‹ Mémoires et souvenirsChapitre 16 sur 16 · JOURNAL D EUGENE DELACROIX · texte numérisé non relu

JOURNAL D EUGENE DELACROIX

de jouir. Les costumes, les usages variés, qu'i chercher au bout du monde, ils ne tarderont trouver semblables partout...

n... Partout ils s'enrerment dans de peliles spectacle pour y voir des vaudevilles français; trouverez ces vaudevilles, ces journaux, (ouf ce i rien, dans toutes les parties du monde, comme gare, avec ses cyclopes et ses sifflements sauvagt

» On ne fera pas trois lieues sans cet accomp barbare : tes champs, les montagnes en seront : on se rencontrera comme se rencontrent les ois les plaines de l'air... Voir n'est plus rien; il fa pour repartir I On ira de la Bourse de Paris i Sainl'Pétersbourg; les affaires réclameront tout quand il n'y aura plus de moissons k reci moyen des bras, de champs & surveiller et à par des soins intelligents.

» Cette suif d'acquérir des richesses, qui doi peu de jouissance, aura fait de ce monde un courtiers. On dit que c'est une Qèvre qui est au saire à la vie des sociétés, que la vraie ûëvre l'c! humain dan? certaines maladies et au dire des

» Quelle est donc cette maladie nouvelle que r connue tant de sociétés éclipsées aujourd'hui pourtant étonné te monde par les grandes et ment utiles entreprises, par des conquêtes di malne des grandes idées, par de vraies rich< ployées h augmenter la splendeur des Etats el k leurs yeux les sujets de ces Etats?

» Que a'emploie-t-on cette activité impi creuser de vastes canaux pour récoulemeo inondations fatales qui nous consternent, ou p< des digues capables de les contenir?

273 MÉMOIRES ET SOQVENISS

I Mais qui élèvera une digue aux mauvais penchants? Quelle main fera rentrer dans leur lit le débûrdement des passions viles? Où est le peuplequi élèvera une digue contre la cupidité, contre la basse envie, contre la calomnie, qui flétrit les honnêtes gens dans le silence ou l'impuissance des lois? Quand cette autre macbine, la presse impitoyable, sera-t-elle disciplinée? Quand est-ce que l'honneur, la réputation de l'homme intègre ou de l'homme éminent, et par conséquent envié, ne sera plus en butte aux calomnies empoisonnées du premier inconnu (i)? s

Je ne me lasserais pas de cller. A.ussi bien, de toutes les fausses idées de noire temps, aucune n'a exercé plus de ravages que celle de la perfectibilité illimitée, du progrès continu et sans terme. Le « progrès », tel que l'entendent nos gens, c'esl-à-dire le progrès matériel, se suffisant à lui-môme, séparé du progrès moral, est l'instrument le plus sûr, l'agent le plus actif de la décadence d'un peuple. Delacroix ne pouvait entendre les prêcheurs de celte religion nouvelle sans éprouver aussitôt le besoin de confier & son Journal ce qu'il pensait de ces nouveaux Midas.

Et comme il n'était pas dupe de ces rôves de progrès indéfini efde bonheur universel, il n'était pas non plus dupe des hommes. J'ai déjà signalé quelques-uns de ses jugements sur Victor Hugo, George Sand et Tbiers. Sur ce dernier voici encore une page qui vaut d'être retenue. Elle a été écrite à la date du 5 mars 1859 :

« Je note ici ce qu'il faut reporter à l'un des jours du mois dernier, quand j'étais encore très faible et que je na m'occupais guère à écrire dans ce livre : c'est la triste impression que j'ai reçue de la peinture que m'a faite du

<1) Jourrud, t, III, p. 151. — S jaio 1BS9.

de rester. Peintre de génie, Eugëae Delacroix a été par surcroît un écrivaiD de talent. Ces notes prises par lui au jour le Jour, écrites h t&lons rompus, sont pleines de choses charmantes, de unes observations, de pages éloquentes. ElleâjustiQent pleinement ce qu'écrivait Sainte- Beuve, en 1854, au début de son étude sur Léopold Robert: « Il y a eu des peintres excellents écrivains; sans remonter plus haut, sir Josué tleyaolds et M. Eugène Delacroix, ces brillants coloristes par le pinceau, sont d'ingénieux et d'habiles écrivains avec la plume (1) . »

« Au mois de septembre lii39, dit le général du au troisième chapitre de ses Souvenirs, nous reçC Missergbin la visite du duc d'Orléans qui, le lende nous passa en revue k Oran. Son Altesse Royale coi çait alors en Algérie un voyage dont les conséqi furent bistoriques, puisqu'il amena la fameuse expé des « Portes de Fer », qui allait rallumer la guerre i Je me souviens parfaitement d'avoir vu, dans le b état-major qui entourait le prince ce jour-là, le g Marbot, l'auteur des Mémoires qui ont obtenu t& succès, et qui allait bientôt recevoir, h l'attaque du Mouzala, sa quinzième blessure (2). «

(1) Mu Souvtairt, par le géoéral du Barail, tome I" (18Ï01 Ua volume ia-è: Ploo, Noarrit et C*, ISM.

(1) Jfcf Sovvtnirt, p. SI.

A ce moment, le général de Marbot ne se doutait guère, j'imagine, qu'il écrirait un jour ses Mémoires (1) et que son livre obtiendrait un succès retentissant, un des plus grands succès littéraires du siècle. Bien moins encore le jeune du Barail, alors simple soldat au régiment des spahis, se doutait-il que, lui aussi, écrirait ses Souvenirs et qu'ils réussiraient presque à Tenvi de ceux du général.

Tous deux d'ailleurs ne laissaient pas d'avoir entre eux bien des traits de ressemblance : gentilshommes tous deux, issus l'un et l'autre de race militaire, engagfés l'un et l'autre comme simples soldats pour arriver tous deux au grade de général de division ; passionnés pour le métier des armes, braves comme leur épée, et avec cela instruits, spirituels, pleins de verve et de belle humeur, capables, le jour où il leur prendra fantaisie d'écrire, de manier la plume comme ils ont manié l'épée, avec le même entrain, la même vaillance et le même succès.

• Mais si les deux hommes, si les deux soldats se ressemblent, combien diffèrent les événements dont ils ont été les témoins, les combats qu'ils nous racontent I La distance est grande des batailles de l'Empire à celles de la guerre d'Afrique. Les guerres de Napoléon sont une épopée, une Iliade plus grande que celle d'Homère, nescio quid Iliade majus, .Marbot, certes, n'est pas un Homère. Ses récits pourtant ont quelque chose d'épique. On éprouve à les lire cette impression que l'on ressent à contempler les toiles de Gros et de Gérard, la Bataille d'Eylau et la Bataille d'Austerlitz. Les pages si vives, si alertes, du général du Barail n'ont pas cette grandeur classique, mais elles rappellent, sans avoir à souffrir de la compa-

(1) Le géDéral de Marbot a commencé d*écrire ses Mémoires en 1844.

merveille les épaulettes, et il ne fait pas fi non plus des galons de caporal. Il a le coup de crayon facile; sa palette, pour n'être pas chargée de couleurs, est lumineuse et •claire. Sa muse est de celles qui vont à pied, — Musa pedestris. Elle n'a point voulu s'attifer, même pour aller ii la ville. Pouvait-elle mieux faire que de prendre pour ciodèle Taccorte Perrette?

Légère et court vôtae, elle allait à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour êlre plus agile, Cotillon simple et souliers plats.

Le général du Barail commence ses Souvenirs par le •commencement, par sa naissance. Je note le fait, parce qu'il est plus rare qu'on ne pense. Trop d'auteurs de Mémoires ont cru pouvoir se jeter in médias res^ ne nous •donnant trop souvent que des fragments, des épisodes, au lieu de faire un vrai livre, ayant son commencement, «on milieu et sa fin.

Je suis né à Versailles, dit-il, le 28 mai 1820, et j'ai passé presque toute mon enfance dans la ville du Grand Roi. Je Tois «ncore Tappartement que nous occupions sur l'avenue de Paris, juste en face de Thôtel des gardes du corps de la compagnie de JNoailles. Mon rêve d'enfant était de faire un jour partie de cette magniûque troupe. Qui m'eût dit à cette époque que je commanderais un régiment de cuirassiers caserne à ce même hôtel de T«îoaille8« et que j'babiterais pendant un an, comme ministre de la guerre, le charmant hôtel du capitaine des gardes (i)?

(1) Mes SouvenirSt p. 4.

Le père du futur général était capitaine — avec \t de chef d'escadrons — au 1" régiment de grenadi cheval de la garde royale; ce régiment avait alor; colonel le général Auguste de la Rochejaquelein.

A neuf ans, le jeune du Barail fut mis en peni Paris. I A la rentrée des classes de 1829, écrit-il, on mit, mon frère et moi, au collège RoUin, situé alor des Postes, et qui venait de passer des mains du ci abbé Nicole dans celles de M. Dafauconprel, le tradu bien connu des romans de Walter Scott. D'ailleu collège portait encore le nom de Sainte-Barbe. Troî plus tard, en 1832, à la suite d'un procès qu'il ] contre la pension de ce nom, il prit l'étiquette laquelle il est connu aujourd'hui (1). »

H y a là quelques menus détails qui ne sont pas t fait exacts.

El d'abord ce n'est pas le célèbre abbé Nicolte {e Nicole) qui était, avant M. Defauconpret, directeur à lège de Sainte-Barbe. L'abbé NicoIIe, l'ami du di Richelieu, était sous la Restauration recteur de 1 demie de Paris. Il mourut le 2 septembre 1835. Le ■ teur de Sainte-Barbe était son frère, M. Henri Ni lequel n'était point abbé et avait rédigé penda Révolution, avec non moins de courage que de t une feuille royaliste, le Journal Français. Au me janvier 1793, son journal avait été supprimé et lui i avait été jeté en prison. M. Henri Nicolle étant ra 8 avril 1829, M. Defauconpret, préfet des études, le plaça comme directeur.

Ce n'est pas en 1832, mais bien en 1830, que le c< de la rue des Postes échangea son nom de Sainte-

(1) Met Souvenirt, p. S.

'HJS'âr^

contre celui de Roliin. Cette transtormation s*opéra presque au lendemain de la révolution de Juillet, en vertu d'un arrêté signé duc de Broglie et contresigné Victor Cousin. Cet arrêté porte la date du 6 octobre 1830 (1).

Travaillant de son mieux, mais ne réussissant guère, alors que son frère était toujours le premier dans sa classe» Charles du Barail finissait péniblement sa troisième, lorsque des événements de famille vinrent brusquement changer sa position.

Son père, qui avait quitté la garde dès 1822, était en 1830 lieutenant-colonel au 2* de carabiniers. Ce régiment, en garnison à Cambrai, était commandé par le colonel Gussier, or&cier de Tancienne armée, qui avait conservé toutes les passions et tous les préjugés de la Révolution. Sous rinfluence de son chef, aussitôt que les événements de Paris furent connus à Cambrai, le régiment s*insurgea et réclama le départ de tous les officiers soupçonnés de sympathie pour le gouvernement déchu. M. du Barail dut s'éloigner. II se retira d'abord en Belgique, puis il se rendit en Angleterre pour porter ses hommages au roi détrôné, à Uoly-Rood. Il resta un an hors de France. Mais sa fortune déjà ébranlée avait été tout à fait compromise par la révolution de Juillet, et il dut demander à reprendre du service. Après de longues démarches, qui épuisèrent ses dernières ressources, il fut réintégré en 1833, sur les contrôles de larmée, comme lieutenant-colonel de cavalerie hors cadres, et envoyé à Oran, sous les ordres du général des Michels. A peu de temps de là, après avoir brillamment défendu Mostaganem contre Abd-el-Kader et de nombreux contingents arabes, se considérant comme victime d'un déni de justice, il demanda et obtint son

(l) Histoire du collège Hollin, par M. Lefeuve, p. 379. — 1853.

rappel en France. Mais là, on lui refusa un emploi de son grade dans un régiment de cavalerie, et à toutes ses instances on répondit invariablement : TAfrigue ou rien I En 1835, poussé par la nécessité, il se décida à retourner en Algérie, avec sa famille. Charles du Barail aborda donc l'Afrique à quinze ans. Il ne devait la quitter que vingt ans plus tard, comme lieutenant-colonel des chasseurs de la Garde.

De quinze à dix-huit ans, il resta près de son père à Mostaganem, montant à cheval, apprenant la langue indigène avec un Arabe nommé Adda-ben-Baccouch, et entre temps lisant les romans de Walter Scott dans la traduction de son ancien maître, M. Defauconpret.

Cependant sa dix-neuvième année allait sonner. « J'étais un homme, écrit-il, et même, j'ose le prétendre, un assez vigoureux gaillard. Dire que f avais la vocation militaire serait trop peu. Je ne comprenais pas qu'on piXt être sur cette terre autre chose que soldat. Cependant, je ne pouvais pas songer, un seul instant, à entrer à Saint-Cyr, puisque depuis de longues années déjà mes études classiques avaient été forcément suspendues. Je n*avais donc pas d'autre ressource que de m'engager comme simple soldat... Je voulais, bien entendu, servir dans la cavalerie, et j'avais à opter entre les spahis et les chasseurs d'Afrique. »

Les chasseurs d'Afrique étaient encombrés de lils de famille, de sous-offlciers de France qui avaient rendu leurs galons pour y entrer, de jeunes gens à l'esprit aventureux, venus en Afrique pour y chercher fortune, prêts à tous les coups d'audace. L'avancement y eût été fort long.

Dans les spahis, il avait de meilleures chances. Il avait déjà quatre années d'Afrique ; il commençait à parler la

langue des Arabes ; il était familiarisé avec leurs habitudes. C'était une petite spécialité qui pouvait attirer sur lui l'attention des chefs, en attendant qu'il méritât leur intérêt par sa bonne conduite.

