partie de sa vie
Pas un de ces ouvrages de madame de Chaslenay qui ne soit depuis longtemps tombé dans l'oubli. Son nom pourtant vivra, puisqu'elle a eu l'heureuse idée d-écrire ses Mémoires, et que tous les auteurs de Mémoires — ou presque tous — sont assurés de ne pas mourir.
Louise-MarieVicloire de Chastenay est née à Paris, le 12 août 1771. Son éducation fut des plus sérieuses et des plus brillantes. A treize ans. elle faisait des extraits de ses lectures, des plans d'ouvrages, des traductions et jusqu'à des poèmes. A quatorze ans, elle fut reçue chanoinesse d'Epinal, ce qui lui valut, bien qu'elle ne se soit jamais mariée, d'être appelée « Madame » par ses contemporains.
Le récit de ses années d'entance et de jeunesse est plein d'agrément. Sa famille, de vieille noblesse, tenait un rang distingué à Paris et en Bourgogne ; elle n'en fut pas moins élevée dans des idées très libérales. Ces idées d'ailleurs n'étaient point alors particulières à la bourgeoisie. Elles régnaient, à peu d'exceptions près, dans les familles les plus aristocratiques. « L'ancien régime, dit madame de Chastenay, n'avait plus rien que de philanthropique et de philosophique dans les systèmes. Nous étions tous élevés dans l'idée de l'égalité des hommes, du mépris des vaines distinctions, de l'obligation de s'en rendre digne, des bienfaits et de la forme délicate qui doit en augmenter le prix. Ces idées, inculquées chez nous plus souvent peut-être qu'ailleurs, n'étaient cependant étrangères à aucune éducation de cette époque ; les précepteurs des jeunes gens en étaient presque tous
imbus; les religieuses dans les couvents en nourrissaient les jeunes personnes, et Coblenlz a été encombré par des gens qui ne voulaient plus que leurs notaires leur donnassent la qualité de très hauts et très puissants seigneurs. »
Le père de madame de Chastenay, ancien officier au régiment de dragons Bauffremont, fut élu aux Etats- Généraux par l'assemblée de la noblesse de Châtillon-sur- Seine. Sans cesser d'être profondément dévoué à la monarchie, il n'en appuya pas moins toutes les réclamations du tiers et embrassa ce qu'on appelait le « parti de la nation ». Il le fit du reste avec modération. Quant à sa fille, qui avait alors dix-huit ans, elle avait adopté les idées nouvelles avec un enthousiasme qui allait jusqu'au délire, a Moi, je vous l'avoue, écrit-elle, j'étais dans le délire. L'essor jeune, qui se prenait alors, donnait de l'orgueil à mon âge ; je voyais le triomphe de l'esprit et je croyais y trouver le mien... Tout s'exaltait en moi. La première impression produite par le bel art de la parole m'avait fait croire que j'eusse cueilli des palmes, s'il m'eût été permis d'approcher de l'enceinte où elles devaient se décerner. L'idée de n'être rien, quand le mérite allait être tout, ne me laissait pas fermer les yeux ; je lisais au lieu de dormir. Quelquefois je me levais agitée, j'écrivais un journal de faits et de réflexions; mais au moins, qu'on ne s'y trompe pas, c'était la gloire qui me passionnait, c'était la gloire elle seule, et je n'étais pas seule aussi naïvement ravie ! Malheureusement les tempêtes soulevées des deux bouts de l'horizon ont fait rouler en tourbillons de fumée ce qui n'eût été qu'une vapeur de parfums. »
Trenle ans plus tard, à l'époque où elle écrivait ses Mémoires, elle éprouvait encore une sorte d'éblouisse-
ment, lorsque ses souvenirs la reportaient vers TAssemblée constituante. Après avoir rappelé les noms de Mirabeau, de Gazalès, de Clermont-Tonnerre, de Mounier, de Tronchet, de Sieyès, elle ajoute : « On demeure ébloui, si Ton veut observer combien d'esprit, d'ailleurs, était réuni dans cette cbambre : Chapelier, Barnave, Petion, Buzot, Regnaud, Garât, Brevet de Beaujour, etc. ; je nommerais presque tout plutôt que de choisir. Citerai-je Bailly, Dupont? Citerai-je Rabaut de Saint-Etienne, ministre protestant et tout rempli de la plus douce éloquence ? Combien, dont le mérite, moins éclatant peutêtre, n'était pas moins réel et fait pour se manifester! Cette étonnante Assemblée constituante, dont un jour, j'ose l'espérer, j'écrirai l'histoire en détail, cette étonnante Assemblée, dis-je, a présenté une réunion qu'aucun âge n'offrira plus, et dont les débris jusqu'ici ont orné, sans exception, tous les régimes qui lui ont succédé. »
De cette appréciation de madame de Chastenay je rapprocherai celle de Villemain. Amené à parler de Mirabeau, dans une de ses éloquentes leçons de la Sorbonne, Villemain s'exprimait ainsi :
« Que d'hommes remarquables par les lumières, le talent, la générosité des sentiments étaient réunis dans cette Assemblée, de toutes les parties du royaume!... Tout ce que l'habitude des travaux de la pensée, le vif sentiment de la civilisation, la science spéculative peuvent ofTrir de talents et de lumières étaient là réunis. Des ecclésiastiques savants et éclairés, des magistrats habiles, une foule d'hommes ingénieux, quelques hommes éloquents composaient cette élite de la France (1). »
se trouve pourtant des historiens pour dire que nos
(\) Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, tome IV, p. 165.
pères, avant 1789, étaient plongés dans les ténèbres de rignorance! Il se trouve des lecteurs pour les croire. Que ces bonnes gens — et je ne leur veux pas d'autre mal — aillent contempler au Palais-Bourbon les grands hommes qui composent Télile de la France de 1896 !
Les brillantes et généreuses illusions de 89 allaient bientôt faire place aux destructions de 92, aux crimes sans nom de 93 et de 94.
Après le 20 juin 1792, M. de Ghastenay et sa famille se retirèrent à Rouen, où le marquis d'Herbouville, frère de madame de Ghastenay, était commandant de la garde nationale. Le décret du 27 germinal an II (16 avril 1794), qui interdisait aux nobles le séjour de Paris et des villes maritimes, les obligea de chercher un autre asile. Ils se décidèrent à retourner en Bourgogne, à Châtillon-sur- Seine. «On nous aimait à Ghâtillon, dit madame de Ghastenay. Mon père avait secouru les pauvres et rendu service à tout le monde; ses opinions avaient toujours été patriotiques et sages. Nous n'avions pas habité le pays au moment où les vanités avaient été en lutte et en fermentation, nous n'avions déplu à personne; nous n'avions pris couleur pour aucune nuance de parti. » M. de Ghastenay n'en fut pas moins arrêté, ainsi que tous les siens. Tandis qu'il était conduit à Dijon, puis à Paris, sa fille était jetée en prison, à Ghâtillon même. « Rien de plus affreux, dit l'auteur des Mémoires, que ma nouvelle demeure : une première pièce, noire et sombre, où couchait la mère de la concierge, vieille femme octogénaire, qui transsudait la vermine. Je trouvai dans la seconde
chambre des femmes vêtues en paysannes, des hommes de campagne, sans bas, sans cols, à peine vêtus. La chaleur était excessive, toutes les figures étaient hâves et basanées. Je pris ma place sur un banc, dans cette espèce de foule^ et il me sembla qu'en prison on devait sans doute rester assis, faute d'espace pour se mouvoir. »
On décida qu'elle resterait dans la petite chambre du concierge, où elle couchait en septième ou huitième. Parmi ses compagnes de chambre, se trouvait « madame Petit, femme d'un bon laboureur, prisonnière dix jours pour avoir dit le rosaire ».
Tous les rangs, toutes les professions étaient confondus dans la prison de la petite ville. A côté d'un gros négociant, M. Carteret, était une espèce de routier nommé Agnus, avec sa petite fille âgée de six ans, des laboureurs, accusés de n'avoir pas fourni leurs réquisitions aux marchés, et avec eux un perruquier, M. Gris, la cuisinière d'un vieux chevalier d'Argenteuil et le beau-frère de cette femme, suspect comme elle. M. Rouyer, receveur de l'enregistrement, « un père de famille, probe, intéressant », se consolait en discutant avec un honnête procureur, M. Mîchâteau. Au milieu de ces bourgeois et de ces hommes du peuple, un seul noble, M. de Fresne. « Je vois encore, écrit madame de Chastenay, cet homme excellent, toujours vêtu et se tenant avec propreté et décence. Deux fois seulement, je crois, l'excès de la chaleur lui fit quitter sa petite redingote et l'obligea de paraître en gilet, dans la foule que nous composions. Ancien et brave militaire, il jouissait, lors de la Révolution, de la considération que lui méritaient ses récits des campagnes d'Amérique. 11 avait une jolie fortune, une belle maison, et menait une vie pleine d'aisance avec son frère, ancien marin, le chevalier de La Ronchère. L'émî-
gration enleva ce dernier ; M. de Fresne, resté pour veiller aux intérêts communs, vit démembrer cette fortune, arrondie et réglée à force d'ordre et de soins. Il lui fallut prouver lui-même sa non-émigration ; un cerliflcat de séjour à Luxeiiil inculpait de faux un certificat de résidence non interrompue, qu'il avait obtenu à Châtillon, et le malheureux, soumis, quand je le vis, à une procédure criminelle, attendait un jury d'accusation et peutêtre une condamnation aux galères. »
S'il n'y avait dans la prison qu'un seul gentilhomme, les prêtres en revanche y étaient assez nombreux, prêtres fidèles et prêtres jureurs. Un ancien moine renégat et un prêtre marié, le curé de Bure, occupaient la même chambre que le frère Jean, ancien ermite d'Aignay, le curé de Montigny, dont la fidélité était le seul crime, et le curé de Loesme, vieillard respectable, que ses camarades tourmentaient un peu h cause de sa simplicité. À tout il répondait d'un accentméconlent : « Qu'est-ce que ça vous fait? » Un autre prisonnier, le curé de Villedieu, avait mérité, par sa droiture et son énergie, d*être appelé M. Veto. Son cas était particulièrement grave. Il avait dit un jour : « Il vous faudra un roi, ne fût-il pas plus grand que le petit- bout du doigt. »
Un cabaretier, le citoyen Malgras, s'était mis également dans un bien mauvais cas. Il avait lu le journal tout haut devant sa porte, un jour que ces mots s'y trouvaient : « Un particulier a été arrêté au spectacle pour avoir crié : « Vive Pitt ! Vive Cobourg ! » Vite on l'avait arrêté luimême comme complice de Pitt et Cobourg.
