‹ Mémoires et souvenirsChapitre 2 sur 16 · PENDANT LA GRANDE GUERRE · texte numérisé non relu

PENDANT LA GRANDE GUERRE

Le généralissime d'Elbée a été peut-èlre, avec l'illustre Bonchamp, le plus remarquable des chefs de la Vendée. Ses taleots égalaient ses hautes qualités morales. Dès le début de la guerre, il comprit que les Vendéens, sans journaux, presque sans imprimerie, tout entiers d'ailleurs à leur œuvre de dévouement et de sacriûce, n'auraient

's (1) JUémoires d*un père a ses enfants. Une Famille vendéenne pendant

a Grande Guerre {i793'4795)^ par M. Bouliilier de Saint-André, avec IntroduclioD, notes, notices et pièces jusiificatives, par M. l'abbé Eugène Boasard, docteur ès-lettres. — Un volume in-S. E. Pion, Nourrit et C»*, éditeurs, 10, rue Garancière, I89tf.

aacnn moyen de faire connaître lieurs actes, que leurs ennemis, si bien armés au contraire, ne manqueraient pas de travestir et de dénaturer. C'est pourquoi, dès le mois de mai 1793, il chargea M. Boutillier de Saint-André, ancien sénéchal de Mortagne, d'écrire Thistoire de la Vendée. Uhomme auquel il confiait cette mission possédait les qualités nécessaires pour la bien remplir. Il avait une grande indépendance de caractère et n'appartenait point d'ailleurs aux armées vendéennes. Exempt de préjugés, sans passions, sans enthousiasme, froid et réfléchi, il était incapable de flatter et de consacrer une erreur volontaire. Il était modéré en un temps d'exaltation, et il avait des amis dans les deux camps. Habitant le centre du pays théâtre de la lutte, en relations journalières avec les chefs de la Vendée, il apprenait de leur bouche tout ce qu'offrait de plus intéressant cette guerre héroïque.

Pendant un voyage qu'il fit chez d'Elbée, il prit auprès de lui des renseignements aussi détaillés que précis, et rédigea même chez ce général un grand nombre de notes qui devaient lui servir de matériaux pour son histoire. Il écrivit pltisieurs fols à Cathelineau et reçut de lui des notes précieuses sur les combats auxquels le Saint de V Anjou avait pris part. La mise en œuvre de ces documents l'occupa tout entier depuis le mois de mai jusqu'au mois d'octobre 1793. Déjà il avait écrit la valeur de deux volumes, quand son manuscrit et les documents qu'il avait recueillis périrent, le 15 ou le 16 octobre 1793, dans l'incendie de sa maison, où ils avaient été pourtant bien cachés. Il ne devait pas lui être donné de refaire plus tard l'œuvre détruite : il fut guillotiné à Nantes le 11 avril 1794.

La perte de ses Mémoires est donc irréparable. .. et pourtant, dans une certaine mesure, elle a été réparée. De ses travaux, il nous reste un écho, qui n'est qu'un écho

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sans doute, mais fidèle et qu'il est intéressant d'écouter. Boutillier de Saint- André avait quatre enfants, dont l*atné, âgé de douze à treize ans, devint de bonne heure, par suite de ces temps malheureux, son confident intime et son collaborateur : il l^associa à ses travaux, à ses pensées. Le fils servait de copiste à son père et s'imprégnait ainsi des meilleurs souvenirs de la Vendée. D'une intelligence très ouverte et d'une mémoire merveilleuse, il ne devait oublier ni les récits, ni les jugements paternels. Ce n'est que beaucoup plus tard que ce fils écrira lui-même ses Mémoires ; mais en le lisant, en l'écoutant, c'est la parole, sans doute lointaine, mais la parole encore des d'Elbée, des Cathelineau, des généraux vendéens et de leur confident» que nous entendons. Aussi, indépendamment des autres qualités que présentent ces Mémoires du fils, leur principal mérite vient d'être le supplément des Mémoires disparus du père.

Marin-Jacques-Narcisse Boutillier de Saint-André, celui dont les Mémoires paraissent aujourd'hui, naquit à Mortagne (Vendée) le 23 avril 1781. Après la m t de ses parents, ruiné, sans ressource aucune, comme son frère et ses sœurs, il fut recueilli à Poitiers par quelques parents charitables, et y acheva comme il put ses études classiques, commencées dans la maison paternelle sous les yeux de son père et la direction d'un respectable ecclésiastique, l'abbé Renou. De 1801 à 1805, il suivit les cours de l'Ecole de médecine d'Angers, puis ceux de droit, qu'il vint continuer à Paris. Ses goûts d'ailleurs ne s'arrêtaient point à la médecine et au droit : les arts, et particulière-

ment la littérature, la poésie et la musique ; les sciences, et surtout Thistoire naturelle; les langues enfin, le passionnaient : il connaissait Titalien, Tallemand et l'espagnol. 11 revint à Cholet en 1808 et s'y établit comme notaire. Mais ses aiïaires personnelles et les affaires d*autrui ne l'enlevèrent ni à l'étude, ni à la charité : il fut de toutes les œuvres de bienfaisance. Sa vie, dont les commencements avaient été si troublés, finit dans le calme et la paix, et fut celle d'un sage et d'un chrétien : il mourut à Cholet, le 17 septembre 1836, à Tâge de cinquante-cinq ans.