Le 26 mai 1839, il signa donc, à la mairie d'Oran, son engagement dans les spahis, qui portaient alors le nom de : corps de cavalerie indigène. « Il ne fallait pas, dit-il, beaucoup de cérémonies pour faire un soldat, et, en quelques minutes, toutes les formalités étant remplies, je me trouvai bien et dûment lié au service de la patrie pour sept ans. Sept ans 1 quand on n'en a pas vin^t, ou toute la vie, c'est la môme chose! J'aurais signé, sans plus d'hésitation, un engagement pour mon existence entière. D'ailleurs, sept ans, est-ce qu'on s'imagine en voir la fin? — Hélas ! on la voit. Les sept ans ont passé. Ils ont passé plus de sept fois, saupoudrant de neige la tête et la moustache du spahi, et aujourd'hui il n'a qu'un regret : c'est de ne pas pouvoir recommencer. Il ne choisirait pas autre c/iose, et il ne choisirait pas mieux (1) ».

C'est parce qu'il aimait passionnément son métier qu'il a été l'un des meilleurs soldats de France, qu'il est resté si jeune après avoir vieilli sous le harnois, et qu'aujourd'hui il a tant de plaisir à revenir sur les années où il a si bien servi. El c'est aussi pour cela que nous-mêmes nous avons tant c\e plaisir à le suivre et que nous lui demandons de ne pas s'en tenir à ce premier volume, de nous en donner encore beaucoup d'autres comme celui-là. Volontiers nous dirions de lui ce que Brantôme disait du vaillant Montluc : « Il faisait beau l'ouïr parler et discourir des armes et de la guerre». Montluc a écrit, lui aussi^ ses

(1) Aies Souvenirs, p. 60.

Souvenirs et j'y Irouve plus d'une parole qui s'a merveille au général du Barail, celle-ci par « Je crois que c'est une très-belle partie à un cap: de bien dire. » — Et celle-ci encore : « C'est le j dépit qu'un homme de bon cœur puisse avoir l autres prennent les charges d'exécuter les entn cependant il manfïe la poule du bonhomme s feu. » Puisque j'ai rouvert les Commentaires de je ne les quitterai pas sans rappeler un épisode fense de Sienne, car il me semble bien que notr porain, s'il eût été là, eût montré la même v joyeuse humeur. Le découragement est gram ville : on vient d'apprendre l'arrivée d'une notai tillerie amenée de Florence au marquis de Mari commandeles assiégeants, et Montluc relève à pt maladie qui a failli l'emporter. On ne le voyait, allait par la ville, qu'enveloppé d'étoffes et de Coinmeat faire pour rendre la confiance aux ge persuader qu'il est guéri et le mieux portant de neurs? il s'avise alors d'un vrai coup de théâti dans sa défroque un habillement complet de i temps qu'il était en garnison et amoureux; ca: où l'on n'a rien à faire, on les peut donner au « En ce temps-là, Je portais gris et blanc pou d'une dame de qui j'étais serviteur lorsque loisir; et j'avais encore un chapeau de soie gri l'allemande, avec un grand cordon d'argent et d d'aigrette bien argentées. « Le reste de sa toile l'avenant : chausses de velours cramoisi, coi passement d'or, pourpoint de même, chemise soie cramoisie et de filet d'or, casaquin de vel garni de petites tresses d'argent à deux pet l'une de l'autre, etc. De plus, il avait encore di

flacons d'un via grec que le marquis de Marignan lui avait envoyé en cadeau la veille de NoSl :

Je m'en Trottai an peu les maioa, dit-Ji, puis m'en lavai fort le visage, jusqu'à ce qu'il eût pds un p«u de coalear rouge, et en but, atec un petit morcean de pain, trois doigts, puis me regardai au miroir. Je voua jure que je ne me counaissais pas moi-même et me semblait que j'étais encore en Piémont amoureux comme j'avais été; je ne me pus contenir de rire, me semblant que tout à coup Dien m'avait donné tout an autre visage.

. C'est en ce déguisement qu'il traverse la ville à cheval etse rend au palais où il trouve les principaux Siennois assemblés et oïi il prononce une harangue qui, non moins que sa bonne mine d'emprunt, fait merveille... Mais il est temps de revenir au général du Barail — dont nous ne nous sommes peut-être pas du reste beaucoup éloignée. En tout cas, il me pardonnera, je l'espère, celte petite randonnée (c'est une expression qu'il ne déteste pas) à travers les Commentaires de son glorieux devancier.

ni

Ce n'est pas une histoire de la conquête de l'Algérie que l'auteur des Souvenirs a prétendu retracer dans son livre. De mon côté, ce n'est pas un état des services du général du Barail que je veux dresser dans cette rapide Causerie. Tout au plus dirai-je quelques mots de trois faits de guerre importants, auxquels il lui a été donné de prendre part, en ces années de début.

Dans les derniers mois de 1841, il remplaça son ami Fleury, le futur grand-écuyer de Napoléon III. comme secrétaire du colonel des spahis, le célèbre Yusuf. A ce

même moment, le général Lamoricière, qui commai alors la provioce d'Oran. se préparait à exécuter un dont il avait depuis longtemps conçu la pensée. A la i renée de nos hommes d'Etat, qui avaient peur de la t nisation et la décourageaient & plaisir, estimant qu fallait borner à quelques stations maritimes, à quel points fortiBés sur le littoral, Lamoricière pensait qi soumissioD complète de l'Algérie n'était pas au-desst ros forces. Seulement, pour l'accomplir, il fallait cha de fond en comble les vieux errements et passer rés ment de ta défensive à l'offensive. Pour cela, il fi plonger dans l'intérieur, non pas au moyen de pe garnisons sans puissance et sans action, retranc derrière des murailles et submergées dans le flot indig mais au moyen de ferles colonnes mobiles, parcoura pays en tous sens, vlvantsurlui, nourrissantlaguern la guerre et frappaut sans relâche dans leurs întérél Jusqu'à ce qu'elles demandassent gr&i:e, ces populal dont nous n'avions pu encore vaincre l'tiostililé. Ce tème se complétait par un plan général de colonisa attirant en Algérie, grâce à de larges concessions de li et de villages tout construits, une population fram destinée à contrebalancer, au bout de quelques annéf population indigène.

Eugeaud venait justement d'ôlre nommé gouver général en remplacement du maréchal Valée. Il tageait les idées de Lamoricière, et celui-ci put enûi mettre à exécution.

Vers le 20 novembre (1841), laissant au général Bei l'intérim du coinmandemenl de la province d'Ora quitta Mostaganem à la tôte de six mille hommes- cb parmi les meilleurs de sa division. Comme cavaler: n'avait que deux cents spahis, mais triés sur le vol

commandés parYusuf, c'est-à-direentreprenants, aventureux, et ne se ménageant pas. Du Barail était des deux cents.

« Jamais troupe, dil-il, — et ici il parle des six mille, — ne fut plus courageuse, mieux disciplinée, plus résistante aux fatigues et aux privations. Jamais état-major ne fut plus jeune, plus dévoué et plus digne des grades suprêmes que devaient conquérir presque tous ses membres. Jamais chefs de corps ne furent à la fois plus énergiques et plus paternels. Certes I nous allions tous bien souffrir; mais, tous, nous allions rapporter de cette campagne, qui dura cinq mois, ce sentiment que la guerre, faite sous de tels chefs et avec de tels frères d'armes, doit être un avant-goût du paradis des braves (1). »

Le général du Barail fait défiler devant le lecteur plusieurs de ces types de soldats qui s'enfonçaient dans le Sud, à la suite de Lamoricière. Je ne puis reproduire complètement cette énumération, aussi longue que les énuraérations d'Homère. Je veux pourtant faire ici l'appel de quelques-uns de ces braves.

Le lieulenaul Gassaigne? — Mort colonel sous les murs de Sébastopol, emporté par un boulet aux côtés de Pélissier, son chef et son ami.

Le lieutenant de Bentzmann ? — Mort général de division pendant le siège de Paris.

Le lieutenant Ranson? — Mort général de division» après avoir commandé le 16* corps d'armée.

Le lieutenant Fleury ? —Mort général de division, après avoir été grand-écuyer de l'empereur et ambassadeur en Russie.

Le lieutenant Trochu ? — général de division, gouverneur de Paris pendant le siège.

(l) Mes Souvenirs^ p. 138.

Le lieutenant de Lavarande? — Tué devant Sébastopol, où il était déjà général de brigade.

Le capitaine de Martîmprey? — Mort général de division, grand-croix de la Légion d'honneur, gouverneur des Invalides.

Le capitaine Denis de Senneville? - Tué à Turbîgo, où il était colonel chef d'état-raajor du maréchal Canrobert.

Le capitaine Jarras ? — Mort général de division, après avoir été chef d'état-major de Tarmée du Rhin.

Le commandant de Montagnac? — Mort glorieusement à Sidi-Brahim.

Le commandant Maissîat? — Mort général de division.

Le commandant Mellinet? — Mort général de division, grand-croix de la Légion d'honneur.

Le lieutenant-colonel Renault? — Mort général de division, en 1870, à la bataille de Champigny.

Le colonel Yusuf? — Mort général de division au service de France.

Le lieutenant-colonel Pélissier? — Mort maréchal de France et duc de MalakofT.

Pendant cinq mois (novembre 1841, — mars 1842), les six mille déployèrent une constance et un héroïsme incomparables. Comme il n'y eut point de bataille rangée, point de bulletins de victoire, point de sonneries et de fanfares dans la presse, la campagne de Mascara — c'est le nom qu'on lui donna — n'a point laissé après elle une trace éclatante, un retentissant souvenir. Et cependant il en est peu qui soient plus dignes de mémoire. C'est elle qui nous a véritablement donné l'Algérie. Elle a été le couronnement de la prise d'Alger. Ce sera l'honneur du général du Barail de l'avoir si bien racontée, après en avoir été lui-môme un des héros.

A la suile de cette campagne, Charles du Barail fut nommé sous-lieutenant : « Sous-lieutenant ! j'étais souslieutenant !... Et puis, Je songeai? au ravissement qu'allaient éprouver mes parents, au bonheur de mon père, le pauvre homme qui m'avait prédit que je mourrais dans la peau d'un capitaine retraité. J'étais sous-iieuteuant ft vingt-deux ans, par une chance inespérée, el sur cette terre d'Afrique, que je foulais maintenant d'un pied assuré, il y avait encore assez d'aventures k parcourir, de coups ù donner ou à recevoir, pour que les galons d'or vinssent, en s'ajoutant au premier sur ma manche, démentir les craintes et les prévisions paternelles. « La peau d'un capitaine retraité! murmurais-Je machinalement, mais alors c'est qu'il n'y aurait plus d'Arabes ! » Cinq minutes après, le meilleur tailleur d'Alger me prenait mesure de mon uniforme d'ofOcier (1). »

A quelques mois de là, le 13 février 1843. le colonel Yusuf fut mis, avec trois escadrons de spahis, & la disposition Qu duc d'Aumale, qui se préparait h chilier la tribu des Oulad-Antar, alors en pleine insurrection. Du Barail était de la partie, — Monlluc aurait dit de la noce. — Un Jour, à la suite d'une razzia importante, le colonel avisa, parmi les prisonniers, un vieillard qui semblait être l'objet d'une vénération profonde de la part de ses compagnons d'infortune. C'était, en effet, un marabout, probablement chargé d'une mission secrète auprès de la tribu.

Yusuf était toujours très bien informé, parce qu'il inter-

(1) !Ut* Souveniri, p. 188,

rogeait toujours les prisonniers qui lui paraissaient les plus intelligents. Il fit causer le marabout et sut de lui qu'il était un homme de TOuest et qu'il connaissait parfaitement les Arabes importants de la province d'Oran.

En parlant des chefs que nous avions combattus, le colonel prononça le nom de Mustapha-ben-Thami.

— Mustapha-ben-Thami I dit le marabout, il ne quitte presque plus la Smala, dont il a la garde.

Yusuf n'avait jamais entendu parler de la Smala. 11 ne se laissa pas démonter et, sans avoir Tair un instant d'ignorer ce dont lui parlait le marabout, il eut l'adresse de se faire donner par lui tous les renseignements désirables.

Il apprit que la Smala était la capitale mobile de l'empire nomade d'Abd-el-Kader ; qu'elle consistait en une agglomération de plus de quarante mille personnes; qu'elle renfermait tout ce que l'Emir avait de plus précieux, sa famille, ses archives, ses ateliers de réparations, ses provisions de guerre, ses troupeaux, enfin tous les instruments de sa puissance. 11 la défendait avec ses réguliers, l'escortait avec eux, et en avait confié la surveillance à son ami le plus sftr, le plus fidèle, son khaliffa, Mustapha-ben-Thamî.

Ce fut la première fois que l'armée d'Afrique entendit parler de la Smala.

Yusuf comprit immédiatement l'importance de cette révélation et alla en faire part au Prince. Il lui développa avec chaleur et conviction la thèse suivante :

Les Arabes ne sont forts que parce qu'ils sont insaisissables et pdrce qu'ils croient et font croire à tout le pays que, pour échapper à nos atteintes, il leur suffit de s'enfoncer dans le Sud.

Donc, s'emparer de la Smala d'Abd-el-Kader, c'est ruiner à la fois sa puissance et son prestige.