M. Huguenin, ferblantier, était en prison pour avoir mis son habit des dimanches le dimanche. Il était entré en prison revêtu de la pièce probante, un bel habit de drap vert-pomme, avec de beaux boutons de nacre : « Ce n'est
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pas moi qui suis en prison, disait-il, c'est mon habit. »
Un autre détenu était là pour avoir vendu de la poudre de chasse moins cher à prix d'argent qu'au prix des assignats. Ce malheureux avait sept enfants et s'écriait, à chaque instant, avec désespoir : « Serai-je donc guillotiné ? j>
Et ce qui se passait h Ghfttillon-sur-Seine se passait également dans toutes les villes, petites et grandes, dans toutes les communes de France. Il y avait alors, au printemps de 1794, plus de 40,000 geôles pleines de suspects, plus de 1,200 prisons bondées de détenus. Il y avait plus de 1,000 prisonniers à Ar ras, plus de 1,500 à Toulouse, plus de 3,000 à Strasbourg, plus de 7,000 à Paris. « Quelque temps avant Thermidor, dit l'historien Beaulieu, le nombre des détenus s'élevait à près de quatre cent mille; c'est ce qui résulte des registres qui étaient alors au Comité de sûreté générale (1). »
Le 14 juillet 1794, pendant qu'on fêtait à Paris et sur tout le territoire de la République le cinquième anniversaire de la prise de la Bastille, M. de Chastenay entrait à la Conciergerie et était conduit à la Chambre appelée la République; là encore je laisse la parole à l'auteur des Mémoires :
« Chaque soir on apportait, ou plutôt on criait dans la cour ce qu'on appelait le Journal du Soir^ c'est-à-dire les actes d'accusation qui étaient pour ceux qui les recevaient l'arrêt de mort du lendemain. Cette prison, devenue le vestibule de la mort et séquestrée du monde vivant, conservait toutefois le privilège d'être exempte de la gamelle, c'est-à-dire du régime cruel auquel les habitants des autres prisons étaient condamnés. On mangeait, on buvait
^i) Beaulieu, Essais sur les causes et les effets de la révolution de France, tome V, p. S83. — H. Taine, la Révolution, tome III, p. 382«
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à volonté dans les murs de la Conciergerie ; les victimes pouvaient s'engraisser, et les guichetiers avaient leur part des vins et des mets recherchés. Ainsi donc, le soir, on tenait table, on chantait, on s'étourdissait, et le courage devenait insouciance ; la Marseillaise se chantait à grand chœur ainsi que les plus beaux airs patriotiques du temps ; mais une romance que tous les prisonniers ne cessaient alors de répéter était celle de M. de Montjourdain. Cette complainte avait été depuis peu improvisée par ce jeune homme, enlevé, dans la fleur de son âge, à ses parents, à son épouse, aux espérances, au bonheur. Il l'avait composée entre les deux guichets, entre sa condamnation et le départ pour le supplice. Ce chant de mort, sur un air du vaudeville la Soirée orageuse, fut répandu dans tout Paris, et il y servit d'expression au sentiment universel, et jusque-là concentré, de la pitié (1). »
Par une heureuse fortune, M. de Chastenay atteignit le 9 thermidor sans être traduit devant le tribunal révolutionnaire. Un employé d'un des comités avait pour femme une personne dont la famille était de Châtillon. Au nom de M. de Chastenay, dont le danger lui fut confié par son mari, cette femme, sensible et bonne, fut pénétrée d'horreur, et, grâce à ses supplications, le dossier fatal, écarté des regards, fut placé au fond d'un carton. Le prisonnier ne recouvra cependant pas la liberté à la chute de Robespierre. Il comparut deux mois après devant le tribunal révolutionnaire et fut acquitté. Ni madame de Chastenay, ni son éditeur ne donnent la date de sa comparution
(l) Mémoires, p. 253. L'édiieur dit ici, en noie : a N.-R. Montjourdain, chef de bataillon de la garde nationale de Paris, né à La Rochelle en 1737, galllotiné le î9 pluviôse an II (27 février 1794). — Le 19 pluviôse an II correspondait, non au 27 février 1794, mais au 7 février. Ce n'est point d'ailleurs ce jour-là que fut guillotiné Montjourdain, mais le 16 pluviôse (4 février;.
int le tribunal. Elle eut lieu le jour de la 5° sansttide an II, c'esl-à-dire le 20 seplerobre 17Ô4. epuis le Ihermidor, il éiail permis aux accusés d'ades défenseurs. M. de Chasienay en trouva un, cl des ; éloquents, dans la personne de P.-P. Iléal (1). « Le Dseur, dit madame de Chasienay, réunit avec art les ositions qu'on venait de taire ; il rappela les bénédics que les pauvres avaient tant de Tois prodiguées à 1 père. « Ab I Cbastenay, s'écria-t-il, connais-tu les ^dictions du pauvre ? En connais-tu la douceur ? Elles msolaient en prison, elles te dérendent au tribunal ! » aussi, Je fus associée & cette admirable défense. Real un mot de la lettre qu'on lui avait remise, et que je lavais pas alors lui adresser.,. Mon cœur n'a point été
l'a été si peu que, maintenant et jusqu'à la fin de ce nier volume, qui va jusqu'à l'année ISOi, il ne sera ; guère question que de Real.
B frère de madame de Cbastenay épousa en 1797 maloiselle de Laguicbe, orpheline et fort riche. Mais les uicbe avaient été inscrits sur la liste des émigrés ; )in était, sous peine de voir leur fortune à jamais per- , d'obtenir leur radiation. La chose était fort ditflcile, on était au lendemain du IS fructidor. 11 fallut quj lame de Cbastenay mullipliilt les démarches auprès ninistre de la police et des directeurs, Burras et La-
Plerre-FrançoisRi'al (i:5T-.S31), hisloiioRraiihe de la République le Direi:toire, conseiller il'l^ut foa^ l'Km|iire, |irérct de police ant les Cent Jours.
revellière, Treilhard et Rewbell. Si elle arriva à ses fins, ce fut, cette fois encore, grâce à Real, aveclequel à ce moment ses relations devinrent journalières : « Je trouvais, dit-elle, dans M. Real, Fesprit le plus brillant et le plus orné, la mémoire la mieux remplie d'anecdotes et de faits curieux. ..Ses opinions donnaientà tout,pour moi, un aspect entièrement nouveau ; sans m'entraîner toujours, il me faisait voir plus juste en me faisant envisager plusieurs manières de voir. Moi aussi, je changeais une foule de ses idées. Nous avions tous deux de la jeunesse, moi d'âge, lui de tête, quoique cette tête ardente fût déjà toute blanchie (1). Son attachement pour moi augmentait chaque jour; ma reconnaissance, ma confiance en lui devenaient chaque jour pour moi des devoirs plus impérieux et plus doux à remplir. »
Les choses durèrent ainsi pendant des années, et Tinti* mité allait sans cesse croissant. « Je n'allais plus chercher M. Real, dit madame de Chastenay, depuis que je demeurais au faubourg Saint- Germain; c'était lui qui venait chez moi. Presque toujours il y passait le matin, en se rendant à ses affaires... Quelquefois il revenait dans le courant du jour, ou pour quelque nouvelle, ou parce que le matin il n'avait'pas pu venir, ou parce qu'il en avait le temps; quelquefois alors il voyait maman. Le soir, quand par hasard je le rencontrais chez Barras, ii revenait avec le bon Priez et moi, et restait avec nous presque jusqu'à minuit. Rien n'était plus avoué que son attachement pour moi, rien de plus touchant que les preuves que j'en recevais, rien de plus précieux que son dévouement, de plus entierque notre confiance, de plus sacré que notre gratitude* Il convient d'ajouter qu'on ne saurait avoir plus d'esprit,
(1) Madame de Chastenay avait alors vingt-six ans et Real quarante il était marié et avait un fils de quatorze ans.
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plus de conversation, plus de bonhomie et de gaieté. » Sans doute les événements d'alors étaient assez intéressants pour que les sujets de conversation ne fissent pas défaut ; sans doute encore le bon Priez était un admirable chaperon, mais il pouvait bien, comme le bon Homère, s'endormir quelquefois... aux environs de minuit. Ce qui est certain, c'est que M. Real était violemment épris de sa jeune protégée. « Je me voyais, dit-elle, l'objet d'une passion brûlante. Celui qui réprouvait avait auprès de moi tous les droits : Real avait été le défenseur de mon père au Tribunal révolutionnaire, sauveur de la fortune de mon frère, et de celle de toute sa nouvelle famille ; je lui devais tout, et ma tendre et profonde amitié lui rendait tout ce qu'il était permis & mon cœur d'éprouver ; mais ce feu même que je voyais brûler près de moi servait à éclairer seulement cette espèce de solitude, où il me faudrait désormais m'abîmer seule pour toujours I »
Madame de Chastenay avait de la beauté, de la fortune, de l'esprit et des talents. Les prétendants à sa main ne manquèrent pas et ils n'étaient pas tous à dédaigner. Elle nous en a donné la liste dans ses Mémoires, et elle est aussi longue que brillante : M. d'Aligre, peut-être alors le plus riche particulier de France ; le général Beurnonville, <x qui avait la plus noble figure, des manières douces et polies, et une belle fortune » ; le général Ëblé, dont « la belle physionomie » impressionna vivement madame de Chastenay, et qui devait devenir, sous FEmpire, commandant en chef de l'artillerie de la grande armée ; Marmont, le futur maréchal de France ; M. de Sade, « doux, honnête, sage, aimable et passionnément épris » ; le vicomte Dauvet, le comte de Mesgrigny, le marquis de Chabrillan, neveu du duc d'Aiguillon. Et ce n'est pas tout. Madame de Chastenay n'était pas seulement l'amie du policier
MÉMOIRES DE MADAME DE CHâSTBNAT 31
Real ; elle était aussi très liée avec Fouché (elle avait de bien mauvaises connaissances !). Après le 18 brumaire, Fouché mit à sa disposition la radiation de l'émigré bien riche qu'elle voudrait choisir pour époux. Elle refusa, et resta toute sa vie « Madame de Ghastenay >. Ce n'est pas impunément que Ton est, comme elle, à la fois romanesque... et Réaliste.
Que madame de Ghastenay ait été Tamie plus ou moins intime de M. le comte Real, cela au fond nous importe assez peu. Ce qui nous touche davantage, c*est Téloge enthousiaste et sans réserves que Fauteur des Mémoires fait de ce personnage. S'il fallait Ten croire, M. Real aurait eu toutes les qualités et toutes les vertus, Tesprit le plus libéral, le caractère le plus noble, le désintéressement le plus pur. Il aurait été la délicatesse, la générosité, Thonneur même. Pour montrer combien de tels éloges sont éloignés de la vérité, il nous suffira de rappeler quelques faits.
