce^ où le présent chapitre a paru le %j dé, ccmbre 1892.

(a) A de Pon'.martin, DERNIERS SAMEDIS, tome I, page 173.

essayant, en pleine Terreur, de sauver les prisonniers du Temple ; allant, sous le Directoire, de Paris en Bretagne, où il se bat à côté de Cadoudal, et revenant à Paris pour conspirer ; continuant contre Bonaparte, sous le Consulat, la lutte qu'il a commencée contre Barras ; toujours vaincu, jamais abattu, aussi varié dans ses changemeuts de nom, de physionomie, de costumes, que constant dans sa fidélité; jouant sa tête, pendant quinze ans, et chaque ^our, au jeu terrible des champs de bataille, ou au jeu plus terrible des conjurations, et jouant cette partie impossible, avec une ardeur, un entrain, une gaieté, un dévouement, qui en font un héros de roman digne de Walter Scott — ou de Balzac, le Balzac d'un Episode sous la Terreur et à* Une ténébreuse araire.

Le troisième volume des Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville est moins dramatique que les deux premiers. Il va de l'année 1822 à la mort du héros (jamais le mot ne fut plus justifié), le 28 mai 1857.

En 1822, Hyde de Neuville revenait d'Amérique, ou il avait représenté, pendant plusieurs années, le gouvernement du roi Louis XVIII auprès de la République de Washington et de Jefferson. Sa mission avait été couronnée du plus complet succès. Il en rapportait un traité de commerce, conclu entre la France et les Etats-Unis, et qui assurait à notre pays une prépondérance longtemps entravée par la suprématie jalouse de l'Angleterre. Au moment de son départ, Dewit Clinton, président de la Société de VEconomical SchooL de New. York, lui avait adressé au nom de tous ses collègues un témoignage, dont j'extrais le passage suivant :«.... Considérant que sa conduite, durant une longue résidence dans notre cité, a été marquée par un esprit d'inépuisable bienveillance, faisant le bien sans ostentation, et distribuant les consolations à l'affligé, l'instruction aux ignorants, le secours aux indigents, ils ont résolu, à

LE BARON HYDE DE NEUVILLE JOt

runanimité, que le président de la Société serait invité à exprimer à M. Hyde de Neuville la haute estime que les administrateurs attachent aux services qu'il a rendus à cette institution, la considération qu'ils professent pour son caractère et le sincère regret qu'ils éprouvent d'une séparation qui sera longtemps déplorée par les amis de l'humanité dans cette cité. »

Le 17 octobre 1822, il fut nommé ambassadeur à Constantinople. Moins d'un mois après, le 13 novembre, il était élu député par le collège de l'arrondissement de Cosne, dans la Nièvre. Pensant, dans les circonstances dificilesoù se trouvait la monarchie, qu'il pourrait rendre plus de services à Paris qu'à Constantinople, il se décida à faire le sacrifice de son ambassade. Il était prêt à en accepter une, fût-elle beaucoup moins importante, pourvu qu'elle fût assez rapprochée pour lui permettre de remplir ses devoirs de député.

Au mois de juillet 1823, il fut nommé ambassadeur en Portugal. Chateaubriand était ministre des affaires étrangères. Les conditions dans lesquelles se fit la nomination d'Hyde de Neuville montrent bien quelle était alors la situation de la France en Europe et que huit années lui avaient suffi, depuis les désastres de 1S15, pour reconquérir le premier rang.

L'Angleterre était profondément irritée des succès de la France. Au Parlement britanique, le ministère comme l'opposition, M. Canning comme M. Brougham, se laissaient aller à prononcer contre elle des paroles de haine et de menace. Hyde de Neuville profita d'une proposition de M. de Frenilly, relative au règlement de la Chambre des députés, pour relever le langage de M. Brougham et celui de M. Canning. Il était alors question de lui pour l'ambassade de Lisbonne. Cela ne l'empêcha pas de s'exprimer en ces termes :

« N'allons donc pas chercher chez les Anglais^ que nous estimons d'ailleurs à tant de titres, tous nos mo-

dëles, car il se passe encore, disons-le, bien d'autres choses en Angleterre qui ne sont nullement dans nos mœurs, et puisque roccasion se présente, je suis bien aise de dire à cette tribune que vous ne souffririez jamiiis, messieurs, qu'un membre de cette assemblée eût recours aux calomnies, aux turpitudes, aux infomies, et qu'il les déversât sur une nation voisine, comme cela s'est vu dernièrement ailleurs. Non, vous ne le souffririez pas ; cela ne fut et ne sera jajmais (Bravo! bravo).