Quand il revint à Alger, le colonel n'avait plus que cette idée en tête : prendre la Smala. Mais le mot et la chose étaient aussi nouveaux l'un que Tautre, et Bugeaud était tout à son projet d'aller fonder, sur les immenses ruines romaines d*El-Esnam, au bord du ChélifT, un grand établissement qui devait s'appeler Orléansville et dont il voulait s'occuper, toute affaire cessante. Il se rendit néanmoins aux instances du duc d'Aumale qui, de son côté, ne rêvait plus guère que la prise de la Smala, et qui obtint enfin Tautorisation de diriger, dans le sud de TAlgérie, une expédition dont les résultats furent considérables.

Bugeaud lui laissa toute liberté de manœuvrer et mit une seconde fois les spahis à sa disposition.

Le 2 mai 1843, on se mit en marche vers le sud, sans objectif déterminé, car personne ne pouvait, ne voulait ou n'osait dire où était la Smala. Le 16 mai, après quatorze jours de marche, on la découvrit enfin. « Le spectacle était invraisemblable. Imaginez, au milieu d'une plaine légèrement creusée où coulent les eaux de la source de Taguine, arrosant un fin gazon, un campement s'étendant à perte de vue et renfermant toute une population occupée à dresser les tentes, au milieu des allées et venues d'innombrables troupeaux de bêtes de toute espèce : hommes, femmes, enfants, chevaux, mulets, moutons, de quoi remplir plusieurs escadres d'arches de Noé. C'était grandiose et terrifiant (1). »

Sur le terrain, le duc d'Aumale, le colonel Yusuf, et le lieutenant-colonel Morris, commandant du 4* de chasseurs d'Afrique, tinrent un rapide conseil de guerre.

Les spahis reçurent Tordre de se précipiter sur la Smala, pendant que les chasseurs d'Afrique en feraient

(1) Met Souvenirs t p. 203.

rapidement le tour pour couper la retraite aux fuyards. Les trois cent cinquante cavaliers de Yusuf se lancèrent à fond de train, et tête baissée, au milieu de l'immense campement, en poussant des cris féroces et en déchargeant leurs fusils. Il restait, pour la protection de la Smala, la valeur de deux bataillons réguliers. Ils furent surpris dans leurs tentes, sans pouvoir se mettre en défense ni faire usage de leurs armes. En arrivant à l'extrémité du campement, traversé de part en part, les spahis, débandés, éprouvèrent tout à coup une vive anxiété, car ils voyaient venir sur eux une troupe de cavalerie rangée en bon ordre, qu'ils prirent de loin pour les cavaliers réguliers d'Abd-el-Kader, accourant à la rescousse.

C'étaient heureusement les chasseurs du lieutenantcolonel Morris qui venaient d'accomplir leur mouvement tournant.

La Smala de Témir était prise. L'effet moral fut immense. Une ville prise, une bataille gagnée eussent moins avancé nos affaires que cet heureux coup de main.

Le colonel Yusuf présenta au duc d'Aumale, sur le terrain même de la charge, le sous-lieutenant Du Barail et demanda la croix pour lui. « S'il y a deux croix pour les spahis, dit le Prince, la première sera pour M. Legrand, la seconde sera pour vous. »

M. Legrand était lieutenant au 3^ escadron. Le 16 août 1870, général de division, il fut tué à Gravelotte en chargeant à la tête de ses régiments.

" 11 y eut deux croix pour les spahis. Du Barail eut la seconde : « Un demi-siècle, écrit-il, a passé depuis ce jour-là, et la joie qu'elle m'apporta est toujours aussi vivante dans mon âme de soldat français (i). »

En cette année 1848, de combats en combats, d'échecs en échecs, Abd-el-Kader, traqué partout, finit par être obligé de renoncer momentanément à la lutte, et par être rejeté vers le Maroc. Si sa puissance était presque détruite, son énergie, son habileté, son courage demeu* raient entiers. Il réussit à décider l'empereur Muley Abderrhaman h nous faire la guerre. Le 30 mai 1844, les Marocains attaquèrent Lamoricière à Sidi-Aziz, à deux lieues en dedans de notre frontière. Ce pe fut qu'une escarmouche,* mais qui marquait le début des hostilités. Le maréchal Bugeaud (il avait été élevé à cette dignité le 31 juillet 1843) arriva bientôt pour diriger les opérations. Il avait réuni de huit à neuf mille combattants. Les forces de Tennemi, commandées par le fils de Tempereur du Maroc, le « Petit Muley », comme nos soldats rappelaient entre eux, étaient évaluées à plus de 50,000 hommes, sans parler d'une artillerie formidable dirigée par des renégats espagnols, et d'innombrables contingents fournis par les tribus sauvages accourues du fond des déserts et fanatisées par leurs marabouts.

A chaque instant, le maréchal était supplié de se retirer sur une bonne position défensive, pour y attendre de nouvelles troupes et ne pas subir, en rase campagne, un choc irrésistible.

Mais ce grand homme de guerre faisait la part de l'exagération. II savait qu'avec huit mille hommes bien encadrés et bien disciplinés, un général comme lui pouvait passer partout. Et puis, il sentait que toute notre force était notre prestige, que reculer devant les Marocains, en

LB GéNÉRAL DU BARAIL 293

face de populations frémissantes et indomptées, cétait risquer de perdre l'Algérie.

Dans les premiers jours d*août, sa petite armée était campée près de la frontière marocaine, sur les bords de la rivière d'Isly. Quelques renforts de cavalerie lui étant arrivés, les 1«' et 4* de chasseurs d'Afrique et le 2* de hussards, les ofQciers des spahis et ceux du 2* de chasseurs d'Afrique voulurent offrir à leurs camarades un punch de bienvenue. Un joli plateau ombragé de frônes servit de salle de réception. Sur le sol, débarrassé de ses broussailles, on avait disposé des bols de punch dont les flammes bleues se mêlaient à la lueur des bougies supportées par des baïonnettes fichées en terre. Le maréchal et ses deux lieutenants, Lamoricière et Bedeau, étaient présents. Chacun puisa avec son quart de fer-blanc dans les gamelles de campement qui représentaient les bols de punch, et le maréchal, un quart à la main, porta un toast à la cavalerie.

Son plus grand bonheur était de se trouver au milieu des officiers de son armée, de leur parler, de leur expliquer les manœuvres qu'il leur commandait et ce qu'il attendait d'eux. Il excellait dans ces harangues familières, sans recherches, mais claires et précises.

Après avoir dit que Teffectif de l'armée marocaine devait être, non de 50,000 hommes, comme on le prétendait, mais de 25,000 tout au plus (c'était en réalité le chiffre à peu près exact), il ajouta : « Et puis, d'ailleurs, qu'importe? Plus il y en aura, plus nous en abattrons. » Il expliqua ensuite le thème de la bataille prochaine et la manœuvre sur laquelle il comptait.

« — Je présenterai à l'ennemi, dit-il, ce que j'appelle ma « tète de porc », mon « losange », aux quatre côtés formés par des bataillons se soutenant mutuellement et

prêts à se mettre en carré, pour résister aux charges de cavalerie. Vous, messieurs, vous marcherez à rinlérieur du losange, avec le convoi. Je soutiendrai ainsi le premier choc de rennemi. Puis, quand le feu de mon infanterie et de mon artillerie Taura ébranlé, ce sera votre tour, messieurs les officiers de cavalerie; je vous lancerai sur lui. Vous serez peut-être ramenés! Alors, vous viendrez vous reformer derrière mes bataillons carrés. Je vous lancerai une seconde fois, et cette fois, messieurs, vous ne reviendrez plus (1). »

Le maréchal termina son allocution en disant que si, par impossible, l'action de la cavalerie ne suffisait pas, il formerait quelques-uns de ses bataillons en colonnes d'attaque et foncerait sur l'ennemi.

Il joignit le geste à la parole, se forma lui-même en colonne d'attaque et fonça sur le^groupe qui était devant lui, bousculant Lamoriciëre et Bedeau, ce qui mit tout le monde en gaieté. Puis, le punch aidant, toute étiquette disparut dans cette masse d'officiers, heureux de se trouver ensemble et d'acclamer d'avance leurs succès futurs.

Trois jours après, le 14 août 1844, ils se retrouvaient sur le champ de bataille d'Isly. Yusuf et ses spahis prirent une part brillante au succès de la journée, qui ne fut pas un instant douteux. La victoire fut complète et, jointe aux succès du prince de Joinville à Tanger et à Mogador, elle obligea l'empereur du Maroc à signer la paix.

Tandis que le maréchal Bugeaud était créé duc d'Isly, et que le général de Lamoricière, arrivé au sommet de la hiérarchie, recevait une promotion nouvelle dans la Légion d'honneur, le sous-lieutenant du Barail était nommé lieutenant. C'était peut-être le plus heureux des trois

LE QENERAL DU BABAIL

Moins méthodique que les guerres de l'Empire, la g. d'Afrique laissait plus de marge à l'indépendance in duelle, aus aventures et, si je l'osais dire, au roma cadre d'ailleurs était plus vaste, éclairé d'un soleil chaud, avec, k l'borizoD, des lointains plus fuyan plus poétiques. La guerre napolénienne, c'est enco guerre classique. La guerre d'Afrique, au contrain contemporaine des grands succès de l'école romani et elle s'en inspire en quelque façon. Aussi prête-t plus qu'aucune autre guerre, k des récits neufs, vi tour à tour gais et tragiques. Tel est bien aussi le c tère des Souvenirs de du Barail. Je viens de dire q note tragique s'y mêle à la note gaie. Lisez, par exei l'épisode du lieutenant de Mirandol, prisonnier de VI aussi grand dans la captivité que dans les combat rappelant, par son stoïcisme et sa grandeur d'&m sublime figure de saint Louis, prisonnier, lui aussi la terre d'Afrique. Et en regard de cette scène héro placez les aventures désopilantes de Mesmer « Matou », celles de Maurice Persat « décoré par l'E reur «, — celles de Tristan de Rovigo, fils de l'ai ministre de la police de Napoléon, — ou encore celle • grand Bertrand », fils du grand-maréchal du pala filleul de l'Empereur. II ne se peut rien lire de plus e sant.

Le général du Barail Tiit du reste à tous bonne Jus et s'il parle avec enthousiasme des grands Africain Bugeaud et de Lamoricière, de Changarnier et de Bec il n'a garde de dédaigner les petits. Soldat et général égaux à ses yeux, dès \k qu'ils ont tous deux l'&me g

rière. Et c'est pourquoi il n'oublie ni le trompette Escoffier, ni le sous-offlcier Rativet, ni tant d'autres héros obscurs, de ceux-là que Balzac appelait les Martyrs ignorés.

Pour ma part, j'ai lu avec tant de plaisir les Souvenirs du général du Barail, que je ne croîs pouvoir mieux m'acquitter de ma dette envers l'auteur qu'en lui signalant, en vue des éditions futures — et prochaines — deux ou trois petites corrections à faire.

Page 177, après avoir tracé un charmant croquis du colonel Tartas, du 4*" chasseurs d'Afrique, celui qui disait que « le souleil n'avait jamais vu tomber Tartas », M. du Barail ajoute :

« Sous la présidence du prince Louis-Napoléon, devenu général de division, il fut nommé député, et il vota pour la fameuse proposition des questeurs, dont le président ne voulait pas, et pour cause. Le soir, il vint à la réception de l'Elysée.

— Comment ! général, vous avez voté contre moi I lui dit le prince.

— Ah! Monseigneur, répondit Tartas avec effusion, la main peut se tromper quelquefois, mais le cœur, jamais!

Il y avait en lui, on le voit, l'étoffe d'un sénateur. » L'anecdote est jolie, mais elle n'est pas exacte. Le général Tartas n'a voté ni pour ni contre la proposition des questeurs, par l'excellente raison que le vote eut lieu le 17 novembre 1851, et qu'à cette date le général n'était plus député. Il avait donné sa démission, quinze jours auparavant, et avait envoyé au président de l'Assemblée législative la lettre suivante qui fut lue dans la séance du 4 novembre :

Monsieur le président, Malgré tous les regrets que j'éprouve de me séparer de mes col-

rv

LB OENEBAL DU BARAIL

lègues, p&rmî lesquels je luis bieo fier de compter de Dombreux amis que j'espère conserTér.je vous prie de faire accepter par l'assemblée ma démission de représentant (1).

Un certain nombre de noms sont mal orthographiés. J'ai déjà relevé celui de l'abbé Nicolle, imprimé à tort Nicole. Le prédécesseur de Bugeaud comme gouverneur général de l'Algérie était le maréchal Valée — et non Vallée. L'évèque d'Alger en 1846 s'appelait monseigneur Pavy et non Pavie. Page 185, au lieu du général Rouhaul de Fleury, il faut : le général Rohault de Fleury. C'est le commandant Liadièrea — et non Liadiëre — qui, en qualité d'offlcier d'ordonnance du roi Louis-Philippe, apporta au général Bugeaud, au mois d'août 1843, le b&ton de maréchal de France. Cet excellent M. Liadiëres, que la Mode et le Charivari aVaient pris en ce temps-là pour lôte de turc, était un brave olïïcier et un homme d'esprit qui, sans préjudice de plusiBurs tragédies restées en portefeuille, fit jouer au ThéAtre-Français une comédie en cinq actes et en vers, les Datons flottants. Le général du Barail parle quelque part du colonel de Thorigny, qui commanda le premier les spahis d'Oran. • Homme d'action et de plaisir, dit-il, le colonel de Thorigny tenait un peu du héros de roman. On a même raconté qu'il servit de modèle à Alexandre de Lavei^ne pour le personnage du commandant de Saint-Phal dans un roman célèbre : la Recherche de l'inconnue (2). » Le commandant mis en scène par Alexandre de Lavergne s'appelle de Saint-Phare — et non Saint-Phal. Les héros de roman ont, eux aussi, leur état civil qu'il sied de respecter.

Je Unirai par un mol du vieux Montluc, qui trouve

(1) Moniteur du 5 novembre 18S1.