Pierre-François Real avait trente-deux ans en 1789. Il embrassa avec ardeur la cause de la Révolution. Après la chute de la royauté, il lut élu par les sections de Paris accusateur public près le Tribunal criminel du 17 août, en même temps que Robespierre était élu juge et Fouquier- Tinville directeur des jurés. Lorsque le bon et inoffensif Cazotte comparut devant ce tribunal, Real conclut à la peine de mort, et, sur ses réquisitions, le pauvre Cazotte fut guillotiné. Il avait 74 ans.
Le 24 décembre 1792, Real fut élu, avec Hébert, substitut du procureur de la Commune. C'est donc que les élec-
arisiens le leoaient pour aussi « solide « que le uchesne. Après le 31 mai, il fit adopter par la lue une adresse qui applaudissait au triomphe de tagne et des idées anarchiques. Au mois d'oc- 793, il Qgura comme lémoin dans )e procès des ns, et contribua, par sa déposition, à les envoyer Taud.
I le 9 Thermidor, dans le procès de Carrier et des ■s du comité révolutionnaire de Nantes, il porta la )our quelques-uns des principaux accusés. A l'une liences, comme Carrier se félicitait de l'avoir pour Real s'écria qu'il se faisait gloire de le défendre alors se précipitant du haut de l'estrade des acculéal s'élançant du banc des avocats, tous deux se nt au milieu de l'estrade et se jetèrent au cou l'un re. L'heure des plaidoiries venue, Kéal présenta la
de Goullin et de Chaux, les deux principaux orgars des fusillades et des noyades, ippelàla sensibilité des jurés; avec une rarehabi-
mise en scène, il provoqua un incident, à la suite tous les accusés fondirent en larmes, avec un enparfait. Et Kéal alors de s'écrier, en les montrant :
sont-ce là des hommes féroces {1)1 » Assurément étaient, au contraire, de bien braves gens : ils it fait fusiller, guillotiner, massacrer et noyer mille innocents!
, Real avait défendu M. de Chaslenay avec Iieau- : sensibilité; mais peut-être en avait-il dépensé ore pour faire acquitter les noyeurs de Nantes, ivait applaudi au 10 août et au 31 mai. 11 applaunéme au 18 fructidor et au IS brumaire. Après
on, HUtoire du Tribunal réoolutionnaîre de Paris, lome VI,
MÉMOIRES DE MADAME DE CHASTëNAY 33
avoir, le 10 janvier 1795, présenté à la Convention, au nom de la section de la Halle aux Blés, une pétition qu'il termina en demandant la République démocratique ou la mort! après avoir été nommé par le Directoire histoHographe de la République, il devint conseiller d'État sous Bonaparte, et fut, jusqu'en 1814, le véritable chef do la police impériale. Il remplit, pendant les Cent- Jours, les fonctions de préfet de police. Entre temps, Tancien accusateur public près le Tribunal du 17 août, l'ancien collaborateur de Fouquier-Tin ville, de Chaumette et d'Hébert, s'était laissé faire comte de TEmpire et avait joint à ce titre un majorât!
Ce majorât, du reste, il Tavait bien gagné. Dans le procès de Georges, de Pichegru et de Moreau, il déploya un zèle et une habileté qui méritaient d'être récompensés. Madame deChastenay parle longuement de ce procès, et elle nous montre M. Real s'employant à sauver les accusés, s'intéressaut surtout à M. de Rivière, l'ami du comte d'Artois, faisant passer lui-même à cet accusé les lettres de deux femmes qui lui étaient ardemment dévouées, madame de Meun et madame de Marconnay. De la part d'un des chefs de la police, ce n'était pas seulement de la générosité, c'était de Théroïsme.
En même temps que le premier volume des Mémoires de madame de Chastenay^ paraissait le livre de M. Huon de Peoanster, Une Conspiration en Van XI et en VanXlL L'auteur a retrouvé aux Archives, dans les dossiers de la poUce secrète, les lettres de madame de Marconnay. Elles établissent que la prétendue générosité de M. Real n'était autre chose qu'une basse manœuvre de police. Le gouvernement parlait beaucoup de la « grande conspiration », mais en réalité il ignorait le plan des conjurés. Real espéra que, soufflée par lui, madame de Marconnay
déciderait M. de Rivière h donner des détails sur la conjuration.
Voici Tune de ces lettres :
« Je sors de vous écrire chez M, Real ; il est si bon qu'il me permet toutes démarches pour vous sauver !
» Il désire môme qu'elles aboutissent; il me Ta dit en me quittant avec l'expression de Tintérêt. Prêtez-vous, mon ami, à les rendre utiles. Je ne cesserai de vous le demander tant que nous existerons!... »
Un autre jour, elle écrit :
« Enfin, mon cher ami, il n'est plus temps de se raidir contre un gouvernement qui nous a ramené le bonheur et la tranquillité, et qui fera le tien quand tu voudras I Je Vembrasse et t'aime de tout mon cœur. »
<( Songez bien, écrit encore l'inspirée de Real, que le récit môme de vos actions ne vous est point sollicité, — point du tout, — ni celui de celles des autres I Mais dans, tout ce qu'on a fait, il y avait un but ; pourquoi serait-il dangereux de le faire connaître, puisqu'il est désormais impossible de Tal teindre ?•..
» Votre prince n'est pas ici, ce n'est pas lui que peut servir votre silence. S'il vous aime, comme on doit aimer celui qui vous est si dévoué, c'est, en le rompant, servir son cœur, puisque ce seul moyen vous donne l'existence.
» Permettez, cher^ que je revienne encore sur le peu que je vous vois à ménager ici. Les deux seuls amis (1) que vous ayez pu avoir dans le parti qui vous a entraîné ont été arrêtés avant vous ; leur sort ne peut devenir plus fâcheux.
» Le reste de ceux qui ont été arrêtés est trop méprisable pour que vous vous y intéressiez. Ils vous ont trompé.
(1) Armand et Jules de Polignac.
> D'ailleurs, je vous le répète, on ne peut et on ne veut vous proposer rien de contraire à votre caractère loyal, à votre honneur. Il faut une raison pour vous sauver; donnez-la-nous, et croyez à ma parole en étant assuré que Ton ménagera autant votre gloire que votre existence... »
Les lettres de la pauvre femme — et de son inspirateur — deviennent de plus en plus pressantes :
«... Ce n'est point trahir Tamitié que vous devez à votre prince, que de donner un plan qui ne peut plus être suivi. Eh ! mon cher ami, il me paraît bien difficile que vous n'en ayez pas eu l'aperçu.
> Ce n'est point compromettre des individus, que Ton vous demande. Vous en êtes incapable. Les noms, les désignements de personnes sont inutiles.
» Ce qui servirait au gouvernement et à vous sauver serait de prendre dès le commencement l'histoire de tout ce qui est arrivé...
» M. Réalf avec sa bonté et son intérêt parfait^ pour contribuer à vous sauver, ne veut pas aller plus loin que sa parole. Il eût cru h la vôtre ; si vous ne voulez rien lui découvrir^ il y croira peut-être encore I Mais hélas 1 il ne pourra y faire croire.
» Mon aimable et bon ami, réfléchissez encore, pendant qu'il en est temps, à prendre les moyens de n'être pas confondu avec ces malheureux qui ont eu pour but l'assassinat et celui encore de vous perdre avec eux I
» Que ne puis-je vous persuader en vous suppliant au nom de ma tendre amitié (1)1 »
Ces lettres ne laissent aucun doute sur le rôle joué ici par Real : il n'en est pas de plus làche«
(1) Huon de Penanster, pages 224 et suiv.
M. de Rivière ne se laissa pas prendre au piège qui lui était tendu. Il refusa toute explication.
C'est donc bien vainement que madame de Chastenay a essayé de réhabiliter Tancien substitut de Chaumette. Comme Fouché, duc d'Otranle, le comte Real a été, sous la République, un homme de 93, — sous le Consulat et l'Empire, un homme de police. L'esprit et le talent de madame de Chastenay ne parviendront pas à laver cette double tache.
Ce premier volume des Mémoires de madame de Chastenay n'en est pas moins d'une lecture agréable et piquante. Il a été édité avec beaucoup de soin par M. Alphonse Roserot. Je lis dans V Avant-propos : « Dans le manuscrit de ces Mémoires les noms propres sont écrits d'une manière presque toujours fautive; des recherches consciencieuses ont permis de faire disparaître la plupart de ces imperfections. » Il en reste cependant encore quelques-unes. Je signalerai les suivantes :
11 faut Lally-Tolendal et non Lally^Tollendal ; Bertrand de Mole ville et non Afo//ei;ii/e; Barère de Vieuzac et non Barrère de Vieusac; Defermon des Chapelières et non Fermont des Chapellières. Le président du tribunal révolutionnaire, qui acquitta M. de Chastenay, s'appelait Dobsent et non Dopsent. Le président de la Cour criminelle, dans le procès de Georges, s'appelait Hémart et non Amar. Il est parlé en un endroit du diplomate Rheinart, l'ami de Talleyrand, qui prononça son éloge à TÂcadômie des Sciences morales et politiques, le 3 mars 1838; il s'appelait Reinhard. Ailleurs, il est fait mention du violoniste Pradhère et de Tarchilecte Cfialgrain, à qui l'on doit les premiers plans de l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile; il faut Pradher et Chalgrin. — A la page 68, parlant des gentilshommes bretons qui, en 1788, furent enfermés à la
Bastille pendant quelques semaines (15 juillet — 12 septembre), madame de Chasienay écrit : « Un chevalier de guerre s'était signalé dans leur nombre par son exaltation et son énergie. » 11 s'agit ici de Julien-Hyacinthe Marinières, chevalier puis marquis de Guer, qui émigra, servit à Tarmée des princes, devint plus lard préfet de Lot-et- Garonne et du Morbihan, et mourut le 2> juin 1816.
A la page 112, énumérant les hommes éminenls qui se sont signalés à l'Assemblée constituante par leur éloquence et leurs talents, madame de Chastenay signale en première ligne... M. Thomas. C'est évidemment une erreur. Il n'y eut à la Constituante que deux députés de ce nom : l'un, curé de Mormant et député du clergé du bailliage de Melun; l'autre curé de Meymac, député de la sénéchaussée du Bas-Limousin. Ils ne prirent jamais la parole ni l'un ni l'autre et passèrent complètement inaperçus. Il est probable qu'au lieu de Thomas, il faut lire Thouret. Le lôle de ce dernier à la Constituante fut des plus considérables, et, seul de tous ses collègues, il fut appelé quatre lois aux honneurs de la présidence.
5 mai 1890.
(Sziitc et fin.)
Le second volume des Mémoires de Madame de Chasteay est plus intéressant encore que le premier. Il va de la roclamalion de l'Empire (mai 180-i) au second retour de ouis XVIII (juillet 1815).