€ Et où serions-nous si les peuples amis ou ennemis se renvoyaient ainsi les calomnies et les outrages? Mais puisque je suis à cette tribune et que j'ai eu cette occasion d'aborder un pénible sujet, permettez que, vengeant l'honneur national, je fasse parler la France et que j'exprime vos sentiments. La France ne menace pas, parce qu'elle est toujours grande, toujours puissante; elle n'injurie point, parce qu'elle est toujours noble, généreuse, chevaleresque.

€ La France ne peut donc, ne doit donc répondre que par le mépris aux calomnies, aux jactances ; elle veut et conservera toujours la paix, toutes les fois que la paix sera possible. La France saura toujours vouloir la paix comme elle sait faire la guerre, et rien, jamais rien, ne pourra lui cjûter pour assurer la sécurité du pays et faire respecter le trône des enfants de Saint- Louis.

« La France ne peut jamais cesser d'être le noble et puissant royaume de France ! »

Comme il descendait de la tribune, au milieu des applaudissements, un de ses amis, M. Delalot, lui dit en souriant : « Je crains que vous n'ayez tué l'ambassade qui se prépare pour vous en Portugal. Les Anglais n'y souffriront jamais un homme indépendant tel que vous I »

A quelque temps de là, Chateaubriand aborda Hyde de Neuville en lui disant : < M. Canning redoute que vous soyez nommé ambassadeur à Lisbonne : j'ai ré-

pondu que je nommerai qui bon me semblera; c'est en Portugal que je vous veux. »

En annonçant, le 7 juillet 1823, à M. de Marcellus, chargé de l'intérim de l'ambassade à Londres, la nomination de Hyde de Neuville à Lisbonne, Chateaubriand écrivait ; « Cette nomination de Hyde, si anti-Anglais, donnera un nouvel accès d'humeur à M. Canning. N'ayez l'air d'attacher aucune importance à cette mesure (1) ! »

Hyde de Neuville arriva à Lisbonne le 10 août 1823 ; il en repartit le 4 janvier 1825. Le récit de son ambassade remplit les chapitres III, IV et V, et ce ne sont pas les moins intéressants du volume.

Au moment où il allait prendre possession de son poste, Chateaubriand lui avait écrit : € Vous sentez, mon cher ami, combien votre mission est importante et difficile ; il s'agit d'enlever habilement le Portugal à l'influence de l'Angleterre ! » Mission difficile, en effet, et dont le nouvel ambassadeur s'acquitta de la façun ta plus heureuse. Au mois d'août 1823, la guerre d'Espagne n'était pas terminée. Le blocus de Cadix se continuait dans des conditions qui faisaient craindre qu'il ne durât longtemps. Dès le 30 août, vingt jours après son arrivée à Lisbonne, Hyde de Neuville était parvenu à décider le gouvernement portugais, non seulement à sortir des bornes de la neutralité, mais encore à nous offrir des vaisseaux et même des soldats.

Le 30 avril 1824, une révolution éclata, à laquelle l'Angleterre n'était pas étrangère. Les conjurés se proposaient de détrôner le roi Jean VI, et de le remplacer par son fils, l'Infant don Miguel. Déjà les ministres étaient arrêtés, le roi était prisonnier dans son palais, les troupes s'étaient prononcées pour l'Infant. La Révo-

(1) Politique de la Restauration en 1822 et 1823, par le comte d« MaroeUas, ancien ministre plénipotentiaire, p. 339.

lution était faite. (Quelques heures plus tard, tout était changé. GrAce à HyJe de Neuville, et à lui seul, grâce à son initiative, à son esprit de décision, à son habileté et à son énergie, les troupes rentraient dans Tordre, les ministres étaient rendus à la liberté, le roi recouvrait son trône, l'Infant était embarqué pour la France. Cette journée, si glorieuse pour l'ambassadeur, consacrait le triomphe de notre influence. C'est à bon droit que Lamartine a écrit dans son Histoire de la Restauration^ à propos des événements du 30 avril : « M. Hyde de Neuville, ambassadeur en Portugal, avait agi en ambassadeur de Louis XIV. (i) »

Son ambassade avait duré dix-huit mois. Pendant ce temps, de graves événements s'accomplissaient en France.

Le 24 décembre, 1823, la Chambre des députés était dissoute.

Au mois de février 1824, les élections avaient lieu, et. elles étaient pour les royalistes un immense succès. La gauche n'obtenait en tout que dix-neuf sièges.