(t) Mu Souemirt, p. ss.

dans les Souvenirs du général du Barail une nouvelle et éclatante confirmation. « Plût à Dieu, dit-il, que nous qui portons les armes prissions cette coutume d*écrire ce que nous voyons et faisons I car il me semble que cela serait mieux accommodé de notre main (j'entends du fait de la guerre) que non pas des gens de lettres; car ils déguisent trop les choses, et cela sent sop clerc. »

25 avril 4894.

Les Mémoires du duc de Persigny ne sont pas à proprement parier des mémoires, c'est-à-dire un récit suivi et formant corps, où se déroule, soit la vie entière de l'auteur, soit au moins une des périodes de son existence. Écrits sans plan d'ensemble, ils ne comprennent que l'exposé des principaux actes de sa vie politique, de ceux seulement qu'il considérait comme les plus importants. Chacun d'eux fait l'objet d'un chapitre indépendant des autres; les événements d'ordre secondaire ont été dédaignés.

Ces chapitres, au nombre de vingt-et-un, ont tous été écrits sous l'Empire, de 1867 à 1869. Le premier traite de rétablissement de la présidencey après le 10 décembre 1848. Nous n'avons donc rien sur les premières années de l'au-

(1) Mémoires du duc de Persigny^ publiés par son ancien secrétaire intime, M. H. de Laire, comte d'Espagny, Un vol. in-8% avec portrait. Pion, Nourrit et C", éditeurs, 1896.

teur, sur les plus intéressantes peut-être et à coup sûr les plus curieuses, celles où le roman préluda pour lui à rhistoirc.

Né le il janvier 1808, la même année que Napoléon III, il s'enrôla à dix-sept ans, fut admis en 1826 à TËcole de cavalerie de Saumur et en sortit le premier, deux ans plus tard, en qualité de maréchal des logis au 4' de hussards. Les opinions royalistes qu'il professait alors ne tardèrent pas à se modifier sous Tinfluence du capitaine de sa compagnie, M. de Kersausie, affilié au carbonarisme, conspirateur de profession, qui, après avoir eu sous Louis- Philippe la main dans toutes les émeutes, se trouvera mêlé, en 1848 et 1849, aux affaires du 15 mai et du 13 juin, et sera condamné comme contumace par la haute cour de Versailles. En 1830, à la suite de son capitaine, le jeune maréchal des logis prit une part des plus actives au mouvement inilitaire de Pontivy, en faveur de la révolution de Juillet; ce qui ne Tem pécha pas, quelques semaines plu^tard, de recevoir son congé de réforme, qui, d* abord temporaire, fut rendu définitif en 1833.

Sans état et sans fortune, il vint, en 1831, chercher une position à Paris, et collabora au Courrier Français et au Temps. Il n'était, à ce moment, nullement bonapartiste. En 1832, des affaires de famille rappelèrent en Allemagne. C'est pendant ce voyage qu'il trouva, sur la route de Louisbourg, son chemin de Damas. Comme il passait à côté d'une voiture oh se trouvait un jeune homme en costume de cadet, il vit son cocher agiter son chapeau en l'air en criant : « Vive Napoléon/ » Ce cri au milieu de l'Allemagne l'étonna, et il en demanda l'explication. Le cocher lui apprit que ce jeune homme était un neveu de l'empereur Napoléon qui était élevé à l'école militaire.

Eh quoi ! la race de César n'était donc pas éteinte ! Elle

1 »-#!( - ^^ <^ -ij • If;

n'avait donc pas disparu avec le duc de Reichsladt, qui venait d'entrer dans la tombe I La tradition napoléonienne n*était donc pas anéantie ; elle pouvait être renouée par un autre Napoléon I Ce cri, gui avait encore des échos en Allemagne, ne suffirait-il pas de le prononcer en France, pour que le sentiment populaire se réveillât et pour que la dynastie impériale fût rétablie?

C'était un rêve sans doute, mais Persigny était un rêveur. Ce maréchal des logis de hussards était, au fond, un illuminé, et de là venait sa force. Rentré en France, il se dévoua à la réalisation de son rêve. Un journal lui était nécessaire pour exposer ses idées; mais, sans argent, comment fonder un journal? A défaut d'une feuille quotidienne, il crée, en 1834, une Revue mensuelle, VOccident français, avec ces paroles de Napoléon 1" pour épigraphe : <c J*ai dessouiUé la Révolution^ ennobli les peuples et raf" fermi les rois, » Il exposait ainsi le but de sa publication :

» A nous donc l'idée napoléonienne, suppliciée et mise à mort au rocher de Sainte-Hélène, dans la personne de son glorieux représentant! En cette impériale idée résident la tradition tant cherchée du dix-huitième siècle, la vraie loi sociale du* monde moderne, et tout le symbole des nationalités occidentales... Napoléon est mort à la peine, et son œuvre inachevée; comme Charlemagne, il a donné sa loi au milieu des éclairs et du tonnerre des batailles; puis il l'a confessée jusqu'à sa dernière heure, à la face de ses bourreaux, reflétant ainsi le double et divin caractère de Moïse et de Jésus-Christ. — Le temps est venu d'annoncer par toute la terre européenne cet évangile impérial^ qui n'a point encore eu d'apostolat. Le temps est venu de relever le vieux drapeau de l'empereur, non pas seulement l'étendard de Marengo et d'Austerlitz, mais celui de Burgos et de la Moskowa. Vempereur, tout i'em-

pereur! Que les peuples infidèles qui l'ont laissé mourir écoutent maintenant sa loi; leur salut est à ce prixl et que les Juifs qui Vont crucifié apprennent enfln leur sentence : il ne restera pas pierre sur pierre de la Babylone britannique. ~ Telle est la mission que nous nous sommes donnée, et à laquelle nous engageons dès à présent notre fortune de citoyens et notre existence d'hommes... Que si Ton nous imputait à témérité la grandeur de l'entreprise, nous avons compté sur la foi des peuples ! (1) »

En attendant l'Erapire, la religion nouvelle était fondée : Napoléon était Dieu et Persigny était son prophète I Elle eut du reste de petits commencements. VOccideni frart" çais n'eut point de second numéro. L'argent était parti, et les abonnés n'étaient pas venus. Il n'y en avait guère eu que deux, mais ils étaient de marque : Tex-roi Joseph — le comte de Survilliers — et son neveu, le prince Louis Bonaparte. Persigny ne tardait pas à faire la connaissance de ce dernier par l'intermédiaire de M. Belmontet. A partir de ce moment, sa fortune allait être indissolublement liée à celle du prince. Ce rêveur (c'est Persigny que je veux dire) avait, en même temps qu'une foi sans pareille, un extraordinaire esprit de résolution. Il fut le principal instigateur du complot de Strasbourg (30 octobre 183C). Il en dressa les plans et n'épargna rien pour les faire réussir, partant d'Arenenberg (2) ou y revenant sans cesse, parcourant la Suisse, l'Allemagne et la France pour y recruter des adhérents.

C'est lui qui, la veille du jour fixé pour l'exécution, réunit dans sa chambre autour du prince les principaux chefs de la conjuration et convint avec eux des dernières

(1) UOccident français, Paris, 1834, gr. in-8*de 79 pages.

(2) Château de la reine Hortense, dans le canton de Thurgovie, sur les bords du lac de Constance.

dispositions à prendre. C'est lui qui, avec une vingtaine d'artilleurs du 4* régiment, alla s'emparer du préfet, M. Choppin d'Arnouville, et le conduisit, prisonnier, au quartier d'Austerlitz.

Quand tout fut Qni et que tout espoir de réussir fut perdu, Persigny se cacha, mais sans quitter Strasbourg. Le soir, il se rendit à l'hôtel de la Fleur, où il savait trouver Charles Thélin, le valet de chambre du prince. Il voulait se livrer pour partager le sort de son chef, mais celui-ci lui lit défendre de se constituer prisonnier. Persigny, cependant, résolut de demeurer dans les environs de Strasbourg, afin d'être prêt à tout événement. Le 31 octobre, il passa le pont de Kehl à la faveur d'un déguisement. Recherché par la police badoise, il se réfugia dans un petit village près d*Offenbourg. La gendarmerie vint pour l'arrêter au milieu de la nuit. Réveillé par son domestique, il n'eut que le temps de s'habiller à la hâte et de sauter par la fenêtre. Errant à Taventure par une nuit obscure et une pluie battante, il chercha à gagner les montagnes de la Forêt-Noire. Après des fatigues inouïes, il arriva à Bade, où il alla frapper à la porte d'une maison amie. 11 y resta caché jusqu'au moment où il apprit la grâce accordée au prince Louis.

Rassuré sur ce point, il partit pour la Suisse, séjourna^ un mois environ à Arenenberg; puis, reprenant la route de TAllemagne, il passa en Angleterre. Là, sa première pensée fut de justifier la tentative de Strasbourg et le rôle que le prince Louis y avait joué. Le 1®' janvier 1837, paraissait à Londres sa brochure intitulée : Relation de Ventreprise du prince Napoléon- Louis ^ et motifs qui Vont déterminée (1).

(1) Cette Relation, qui forme ane brochure de 55 pages, eut trois éditions ea 1837.

Quelques jours plus tard, le 6 janvier, s'ouvrait, devant la cour d'assises du Bas-Rhin, le procès intenté aux principaux auteurs et complices de réchaalTourée du 30 octobre. Sept accusés étaient présents; six autres, parmi lesquels Persigny, étaient contumaces. Le 18 janvier, le jury rendit son verdict. Tous les accusés étaient acquittés (1).

Louis Bonaparte, gracié par le gouvernement français et transporté en Amérique, où il était arrivé à la fin de 1836, revint en Suisse vers le milieu de 1837. Il y fut aussitôt rejoint par M. de Persigny. Au mois d'août 1838, la France demanda Texpulsion du prince, qui, pourne pas créer d'embarras au pays qu'il considérait comme sa seconde patrie, s'éloigna volontairement et se retira à Londres. Persigny Fy suivit. C'est là que le rencontra M. de Falloux, qui visitait alors l'Angleterre. Les deux jeunes gens s'étaient connus à Paris et s'étaient liés, malgré la différence de leurs opinions politiques. Un jour, dans sa petite chambre de Londres, revenant sur ses pro- ' jets et ses rêves d'empire, Persigny essaya de convertir (L ses idées son nouvel ami. M. de Falloux a raconté la scène dans ses Mémoires ; « Un dernier effort tenté, dit-il, l'ayant convaincu que ma résistance était bien réellement invincible, il me dît, avec une sorte de solennité, ces propres paroles : « Je respecte votre sincérité, » mais je connais aussi votre patriotisme. Vos yeux

(1) Voir le chapitre m de Tintéressant ouvrage de M. Thirria, Napo^ léon JII avant VEmpire,

» s'ouvriront. Le prince Napoléon régnera et vous ferez ji partie de son premier ministère! » Malgré Taccent pénétré du prophète, j'accueillis la prophétie par un éclat de rire, et je répliquai sur le ton de la plaisanterie : « Promettez-moi» Monsieur, que vous me donnerez mon » portefeuille. — Hé bien! Monsieur, je vous le pro- » mets (1). Ji — Moins de dix ans après, au lendemain du 10 décembre, M. de Persigny, remplissant sa promesse, apportait à son ami le portefeuille en question, avec le décret qui le nommait ministre de Tinstruction publique.

En attendant la réalisation de ses rêves, il était réduit, pour vivre, aux plus modestes besognes. C'est ainsi qu'en 1839, nous le trouvons à VEurope Monarchique dirigée alors par CrétineauJoly. Arthur de la Guéronnière, qui prêtera plus tard sa plume à la République, puis à l'Empire, y faisait alors de la politique royaliste. Quant à Persigny, il ne remplissait guère que l'humble office d'une paire de ciseaux et se bornait à découper les faits divers (2). Ces fonctions de découpeur lui laissaient des loisirs ; il les mita profit pour écrire un volume qui parut, au commencement de Tannée 1840, non signé, sous ce titre : Lettres de Londres. Visite au prince Louis,

Dans la Notice biographique qui accompagne les Mémoires du duc de Persigny, il n'est pas dit un mot de cet ouvrage qui offre pourtant un vif intérêt, et dont M, Thirria, dans sa remarquable étude sur Napoléon III avant VEmpire, a donné de curieux extraits (3). Mais Técrivaln, on le sait, était doublé chez Persigny d'un homme

(1) Mémoires d'un royaliste, par le comte de Falloax, T. 1, p. 120.

(2) Jacques CréUneau'Joly, sa Vie politique, religieuse et littéraire, par Fabbé U. Maynard, p. 63.

(3) H, Thirria, tome I, chapitre iv.

d'action, et en celle môme année 1840, le 6 août, il était à côté de Louis-Bonaparte, lorsque celui-ci, à la tête de sa petite troupe, pénétra dans la ville de Boulogne. Quelques heures après, les conspirateurs étaient repoussés et dispersés. 11 ne leur restait plus qu'à se jeter à la nage pour tâcher d'atteindre un canot qui se trouvait là par hasard, ancré à peu de distance du rivage. Le prince et M. de Persigny, exposés pendant plusieurs minutes à une grêle de balles, furent bientôt arrêtés en mer et conduits au château de Boulogne, d'où quelques jours après Louis- Napoléon était dirigé sur Paris. Au moment où il montait en voiture, dans la cour pleine de soldats, salué par les prisonniers à leurs fenêtres, M. de Persigny lui cria : a Allez, prince! ne craignez rien! Tombre de l'Empereur vous protège. Vous triompherez de vos ennemis! »

Le 23 septembre suivant, Persigny comparaissait, à côté du prince, et avec dix-sept autres accusés, devant la Coup des pairs. Interrogé par le chancelier, sans repousser la responsabilité qui pouvait lui incomber, il fit cette déclaration : « Je n'avais qu'à obéir. J'appartiens au Prince, je suis son soldat; je lui ai obéi en tout ce qu'il m'a commandé. » M. Pasquier insistant, il coupa court à toutes les questions par ces mots : a Je n'ai rien de plus à dire, j'ai apporté ma tête ici. »

Les plaidoiries terminées, il obtint la parole. Son intention était, non de se défendre, mais de saisir l'occasion qui s'offrait à lui de glorifier publiquement l'idée à laquelle il s'était dévoué corps et âme. Le chancelier ne lui permit pas de terminer son discours; il le publia dans le CapUole du 4 octobre.