Madame de Chaslenay était, il rae semble, dans d'ex- •llenles conditions pour bien juger l'Empire, sans (lotiissement et sans malveillance, n'ayant reçu de lui i bienfaits ni injures. Elle appartenait à une famille
(0 JUémoiret de jt/adume dt ChatUnay (iTTi'iSli), publiés p&r phonse Roserot. — T. 11, L'Empire, la Rettauraliaa, let Cent-Jouri. Un volume in-S>. E. Ploa, Nourrit et O, éditeurs, 1397.
d'ancien régime ; son père, le comte Gérard de Chastenay de Lanty, avait été député de la noblesse du bailliage de Gh&tillon aux États-Généraux ; mais tous les deux, au sortir des crimes et des hontes de la Révolution, ils avaient été des premiers à applaudir au triomphe de Bonaparte, au retour de l'ordre et au rétablissement de l'autorité. Quand vint TEmpire, liée de longue date avec Joséphine, elle fut sur le point d'entrer à la cour comme dame du palais. Ce n'est pas qu'elle éprouvât un goût bien vif pour cette cour naissante, mais la réflexion lui montrait, h elle et à ses parents, que les préjugés mêmes du grand monde céderaient à Téclat et aux avantages qu'offrirait le régime nouveau. Elle voyait qu« de toute part l'intérêt devenait raison, et qu'il cessait d'être de mode d'en faire vaguement le sacrifice. Les choses cependant n'aboutirent point; elle ne devint pas dame d'honneur de l'impératrice, mais elle n'en conserva pas moins avec son ancienne amie, appelée à une si haute fortune, de bonnes relations. Un peu plus tard, et lorsque Napoléon eut commencé à distribuer des trônes à ses frères, on vint proposer à madame de Chastenay l'emploi de gouvernante des deux filles de madame Joseph, alors reine de Naples. Il lui aurait fallu quitter Paris : elle n'accepta pas.
Madame de Chastenay ne fut donc liée, par aucune attache personnelle, au monde officiel de l'Empire, mais elle n'avait aucun motif de lui être hostile. Plusieurs des puissants du jour, Talleyrand, Fouchô, Real, Champagny, Regnaud de Saint-Jean-d'Angôly, d'autres encore étaient de ses amis, et elle fréquentait beaucoup chez eux. En même temps, elle continuait de rester en bon termes avec les opposants du faubourg Saint-Germain. Ayant ainsi un pied dans les deux camps, elle pouvait peindre
les deux sociétés en toute liberté d'esprit, et c'est ce qu'elle a fait en des pages charmantes.
A Tendroit de Napoléon, son témoignage me paraît des plus précieux, exempt de toute hostilité préconçue, mais aussi, on va. le voir, de toute complaisance. Voici, par exemple, comment elle s'exprime à Toccasion de la campagne d'Autriche en 1809 :
« Ce mariage (celui de sa cousine Blanche d'Argenleuil avec le duc de Maillé) nous fit aller à Lormoy (1), chez madame de Maillé la mère... L'habitation de Lormoy était ravissante à l'époque du mois de juillet ; tout y était plein de fleurs. Tout y fut fête, mais la nature toute seule aurait sutfi à prodiguer les enchantements. J'étais ravie de voir la campagne, de me sentir humectée de rosée et des gouttes de pluie passagères. La guerre pourtant retentissait en Allemagne, pendant que l'écho seul nous en annonçait les foudres et que nos prairies s'éveillaient sous des ombrages encore paisibles. L'histoire dira la prise de Vienne et les hasards terribles d'Esslingen et de Wagram (2). La première de ces deux journées porta peutêtre le premier coup à la fortune de l'empereur, ou plutôt à la renommée de cette fortune, qu'on pourrait en appeler le crédit. On répandit le bruit que V empereur était fou, et, sans le croire précisément^ personne ne témoigna de surprise. C'était de toutes les catastrophes celle qui devait trouver le plus de créance dans l'opinion (3). »
Trois ans plus tard, en 1812, après avoir tracé une émouvante peinture de la retraite de Moscou, madame de Chastenay ajoute :
(1) Lormoy, commune de Longpont, canton de Longjumeau (Seineel-Oise).
(2) Mai et juillet 1809.
(3) Tome II, p. 97.
« Que faisait alors l'empereur? Dans l'incurie la plus complète, enveloppé de fourrures et cheminant dans une voiture fermée, sa table encore était pourvue, il mangeait à ses heures, et, fataliste endurci, il avançait en comptant désormais sur la destruction inévitable de son armée...
» A quelques lieues de Wilna, de cette ville où Ton ne soupçonnait rien, où le duc de Bassano avait donné des fêles, Napoléon, laissant les débris de son escorte, donna ordre de courir avec rapidité. Sa voiture échappa, de quelques heures de retard ou d'avance, aux Cosaques qui n'avaient cessé de harceler des voyageurs épuisés de besoin et devenus sans défense par le seul désespoir; l'auteur de tant de ruines, s'il se fût arrêté, pouvait en épargner, en
prévenir de plus horribles : j'ai ouï dire à M. Ancillon (1) que, s'il avait alors ordonné au général prussien York de couvrir le Niémen et d'arrêter l'ennemi, ce général eût obéi. Notre armée se fût ralliée en Pologne, et il est de notoriété que nous avons perdu plus de monde entre Wilna et Dresde qu'entre Moscou et Wilna. Le joueur d'hommes perdit la tête ou crut trouver plus d'avantages à recommencer la partie. A peine à Wilna, il ordonna de brûler tous les équipages ; calèches, fourgons, effets conservés, rien n'échappa, et lui-même en traîneau, accompagné d'un Polonais, de son mameluck et du duc de Vicence, reprit, sans autre suite, le chemin de la France (2). »
Le baron de Bourgoing, dans ses Souvenirs^ tout récemment parus, raconte comment l'empereur, évadé de son armée, caché sous le nom de son compagnon de fuite, arriva aux Tuileries. C'était le 18 décembre, la
(1) M. Ancillon, qui devait être plus tard ministre des alTaires étrangères, à Berlin, était alors chargé de réducation du prince royal de Prnsse, fils du roi Frédéric-Guillaume III.
(2) Page ti9.
veille du jour de naissance de Timpératrice Marie-Louise, à une heure et demie du matin. Le grenadier de la vieille garde qui était en sentinelle à la porte d'entrée, voyant s'arrêter devant la grille du Carrousel cette chaise de poste, refusa de la laisser passer, en disant qu'il avait ordre de ne faire ouvrir qu'aux voitures de la cour. Le comte Wosonwicz, le Polonais qui accompagnait Napoléon, s'empressa de descendre pour faire connaître que cet équipage contenait Tempereur en personne. — « Vous vous moquez de moi I répondit le soldat, vous vous moquez de moi, ce ne peut être l'empereur; j'ai lu hier, dans le Moniteur, qu'il était encore à Smolensk. » Le comte Wosonwicz fnsista et demanda à voir l'officier de garde, qui fit d'abord, en termes plus modérés, les mômes objections, mais qui, conduit près de la chaise de poste, reconnut son souverain: la grille s'ouvrit alors (1). Voici maintenant le récit de madame de Chastenay : « On était dans toute la stupeur causée par le bulletin de consternation (le fameux vingt-neuvième bulletin) (2), quand on apprit avec un redoublement de surprise que l'empereur était aux Tuileries. H avait en effet parcouru toute l'Allemagne aussi rapidement qu'un courrier; sa voiture s'était brisée à Meaux, il s'était jeté avec le duc de Vicence dans le cabriolet de la poste, et avait paru vers dix heures du soir à la grille des Tuileries, oii, dans ce honteux équipage, la garde avait eu quelque peine à reconnaître son empereur... Un bain, un bon souper, quel-
(i) Souvenirs militaires du baron deJiourgoing^ p. 212.
(S) Le 29* bulletin avait paru précisément le 18 décembre 181S. Il avait éclaté comme un coup de foudre ; d'après les bulletins précédents, on devait croire que notre armée, toujours victorieuse, n'avait encore éprouvé que des pertes insignifiantes et que seule l'armée russe était détruite.
MEM0IRB8 DE MADAME DE GHASTBNAY 43
ques heures de repos avaient réparé ses forces ; les tailleurs avaient travaillé à lui préparer des vêtements, — il n'avait sauvé que ceux dont il était couvert, — et le lendemain avant midi tous les corps constitués, en députation au palais, le félicitaient sur son retour, sans lui demander comme Auguste ce qu'il avait fait de nos légions (1). »
Pour lui, il affectait l'insouciance, et il semblait que les quatre cent mille cadavres qu'il avait semés sur les chemins glacés de la Russie fussent, pour sa conscience, un poids facile à porter. « L'empereur, continue madame de Chastenay, reprit son train de vie ordinaire. Il affecta l'insouciance ; on vit dans les journaux qu'il allait à la chasse : un jour de gelée, qu'il revenait en. voiture, il entendit un certain tumulte et baissa la glace pour en savoir la cause. On lui apprit que quelques écuyers étaient tombés de dessus leurs chevaux qui avaient peine à se tenir sur la glace. « Ahl dit-il avec indifférence et en relevant la glace de la portière, nous en avons vu bien d'autres pendant six semaines (2). »
Sur Napoléon en 1813 et sur son refus, à Dresde, d'accepter les propositions de l'Europe, madame de Chastenay portera un jugement non moins sévère :
<c Tout le monde, dit-elle, a su dans le temps, et le maréchal Macdonald m'a confirmé de sa propre bouche (3), que rien n'avait été épargné pour décider Napoléon à profiter d'une occasion si belle. On lui laissait son empire, et le royaume d'Italie,- et le titre de protecteur de la Confédération du Rhin ; on lui demandait Tlllyrie pour l'Autriche et l'indépendance de la Hollande. Je pense
(1) Mémoiret de madame de Cluistenay, tome II, p. Stl.
(i) P. tt2,
(3) Voir Souvenirs du maréchal de Macdonald, p. 236-237.
pouvait bien encore éire queslion de celle de Ham- ; cl de celle de Rome, mais la part de la France était assez belle, et peut-être son intérêt se irouvait-il ces sacrifices. On disait à Napoléon que ce moment le dernier, que l'armistice ne serait pas prolongé
seule minute; que te 15 août, à l'heure Ûxée, on it partir de la Bohême, comme d'une vaste forle-
des armées qui suivraient telles directions prévues, e ce serait fait du passé. Le prince de Wagram, le ■ Louis de Narbonne, le duc de Vicence par-dessus employèrent lout ce que leurs lumières, leur expé- ?, leur dévouement purent leur fournir de moyens.
mirent au pied de cet aveugle insensé, qui osait dé- ; fortune et croyait foui obtenir d'elle en repoussant '. la raison (i). »
toléon rentre à Paris à la Un de 1813, comme il y était 6 à la Qo de 1S12, humilié, vaincu, morlellement it dans son orgueil comme dans sa puissance, mais urs aussi insensible, en apparence >du moins, aux ;urs terribles, aux épouvantables désastres qu'il a tués sur la France. Ici encore it faut citer madame astenay : « Napoléon, écrit-elle, revint à Paris délé presque de toute magie. II aiïeclait une tranquillité evenait un contre-sens, car elle se manifestait par >us de distractions. II avouait un jour que Paris était . M. de Rémusat en attribua la cause aux malheurs s du moment. « — Oui, reprit l'empereur, madame i est morte, et je conçois que ce malheur ait pu être
(2). B Madame Barilli était une cantatrice alors re, mais dont la mort n'était pas pour faire oublier
■âge S3Ï.
aux Parisiens qu'à cette heure-là même l*ennemi franchissait la barrière du Rhin.