Le 6 juin, Chateaubriand est renvoyé du ministère. Le 16 septembre, mort de Louis XVIII et avènement de Charles X.

Réélu député, en son absence, par ses concitoyens de la Nièvre, le 26 février 1824, Hyde de Neuville, en rentrant à Paris, le 23 janvier 182J, sentait peser sur lui une lourde responsabilité. La lutte et la divergence

(i) Lamartine, Histoire de la Restauration, tome VIII, p. 67.

d'opinions s'accentuaient de plus en plus entre Chateaubriand et M. de Villèle. Il lui fallait prendre parti pour Tun ou pour Tautre. S'il n'eût consulté que ses intérêts, ambassadeur, il se serait rangé du côté des Ministres. Il se rangea du côté de Chateaubriand, non qu'il approuvât tous les actes du grand écrivain et qu'il se voulût associer à la violence de son opposition, mais parce qu'il ne voyait de salut pour la monarchie que dans une franche et loyale adhésion au régime constitutionnel € Pour me dicter ma conduite, a-t-il dit lui-même, n'avais-je pas ma conscience, l'amour de mon prince, le sentiment de l'intérêt de mon pays? Je ne crois pas avoir dérogé uoe seule fois aux devoirs que m'imposaient ces trois grands mobiles pendant les cinq années qui devaient clore ma carrière politique. Si l'ardeur de la lutte ne m'«n a pas écarté, je le dois à la conviction intime que la voie que Je suivais était la meilleure, et que c'eût été un crime de déserter le terrain si fort de la Charte octroyée parle Roi. En défendre les principes, y accommoder les intérêts, tel devait être le devoir d'un loyal député, (i) >

Il prit place sur les bancs du centre droit, où il retrouvait d'ailleurs plus d'un vieux royaliste comme lui, son ami Lézardière, par exemple, député de la Vendée, qui, au mois de janvier 93, s'était associée ses efforts en faveur de Louis XVI, et qui avait été plus tard dans l'armée catholique et royale aide de camp de Charette.

En combattant les ministres, Hyde de Neuville avait l'intime conviction qu'il servait utilement le Roi. Que les ministres en jugeassent autrement, rien de plus na turel. Le 3 juillet 1825, '^ ministre des affaires étrangères, le baron de Damas, informa le député de la Niévre qu'il n'était plus ambassadeur et qu'il était mis en

(i) Mémoires t toraa UI, p. 266.

disponibilité. Chateaubriand lui écrivait le lendemain : € Bravo! mon cher ami, qu'ils s*en prennent à des hommes comme vous, et ils n'iront pas loin. Je ne puis vous offrir par quartiers les cinq mille francs que vous aviez mis à ma disposition; mais j*ai encore quelques assiettes de porcelaine à votre service, et si vous en avez besoin, nous les vendrons. »

Hyde de Neuville n'accepta pas les assiettes de Cha^teaubriand; mais en revanche, à quelque temps de là, il écrivait à la femme du grand écrivain, qui avait fondé, rue d'Enfer, l'Infirmerie de Marie-Thérèse :

« 17 février 1826.

€ Madame,

€ A la suite du 30 avril, Sa Majesté Très Fidèle daigna m'honorer du titre de comte de Bemposta, nom de son propre palais. Le titre de Grand est accompagné en Portugal d'une modique pension ; c'est un vieil usage de la monarchie que je dois respecter.

« Je comptais, à mon retour à Lisbonne, faire don de cette pension à quelque établissement de bienfaisance ; mais je pense que j'atteindrai peut-être plus utilement le même but en fondant un lit à l'hospice de Marie-Thérèse pour les sujets de Sa Majesté Très Fidèle. Les Portugais de la dernière classe de la société voyagent peu en Europe; ainsi, ceux qui pourraient se trouver en France, malades et dans Tindigence, ne consentiraient point à entrer dans nos hôpitaux ordinaires, mais ils béniraient le ciel, j'en suis sûr, de pouvoir être admis dans un hospice consacré aux misères qui osent à peine se montrer.

» Le lit serait mis à la disposition de l'ambassadeur de Portugal à Paris.

€ Je vais écrire, Madame, pour être autorisé à transférer à l'hospice de Marie-Thérèse le titre ou brevet qui m'a été délivré. »

LE BARON HYDE DE NEUVILLE ^ûy

Le lendemain, Hyde de Neuville recevait la réponse suivante :

€ Cher et excellent Baron,

« Tout ce qui vient de vous en fait de générosité et de grandenr d'âme ne m'étonne pas.

