JOURNAL D'EUGÈNE DELACROIX
{Suite et fitiA
Eugène Delacroix fui un peintre de génie. Gomme tous les grands artistes du seizième siècle, il a été d'une fécondité merveilleuse. Depuis le Dante et Virgile du Salon de 1S22 jusqu'à sa réplique de la Médée en 1S63, la liste de ses tableaux comprend plus de 1,400 numéros. Bien qu'il eût à peine soixante-cinq ans lorsqu'il mourut, son teuvre est presque aussi considérable que celle du Titien, qui vécut un siècle et qui signait à quatre-vingt-dix-neuf ans sa dernière toile, un Christ au tombeau. Indépendamment de ses tableaux, qui se succédaient chaque année, aux Salons, au milieu d'un tumulte d'éloges et d'injures, U a déployé son talent sur de vastes surfaces. Il a peint la
(1) Tome m, IS9S.
par les envieux dans quelque posle en vue, vain hochet des dernières années, sot emploi pour Tesprit et pour le cœur de ces moments où Thomme au déclin de la vie devrait plutôt se recueillir dans ses souvenirs ou dans de salutaires occupations de Tesprit, pour se consoler de ce qui lui échappe, et remplir ses dernières heures autrement que dans les affaires rebutantes dans lesquelles les ambitieux consument de longues journées, pour être vus quelques instants ou plutôt pour se voir sous le soleil de la faveur. Je ne puis quitter sans une vive émotion ces humbles lieux, où j'ai été tantôt triste et tantôt joyeux pendant tant d'années (1). »
Ce grand artiste n'était pas seulement un peintre. Lui, que ses adversaires ne se faisaient pas faute d'appeler — comme Voltaire l'avait fait de Shakespeare — un « Sauvage ivre », il était nourri dans la familiarité des poètes anciens et modernes, il était surtout un « Intellectuel ». Quand il parle de sa vie intellectuelle, c'est avec l'enthousiasme d'une âme possédée par de hautes idées : « Je me suis dit, écrit-il alors, et ne puis assez me le dire, pour mon repos et pour mon bonheur, — Tun et l'autre sont une môme chose, — que je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit. »
M. Taine, qui le connut et s'entretint plusieurs fois avec lui, nous a parlé du bouillonnement qui se faisait dans sa tète; il Ta représenté curieux de tout, s'intéressant à tout, suivant des cours de langues orientales, faisant de la botanique, bref, un des esprits les plus ouverts de ce siècle. Mais où Taine se trompe, c'est lorsqu'il nous le montre aspirant à tout savoir et visant à l'universalité des connaissances. Delacroix, au contraire, faisait peu de
(1) Journal, t. III, p. 3C0.
mieux écrit sur tout ce qui se rattache à son art. Sur ^ Michel-Ange, sur Titien et Véronèse, sur Rubens surtout, il a des pages de tout premier ordre. L*éternelle question du <c Beau » ne cessa de le préoccuper. Sous ces deux titres : Questions %ur le Beau et Variations du Beau^ il l'examina dans ses détails. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus, il arrive à cette conclusion
qu'il faut admettre pour le Beau la multiplicité des formes », « que l'art doit être accepté tout entier », et que « le style consiste dans l'expression originale des qualités propres à chaque maître ». L'examen de ces problèmes d'esthétique revient souvent dans son Journal. 11 écrit le 3 juillet 1858 : « Mercey (1) a dit un grand mot dans son livre sur l'Exposition : le beau dans les arts^ c^est la vérité idéalisée. U a tranché la question pendante entre les pédants et les véritables artistes ; il a supprimé l'équivoque qui permettait aux partisans du beau partout de masquer leur impuissance à trouver le vrai (2) ».
Et comme le beau est inséparable du vrai, de même aussi il y a une connexion nécessaire entre le bon et le beau. Une société dégradée ne peut se plaire aux choses élevées, dans quelque genre que ce soit (3).
Si telles étaient les idées d'Eugène Delacroix sur cette question du Beau, il ne pouvait que se montrer hostile aux doctrines du réalisme. A ses yeux, l'imagination est le principal facteur de la production esthétique ; la réalité
(1) Frédéric Bourgeois de Mercey^ peintre et écrivain, né en 1808, mort en 1800. A la suite de débuts heureux comme paysagiste, il entra, en 1840, comme chef de bureau des beaux -arts, au ministère de l'intérieur, et succéda, en 1853, au comte d'Houdetot, comme membre libre de l'Académie des beaux-arts. Cette même année, il devint, au ministère d'Etat, directeur des beaux-arts.
{ï) Journal, t. III, p. 3i6.
(3) Ibtdem, LUI, p. 159. — 4 février 1857.