Le Corps législatif venait de s'ouvrir le 19 décembre 1813. Depuis deux ans qu'il n'avait pas été convoqué, les souffrances du pays étaient devenues telles que le silence n'était plus possible. L'empereur ne consentit à lui corn* muniquer que certaines pièces de ses négociations, et dans des formes déterminées. L'Assemblée nomma cinq commissaires pour en prendre connaissance, Laine, llaynouard (et non Renouard, comme on l'a imprimé par erreur), Maine de Biran, Flaugergues et Gallois. Tous étaient indépendants, énergiques, bien décidés à demander que l'empereur se liât en prenant l'engagement de s'en tenir aux frontières naturelles, et, en même temps, bien résolus h protester contre les impôts levés sans loi, les réquisitions illimitées, les arrestations illégales, les vexations arbitraires qui accompagnaient les conscriptions.
Le père de madame de Chastenay était membre du Corps législatif. Elle a pu, grâce à lui, être tenue au courant des intrigues auxquelles les ministres eurent recours, par ordre de l'empereur, pour gagner ou effrayer les députés. Quelques membres, parmi lesquels il faut nommer Dumolard, qui jouera plus tard un rôle important pendant les Cent-Jours, se prêtèrent au rôle d'espions dans les comités secrets de l'Assemblée. Les ministres appelèrent auprès d'eux les députés de leur connaissance. Le ministre de la marine, M. Decrès, qui, pour sa part, s'était chargé d'en haranguer une douzaine, leur disait : « L'empereur est un dieu, c'est de l'adoration qu'on lui doit », et, reprenant un style moins élevé, il leur représentait « que c'était en famille qu'il fallait laver le linge sale », image désagréable et qui devait servir
bientôt à Napoléon lui-même dans une circonstance solennelle.
Malgré les efforts des ministres, le Corps législatif vota rimpression du rapport de M. Laine. Le gouvernement répondit à ce vote par une sorte de coup d'Etat, qui était comme une réédition du 18 brumaire. Dans la nuit du 29 au 30 décembre, les presses du libraire Hacquart, charge dimprimer le rapport, furent saisies, les planches brisées, les exemplaires mis au pilon, et, dès le point du jour, on fit afficher sur les portes fermées du palais législatif que la session était ajournée.
Madame de Chastenay s'était ralliée sans trop de peine à FEmpire, et pourtant elle fut de ceux qui applaudirent avec le plus d'enthousiasme à sa chute, tant le despotisme de Napoléon avait été lourd, tant ses fautes avaient été terribles, tant ses folies avaient été criminelles ! Comme elle, la France presque entière avait eu foi en Bonstparte et l'avait acclamé > premier consul et empereur; comme elle aussi, en 1814, la France presque entière salua sa chute comme une délivrance. Ce fut en particulier, et dès le premier jour, dès le 31 mars 1814, le sentiment de la capitale. Ici encore, le témoignage de madame de Chastenay doit être recueilli.
a Le grand spectacle, écrit-elle, qui s'offrit dans le beau jour du 31 mars n'est pas ce que cette journée offre de plus difficile h peindre. Vainement de petites prétentions ont essayé d'en amoindrir jusqu'aux détails en de méprisables relations. Si quelques hommes ont eu le bonheur de se porter des premiers sur la place Louis XV avec des cocardes blanches, ce fut le consentement d'abord, et ensuite l'approbation populaire qui fit l'éclat de leur action. Le cri de « Vive le roi î » ce cri d'indépendance, ce
cri qui épargnait à la France le joug de Tétranger en armes sur son territoire, et faisait de sa t)résence le résultat de nos volontés en nous appropriant ses armes, ce cri, dis-je, fut unanime dans Paris. On ne renversait pas l'oppresseur insensé ; il s'était renversé lui-même.
» On vit dès lors, revêtus du signe du royalisme, ceux gui, voués à sa cause par le seul instinct de leur naissance, avaient aspiré toute leur vie à son rétablissement et n'avaient cessé de l'espérer; ceux qui avaient cessé de le croire possible et qui s'empressaient de donner le cbange aux calculs passés de leur raison, qui leur semblaient maintenant une infidélité ; enfin, les bommes de l'ancienne noblesse qui, ayant pris parti sous le gouvernement de Bonaparte, pensaient se targuer d'avoir pris de l'expérience dans une des deux carrières ouvertes, et de ne point offrir au roi des services incapables et inutiles. Parmi ces derniers, il pouvait s'en trouver qui cédaient plus encore à leurs familles, au préjugé ou au respect humain, qu'à une inclination bien réelle. D'autres, et dans toutes les classes, ne comptant plus sur rien de ce qu'ils avaient pu obtenir ou mériter sous un régime écrasé de son propre poids, saluaient une aurore nouvelle; d'autres enfin, au seul titre de citoyens, d'hommes honnêtes et éclairés, réprouvaient le destructeur delà France qui, pour prix de tant de sang et de gloire, l'avait livrée aux étrangers ; ils acclamaient un régime de paix qu'une heureuse nécessité forçait désormais d'accueillir, et ceux-ci étaient les plus nombreux (1). 9
La journée .du 12 avril, celle où le comte d'Artois fit son entrée dans Paris, fut plus significative encore. Ici
(1) Page 804.
encore c'est un témoin qui dépose, et nous devons lui laisser de nouveau la parole :
« Le faubourg Saint-Denis tout entier, les maisons, à tous les étages, tout fut couvert de peuple, garni de spectateurs, pavoisé de drapeaux blancs. Une seule haie de gardes nationaux bordait le passage. Précédé par la garde à cheval, par tous les maréchaux^ par Tétat-major de la garde nationale, le prince, à cheval, répondait par ses regards, par sa joie ineffable, par les saints de son chapeau, par le charme de toute sa personne, en un mot, à des acclamations dont l'accent était inconnu à ceux qui les entendaient, et peut-être à ceux qui les proféraient eux-mêmes ; on était venu avec un sentiment ; on se sentait ivre de sentiments, et tout cela était populaire. Les maréchaux regardaient autour d'eux ; ces explosions d'amour n'avaient jamais en leur présence éclaté pour Napoléon. On vit leurs physionomies, d'abord froides, celles du moins de plusieurs d'entre eux, perdre peu à peu de leur glace et s'épanouir à mesure que leurs impressions allaient grandissant. Le général DessoUe versait des larmes bien sincères. Tout ce bonheur était de V attendrissement. Mais Notre-Dame allait être le spectacle d'une scène encore plus nouvelle.
» J'ai vu ce cortège, auquel rien ne sera comparé ; j'étais sur le chemin suivi par le prince, quand il sortit de Notre-Dame et reprit les boulevards pour arriver aux Tuileries. Rien ne sentait déjà plus cet appareil morne et silencieux qui précédait les pompes magnifiques de Napoléon. Le boulevard était libre, et la haie de gardes nationaux ne se formait que quelques moments avant le passage de Monsieur. Cette haie s'alignait à peine. Ce monde qui se pressait, et dont l'acclamation était une harmonie, croyait reconnaître ce prince qu'il n'avait
MBUOtRBS DE UADAMB DE CHASTBNAY 40
pourtant Jamais vu ; et lui-même, portant ses regards aux balcons, dans les rangs de la foule, paraissait saluer des amis et se remémorer tous leurs traits (!]. »
Les derniers chapitres de madame de Cbastenay sont consacrés à la première Restauration et à la période des Gent-Jours. C'est peut-être la partie la plus remarquable des Mémoires. Lft encore il y aura pour l'historien beaucoup & prendre. Non que madame de Chastenay soit une femme politique, ou qu'elle prétende à l'être; mais, protondément instruite, nourrie de fortes études, qui lui avaient permis de publier, en 1808, un savant ouvrage sur le Génie des Anciens (3), elle sait mêler, sans effort et sans pédantisme (au moins dans ses Mémoires), l'agrément à la solidité, tout le piquant de l'observatioa la plus fine et la plus déliée à une rare justesse et à une grande fermeté de jugement.
S'il lui est arrivé souvent de loucber à la politique {et le lecteur ne s'en plaindra pas, tant elle y a mis de mesure, de bon sens et de bonne grâce), madame de Chastenay s'est attachée surtout à peindre la société de son temps. Elle nous introduit tour à tour dans les salons du faubourg Saint-Germain et dans ceux de la noblesse impériale, à l'hatel de Luyneset à l'hdtel Talleyrand, chez la duchesse de Grillon et chez madame Regnaud de Saint-
(I) Page 33i.
(i) Dit sénit dei peujibi ancitnt, ou Tableau hiitorique et littéraire du dévitopjitment de l'aprit humain ihtz Irt peuplet aniient dejiuit le* jiremiert lempt eonnm jutqu'au commencement de l'ère chrélienne, par madanie V. deC'~. Paris, Maradan, UOd. 4 vol. ia-S°.
Jean-d'Angély, chez M. de Champagny et chez le prince Cambacérès. Elle nous fait pénétrer dans Tintérieur du duc d'Otrante et nous présente un Fouché intime qui ne laisse pas d'être assez curieux. Cet ancien terroriste était devenu le roi des maris, le modèle des pères de famille.