€ Le bon Dieu vous a fait ainsi, et vous y ajoutez tout ce que l'amitié inspire de plus délicat.

« Vous êtes déjà béni à l'infirmerie. Vous le serez encore davantage, puisque j'ajoute ma reconnaissance à celle de nos bonnes sœurs.

€ Recevez, mon cher Baron, l'expression de l*attnchement dévoué de notre vieux ménage.

La Vtesse de Chateaubriand.

La lutte entre le ministère et ses adversaires, au premier rang desquels marchait Hyde de Neuville, devenait de plus en plus vive. Le 20 mai 1827, il fut rayé du tableau des ambassadeurs en disponibilité. « Cette mesure, écrit-il dans ses Mémoires^ était la conséquence naturelle de mon opposition : je n'avais rien à dire. » Moins de six mois après, le 9 novembre, la chambre fut dissoute, et les élections furent fixées au 17 pour les collèges d'arrondissement et au 24 pour les grands collèges. Hyde de Neuville obtint une double élection. [I fut nommé par l'arrondissement de Mayenne et par le grand collège de la Nièvre.

Les partisans du ministère n'avaient obtenu que cent soixante-dix sièges ; l'opposition de droite en comptait environ soixante-dix, et Topposition de gauche cent quatre-vingts. Les ministériels et l'opposition de droite pouvaient former encore une majorité royaliste, mais à la condition de se réconcilier ; réconciliation fort difficile, après les luttes violentes des dernières années et l^'appui prêté dans certains collèges par l^cpposition de droite aux candidats de la gauche.

Le cabinet Villèle ne pouvait se présenter devant la

nouvelle Chambre. Le ministère Martignac fut formé, le 5 janvier 1828. Hyde de Neuville n'en faisait pas partie; mais un des premiers actes du nouveau ministre des affaires étrangères, M. de la Ferronnays, fut de le réintégrer sur la liste des ambassadeurs en non-activité. La session s'ouvrit le 5 février. Au scrutin pour la présidence de la Chambre des députés, les voix se répartirent ainsi: MM. Delalot, 210; Hyde de Neuville, 206; Royer-Collard, 189; Gauthier, 187; Casimir-Périer, 180. Ces cinq candidats furent présentés au Roi, dont le choix se porta sur Royer-Collard, qui avait pour lui sa grande renommée, une élection récente à TAcadémie française et l'honneur exceptionnel d'avoir été nommé député par sept collèges électoraux. Les 206 voix obtenues par Hyde de Neuville le désignaient pour un portefeuille, le jour où une vacance se produirait dans le cabinet. Le 3 mars 1828, il fut nommé ministre de la marine, en remplacement de M. de Chabrol. « On ne pouvait, dit encore ici Lamartine, confier à des mains plus chevaleresques la dignité du pavillon de la France ni la sécurité de la couronne à un cœur plus fidèle (i). »

Quels sentiments animaient Hyde de Neuville, au moment où il était appelé au ministère, lui-même va nous rapprendre. « Je n'avais pas souhaité d'entrer dans le cabinet, dit-il; mais après avoir accepté ce périlleux honneur, rien ne pouvait plus me satisfaire que d'être à la tête de la marine dont j'avais constamment admiré la grandeur. Cette carrière qui élève l'homme à une hau-

(i) Ltmirtioe. Histoire dt la Restauration, tome VIII, p. 159.

leur que nulle autre ne connaît, cette vie de sacrifice, ces dangers sans cesse renaissants, cet honneur de sauvegarder les hommes qui vous sont confiés, ces périls qui vous mettent en face de Dieu et vous revêtent d'une espèce de sacerdoce^ tout cela me semblait si grand, si beau, que je me réjouissais sincèrement de voir mon nom, même pour peu de temps sans doute, lié à cette élite de supériorité que j^avais admirée de tout temps (i). »

Si court qu'ait été son passage à l'hôtel de la rue Royale, il fut marqué par des actes que l'histoire a recueillis. Au mois de mars 1828, l'affranchissement de la Grèce était loin d'être complet. La Morée était alors sous la domination d'Ibrahim-Pacha, fils de Méhémet- Ali. II fallait l'en chasser, malgré les remontrances de TAutriche et le mauvais vouloir de l'Angleterre. Le comte de la Ferronnays avait très fièrement et très noblement déclaré que le gouvernement français se passerait de la coopération de toute autre nation pour contraindre Ibrahim à évacuer la Morée. Une expédition fut résolue, et comme la marine devait être appelée à y jouer le principal rôle, Hyde de Neuville ne négligea rien pour assurer le succès. Il présenta au Roi un rapport sur nos forces maritimes, et conclut en disant que les dispositions hostiles de l'Angleterre ne devaient pas faire hésiter, encore moins reculer la France. « Vous avez raison, reprit avec vivacité Charles X ; la France, quand il s'agit d^un noble dessein, d'un grand service k rendre à un peuple cruellement opprimé, ne prend conseil que d^elle-même. Ainsi, que l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrerons [la Grèce. [ Allez, continuez avec la même activité vos armements, je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d^honneur (2). »

(i) Mémoires, tome 111, p. 396.