» Que trouvé-je dans un grand nombre d'ouvrages modernes? Une énumération de tout ce qu'il faut présenter au lecteur, surtout celle des objets matériels, des peînp tures minulieuses de personnages qui ne se peignent pas
^ eux-mêmes par leurs actions. Je crois voir ces chantiers
^ de constructions où, chacune des pierres taillées à part
^; * s'offre à ma vue, mais sans rapport à sa place dans l'en-
V semble du monument. Je les détaille Tune après Tautre,
:v au lieu de voir une voûte, une galerie, bien plus un palais
tout entier dans lequel corniches, colonnes, chapiteaux, statues même, ne forment qu'un ensemble ou grandiose ou simplement agréable, mais oh toutes les parties sont fondues et coordonnées par un art intelligent (i). »
Eugène Delacroix ne fut donc rien moins qu'un réaliste. Convient-il de voir en lui un romantique?
Il y a quelque cinquante ans, la critique et le public s'accordaient à comparer Paul Delaroche à Casimir Delavigne, Horace Vernet à Scribe, et Eugène Delacroix à Victor Hugo. Pas de compte rendu de Salon où l'on ne fît servir ce vieux cliché : Eugène Delacroix est le Victor Hugo de la peinture. Théophile Gautier ne manquait jamais de représenter le peintre du Massacre de Scio et de la Noce juive comme un des chefs du romantisme militant. Il n'en était rien pourtant. Ainsi que le dit très bien M. Paul Fiat, dans la remarquable introduction dont il a fait précéder le Journal, ceux qui s'obstinaient à voir dans
{i) Journal, t. III, p. 378.
JOURNAL D'EUGESB DELACROIX
Eugène Delacroix un romantique impénilent furen dupes d'une apparence trompeuse; ils ne virent rextrème fougue d'un tempérament excessif, sans voi tenir compte des facultés de réflexion, de repliemenl soi-même, de concentration voulue et préméditée, constituaient l'essence de son génie. SI Delacroix attentif h une chose, ce fut à ne s'allier à aucune écc marcher seul dans sa carrière d'artiste. Les mëmeâ sons qui firent que, dans le^ première^ nnaées de soi vetoppement, il demeura rebelle aux influences envi naotes, que ni les écoles organisées, ni les artistes im duels n'eurent de prise sur son talent, l'emp&chi toujours de se rattacher à aucune secle (i).
« Le Beau est la rencontre de toutes les convenanci Cette idée, formulée par Eugène Delacroix dans Journal, est la négation de l'idéal romantique. Riei reste, n'atteste mieux ses tendances classiques que admiration pour notre théâtre français du dix-sept siècle et en particulier pour Racine. Le nom de Ri revient presque aussi souvent dans son Journal que de Titien ou de Rubens; il en parle toujours avt même enthousiasme.
Le 24 décembre 1853, il dîne chez .M. Buloz avec V Cousin. 1 On parla, dit-il, de la couleur locale... C( ne trouvait pas la moindre couleur locale dans Ra qu'il n'aime point; il se figure que Corneille, dont i engoué, en est plein. Il disait sur Racine ce que Je ] et ce qu'on en doit dire, c'est-à-dire qu'il est trop fait; que cette perfection et l'absence de lacunes disparates lui ôlent le piquant que l'on trouve à ouvrîmes pleins de beautés et de défauts à la fois..
(i; Paul Fiat, Eugin» Detatroix, p. xii.
«... En entrant dans cette exposition de machines des- . tinées à labourer, à ensemencer, à moissonner, je me suis cru dans un arsenal et au milieu de machines de guerre ; je me figure ainsi cesbalistes, ces catapultes, instruments grossiers et hérissés de pointes de fer, ces chars armés lie faux et de lames acérées ; ce sont là les engins de Mars et non de la blonde Cérès.
» La complication de ces instruments effroyables contraste singulièrement avec Tinnocence de la destination ; quoi I celte effroyable machine armée de crocs et de pointes, hérissée de lames tranchantes, est destinée à donner à Thommeson pain de tous les jours ! La charrue^ que je m'étonne de ne pas voir placée parmi les constella^ lions, comme la « lyre » et le «c chariot », ne sera plus qu*uii instrument tombé dans lé mépris I Le cheval aussi a fait son temps.
» Ces petites machines à vapeur avec leurs pistons, leur balancier, leur gueule enflammée, sont les chevaux de la future société. Uaffreux et lugubre tintamarre de ses roues... Don Quichotte eût mis sa lance en arrêt!...
» Pauvres peuples abusés, vous ne trouverez pas le bonheur dans l'absence du travail. Voyez ces oisifs condamnés à traîner le fardeau de leurs journées et qui ne savent que faire de ce temps que les machines leur abrègent encore. Voyager était autrefois une distraction pour eux; se tirer de la torpeur de chaque jour, voir d'autres climats, d'autres mœurs, donnait le change à cet ennemi qui leur pèse et les poursuit. A présent, ils sont transportés avec une rapidité qui ne laisse rien voir; ils comptent les étapes par les stations de chemins de fer qui se ressemblent toutes ; quand ils ont parcouru toute l'Europe, il semble qu'ils ne sont pas sortis de ces gares insipides qui paraissent les suivre partout conxme leur incapacité