« Ambitieux à Texcès, écrit-elle, accoutumé au ministère comme à une manière d'exister, aimant Targent, mais dans la vue de fonder une immense fortune et y ayant complètement réussi, Fouché, hors les jours d'une grande et splendide représentation, mettait son bonheur à vivre comme un bourgeois qui peut jouir de dix à douze mille livres de rente. Sa femme, passionnée d'amour pour lui, jalouse comme s'il avait eu vingt ans, préférait cette vie de retraite. Une vieille parente à elle, le secrétaire de Fouché, ancien Oratorien comme lui, la gouvernante de sa fille, personne d'esprit, le gouverneur de ses fils, quelques vieux Oratoriens ou commensaux très subalternes, telle était l'unique société qui s'amusait tout le soir d'un boston. Les entants couraient dans la chambre; on leur débitait des bêtises qui faisaient rire Fouché aux larmes; puis il s'approchait du boston, regardait tous les jeux, faisait tricher un des joueurs, et s'allait coucher à dix heures, dans la même chambre, disait-on, que sa femme et trois de ses enfants. Telle a été, pendant dix ans au ministère, la vie de l'homme qui désespérait l'Europe et tenait la France, de Thomme dont le nom avait inspiré l'effroi, qui s'en souvenait moins que personne et qui ne laissait voir en lui qu'un très bonhomme (1). »
Madame de Chastenay avait des amis plus sympathiques que Fouché. Elle allait souvent à la Vallée-aux- Loups, chez Chateaubriand, et elle y rencontrait M. de Fonlanes
(1) Page 49.
et M. Joubert, Taateur des Pensées, c J'ai dit de M. Joubert, écrit-elle, qu'en lui tout était âme et que cette âme, qui semblait n'avoir rencontré un corps que par basard, en ressortait de tous côtés et ne s*en arrangeait qu'à peu près. M. Joubert était tout cela et tout esprit, parce qu'il était tout &ine. Essentiellement bon, original sans s'en douter, parce qu'il vivait étranger au monde et conflué dans le soin de la plus frêle sanlé, sa femme l'aimait trop pour qu'il fût égoïste; il ne l'était pas, et j'ai toujours considéré comme une chose salutaire d'être aimé tendrement (1). »
Obligé de garder la chambre une grande partie de la journée, ses amis avaient pris l'habitude d'aller s'asseoir près de son lit et jouir de ses entretiens. Madame de Ghastenay nous a conté d'une façon charmante une de ces visites :
« Un jour, dit-elle, que je sollicitais une faveur de l'Université, M. Joubert, qui ne pouvait sortir, me donna rendez-vous chez lui avec le grand-maître en personne (2). M. Joubert était établi dans son lit, à peu près comme une femme en couches : un petit gilet ouaté et fait pour Tatlitude, un grand bonnet de coton avec un beau ruban, des tablettes à portée, arrangement complet, et à côté de cette couchette si originale et si simple, Je vis M. de Fontanes en habit de sénateur. Nous causâmes tous trois à plaisir (3). »
Au commencement de janvier 1814, elle lui écrivit un bien joli billet de bonne année. Elle ne Ta pas inséré dans ses Mémoires; je le reproduis ici, d'après M. Paul de
Cl) Page 82.
(2) Joubert fut sous l'Empire inspecteur, puis conseiller de PUniversité par l'amitié du grand-mattre, M. de Fontanes.
(3) Page 143.
Raynal, qui l'a donné dans son volume sur les Correspondants de M. Jouhert.
Ce 3 janvier 1814.
Je ne veux pas commencer Tannée sans me rappeler à votre souvenir. Votre amitié est un bien sur lequel je me plais à compter. Les frimas de Thiver nous séparent un peu. Vous êtes comme l'homme qui attendait la fortune sans sortir de son lit. Ce n'est pourtant pas la fortune que vous songez à voir entrer chez vous ; plus heureusement philosophe, vous jouissez paisiblement du bonheur qui vous a été départi ; et je pense quelquefois qu'une santé délicate, sans être mauvaise» et qui a besoin de repos, dispose à mieux goûter ces vrais biens que trop souvent on néglige. Je veux toujours vous aller voir, et je me promets ce plaisir pour mes étrennes. En attendant, je veux que vous pensiez à moi et que, dans Tenceinte où vous vous renfermez, vous me comptiez déjà pour quelque chose.
Vous me rendrez ma visite quand les rues seront parfumées par les violettes et les lilas.
Je vous souhaite une bonne année et raccomplissementdetous vos vœux. La formule n*est pas bien neuve, mais le sentiment qui m*7 ramène est lui-même déjà un peu vieux.
VlCTORINE.
Rien de plus piquant que le récit des premières rencontres de madame de Chastenay avec Chateaubriand. La première eut lieu à table, chez madame de Goislin :
« Madame de Goislin, selon le désir que je lui en avais témoigné, m'avait engagée à dîner chez elle avec Tauteur du Génie du christianisme. Elle avait réuni, avec M. de Chateaubriand et ma famille, deux ou trois mauvais musiciens qui ne devaient pas avoir plus d*esprit que de talent. J'arrivai seule; on ne m'annonça pas, mais madame de Coislin, avec bien plus d'emphase que d'art, dit à M. de Chateaubriand que j'étais un auteur, et qu'il n'avait qu'à faire des frais d'esprit pour moi. Je crois que
sur ce mot il me prit en grippe, et moi je me promis de ga.rder le silence. On nous mit à table l'un près de Tautre; nous mangeâmes et ne dîmes rien. Pourtant, comme un dtner est bien long sans parler, je hasardai de dire combien René m'avait inspiré d'intérêt. « René, reprit M. de » Chateaubriand, c'est un véritable imbécile. » Tout fut fini, et à peine hors de table Fauteur de René avait fui la maison (1). »
G est à table également qu'eut lieu la seconde rencontre, cette fois chez M. Frisell, un Anglais retenu en France depuis la rupture de la paix d'Amiens et resté jusqu'à sa mort rintime ami de Fauteur de Vltinéraire^ qui revenait alors justement de son voyage à Jérusalem.
a Cette fois, dit madame de Chastenay, je m'étais bien promis de ne pas m'occuper du tout de M. de Chateaubriand. Il mangeait cependant d'un si bon appétit qu'à un certain moment je ne pus m'empécher de rire ; il rit aussi.
» On parla de voyages et tout de suite je contai les miens. Leur importance divertit l'homme qui avait parcouru le monde, du Mescbacébé au Jourdain, et, prenant enfin la parole, il nous fit le récit presque entier de ce beau voyage qu'il venait de faire en Grèce et en Palestine, en revenant par l'Egypte et le royaume de Grenade... Il parlait avec feu, avec simplicité. On reconnaissait en lui une bonhomie charmante^ une franche gaieté, et, on peut bien le dire, le plus brillant esprit. Cette matinée nous lia tous presque étroitement, et depuis ce jour, sans l'avoir beaucoup cultivée, j'ai trouvé en toute rencontre les témoignages d'une bienveillance aimable de la part de M. et madame de Chateaubriand (2). »
(1) Page 76.
(«)Page77.
En un autre endroit, après avoir dit que madame de Chateaubriand était pleine d'esprit et d'une vivacité d'autant plus remarquable que sa santé était plus débile, elle ajoute : « On ne pouvait, dans son intérieur, être plus aimable et meilleur que ne l'était M. de Chateaubriand (1). »
Le témoignage de madame de Chastenay vient donc s'ajouter à celui de Joubert, à tous ceux que M. Tabbé Pailbès a réunis dans son beau livre sur Chateaubriand, sa femme et ses amis^ et en particulier dans Taimable et riant chapitre où il a fait revivre le « bon garçon » — le mot est de Joubert — qui recevait à la Vallée-aux-Loups, sous son humble toit, visage et cœur épanouis, le groupe des amis ; le « bon enfant » qui les ravissait par les saillies de sa belle humeur autant que par les confidences de son génie ; qui vivait prosaïquement et bonnement avec sa femme, Tun comme l'autre se trouvant et se disant heureux (2).
Un contemporain de madame de Chastenay, le spirituel abbé de Féletz, écrivait, aux environs de 1824, dans le Journal des Débats : « Dans le dix-septième siècle, les libraires disaient aux auteurs : Faites-nous du Saint-Evremond ; dans le dix-huitième, ils demandaient des Lettres persanes.,. Aujourd'hui, ce sont des Mémoires qu'on veut, et il faut que ce goût soit bien insatiable s'il n'est pas satisfait... De ce goût si vif et si général, et de cet empressement des auteurs et des éditeurs pour le satisfaire, il résulte une si, grande quantité de Mémoires, ou réimprimés ou imprimés pour la première fois depuis un petit nombre d'années, qu'il a fallu agrandir les bibliothèques pour les y admettre, ou plutôt qu'ils font à eux seuls des
(1) Pages».
(t) Chateaubriand, sa femme et ses amis, par l'abbé G. Pailhès» chapitre X.
bibliothèques entières (1). » Ces lignes, écrites en 1824, seraient plus vraies encore en 1897. Les deux volumes de madame de Ghastenay n'ont rien à craindre de cet encombrement : ils prendront place dans la bibliothèque des Mémoires, sur le rayon de choix.
6 avril lb97.
(l) Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature , par M. de Féletz, de PAcadémie française, tome IV, p. 370.
juve, dans plus d'une bibliolbëqiie, l'Histoire de n, en quatre volume?, par M. de Norvins. Le n fut considérable ; de 1827 h 1854, il n'y eut pas le vingt-deux éditions. Celle qui fut illustrée par t Gharlet est encore recherchée, à cause des graquant au texte, on a depuis longtemps cessé de le ainsi en est-il des autres ouvrages historiques de ■, le Tableaii de la Révolution française jusqu'en • Portefeuille de mil huit cent treize, l'Histoire de la ne de 1813, VlIUloire de France pendant la (îépule Consulat, VEmjdreet la Restauration, pour faire l'Histoire d'Anquelil. Encore moins lit-on ses
«orial de J, de Xorvint, pabliù a^ec un averlissemenl et des L. de Lanzac de Laboric, tome deiiiiÈme(nB3-i80>.} — Un ^lon, Nourrit «t Ci', édiiPiir-, isbb.
poèmes, les Ruines et les Monuments, VImmorialité de VârnSy la Translation des cendres de Napoléon^ Napoléon et Pie IX. Historien et poète, son œuvre entière est tombée dans Toublî. C'est seulement le 17 juin 1838, le jour même où il entrait dans sa soixante-dixième année, que Norvins prit la plume pour récapituler les souvenirs de sa vie. Les dernières lignes de son manuscrit ont été écrites à la un de 1847; il avait alors soixante-dix-huit ans. Il se trouve que cette œuvre de sa vieillesse, ce Mémorial^ comme il Ta intitulé, en souvenir sans doute du Mémorial de Sainte Hélène, est plein d'intérêt, de talent et d'esprit : il fera vivre son nom.
Jacques Marquet de Montbreton de Norvins naquit le 17 juin 1769, la même année que Napoléon, comme il le répétait volontiers, moitié par orgueil et moitié par plaisanterie. Les Marquet étaient une famille gasconne, dont un membre, pris en gré par le cardinal de Fleury, fut pourvu d'une charge dans les finances. Ses fils suivirent la même voie, et les plus jeunes, prenant des noms de terre pour se distinguer, s'appelèrent Marquet de Bourgade, de Peyre, de Montbreton. Celui-ci eut de même quatre fils, nommés de Montbreton, d'Urtubise, de Villemoyenne, de Norvins. Ce dernier fut notre annaliste : il ne paraît pas que le nom de Norvins eût été porté dans la famille avant lui.