(2) Mémoires t tome III, p. 399. — Alfred Nettement, Histoire de tet

Dès le 17 août, la flotte sous le commandement de Pamîral de Rigny était en état d'appareiller à Toulon et de transporter quatorze mille hommes, placés sous les ordres du général Maison. Le 22 septembre, à peine débarqué, le général obtint le rappel des troupes égyptiennes. Les forteresses occupées par les commandants turcs, Coron Navarin, Patras, le Château de Morée, capitulèrent après une courte résistance. La Grèce était sauvée.

Le nom de Hyde de Neuville se lie également à une autre expédition, plus glorieuse encore pour la France, l'expédition d'Alger. La guerre était imminente entre le Dey et la France depuis l'injure qu'il avait faite à notre représentant le 30 avril 1827. Le blocus mis devant Alger, le 15 juin suivant, durait depuis plus d'un an, lorsque Hyde de Neuville, dans un rapport au roi, proposa de commencer les préparatifs pour une expédition, qui se ferait au printemps de 1829, et dans laquelle on réunirait aux moyens maritimes celui d'un débarquement de troupes. Il concluait en ces termes ;

€ Cette expédition, dont le succès ne saurait être douteux, aurait pour résultat ou d'amener le Dey à faire à la France une éclatante réparation, ou de nous offrir les moyens de détruire totalement un repaire de pirates dont l'existence semble accuser les puissances chrétiennes de ne pas attacher assez d'importance à la sécurité de leur commerce et à l'indépendance de leurs pavillons, ou enfin d'établir notre omnipotence à Alger et par suite dans toute la Méditerranée (i). »

Le 8 août 1829, le ministère Martignac fut remplacé par le ministère sous lequel allait sombrer la monarchie

Restauration^ tome VIII, p. 184. Alfred Nettement met ici en note : « Ces paroles nous ont été communiquées par M le baron Hyde de Neuville» à qui le roi les adressa, et qui en prit note en sortant du conseil ; ainsi elles sont textuellement exactes. »

(1) Méntùires, tome IIL p. 352.

de la branche aînée. A la suite de la dissolution de la Chambre, Hyde de Neuville fut réélu le 3 juillet 1830. A la séance du 7 août, quand fut mise en discussion la proposition qui déclarait le trône vacant, il fit entendre d'éloquentes et prophétiques paroles — si éloquentes que le génie de Chateaubriand lui-même put à peine les égaler (i).

Son discours fut suivi d'une tripb démission : démission de député, de ministre d'État et d'ambassadeur en disponibilité.

Hyde de Neuville vivra encore vingt-sept ans (2), et, jusqu'à la fin, il restera invariablement fidèle à la cause qu'il avait servie, aux princes qu'il avait aimés.

J'ai dit que les deux premiers volumes de ses Mémoires se pouvaient appeler le Roman (Vun royaliste ; il me semble bien maintenant que le troisième volume pourrait porter aussi le même titre.

Ambassadeur, ministre, député, Hyde de Neuville s'oublie sans cesse lui-même pour ne penser qu'à sa cause. Il estime chose toute simple le sacrifice de ses intérêts, de ses titres et de ses places. Il tient pour choses sacrées l'immutabilité des principes, la fidélité, le dévouement. A travers les révolutions, les changements, les défections sans nombre, il ne se laisse même pas effleurer par le doute, il ne sent pas un seul jour vaciller sa foi, pas plus sa foi politique que sa foi religieuse. Co^nment un tel homme ne paraîtrait-il pas un héros de roman aux hommes d'aujourd'hui ?

a; décembre 1892.

(1) « Parmi les orateurs qui repoassaieat la décKèance, dit un écrivain peu suspect, Achille de Vaulabelle, le langage de M. Hyde de NeuviUe fat le plus élevé, o Histoires des deut Restaurations, tome VII, p. 533.

(2) Il mourut à Paris le 28 mai 1857.

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