Le 6 octobre, la Cour rendit son arrêt. M. de Persigny fut condamné à vingt années de détention. Enfermé d'abord dans la citadelle de Doullens, puis à l'hôpital mi-

ipl^^*^^

MEMOIRES DU DUC pB PBR8IGNY

litaire de Versailles, il fut enfln laissé en liberté cette ville, et c'est là que le trouva la révolution de Dès le 25 février, Louis-Napoléon arrivait à Pai descendait rue du Sentier chez son ancien précep M. Vieillard. Le 28 février, il écrivait au gouverne provisoire une lettre, où il déclarait k se ranger su drapeau de la République ». Ce fut M. de Persign porta cette lettre à l'Hôtel-de -Ville (1). Il lit. de son dans sa circulaire aux Électeurs de la Loire, le 18 i une déclaration nettement républicaine. On ne la ti pas dans sa Notice biographique, laquelle est du singulièrement incomplète. En voici un extrait :

<i ... Hier, je croyais sincèrement que, entre les ludes monarchiques de huit siècles et la forme réf caine, hut naturel de tous les perfectionnements tiques, il fallait encore une phase intermédiaire, pensais que le sang de Napoléon, inoculé aux veines France, pouvait, mieux que tout autre, la prépare régime complet des libertés publiques; mais aprè grands événements qui viennent de s'accomplir, je dt que ta république régulièrement constituée pourra coi sur mon déoouement le plus absolu (3). »

La circulaire de Persigny était encore sur les murs déjà, au mois d'avril, il i'ormait h Paris un comité I partisle, avec Laity, Bataille, et quelques autres c amis de Strasbourg et de Boulogne. Le gouverne provisoire, voyant en lui, non sans raison, un a saire dangereux, le ût arrêter et enfermer à la Coi gerie. Il n'en sortit qu'après les journées de juin

(1) Taxile Delord, llitlvire du lecond Empire. (ï) Ibii.

308 MÉMOIRES BT SOUVENIRS

approches de TélecUon pour la présidence, il fonda un nouveau comité, le Comité napoléonien y qui tenait ses séances au manège Fitte, rue de la Chaussée-d^Antin. Le 10 décembre, Louis-Bonaparte fut élu président de la République par 7,517,811 suffrages. Ce jour-là, Persigny put dire : V Empire est fait!

G*est seulement à ce moment que commencent ses Mémoires.

Les six premiers chapitres sont consacrés à la période qui va de Télection présidentielle à la chute de la République. On y trouve de précieux détails sur M. Thiers, le maréchal Bugeaud et le général Changarnier.

Le chapitre vu nous ouvre un jour curieux sur les dessous de la proclamation de l'empire.

M. de Persigny avait été appelé au ministère de Tintérieur le 22 janvier 1852. La République existait encore de nom; elle agonisait sans doute, mais encore était-il besoin qu'on lui portât le coup de grâce. Le Prince Président ne semblait nullement pressé de le faire. Persigny s'en étonnait, s'en affligeait plus encore. Il voyait avec inquiétude le temps s'écouler sans amener aucune solution. Enfin, n'y tenant plus, dans les premiers jours de septembre, il crut devoir saisir le conseil de la question. Les circonstances lui paraissaient favorables. Le Prince-Président devait, dix jours plus tard, visiter les départements du Centre et du Midi. Il était donc naturel de demander au conseil des ministres des instructions précises sur l'attitude que devait prendre, pendant le voyage, l'administration intérieure du pays. Mais au premier mot qu'il prononça sur ce sujet, il fut interrompu par plusieurs de

'"•^i^-i^ TT

MEMOIRBS DU DCC DE PER8IGNT 309

ses collègues, qui lui demandëreut vivement de quelles instructions il voulait parler. « Messieurs, répondit-il, nous allons nous trouver dans un grand embarras. Les populations enthousiasmées, délivrées du cauchemar de Tanarchie, vont probablement exprimer très librement leurs sentiments et leurs vœux. Or, quelle attitude devonsnous recommander aux préfets dans ces circonstances délicates? » Ici, il fut interrompu plus vivement encore : « Quelle attitude? Quelles circonstances? » lui criait-on. « Quelles circonstances? reprit-il; mais si l'on crie : Vive l'Empereur?»

A ce mot, et comme s'il eût mis le pied sur une fourmilière, ses collègues (1) se levèrent, quittèrent leur place, criant, gesticulant. Ils se groupaient dans les embrasures des fenêtres, causant entre eux avec animation, puis revenaient vers lui, comme des furieux, en lui demandant s'il voulait la guerre civile. Quant au Prince-Président, il profitait des moments de silence pour reprocher à M. de Persigny les insinuations qu'il avait paru faire, et se déclarait opposé à toute idée de changement et surtout à toute tentative pour amener des manifestations inconstitutionnelles. Ainsi blâmé, le ministre de Tlntérieur dut se retirer seul sous les regards irrités de ses collègues, se demandant s'il n'allait pas recevoir dans la Journée l'invitation de donner sa démission.

La demande de démission ne vint pas ; mais pendant plusieurs jours il eut une crise de découragement, persuadé qu'il allait assister à Técroulement de tous ses

(1) A cette date (septembre 1852), le conseil des ministres se trouvait composé comme suit : Persigny, à l'Intérieur; Abbatucci, à la Justice; Drouyn de Lhuys, aux Affiires Étrangères; Bineau, aux Finances; Saint-Arnaud, à la Guerre; Ducos, à la Mirine; Fortoul, à rinstruclion publique; Lefebvre-Daruflé, aux Travaux Publics.

rêves. Il connaissait les habitudes du public français : en face de partis irrités et retranchés derrière la légalité, en présence d'une administration obligée, par devoir, à faire respecter le droit établi, le sentiment impérialiste se trouverait paralysé ; aucun homme considérable n'oserait se mettre en évidence pour donner Timpulsion, et si, sur certains points, des cris de Vive VEmpereur ! se produisaient, ils seraient étouffés par la crainte de paraître séditieux ou de compromettre le gouvernement lui-même, de sorte que ce voyage, au lieu d'amener le triomphe de l'Empire, deviendrait lui-même un argument en faveur de la République.

Cependant le temps se passait. On arrivait au cinquième jour avant le départ. Persigny décida d'agir et d'agir seul. L'itinéraire du Prince-Président commençait par Orléans, Bourges, Nevers et Moulins. Le préfet d'Orléans, M. du Bessay, était un ami intime de M. Âbbatucci, ministre de la Justice, celui de tous les membres du conseil qui s'était montré le plus ardent contre la proposition de M. de Persigny. Si celui-ci faisait venir M. du Bessay, ce dernier ne manquerait pas d'informer M. Abbatucci des instructions qu'il aurait reçues, et tout serait perdu. Laissant donc Orléans de côté, le ministre de l'Intérieur se borna à mander MM. Pastoureau, préfet du Cher, Lerat de Magnitot, préfet de la Nièvre, et le comte Guyot, préfet de l'Allier.

M. Pastoureau arriva le premier, et voici ce qui se passa dans cet entretien de quelques minutes. « Il y a, dit le ministre au préfet, un train qui part dans une heure pour Bourges, ne le manquez pas. Retournez à votre poste sans voir ici personne et sans faire connaître à âme qui vive les instructions secrètes du voyage. Ces instructions, les voici : L'Empire! Vive VEmpereur! Dans mes instructions

précédentes, je vous al invité à convoquer toutes les municipalités de votre département. Faîtes faire, sans perdre un instant, pour les distribuer à chacune d'elles, des drapeaux sur lesquels il y aura écrit d'un côté : Vive CEmpe" reur ! et de l'autre : Vice Napoléon 111/ et quand elles défileront devant le Prince, laissez-les crier. Faites de même pour les arcs-de- triomphe ; que les mots : Vive VEmpC" reur! et Vive Napoléon III f y soient inscrits en grandes lettres. Dirigez vos préparatifs dans le plus grand secret; et quand le grand jour sera venu, envoyez-moi d'heure en heure, par le télégraphe, les détails de ce qui se passera .)o

Les préfets de la Nièvre et de l'Allier arrivèrent à leur tour et reçurent. les mêmes instructions. Elles furent fidèlement suivies. Cette fois, l'Empire était bien véritablement fait, et Persigny, certes, y était pour sa grosse part.

Le chapitre suivant, intitulé : La liste civile, n'est pas moins curieux.

Une des premières questions qui se présentèrent à l'examen du gouvernement, après la proclamation de l'Empire, fut celle de la liste civile. Le projet, conçu par M. Fould, ministre d État, et approuvé par le nouvel Empereur, portait la liste civile à douze millions. Ce chiffre de douze millions fut accueilli parle conseil des ministres avec la plus grande faveur. Seul, Persigny le combattit. Il soutint que la quatrième dynastie ne devait pas être placée dans des conditions d'éclat, de grandeur et de puissance inférieures aux anciennes. Il rappela qu'en France le peuple aimait l'éclat, la pompe, la magnificence des cérémonies publiques. C'était méconnaître le génie de notre pays que de vouloir faire de l'Empereur un roi bour-

312 MÉMOIRES ET SOUYENIBS

geois. D'ailleurs, il ne s'agissait pas seulement, pour le souverain, de paraître devant la nation entouré des splendeurs du trône, mais de s'associer, de concourir à. toutes les grandes conditions de la société, d'encourager les arts, de secourir les infortunés et d'être, en quelque sorte, dans les calamités publiques, la providence du peuple. Réduire à des proportions mesquines la liste civile de l'Empereur, c'était un contresens, une erreur et peut-être quelque chose de plus qu'une faute.

Ces observations ne furent pas écoutées, et la grande majorité du conseil se prononça pour le projet des douze millions. Au sortir du conseil, le président du Sénat, M. Troplong, qui y avait assisté, rencontra M. de Persigny et le félicita de son discours. « Je n'ai pas voulu, lui dit-il, entrer en lutte avec M. Pould et parler contre le sentiment de l'Empereur ; mais au fond je partage votre manière de voir, et je considère comme une faute la solution adoptée. » Frappé de cet aveu, Persigny lui demanda s'il ne pourrait pas essst^er d'influencer la commission du Sénat pour lui faire faire un contre-projet. M. Troplong se récria viveiçent à cette idée, qu'il jugeait impraticable en ellemême et compromettante pour lui ; il autorisa seulement M. de Persigny à faire connaître son opinion à l'Empereur. Naturellement le ministre de l'intérieur saisit avec empressement une pareille ouverture ; il rentra en conséquence aux Tuileries, après être convenu avec M. Troplong que, s'il obtenait un changement de solution, il se rendrait immédiatement au Luxembourg, avant que la commission du Sénat, convoquée le jour même pour cet objet, ne fût réunie. Mais au premier mot qu'il voulut dire à l'Empereur, celui-ci se montra impatienté de le voir revenir sur le sujet et refusa de l'entendre.

Rentré chez lui, où on l'attendait pour déjeuner, M. de

Persigny, à peine à table, eut une idée, & exécntioQ. It redemanda sa voiture et Il était uae heure quand il arriva au commission allait se réunir pour exac sénatus> consul te, le Sénat lui-mdme et son cdté à deux heures pour en délibère slgny rencontra M. Troplong, qui eutrail la commission, tenant k la main le ] millions. L'abordant' d'un air résolu: dlt-i], vos raisons ont Tait merveille sur pereur ; il se range à votre avis et conseï millions. Veuillez donc changer le ch:

M. Troplong&ccepta sans hésiter le dire d dans une salle voisine, fit le cbangeme tourna à la commission. Inutile de dire après, le nouveau projet de vingt-cinq par la commission, était voté par le Se Dans la soirée, vers six heures, comi ministres étaient en conférence aux Tuile du Sénat vînt apporter le sénalus-consu et en donna lecture. Au chifire de vingl-c eut un étonnement général ; mais M. ' parole et donna les motifs d'ordre politl décidé ses collègues. Après quoi, tout signé sans résistance de l'Empereur. Celu de rien. Malheureusement, pendant Persigny se trouvait seul auprès de lui a voili que ce dernier, se tournant vers lu > Eh bien I il n'était que temps ; si vou instant plus tard au Luxembourg, c'est le millions qui aurait été volé ! a L' Emper signy et comprit tout; mais, avec sa rése ne dit pas un mot.

Un homme capable de telles initiatives et de telles audaces est, à certaines heures, un ministre précieux ; mais, en temps ordinaire, il court risque d'être jugé incommode et dangereux. Aussi, malgré ses services, son dévouement à toute épreuve et son talent, Persîgny, pendant les dix-huit années de TEmpire, n*a été ministre que deux fois, du 22 janvier 1852 au 21 juin 1854, du 24 novembre 1860 au 23 juin 1863. A partir de 1863, il disparaît dans Tombre, et le silence se fait autour de son nom. Jusqu'à la catastrophe de 1870, confiné dans la vie privée, il n'exerça plus d'action appréciable sur la marche du gouvernement. Son influence s'effaça sans retour devant la prépondérance de rivaux plus heureux ou plus habiles.