Son père, receveur général des finances, possesseur d'une belle fortune, ambitionna pour ses fils des situations sociales supérieures à la sienne : il les dirigea vers l'administration, la diplomatie et la haute magistrature. Norvins, élevé avec les jeunes Lamoignon, fut destiné au Parlement et nommé avant vingt ans révolus conseiller auditeur au Châtelet. C'était une sorte de stage, qu'il prenait en patience, fréquentant la plus aimable société dont
UEHOIRES BT SOUVENIRS
e histoire ail gardé le souvenir, espéraol un peu le ar au pouvoir de son cousin et protecteur Galonné, ]uela Révolution éclata.
émigra dès 17^1, servit comme capitaine dans l'armée princes et prit part au siège de Thionville, auquel itait, en même temps que lui, un autre émigré qui it, lui aussi, écrire ses Mémoires et qui s'appelait, i-I&, François-René de Chateaubriand. La camp^ne une issue fâcheuse ; le régiment dont il faisait partie ëbanda, si bien que Norvias, demeuré à peu pressent a compagnie^ fut trop heureux d'être recueilli parie X régiment de Saxe-hussards, qui avait émigré tout er, et où l'un de ses frères, Marquet de Villemuyenne, 1 lieutenant. Parvenu à Cologne, il y épuisait son viae, en ébauchant une négociation matrimoniale, id un avis de ses parents lui ei^oignit de se retirer en
est & ce moment que commence le second volume du lorial,
Drvins resta en Suisse, de 1793 h 1797. Pendant ces re années, rien d'extraordinaire ne se passa dans son tence, qui tut la plus tranquille, la plus unie du ide. M. de Garvîlle, son oncle maternel, avait eu sous 3ien régime l'heureuse inspiration de marier sa fllle ils du comte d'Affry, colonel des gardes suisses, et heter lui-même un château sur les bords du lac de al. Le chflteau de Greng n'avait rien de la simplicité 'élique. Son propriétaire y avait transporté les ri-
chesses artistiques, les élégances et le luxe de sa maison de la place Vendôme. La société y était presque aussi brillante qu'à Paris. Norvins y retrouvait plusieurs de ses camarades d'autrefois, MM. de Forestier, ses amis d'enfance, dont le père était trésorier des gardes suisses ; son meilleur ami du collège d'tiarcourt, René de Brosses, fils du célèbre président du parlement de Bourgogne; les Juigné, neveux de l'archevêque de Paris, les Legouz de Saint-Seine, les Saint -Mesme, les Rougé, les Tholosan, etc. Il voisinait avec Fribourg, centre important d*émigration ecclésiastique et parlementaire; avec le Lowenberg, où la célèbre comtesse de Tessé avait transporté son existence et sa société de grande dame voltairienne ; avec Lausanne etCoppet, où Louis de Narbonne et Mathieu de Montmorency étaient encore assidus, où Benjamin Constant faisait ses débuts.
Sur chacune de ces sociétés, sur chacun de ces personnages. Fauteur du Mémorial a de curieux détails, de spirituels portraits. On sent bien qu'à les peindre, il éprouve un plaisir extrême. Septuagénaire, il se plaît à revivre les années de son printemps, ces années de jeunesse et d'exil, qui ont pour lui, au soir de la vie, dans les amertumes de la vieillesse, le charme du roman et comme la douceur d'un rayonnement d'aurore. Lorsqu'on écrit ainsi avec plaisir, avec bonheur, sous l'empire d'un sentiment désintéressé, sous l'influence de souvenirs dont l'éloignement même ravive l'éclat, il arrive presque toujours que Ton écrit des pages heureuses, faciles, aimables, où manquent rarement ces deux qualités suprêmes, le naturel et la vie. Peu de lectures sont plus agréables que celle des douze chapitres où Norvins a parlé de son émigration en Suisse. Il y a là de piquantes scènes de comédie, de jolis chapitres de roman, une riche galerie de portraits, tous
;s. Je ne m'arrêterai qu'k ]ue le personnage qui a leu. beaucoup plus tard, prévoyait, à coup sûr, en I de Greng.
js fort de la lutte si glopanloup pour la défense jacteur en chef du Coïtsjournal, sous le titre de l'Orléans au supérieur et ire, une publication iatte évéqued'Orléans, publiîacnëlralement opposées
re. Dès le lendemain paioupau rédacteur en chef rononcer sur le prédéceslillustre évêque appréîouduite politique et les ousseau, serviteur com-
iuslice par le Siècle, auues dures vérités, et par L'affaire fut appelée, le re Chambre de la Cour lar M. Devienne. Après M" Dufaure el Berryer, fins de la double plainte
alors été publié, les avot sans doute pas manqué Cet, y parle longuement ne d'Orléans. « Un jour,
chaîne arrimsseau qu'il le mademoir d'Alembert , il était par- ', Roi... Dans doDDait sur X n'était pas ;spinasse eût "était que ce Qq d'en procause. Cette )DQrmée par l'abbé tlousseau, qui avait dû, me disait-il, d'tieureux chaugemenls dans son sermon aux observations d'un goût si exquis, d'un tact si sûr, que mademoiselle de Lespinasse lui avait Taites, et que probablement la cour de Rome et l'arcbevëque de Paris, M. de Beaumont, eussent trouvées peu orthodoxes... »
L'abbé Rousseau avait la fureur de lire ses sermons à. tout venant. Cependant le sermonne luisuFQsait déjà plus, et, en arrivantau eh&teau de Greng, il se bâta de dire à ses hôles qu'il s'occupait de l'oraison funèbre de Louis XVI, dont parprudence il n'avait osé en France rien jeter sur le papier, mais qu'il avait fort avancée depuis son entrée en Suisse. Il ajoutait qu'il serait 1res heureux de soumettre à ses hôtes ces premiers esisais. « Ce début promettait, continue Norvins, et le bon abbé nous tint ûdële parole; car je puis cerlifler que, pendant les quatre ans environ que je passai avec lui à Greng, il ne fitpas autre chose que travaillera cette oraison funèbre, que les avis récoltés dans tout le bailliage de Morat el le canton de Fribourg lui ûrenl remettre constamment sur le métier : ce qui fal-
MEMOIRES ET SOUYENIRS
que je l'appelais l'abbé Pénélope. Mais ce qa'il y eulde iment singulier, après un travail qui sans cesse avait iressé sa conscience de sujet, de chanoine et de prédi- !ur, et malgré le serment qu'il avait prâté devant nous le rentrer en France qu'avec nos princes légitimes, ce qu'il revint à Paris sous le Consulat et que, depuis, s avoir fait, je pense, lecture à Napoléon de l'oraison Ëbre de Louis XVI, il fut, au grand contentement de ses s, nommé évéque de Goutances. »
e l'évôcbéde Goutances, où il avait été appelé en 1802, bé Rousseau ftit transféré en 1807 k Orléans, où SI iirut en 1810.
dmis dans la société de madame de Staël à Lausanne, s & Goppet, Norvins a parlé d'elle avec une vivacité Imiration d'autant plus sincère, qu'il dut à l'auteur de inné, comme nous le verrons tout à l'heure, d'écbapper, es le 18 fructidor, au peloton d'exécution de la plaine Grenelle. Nous n'avons peut-être rien de mieux, sur la .lelaioe de Coppet et sur ses amis, que ces pages du mortal. Sur Benjamin Constant, en particulier, il y a bien amusants détails.
L peine reveau de Brunswick, où il venait de divorcer es quatre années de mariage d'inclination, Benjamin istant déclara aussitôt sa passion pour madame de ël. Ses persécutions (c'était ainsi que madame de Staël telait ses déclarations) éprouvèrent tout d'abord des js sans appel. 11 prit alors des airs ténébreux et traues. Un soir, 6 minuit, comme chacun était retiré dans 1 appartement, des cris affreux se firent entendre dans sien. Les domestiques accoururent et le trouvèrent is son lit, p&le, déDguré, on proie au plus violent délire i d'atroces convulsions, Ils jetèrent l'alarme dans le Lteau en criant : « Au secours I M. Gonstant se meurt I »
De toutes parts on accourut en négligé de nuit. Le ti spirituel M. de Cbàteauvieax (1) alla appeler une inlii araîft de la mattresse de la maison, madame Rilliet-Hubi qui s'empressa de le suivre chez le malade ; alors Constai tournant vers elle un regard qui semblait devoir être dernier, lui dit d'une voix défaillante : « Ah ! madan dites-lui que je meurs pour elle. Ah I priez-la, au nom d' mourant, de venir recevoir un dernier adieu, s'il en ( encore temps, et que je meure heureux après l'avoir vue — Madame de Slafil arriva bientôt, ainsi que Mathieu Monlmorency et tous les hôtes du château, maîtres et i lets. Madame de Staël, bouleversée parles cris du malac s'écria : « Malheureux, qu'avez-vous fait?... Le médeci: Le médecin I » Ces mots rapides, entrecoupés de sanglo produisirent un effet magique : ■ Ah I c'est vous, dit moribond, c'est vous I Vous me rappelez un moment à vie... — Ah! vivez.' vivez, cher monsieur Constant, Je vû en conjure ! » Mais lui : « Ah ! puisque vous l'ordonnez, tacherai de vivre... ». Et il y était déjà si bien parve que, saisissant la main de madame de Staël avec uneso: d'étreinte nerveuse dont elle Tut effrayée, il y imprima long baiser... Le miracle de sa résurrection n'était pi douteux pour aucun des assistants, quand le médei arriva. Alors, pour ne pas gêner la confession de Goi tant, chacun se retira un peu moins attendri. « Que comédie, bon Dieu! » dit Mathieu de Montmorency, f ralluma son bougeoir et monta chez lui.