11 a beaucoup écrit : discours, lettres, poésies, œuvres musicales; mais aucune de ses œuvres n'a été éditée. La plus importante est, sans contredit, les deux volumes de Mémoires qu'il a laissés sur la Vendée. Il les avait intitulés : Mémoires d'un père à ses enfants. En les livrant aujourd'hui au public, M. Tabbé Bossard leur a donné ce second titre, qui leur convient également bien : Une Fa^ mille vendéenne pendant la Grande Guerre. Rien de plus attachant que ces récits ; rien de plus dramatique et de plus émouvant que les aventures et les malheurs de cette famille vendéenne, dont l'histoire fut alors celle de tant de milliers de familles!

Marin- '.cques Boulillier de Saint-André, dont la vie, que va nous raconter son fils, devait être pleine de péripéties tragiques et se devait terminer sur Téchafaud, parut destiné tout d'abord à l'existence la plus paisible et la plus heureuse. Il naquit à Mortagne-sur-Sèvre, le 1" septembre 1746. Après de bonnes études au collège de Beaupréau, où il connut nombre d'hommes remarquables ou célèbres depuis, entre autres Larevellière-Lépeaux, il alla faire son droit 5 Poitiers. Bachelier en droit canonique et civil le 8 juin 17e8, licencié le 10 juin 17G9, il fut reçu

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capable pour la jurisprudence française le 1" août de la môme année. De Poitiers, il alla à Paris, où il fut nommé avocat au Parlement, sur la présentation de Legouvé, père de l'auteur du Mérite des femmes^ avocat célèbre, avec qui il était lié d'une étroite amitié.

En 1772, Mariîi-Jacques revint en Poitou, rappelé par de graves intérêts de famille. Un de ses oncles maternels, Louis Bourasseau de La Renollîère, avocat au Parlement, venait de se démettre de sa charge de sénéchal de la baronnie de Mortagne; le duc de Villeroy, baron de Mortagne, y nomma pour lui succéder Marin-Jacques Boutillier de Saint-André, le 18 mars 1772. Le 12 mai suivant, il était également nommé sénéchal de la terre et seigneurie de la Grande-Plissonnière et, le 10 juin Juge-sénéchal de la juridiction delacommanderiede Mauléon{l), de Tordre de Malte. En 1787, lors des assemblées provinciales, il fut élu procureur- syndic de l'assemblée siégeant à l'élection de Ghâtillon; enfin, le 11 mars 1780, il fit partie de rassemblée du Tiers-Etat de la sénéchaussée du Poitou. Il avait épousé, le 17 juillet 1780, sa cousine germaine, Marie-Renée Boutillier de La Chèze, dont il eut quatre enfants, deux fils et deux filles.

Le premier chapitre des Mémoires nous trace une aimable peinture de la félicité presque sans mélange dont jouissaient alors Boutillier de Saint-André et les siens. Il en était de même dans les autres familles bourgeoises, pendant ces belles années du règne de Louis XVI, dont Sainte-Beuve aimait à dire qu'elles étaient les plus heureuses de notre histoire (2). Un contemporain, Beugnot, a

(1) Nom ancien de Chàliilon-sur-Sèvre.

(2) Sainl-Beuve, Nouveaux lundis, t. XI, p. 6. — Voyez aussi le Journal des Goncourtj 1. 1 : « Je ne sais pas, nous disait un jour Sainte-

dit de même : <c On respirait alors, dans ce beau pays de France, le parfum de la félicité publique (1). »

« Gomme on avait d'amples loisirs, écrit de son côté un autre contemporain, on lisait : le goût des plaisirs de l'esprit était universellement répandu. Heureuse époque, oti la lecture, la conversation, le jeu, remplissaient les heures du jour (2)1 » Aux portes de Mortagne se trouvait une abbaye de Bénédictins, et le voisinage de ces religieux, amis de M. Boutillier de Saint-André, ne contribuait pas peu à entretenir dans la petite ville le goût de l'étude et des délassements intellectuels. Un ton de politesse et de convenance régnait presque partout. Les réunions de société étaient fréquentes, et plus fréquentes encore les réunions de famille. « jours heureux de mon enfance I dit l'auteur des Mémoires d*un Père; temps fortunés, qu'ètes-vous devenus? Hélas ! vous êtes passés comme l'aurore d'une fraîche matinée, suivie d'orages et de tempêtes. Chère petite ville de Mortagne, que j'ai vue si florissante, et qui est maintenant si triste, si abandonnée, le souvenir du bonheur que j'ai goûté dans son sein, avec mes bons parents, ne s'effacera jamais de mon cœur! »