Cette disgrâce que déguisait mal le titre de duc, qui lui fut conféré le 13 septembre 1863, à la suite de son second et dernier ministère, M. de Persigny la supporta avec dignité. Le diable n'y perdait rien cependant, nous le voyons aujourd' hui par ses Mémoires : M. Rouher, M. Fould, d'autres encore y sont traités sans ménagemonts, M. Rouher surtout. Au fond, il blâme à peu près tout ce qu a fait l'Empire depuis 1863, et en particulier sa politique vis-à-vis de l'Allemagne. Les chapitres XVI, XVII et XVIII, —Sadov^a, causes de Vattitude de la France en Î866y politique française jugée par M. de Bismarck — ne sont rien moins qu'un acte d'accusation contre M. Rouher... et Napoléon III, contre le Vice-Empereur... et l'Empereur lui-même. Ce n'est pas à nous à y contredire.

Le duc de Persigny avait pris pour devise ces deux mots : Je sers. Malgré la fidélité qu'il garda à son maître jusqu'à sa mort, arrivée le 12 janvier 1872, je ne crois pas que son livre serve beaucoup la mémoire de Napoléon III.

Quoi qu'il en soit, à cet égard, ce n'en est pas moins un livre de bonne foi^ honnête, sincère, plein de curieuses révélations et de pages intéressantes. Celles qui ouvrent le volume sont particulièrement remarquables, et je me reprocherais de ne pas les signaler en finissant. Elles sont consacrées à M. Thiers. Je ne puis, faute d'espace, les citer tout entières ; en voici du moins quelques traits :

« ... A la différence des grands hommes dont la supériorité consiste principalement dans l'équilibre entre les facultés élevées du cœur et de Tesprit, chez lui la nature semble s'être plu à donner tout à l'esprit et rien ou presque rien au cœur. Quoique en réalité sans courage, sans caractère, sans élévation véritable, il a tant d'aptitudes, tant de finesses, tant de ressources dans l'esprit, qu'on peut à peine découvrir les misères de son âme sous l'accumulation des richesses de son intelligence...

«... Il ne faut pas croire, en voyant sa face de Méphistophélès et son profil de satyre, qu'il soit ni méchant, ni vindicatif, ni cruel. Sans sa vanité, il serait plutôt aimable, bienveillant, bon compagnon. Mais pour gratifier cette vanité funeste dont il n'a pas conscience, il mettrait le feu au monde. Onel est donc le secret de cette aberration? Le voici : c'est que, de race méridionale et vantarde, né dans une famille de bohème et élevé en conséquence, c'est-à-dire sans aucune éducation première, après être parti de si bas et monté si vite et si haut par des tours de force de son esprit, il a été tellement ébloui lui-même, en voyant les résultats de ce don de la nature, qu'à force d'admirer et de déifier l'instrument de sa fortune, il est devenu la première dupe de son idolâtrie. Oubliant que la vraie grandeur et la véritable habileté viennent du cœur, qu'écrire l'histoire ou la faire sont deux choses différentes ; que l'esprit qui suffit à l'une ne suffit pas à

Tautre, il eo est arrivé, dans sa naïve admiration de luimême, non seulement à se croire capable, mais seul capable de gouverner la France. Et quand le bon sens de ce pays témoigne qu'il voudrait à. son service moins d'esprit et plus de caractère, il rougit de honte de la stupidité de ses contemporains. Telle est sa foi aveugle dans les ressources de son esprit que, quoiqu'il proteste sans cesse de son dévouement à son pays, il n'hésiterait pas à le jeter dans les plus grands périls pour avoir le plaisir de l'en retirer. Ni 1840, ni 1848 n'ont ébranlé cette monstrueuse vanité ; et aujourd'hui même que toutes ses facultés sont appliquées à une œuvre qui serait un crime odieux, si son aveuglement ne l'excusait en partie, il est convaincu de bonne foi qu'au prix d'une révolution et des malheurs qu'elle entraîne, le pays ne payerait pas trop cher l'avantage d'avoir enfin à son service un esprit . aussi merveilleux que le sien (1). »

Ces pages ont été écrites en 1868. Trois ans après, hélas ! elles devaient recevoir une éclatante et douloureuse confirmation.

Déjà, Chateaubriand dans ses Mémoires d'Ouire-Tomhe^ Tocqueville, dans ses Souvenirsy Eugène Delacroix et Castellane, dans leur Journal, avaient apprécié M. Thiers avec une égale sévérité. D'autres Mémoires de contemporains viendront : il m'étonnerait beaucoup qu'il s'en trouvât un seul qui lui fût sympathique. Cet homme si spirituel* a bien pu de son vivant duper la masse du public: il ne dupera pas l'histoire.

24 mars 1896

(i; Mémoires, p. 8-10.

LE GÉNÉRAL DUGROT "*

Il semble vraiment que, pour écrire, — plus d'une fi déjà j'ai eu occasion d'en faire la remarque, — ce soit bon apprentissage de manier l'épée. Parmi les MémoU dont notre littérature est le plus justement âëre, il fa placer ceux qui ont été composés par des soldats, par c hommes gui ne se piquaient ni de belles-lettres, ni de 1 esprit, et qui étaient arrivés à la fin de leur carrière sa avoir eu le loisir ni le goût d'écrire. Mais comme ils se pleins de leur sujet, comme ils ont au cœur une be flamme et une noble passion, il se trouve que leurs réc sont pleins de mouvement, de chaleur et de vie ; le stj dont ils n'ont pas prh souci leur est donné par surcrol

(1) La vit mifitairii du géairal d'aprèi ta torrespondance (1S3B-1B' pabliÉe par ses eafiiQts. Deux volumes in>S, Pion et Nourrit, éditei

De même que les soldats, quand ils écrivent leurs Souvenirs, sont presque toujours des narrateurs originaux et compétents, de même aussi leurs lettres ont souvent une réelle valeur. On y trouve un ton de sûreté et de probité dans les moindres circonstances, le bon sens pratique mêlé à l'élan du cœur, la passion du devoir, et, avecle culte de la patrie, le culte de la famille. Ici encore les exemples abondent. Hier encore, on publiait la correspondance du maréchal Bosquet, qui renferme des parties vraiment admirables. Comme celles du Maréchal, les lettres du général Ducrot nous dessinent dans Tesprit la figure d'un grand soldat et d'un homme de bien.

Auguste-Alexandre Ducrot était de famille militaire. Son grand-père paternel, entré aux intendances d'Auvergne en 1776, avait conservé ses fonctions pendant la période révolutionnaire, puis sous le premier Empire. Dans plusieurs circonstances difficiles, il sut donner des gages d'un rare dévouement. Un Jour, n'ayant pas reçu les fonds nécessaires à la subsistance d'un corps d'armée dont le passage n'était pas annoncé, il n'hésita pas à engager son crédit et ses ressources personnelles, et fit à l'Etat une avance considérable qu'il ne réclama jamais, très fier d'avoir pu, aux dépens de sa fortune privée, rendre service à nos soldats.

Son père (1), après avoir fait également une partie des campagnes de TEmpire, se trouvait, en 1817, en garnison à Nevers, lieutenant-colonel du ll*régiment de chasseurs de l'Isère. Il avait épousé mademoiselle Dupleix, nièce à la mode de Bretagne du célèbre gouverneur général des Indes.

(i)Le grând-père et le père du général Ducrot étaient chevaliers de Saint-Louis.

C'est à Nevers, le 24 février 1817, que naquit Auguste Ducrot. Son enfance ne fut entourée que de visages militaires. Ses deux oncles maternels étaient tous deux dans Tarmée. L'aîné, ancien colonel de cavalerie, avait fait les campagnes du premier Empire et vivait retraité à Haguenau. En 1870, lors de l'invasion, il avait conservé toute la vivacité de ses glorieux souvenirs, et, ne voulant pas voir les vaincus dléna fouler le sol de la France, il s'enferma chez lui, résolu à n'en sortir que quand les Allemands auraient quitté l'Alsace. Le vieux soldat se tint parole, et ne franchit plus le seuil de sa maison qu*au jour de sa mort, survenue en 1872.

L'autre frère de madame Ducrot, Jules Dupleix, eut pendant la campagne de 1814 un très brillant fait d'armes et sauva la vie au maréchal Macdonald, dont il commandait l'escorte. Il était général de brigade à Auch, au moment du coup d'Etat du 2 décembre. Le second Empire ne lui pardonna pas la douceur dont il fit preuve dans la répression des troubles, et sa carrière fut arrêtée.

Fidèle aux traditions de sa famille (i), Auguste Ducrot entra à Saint-Gyr le 14 novembre 1835. « Je compte bien, écrivait-il à son grand-père, M. Dupleix, obtenir, avec votre aide, d'aller en Afrique, d'où je ne reviendrai que

(1) Les deux frères du général Ducrot ont marqué dans notre armée : Tun, Henri, officier du corps d^étal-major, après avoir pris part à Texpédition de Bomarsund et à la guerre d'Italie, est devenu officier général ; l'autre, Jules-Ambroise, officier du génie, mérita en Afrique deux citations et fut blessé à Sébastopol. Nommé chef de bataillon en 1863 et envoyé à Strasbourg, il se distingua pendant le siège de celte place et fut tué le 23 septembre. — Le beau-frère du général, Antonin de Champs, était capitaine-adjudant-major au 59«, au moment où éclata la guerre de 1S70. Blessé le 24 août, à la bataille de Borny, il tint absolument à quitter Thôpital pour prendre part à la sortie du 31 août, à laquelle il assista la tôle encore enveloppée de bandages, et fut tué devant Servigny.

capitaine et décoré. Je ne puis songer sans une espèce d'horreur que je pourrais languir pendant plusieurs années dans une garnison de France. Ce n*est pas ainsi que je comprends le métier militaire. »

Les vœux du jeune Ducrot furent exaucés : il fut nommé, à la date du 1""^ octobre 1837, sous-lieutenant au 1®' régiment de ligne en garnison à Oran. Il devait rester en Algérie jusqu'en 1851. Ce sont ses lettres pendant cette période de quatorze ans qui forment la première partie de la Vie militaire du général Ducroty d'après sa correspondance.

Ses lettres à son père n*ont pas été conservées, mais nous avons celles qu'il écrivait à son grand-père mater* nel, M. Dupleix. Elles sont pour la plupart très longues, très détaillées, et forment un véritable journal militaire. Llntérèt en est très vif. Sans doute la guerre d'Afrique est loin d'avoir le caractère grandiose et en quelque sorte épique des guerres du premier Empire et de la Grande-Armée, mais peut-être offre-t-elle un intérêt plus original et plus varié. On pourrait comparer chacune des campagnes de Napoléon I" à une tragédie classique, où les trois unités de temps, de lieu et d'action sont rigoureusement observées, où toutes les scènes sont en quelque sorte ramassées et se succèdent avec une régularité et un ordre parfaits, où l'intérêt principal se concentre sur un personnage unique qui domine toute Faction : l'Empereur. Dans les campagnes d'Afrique, au contraire, point d'unité, mais des scènes éparses, un drame à cent actes divers, où le théâtre de Faction change à chaque instant, où se succèdent des acteurs sans

nombre. C'est bien encore une épopée — mais ce n'est plus l'épopée classique d'Homère se déroulant tout entière autour des murs de Troie; c'est l'épopée fantaisiste de l'Arioste, prodiguant les épisodes, menant de front un nombre considérable de personnages et d'actions diverses. Le cadre d'ailleurs est singulièrement poétique. Au lieu de la vieille Europe, avec ses plaines connues, c'est un monde nouveau, un ciel plus éclatant, un désert immense aux horizons mystérieux. Napoléon sans doute est absent; mais n'est-ce pas aussi une grande Qgure que celle d'Abdel-Kader, de cet homme Jeune, beau, d'une habileté sans égale, qui sort du désert, qui s'y replonge pour en ressortir encore, qui est partout et nulle pari, à la fois prêtre, soldat et diplomate, brave comme un lion et rusé comme un renard ; qui, avec quelques cavaliers, dépourvu d'artillerie et presque sans fusils, tient en échec pendant quinze ans les premiers soldats du monde ; qui se bat, d'ailleurs, non pour la domination et la conquête, mais pour sa religion et sa patrie, — et qui, le jour de la défaite enSn venu, se montre dans la captivité doux, simple, résigné; qui, retiré à Damas, protège généreusement les chrétiens contre les fureurs meurtrières des druses, offre à la France, aux jours de ses désastres, de venir à son aide et de se mettre à la tôle des soldats de l'Afrique ; — qui, dans les montagnes du Liban, au fond de cette Médilerranée, dont les rives si longtemps retentirent de ses exploits et de sa gloire, achève, après de longs jours, une vie que la légende et la poésie disputeront k Ihisloire î

De cette guerre d'Afrique, qui a revêtu d'un si brillant éclat quelques-unes des pages de notre histoire, le général Ducrot nous donne dans ses lettres une vivante image. On y retrouve, agissant, parlant, infatigables, héroïques, ces jeunes hommes, ofûciers et généraux, à

qui la France doit la conquête de l'Algérie, cette glorieuse pléiade des Africains, les Lamoricière, les Ghangarnier, les Bedeau, les Duvivier, les Nemours, les d'Aumale, les Gavaignac, les Bosquet, les Saint-Arnaud, les Pélissier, les Mac-Maiion, et, avec eux, leur ancien et leur maître, le maréchal Bugeaud.

Ghangarnier et Bugeaud sont, & ses yeux, les deux hommes qui ont le plus fait pour assurer notre conquête, et, au cours de ses notes, il ne leur ménage pas les éloges, — éloges d'un grand prix, venant d'un témoin si éclairé, et qui, malgré sa jeunesse, aime à aller au fond des choses. S'il ne cache pas son admiration pour ces deux grands hommes de guerre, il ne tait pas non plus sa sympathie pour le duc d'Aumale. Au mois d'avril 1841, lors de l'expédition du ravitaillement de Médéah, il servait sous les ordres du jeune prince. Racontant celte expédition à son grand-père, dans sa lettre du 17 avril, il écrit :

« ... Après dix heures de marche, nous occupions toutes les positions, et le convoi entrait dans le col.

» Pendant cette première journée, le duc d'Aumale a constamment marché à noire tête, encourageant les uns, gourmandant les autres, donnant à tous l'exemple de la gaieté.

» Les chemins étaient tellement mauvais que, malgré toutes les précautions possibles, le cheval du prince, qu'un soldat conduisait par la bride, est tombé dans un précipice de plus de six cents pieds.

» Nous n'avions pas de bagages, comme bien vous pensez, et, pendant une halte, le Prince s'est trouvé fort heureux de dévorer un morceau de pain de munition et de boire un coup dans ma gourde. J'ai complété ce délicieux repas en lui oiïrant un cigare qui se trouvait par hasard dans ma poche I

LB QEXBRAL DUCROT 3^

» Le lendemain, le Prince m*a engagé à manger la sonpe à son bivonac. Le repas a été aussi gai et aussi peu cérémonieux qu'entre camarades.

» Il est impossible de trouver un jeune honune plus aimable, plus gracieux que Henri d'Orléans.

» Nous avons eu beaucoup à souffrir du mauvais temps dans cette dernière expédition. Le caractère du Duc ne s'est pas démenti un seul instant. On voit qu'il n'y a là rien d'affecté. Comme lieutenant-colonel, il est parfait. Administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire» en homme entendu !

» Il est brave autant qu'un Français peut l'être et désireux de prouver à l'armée et à la France qu'un Prince du sang peut faire autre chose que parader.

» En expédition, il n'emmène aucune suite et vit avec nos officiers supérieurs (1). jo

Ducrot eut vite fait de se faire remarquer de ses chefs» le duc d'Aumale et le duc de Nemours, les généraux Ghangarnier, Bugeaud et Boyer. Ce dernier, le 14 mai 1841, à la suite d'un combat aux environs de Milianah, écrivait au colonel Dupleix, oncle du jeune Ducrot :

« Votre jeune neveu est proposé pour capitaine par Mgr le duc de Nemours. Ce jeune officier est des plus dis* tingués et des plus braves. A l'affaire du 3 mai, dans une charge à la baïonnette qu'une partie de la division du prince a faite, et où un bataillon du 24*" a vigoureusement donné, M. Ducrot a tué deux Arabes de sa main. Soyez sans inquiétude pour l'avenir de votre neveu; il est si honorablement connu déjà que son chemin est tout tracé.

(1) Le dac d'Aamale n'avait alors que dU-neuf ans. Il était lieateuaatcolooel da 17« léger. (Tome I, p. 06.)

Mgr le duc d'Aumale le connaît et l'apprécie. Mgr le duc de Nemours, qui, je viens de vous le dire, Ta proposé pour capitaine, espère bien qu'il sera nommé (1). »

Il fut en effet nommé capitaine le 11 février 1842, h la veille de ses vingt-cinq ans. De 1838 à 1847, il fut porté neuf fois à Tordre du jour de l'armée. Ce qui lui valut sa neuvième citation fut une blessure reçue, le 16 mai 1847, dans un combat contre les Beni-Abbès. Le maréchal Bugeaud avait dirigé l'opération. Gomme il regagnait son bivouac, avec le chef d'escadron Trochu, ils virent étendu à terre, le buste adossé au tronc d'un tamaris, un officier blessé qu'assistait un chirurgien. Ils allèrent à lui, et reconnurent le capitaine Ducrot, qui avait reçu un coup de feu à la jambe. Gomme le chirurgien déclarait que les suites n'auraient pas de gravité, le maréchal, que rassuraient d'ailleurs pleinement la bonne physionomie et la gaieté du blessé, lui dit avec sa bienveillante bonhomie : « Allons, tout va bien ! blessure heureuse... blessure heureuse ! A votre âge, j'aurais payé cher la chance de l'avoir reçue. » Elle fut heureuse en effet, car quelques mois après, le 22 septembre 1847, Ducrot était nommé chef de bataillon. 11 était chevalier de la Légion d'honneur depuis le 6 mars 4846. Il avait donc plus que tenu la promesse qu'il faisait à son grand-père, au moment de son entrée à Saint-Gyr : « J'irai en Afrique, et je n'en reviendrai que capitaine et décoré. »

Quelques jours h peine après avoir été fait chevalier, il s'en était fallu de peu qu'il ne conquît la croix d'ofïïcier.

(1) Tome L page 76.

LE QÉNÉRAL DUCROT 325

Le 13 mars 1846, le général Yusuf, sous les ordres duquel 11 se trouvait h. ce moment, avait eu une brlllaute alTaire à quelques lieues au nord de Bou-Saada. Après une marche de trente heures, il avait surpris le camp d'Âbd-el-Kader. Nous avions pris tous ses bagages, tué une partie de ses âdëles, et, pendant plus de trois lieues, la cavalerie indigène irrégulière de Yusuf avait donné la chasse à l'Erair. C'était le capitaine Ducrot qui commandait celte cavalerie. Abd-el-Kader ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval et à la fatigue des nôtres. — A quelques années del&, le capitaine Ducrot, devenu colonel du -^^ grenadiers, fut présenté à l'Emir, au Palais de Saint-Cloud, et eut avec lui un long entrelien. Comme ils se remémoraient les épisodes des derniers combats, et notamment ceux de mars et d'avril 1846, Abd-el-Kader s'écria : <■ C'était donc toi, ce cavalier au cheval blanc, qui me serrait de si près et qui a culbuté si à propus I Tu m'as fait ce jour-là courir l'un des plus grands dangers de ma vie, car, moi aussi, mon cheval était à bout et, si tu nous avais rejoints, nous aurions été hors d'état de combattre (1). »

Ducrot n'était pas seulement un vaillant soldat. Il était doué de rares qualités d'intelligence et de travail; le maréchal Bugeaud en fut tout d'abord frappé. Voici, d'après une relation inédile du général Trochu, attaché en 1S45 à l'état-major de Bugeaud, comment s'établirent, k celte époque, les rapports du maréchal avec le jeune capitaine ;

« La colonne du maréchal Bugeaud venait d'opérer pendant des mois dans la province d'Oran, dans celle d'Alger, allant du désert au Tell et du Tell au désert, à bout de forces, h bout de vivres, et il fut décidé qu'on se

(t) Toma I, p. leo.

rapprocherait de Médéah, d'où Ton ferait venir un convoi de vivres ; les troupes furent mises au repos en l'attendant. Les bivouacs établis entre Boghar et Médéah, je partis avec une escorte de cavalerie, allant au-devant de ce convoi qui nous apportait la vie. Il faisait halte, et dans la prairie, un officier de haute taille, le bras passé dans la bride de son cheval qui avait le nez dans Therbe, interrogeait l'horizon du côté par oîi j'arrivais : c'était le capitaine Ducrot. J'avais retrouvé le compagnon de mes jeunes années, et il y eut là des effusions auxquelles, après tant d'années écoulées, tant de douloureux événements accomplis, je ne puis m'arréter par le souvenir sans me sentir pénétré de la plus profonde émotion.

» Je l'annonçai au maréchal en le lui faisant connaître. Il dînait au quartier général dès le lendemain et séduisit absolument le gouverneur par l'intelligente et virile simplicité, par la netteté pleine de vues, avec lesquelles il entra dans la discussion des questions de guerre et d'indigénat qui occupaient alors les esprits. « Votre ami vaut beaucoup, — me dit le maréchal ; ne me le laissez pas oublier (1). »

Un an plus tard, le capitaine Ducrot, venu de Médéah à Alger, entrait dans le cabinet du général Trochu et, sans préambule, lui déclarait qu'il jugeait possible d'amener, par des négociations habilement et fermement conduites, la soumission du grand marabout Ben-Salem.

D'une famille illustre et d'une grande valeur personnelle, Ben-Salem, qui avait abandonné ses richesses et ses honneurs pour la cause de l'Islam, exerçait une influence considérable sur toutes les populations de Test de la province d'Alger. Retranché sur les hauts sommets

(1) Extrait d'un récit du général Troehu en date da 30 janvier 1SS3.

du Djurdjura, au milieu des populations kabyles toujours prêtes à écouter sa voix, il menaçait sans cesse nos colons de la Metidja. Dans la dernière insurrection, c'était lui gui avait ouvert à Abd-el-Kader les portes de la Kabylie.

A la fin de 1846, le capitaine Ducrot avait été installé dans un poste de nouvelle création à Aumale. A peine arrivé, il conçut l'idée d'entrer en relations avec Ben- Salem. Tout son plan était basé sur le grand chagrin que ressentait le marabout de la perte de son fils, captif des Français, et sur l'impression violente et favorable que Ton pouvait, en le lui rendant, faire sur cet homme naturellement généreux et droit. Après avoir gardé quelque temps le jeune homme et quand il s'en crut sûr, le capitaine le renvoya chez son père. Au bout de quelques jours, le fils de Ben-Salem, accompagné de plusieurs serviteurs, revenait à Aumale, porteur d'une lettre dans laquelle le Khalifa exprimait au capitaine toute sa reconnaissance. C'est à ce moment que Ducrot se rendit à Alger et fut mis en présence du maréchal Bugeaud. Celui-ci fit appeler aussitôt le directeur général des affaires indigènes, le colonel Daumas. Le directeur traita son jeune sous-ordre de visionnaire, montra les impossibilités de l'entreprise, en railla doucement l'initiateur, si bien que la question fut rayée de l'ordre du jour gouvernemental. Elle fut heureusement reprise par le général Trochu, qui insista sur la confiance que méritait le capitaine. Le maréchal finit par se laisser convaincre et par accorder l'autorisation en blanc-seing demandée p?r Ducrot. Celui-ci proposa alors au Khalifa une entrevue qui fut acceptée. Accompagné seulement de deux chefs arabes, dans lesquels il avait une entière confiance, habillé lui-môme en Arabe» il traversa sans accident les populations kabyles et monta tout droit au Djurdjura. C'était le 9 janvier 1847.

L'entrevue fut longue ; le capitaine réussit à décider Ben- Salem à faire sa soumission, et à la faire à Alger. € J'accepte, dit le Khalifa, ce que le gouverneur commande, car la force vient de Dieu et la France est forte, puisqu'elle a pour la servir des hommes aussi dévoués que toi. »

Le maréchal étant venu le 25 février à Aumale, le capitaine, deux jours après, put lui présenter Ben-Salem, qui arriva accompagné de tous les grands chefs du Sebaou et de la Kabylie. Le Khalifa dit au maréchal : « Nous avons combattu jusqu'à ce jour pour la défense de nos libertés et de notre religion : nous avons succombé dans la lutte, et puisque Dieu vous a donné la force et le pouvoir, il ne nous reste plus qu*à nous soumettre à ses décrets. Ben- Salem n'a jamais manqué à sa parole, et vous pouvez compter que, à partir d'aujourd'hui, j'userai de toute mon influence pour assurer la paix et la tranquillité dont nos malheureuses populations ont un si grand besoin. »

Le 8 avril, escorté, par le capitaine Ducrot, Ben-Salem se rendit à Alger. Le maréchal Bugeaud avait donné l'ordre qu'on lui fît un accueil exceptionnel. Unedépulation d'officiers supérieurs, s,uivie d'un escadron de chasseurs d'Afrique, fanfare en tête, l'attendait à la Maison-Carrée. Il arrivait, précédé lui-même d'un goum de cent cinquante cavaliers faisant la fantasia. Ben-Salem et ses fils restèrent jusqu'à la fin attachés très sincèrement à la cause française.

La soumission de Ben-Salem, œuvre personnelle du capitaine Ducrot, fut considérée partons, et en particulier par le gouverneur, comme un fait des plus importants, comme un succès qui valait bien des victoires.

Le 5 décembre 1848, au cours d'un congé de quelques mois qu'il était venu passer à Nevers, le commandant Ducrot épousa mademoiselle Marie-Ursule de Champs, appartenant à une des plus anciennes familles du Nivernais. Mais, dès le mois de juin 4849, nous le retrouvons en Algérie, chef du très important bureau arabe de Médéah, dont dépendait tout le sud de la province d'Alger.

L'année 1849 fut signalée par un fait capital, la prise de Zaatcha. Le colonel Daumas, directeur des affaires indigènes, prit personnellement le commandement d'une colonne mobile, destinée à assurer les derrières du corps de siège et à maintenir les tribus dans le devoir. Il devait opérer sur le territoire du cercle de Médéah ; aussi eût-il vivement désiré que le commandant Ducrot pût l'accompagner. Le mauvais état de santé de ce dernier ne le permit pas. Mais le colonel Daumas ne cessa d'avoir recours à son expérience et à sa parfaite connaissance des tribus; il n'hésita pas à se laisser conduire par les conseils d'un inférieur en qui il avait pleine confiance. Le commandant Ducrot ne borna pas d'ailleurs à des conseils l'aide prêtée à son chef. Informé que les fractions des Ouled-Nayls, voisines de Zaatcha, se laissaient entraîner et n'attendaient que l'arrivée de Mohammed-ben-Hadj- Schrier pour se joindre à lui, il réunit les goums fidèles dont il disposait, et les partagea en deux groupes placés sous les ordres de deux vigoureux officiers, MM. Carrus et Gruard, ses adjoints, auxquels il traça dans les moindres détails un plan d'opération des plus habiles.