La Révolution, en détruisant les anciennes juridictions, enleva à M. Boutillier de Saint-André ses titres et ses

Beuve, de plus belles années que les quinze premières années du règne de Louis XVI. »

(1) M, Beugnot, Mémoires, 1. 1, p. 5G.

(3) Met rêverietf Pemées, par mademoiselle de Beauchamp, publiée^ avec une Introduction par madame Emile Longin. — Oray, 1885.

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charges ; il s'y résigna sans murmurer et attendit que le nouvel ordre de choses lui permît de mettre ses talents au service du bien public. TellQ était Testime dont il était entouré, qu'il ne tarda pas d'être élu maire de Mortagne, et peu de temps après président du tribunal du district de Gholet. Mais bientôt Cholet eut son club, qui se trouvait dans le couvent des Gordeliers, et qui devint aussitôt, sous l'action des feuilles incendiaires de Paris, un foyer d'intolérance, de jalousies, de dénonciations. M. Boutillier était très discret, très prudent, et ne disait rien, ne faisait rien qui pût le compromettre. Se taire était alors un crime. Son silence lui attira la haine des t patriotes » ; il fut regardé comme un <| improbateur » indirect, accusé d'incivisme, traité d'aristocrate et finalement destitué. II revint au sein de sa famille et s'occupa exclusivement de ses enfants. Comme à ce moment la persécution commençait h sévir sur les prêtres qui avaient refusé le serment, il recueillit chez lui l'instituteur de son fils aîné, l'abbé Renou, pour lequel il fit pratiquer une cache dans sa maison. L'abbé célébrait la messe dans sa chambre et c'était son élève qui la lui servait. Y assistaient seuls M. Boutillier de Saint-André, sa femme et un domestique de confiance qui faisait en secret la chambre du prêtre proscrit.

Le 12 mars 1793, la Vendée se souleva. Boutillier de Saint-André, par tempérament, par crainte de l'avenir, par timidité naturelle aussi peut-être, crut bon de chercher & garder la neutralité. Lorsqu'on apprit que les Vendéens marchaient sur Mortagne, son premier mouvement fut de quitter la ville. Il se déguisa, emporta son fusil, de la poudre et des balles, décidé à vendre chèrement sa vie, quel que fût T'agresseur, et il alla se cacher dans les rochers de la Sèvre, près de la Martinière. Rassuré par

la modéralion dont les insurgés firent preuve après la prise de la ville, il ne tarda pas à reparaître.

M. de Sapinaud de La Yerrie, qui commandait dans cette partie du pays soulevé, organisa aussitôt « un Conseil royal pour administrer Mortagne, distribuer les billets de logement, tenir les registres civils ». U y voulut faire entrer M. Boutillier de Saint-André; celui-ci refusa; c'eût été prendre part à Tinsurrection, et il désirait y rester étranger. M. de Sapinaud ordonna alors « que toutes les personnes en place sous Tancienne monarchie reprissent leurs fonctions »; il écrivit en particulier à M. Boutillier de Saint-André « de continuer sa charge de sénéchal comme par le passé, de rendre la justice au nom de Louis XVII et de faire replacer les armes du Roi et de M. de Mortagne, seigneur de cette ville et baronnie, aux lieux où elles avaient coutume de se voir ». Malgré la netteté de cet ordre, M. Boutillier de Saint-André, craignant encore de se compromettre, répondit « qu'il ne pouvait reprendre ses fonctions par défaut des anciens officiers qui composaient le siège de la juridiction seigneuriale, et qu'il ne pouvait faire placer les armes aux lieux ordinaires, ne sachant ce qu'elles étaient devenues ». M. de Sapinaud insista; M. de Saint*André s'entêta dans son refus, d'autres préoccupations plus graves survinrent, et les choses en restèrent là.

S'il était prudent, peut-être avec excès, il savait aussi, quand le devoir l'exigeait et quand il s'agissait des autres, risquer son repos et sa vie pour les sauver. On le vit bien, le jour où il lutta jusqu'à la mort pour arracher aux mains des paysans surexcités trente patriotes de Mortagne, prisonniers au couvent des Bénédictins; et cet autre jour encore, où il tint tête pendant plusieurs heures, sans faiblir, à toute une foule hurlante, au milieu de

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