Ces officiers se conformèrent & la lettre aux instructions

du commandant Ducrot, surprirent les tribus hostiles le 14 novembre, les dispersèrent et firent une razzia dont les résultais furent immenses. Mohammed-ben-Hadj-Schrier, battu à Ourtal le 16 par le général Herbillon, se vit privé des ressources qui lui eussent permis de réparer sa défaite, et dut disparaître définitivement dans le Sont.

Ce succès complet sur des tribus puissantes et guerrières avait été obtenu par remploi exclusif des goums indigènes, fait qui fut très remarqué en raison de sa nouveauté, car jusqu'alors on n'avait osé employer ces goums aux actions de guerre qu'en liaison avec des troupes régulières (1).

Cependant la santé du commandant Ducrot continuait à souffrir des atteintes du climat. Au mois de mai 1854, il dut quitter Alger. Une saison à Vichy et une seconde à Fougues le remirent complètement, mais les médecins lui interdirent de retourner en Afrique.

Promu lieutenant-colonel le 8 août 1851 et colonel le 26 décembre 1853, il commandait le 3* régiment de ligne, lorsqu'éclata la guerre d'Orient. Lamalechance voulut que, au lieu d'être envoyé en Grimée, il flt^parlie du corps envoyé, sous les ordres du général Baraguey-d'Hilliers, pour opérer contre la forteresse de Bomarsund, située dans les îles d'Aland, à l'entrée du golfe de Bothnie. Un instant on avait espéré qu'un coup décisif, frappé au Nord, amènerait de grands résultats. L'Angleterre avait préparé une flotte considérable, commandée par l'amiral Napier; la France, de son côté, avait équipé une division navale et fourni un corps de débarquement de dix mille hommes environ. Les escadres combinées entrèrent dans la Baltique le 31 juillet 1854 et débarquèrent aux îles d'Aland,

(1) Tome I, p. 199.

le 8 août, les troupes expéditionnaires. La forteresse de Bomarsund, attaquée le 12 août, capitula le 16. Si brillant que fût le succès, il ne devait être dans ces régions suivi d'aucun autre. Cette diversion ne fut donc qu'un épisode, aujourd'hui presque inaperçu dans Tensemble des opérations de la guerre de Russie (1).

Les lettres et le journal du colonel Ducrot pendant cette campagne n'en sont pas moins remplis d'intérêt. On y trouve même de jolies pages descriptives : on y voit surtout avec quelle tendresse cet homme de guerre aimait sa femme et ses enfants.

Le 24 juillet, au moment oîi l'escadre vient de quitter le port de Deal, sur la côte anglaise, il écrit à sa femme :

« ... A cinq heures un quart, nous nous mettions en marche; placé sur le pont, je ne quittais pas des yeux les côtes de France ; il est impossible de décrire le sentiment qu'on éprouve en voyant disparaître peu à peu cette terre sur laquelle respirent toute une famille aimée, une femme, des enfants adorés I

» Au moment où le soleil se couchait, splendide et majestueux, derrière les côtes d'Angleterre, dans la direction de Londres, mes vœux ardents s'élevaient vers le ciel, et je lui demandais de me ramener bientôt vers ces êtres chéris.

» La gloire, l'ambition, tous ces vains mots qui entraînent la plupart des hommes, me semblent bien peu de

chose, en comparaison du bonheur que l'on goûte à son foyer. »

26 juillet : a ... Il me semble que malgré la distance nos

&mes communiquent, que ton cœur bat avec le mien, que

nos impressions sont les mêmes I C'est le soir surtout, au

(i) p. de la Gorce, Histoire du second Empire, t. I, p. 249.

coucher du soleil, que je suis tout entier avec toi ; appuyé sur le bastingage du navire» je le vois descendre d*abord lentement vers la mer; puis, lorsqu'il atteint les premières vagues, sa marche devient rapide, en quelques minutes il disparaît complètement; je voudrais le retenir pour prolonger ces instants si beaux et si bons ! »

Ce soldat si intrépide, dont tous ses compagnons d*armes admiraient le courage et « cette énergie incomparable qu'exaltait le danger (i) », n'était pas seulement le plus tendre des pères ; c'était aussi — faut-il le dire ? — un affreux clérical. Voici ce qu'il écrit le 7 août 1854, à la veille de Tattaque de la forteresse de Bomarsund :

« ... Oh! chère compagne, au moment du danger comme dans tous les instants de ma vie, ma pensée sera tout à toi. La Sainte Vierge me protégera^ fen ai la ferme confiance; mais s*il plaisait à Dieu d'en décider autrement, mon dernier soupir sera pour toi que j'aime de toutes les forces de mon âme. Que mon souvenir ne t'abandonne jamais, consacre ta vie tout entière à Téducation de nos chères fillettes, parle-leur souvent d'un père qui les aimait tendrement et qui eût été heureux de les voir grandir sous ses yeux, d*être leur ami, leur soutien. Elève-les dans des goûts simples, mais ne crains pas de faire quelques sacrifices pour compléter une solide et brillante éducation. N'oublie pas cependant que des filles ne doivent jamais

(1) Dans un récit des combats d'Algérie en mars et avril 1846, le général du Barail, alors lieutenant au !•' régiment de spahis, parle en ces termes du capitaine Ducrot : « Le général Yusuf avait, pour commander toute la cavalerie indigène irrégulière de sa colonne^ le chef du bureau arabe de Médéah. Le capitaine Ducrot s'était déjà fait une grande et légitime réputation par ce courage et cette énergie incomparables qu'exaltait le danger, celte superbe intelligence, cette capacité supérieure, en un mot par ces puissantes facultés dont il devait encore donner tant de preuves éclatantes. »

LE OÉNl^RAL DDCROT 333

quitler leur mère ; qu'elles aillent dans le monde le plus lard possible. Pour supporter ton malheur, pense que je veille sur vous, et un jour Dieu nous réunira.

» Adieu donc, mon amie; adieu, mes chères enfants ; à vous ma vie, avons ma dernière pensée! »

Lors de la déclaration de guerre à l'Autriche (3 mai 1359), Ducrol, général de brigade depuis le 13 mars 1858, commandait la subdivision d'Indre-et-Loire. Il prit part à la campagne d'Italie. Sa brigade faisait partie de la division Bourbaki et appartenait au 3* corps, que commandait le maréchal Canrobert. Ici encore, comme à l'époque de la guerre d"Orienl, la malchance poursuivait le brave Ducrot. La division Bourbaki n'eut presque pas à donner. Elle était àSolférino,maisDucrotécrivait le lendemain [25juin 1859):

<■ Nous venons d'avoir une grande bataille : on s'est battu pendant dix-sept heures sur une étendue déplus de quatre lieues. L'avantage complet nous est resté sur toute la ligne; mais, sur quelques points, il a été vivement disputé. De notre corps d'armée, la division Trochu a été seule vivement engagée... Quant à nous, nous n'avons eu allaire qu'à plusieurs escadrons de uhlans qui ne valaient pas la poudre que l'on a employée pour en décrocher quelques-uns... »

Il écrivait encore, le 26]uin :

« Singulières chances de la guerre! La division Bourbaki, qui semblait destinée à frapper les premiers coups, celle que l'opinion publique désignait aux premiers engagements, n'a pas encore perdu un homme par le feu de l'ennemi, et toutes les autres ont été engagées une ou plusieurs fois. »

Le 9 juillet, au moment où Ton apprend Tarmistice, il écrit de Fornelli :

« Un armistice est conclu entre les deux armées : il ne peut avoir été accepté, si, de part et d*autre, Ton ne pense sérieusement à faire la paix. Si je ne t'aimais si tendrementy si je ne pensais sans cesse à nos enfants, je ne pourrais me consoler de Tinaction à laquelle nous avons été condamnés pendant cette guerre si glorieuse et si brillante pour tous mes camarades. Mais je me fais une idée du bonheur que tu as dû éprouver en apprenant cette grande nouvelle, du repos dont tu jouis après de si grandes inquiétudes; je pense au bonheur que j'aurai à te revoir, et je renonce volontiers à mes idées de gloire et d'ambition. »

La paix est signée; déjà une partie de Tarmée est rentrée en France, et la division Bourbaki est toujours en Italie. Le général Ducrot écrit à sa femme, le 29 juillet, de San- Giovani : « Partir les premiers, n'avoir rien fait pendant la campagne, rentrer les derniers, c'est par trop de mauvaises chances ! »

Les lettres écrites par le général pendant cette campagne sont aussi jeunes, aussi charmantes que celles que, douze ou quinze ans plus tôt, lieutenant ou capitaine, il écrivait d'Algérie. Outre leur intérêt propre, elles ont encore celui que leur donnent, hélas I les événements qui ont suivi* Lorsqu'on lit, par exemple, dans la lettre du 11 juin, le récit de l'entrée de Napoléon III à Milan, ou lorsqu'on rencontre, dans celle du 26 juin, après la victoire de Solférino, cette phrase : « Notre Empereur a véritablement un bonheur providentiel », comment n'être pas ému à la pensée des lendemains qu'ont eus ces journées triomphales? Le 7 juin, trois jours après Magenta, Ducrot écrit du bivouac, devant Abbiategrasso : « Wimpffen est

nommé général de division (il a bien gagné cette troisième étoile) ; Mac-Mahon est fait maréchal et duc de Magenta (i). » Quel cri terrible eût jeté Ducrot, si, au moment où sa main venait de tracer ces deux lignes, il avait eu la vision de celte épouvantable journée, où Mac- M^hon, grièvement blessé, lui cédait à lui-même le commandement en chef, que réclamait aussitôt, en vertu d'un ordre éventuel du ministre de la guerre, le général de Wimpffen, condamné, quelques heures plus tard, à signer la capitulation de Sedan !

J'ai été conduit, malgré moi, à anticiper sur les événements, à ouvrir, avant l'heure, les dernières pages du second volume. Ce second volume est plus intéressant et plus remarquable encore que le premier.

Ducrot était depuis peu de mois général de division, lorsqu'il fut nommé, le 25 septembre 1865, au commandement de la 6" division militaire, dont le siège était à Strasbourg. Il devait y rester jusqu'au mois de juillet 1870.

Sa Correspondance pendant ces cinq années restera comme un document historique de premier ordre. Dès le premier jour, il eut le sentiment du danger qui menaçait nos frontières. Pénétré de Timmensilé du péril, il fit tout pour le conjurer. Au poste où il était placé, il lui parut que ce n'était pas assez d'être un chef de corps soucieux de la bonne organisation de ses régiments. Convaincu que la guerre était inévitable et prochaine, il ne négligea rien pour connaître les projets, les préparatifs et les forces de notre ennemi. 11 multiplia les avertissements. On n'exagère point en disant qu'éclairé, et comme illuminé par sa passion patriotique, il multiplia les prophéties. Il

(1) Tome I, p. 329.

n'était point d'ailleurs de ceux qui se bornent à montrer le danger, h dénoncer le mal ; il cherchait, il indiquait le remède. Pendant que M. Thiers traitait de chimères et de FANTASMAGORIE la puissauce militaire de la Prusse (1) ; tandis que les républicains, au Corps législatif et dans la Presse, travaillaient de toutes leurs forces à empêcher que la France n'augmentât son armée, il proposa, dès 1867, un plan de tecrutement et de réorganisation des cadres qui nous eût donné plus d'un million de soldats nouveaux à encadrer dans les corps d'infanterie existants, cinquante régiments de cavalerie et vingt-cinq régiments d'artillerie. En même temps, il étudiait ses positions, son plan de campagne ; il s'efforçait de pressentir celui de l'ennemi. Au témoignage d*un homme qui le vit de près à cette époque (2), » il travaillait du matin au soir ». Si ses avertissements avaient été écoutés, si ses conseils avaient été suivis, qui peut dire que la France n'eût pas été sauvée?

Tout le monde voudra lire ces pages d'une émotion si poignante, d'un intérêt si dramatique. Ces deux volumes, outre leur importance historique, ont d'ailleurs une réelle valeur littéraire. Ces lettres familières, écrites par le général à son grand-père, à sa femme, à ses amis, sont d'un tour aisé, vif, alerte. On n'y trouve pas de « phrases », mais souvent de jolis croquis, d'heureuses images, des pensées fines ou touchantes, qui ressemblent, au milieu de ces récits de guerre et de bivouac, à cette petite fleur dont il parle dans une de ses lettres dltalie. « Je t'envoie, écrit-il à sa femme, du bivouac de Mezzano, le 23 juin

(i) Discours du 31 décembre 1867. — Daus le recueil des Discours de Thiers, qui forme pourtant quatorze volumes, les éditeurs ont eu soin d'omettre celui-là.

(2) Le comte de Leusse, alors maire de Reichshoffen.

LE OENERAL DUCROT

18&Ô, je t'envoie un pauvre petit bleuet qui tous les piétinements de ma brigade et qui, rante-fauit heures, est resté abrité sous ma charge de mes plus tendres baisers. »

Ces deux volumes ont été édités avec ui par les enfants du général Ducrot. Je leur sig: tant trois ou quatre petites rectifications h noms propres sont mal orthographiés. Au t 1%, il faut : Fezensac, et non Fésenzac. — T 231 et suivantes, il faut : Baraguey d'Hillier: guay d'HUiiers. — Pages 346 et suivantes, il et non Goîta — En 1S54, lors de l'expédition tique, le général écrit de Copenhague à ma (T. I, p. 250) : « Arrivés au bureau de poste; appris que toutes les dépèches & l'adresse di ditionnaire avaient été remises au chargé baron i'Havezae ou d'Hostac [je ne sais p!

nom). On nous a conduits dans un fort bel t avons trouvé dans la personne du chargé baron d'Havezac, un fort aimable homme, i entièrement à notre disposition. » — Le cha de France à Copenhague en 1854 ne s'appe vezac, ni d'Hostac : c'était M. Dotézac.

14 j&mrier un.

Page 1