(I) Lullia de ChAicauvieux publia eu un, à Londres, sous le I de .Vanuicrit ninu de Sniiitt-lléUae d'une manière inconnue, un 0|i cille dans lequel Napoléiu triait censé expliquer touie sa politique ei donoant comme l'bomme de la RévoUition. Cet Écrit produisii < grande Eensation et Cul trarluit dans toutes les langues de l'Eure Napoléon s'en émut à ce point qu'il rédigea dex notes pour le réfutei qu'il le désavoua formellement par le premier article de son lestan»
trant dans sa chambre, où l'avait suivie maliet-Huber, madame de Slaël, gui ressentait ensorte d'horreur de ce long baiser dont la bouche Constant avait souillé sa main, la plongea dans larrumée. « Ainsi, ma chère, vous vous en lavez 1, dit madame Ritliet. — Obi pour cela oui, el ards, et plus que jamais en toute sûreté de consrépondit madame de Staël en se remettant au lit. itecin, bien et dûment endoctriné par Benjamin
lui donna tout ce qu'il fallait pour opérer sa complète. Le lendemain, sauf un reste de p&leur a pâleur naturelle et une assez grande faiblesse, nt de la veille était à peu près rétabli. Pour - de tous, les témoins de l'aventure convinrent der h lui-même son propre secret. Toutefois, peu iprës, l'on sut que, de très bonne heure passionné grandes aventures, Benjamin Constant avait tou> !C lui ce qu'il fallait pour t>o tuer — et aussi ce ait nécessaire pour s'empôcher de mourir.
ir auteur û'Adolpke n'en était pas à sa première comédie, et celle-là ne devait pas être la der-
sera-t-it pas l'un des principaux acteurs de la de quinze ans ?
nteraps de 1797, -ayant su par madame de Staël* ait pas inscrit sur la liste des émigrés, encouragé . par M. Barthélémy, ambassadeur de France en ui allait bientôt devenir membre du Directoire, prit le parti de revenir en France. 11 y était deques mois, lorsqu'à la suite du coup d'État du
18 fructidor (4 septembre 1797), une loi ordonna à tout émigré de sortir du territoire, sous peine de mort. Il ne crut pas avoir à s'en préoccuper, puisqu'il n'était pas sur la liste; mais, àpeu de semaines de là, le 29 octobre, il fut arrêté chez lui, rue d'Anjou-Honoré, n° 6, conduit au bureau central, interrogé sur le fait de l'émigration, et enfin traduit devant une Commission militaire, siégeant à FHÔtel de Ville et présidée par le général Galhol. La procédure devant les Commissions n'avait d'autre rôle et d'autre droit que de constater l'identité des prévenus d'émigration, etcela, sur le vu de pièces que l'adrainistration se réservait le soin de fournir; après quoi, elles devaient appliquer « l'article 2 du Titre IV de la loi du 25 brumaire an III ; » périphrase hypocrite qui dissimulait mal la peine de mort.
Le récit de Norvins est des plus dramatiques, et il le faut lire en entier. Je ne puis qu'en indiquer les principaux traits.
Gomme il se prévalait de son passeport de sortie et de son passeport de rentrée, l'un et l'autre parfaitement réguliers : € Oîi sont-ils, vos passeports? » lui dit le président. Il réplique à très haute voix que ses passeports étaient entre les mains de sa mère... « Vous ne pouvez, ajouta-t-il avec force, refuser à un accusé ses moyens de défense ; vous m'avez demandé où sont mes passeports ; je vous répète : ils sont chez ma mère !))—-« Oui, oui... » murmurent plusieurs voix, dans l'auditoire. — « Allons, écrivez », dit Cathol avec dépit. La lettre faite : « Voulezvous la lire? » dit l'accusé au président. — C'est inutile. » Norvins se tourne alors du côté du public : « Qui veut la porter? — Moi I moi I s'écrièrent une vingtaine de voix. -— Ce sera moi, » dit un Jeune ouvrier qui, sautant tout à coup du haut des gradins, vint prendre la lettre. « J'ai
travaillé dans la maison, dit-il, je la connais : je serai revenu bientôt avec les papiers... » Et déjà il était parti.
Cependant deux heures s'étaient écoulées et le jeune ouvrier ne revenait pas... Tout à coup on cria : « Voilà les papiers de ce jeune homme! les voilà! » Et, en effet, de main en main, malgré les gardes, arriva jusqu'à Norvins un paquet cacheté. Mais au moment de l'ouvrir pour en tirer les passeports il lut sur l'adresse : Au citoyen gé^ néral présidant la commission militaire. Ce ne pouvait donc être que l'ordre de sa condamnation ou un ordre de service quelconque. «C est pour vous », dit-il à Gathol. Et il lui lança le paquet, tout en demeurant les yeux en arrêt sur le visage du président. Il y remarqua une vive émotion, et n'ayant plus rien à ménager, quel que fût son sort, il s'élança presque sur la table, en criant: « Général, mon jugement est public ; si celte dépêche me concerne, je vous somme de la lire tout haut ! — Oui, dit-il froidement, elle vous regarde ». Et il lut : « Je vous invile, citoyen général, ainsi que la commission militaire, à surseoir au jugement du citoyen Norvins et à le taire réintégrer en prison. Je vous salue. Signé : Lemoine, général de division, commandant de Paris. »
Voici ce qui s'était passé. Depuis l'arrestation de Norvins, son frère aîné, Louis de Montbreton, venait régulièrement chaque mercredi, à une heure précise, le voir à la prison. Ce jour-là, un rendez-vous indispensable l'appelait ailleurs à cette heure. Pour ne pas perdre sa visite hebdomadaire, il l'avança de trois heures. En arrivant à la prison, il apprit que son frère venait d'être conduit devant la commission militaire. Il eut l'inspiration de courir chez madame de Staël. Elle était souffrante, et il n'était pas dix heures quand il osa forcer sa porte. « Il y va de la vie de Norvins, madame, dit-il en entrant dans sa chambre à
coucher. —De la vie ! dit-elle. Je me lève ; allez demander mes chevaux 1 » Peu de minutes après, ils étaient en voiture.
Madame de Staël avait vu plusieurs fois chez Barras le général Lemoine, commandant la division de Paris, et, h ce titre, investi du droit de suspendre les jugements de la commission militaire. Elle alla chez lui avec Montbreton, et plus tard elle a raconté elle-même cette scène : « Je me hâtai, écrit-elle, de lui dire le sujet de ma venue, et d'abord il me refusa nettement. Mon cœur tressaillait à Taspect de ce frère qui pouvait penser que je ne trouvais pas les paroles faites pour obtenir ce que je demandais. Je recommençai mes sollicitations, en me recueillant pour rassembler toutes mes forces ; je craignais d'en dire trop ou trop peu : de perdre Theure fatale après laquelle c*en était fait, ou de négliger un argument qui pouvait frapper au but. Je regardais tour à tour la pendule et le général^ pour voir laquelle de ces deux puissances, son âme ou le tempSf approchait le plus vite du terme. Deux fois le général prit la plume pour signer le sursis, et deux fois la crainte de se compromettre Tarrèta. Enfin il ne put nous refuser, et grâces lui soient encore rendues ! Il donna le papier sauveur, et M. de Montbreton courut au tribunal, où il apprit que son frère avait déjà tout avoué. Mais le sursis rompit la séance, et l'homme innocent a vécu (1). »
Norvins cependant ne fut pas remis en liberté : reconduit à sa prison, il fut peu de jours après transféré à la Force, où il resta deux années. Ces deux années de captivité n'ont pas été perdues pour l'auteur du Mémorial, qui nous peint le monde des prisons avec le même soin qu'il apportait toutà Theure à peindre la société aristocratique du château deGreng ou celle du château de Coppet. Seu-
(1) Madame de Staël, Considérations sur la dévolution fr.inçaise,T, II, p. 191-193.
il, à cAlé des scènes de comédie, il y a de plus Ici des s de drame. L'histoire d'un certain lerroriste né Génois, et de sa femme, une ex-religieuse, est aussi anie qu'un conte d'Anne RadclilTe, et elle acelte surite sur le conte d'être vraie dans tous ses détails. :e qui domine dans le récit de ces vingt-cinq mois s à la Force, c'est la bonne humeur. C'est aussi ant que les Prisons de Charles Nodier. Vue à travers sme du souvenir, la captivité d'un jeune homme de ans n'apparatl plus au vieillard que comme un épiju'il lui est doux de se rappeler, — comme le preju le second chapitre de son roman.
8 brumaire rendit Norvins &la liberté. Il sortit de la le 20 novembre 1799. Bonaparte venait de lui ouvrir rtesdcsa prison. Qu'avait- il de mieux à faire que Oe ;rer à son sauveur sa Jeunesse, son activité, son enasme 7 M. Frochot, préfet de la Seine, était un ami amille. Norvins devint le chef de son secrétariat. Les ions d'émigrés se faisaient & U prélecture; il mil & les er un entrain qui scandalisait souvent les bureaux, .rouvaient un bon nombre de vieux républicains. Ils ient que le secrétaire particulier avait une façon )it peu cavalière de trancher toujours la question, ieuse fût-elle, en faveur de ses anciens complices î-Uhin et d'oulre-mer. Ce fut là le beau moment de de Norvins, et l'on comprend qu'il s'y soit arrêté smplaisance. Aussi bien, ces premières années du at, avant le crime de Vincennes, furent vraiment es el glorieuses années. La République avait défait
la France et en avait noyé les ruines dans le sang. Bonaparte lava le sang, releva les ruines, refit Tédifice, et cela en quelques mois et comme avec la baguette d'un magicien. Il rendit aux honnêtes gens la sécurité, le travail, la religion, la douceur de vivre après les affres de la Révolution. La transition était si brusque, le changement était si complet, que ces honnêtes gens, encore sous l'impression de Taffreux cauchemar qu'ils venaient de traverser, pouvaient à peine croire à un si bienfaisant et si glorieux réveil. Norvins d'ailleurs, malgré son enthousiasme pour Bonaparte, ne s'attarde point à de longs dithyrambes en l'honneur de son héros. Il s'attache surtout à peindre les côtés curieux de cette époque, qui ne ressemble à aucune autre, et dont il dit très bien : « Tout était singulier alors et d'un romanesque attachant. Tout commençait, les choses et les personnes ; la France était en apprentissage social et politique. Chaque jour Paris se transformait en une vaste école d'enseignement mutuel dont Bonaparte était le moniteur. Depuis la bourgeoisie jusqu'au palais consulaire, chacun s'essayait à une civilisation nouvelle, où il y avait autant h apprendre qu'à oublier. Tous les serpents changeaient de peau. Rien n*était plus doux que l'organe et la causerie philanthropique et littéraire de Barère, si ce n'était le jovialisme étourdi et abandonné de la bonhomie de Fouché. »
Et encore, à la page suivante : « Paris était à cette époque une grande petite ville. 11 régnait une sorte de galanterie amicale avec les femmes, à qui, par l'habitude révolutionnaire et par le défaut d'argent, la toilette était, à peu de chose près, assez indifférente. Elles étaient jolies parce qu'elles Tétaient. Les modes et les fortunes semblaient s'attendre pour se réveiller ensemble. En attendant cette double résurrection, comme on avait beau-
coup souffert, on voulait beaucoup s'amuser. Que de femmes charmantes nous avions le bonheur d'accompagner au bal, avec un parapluie sur leur télé et leurs souliers dans nos poches I On vivait presque en commun avec les souvenirs des proscriptions ou ceux plus intimes de la prison. On venait d'être plus ou moins mis en liberté par Bonaparte, et tout ce qui était resté caché pendant les orgies de Barras ou ce qui était revenu du Rhin ou de la Tamise se retrouvait avec le charme indicible et si communicatif d'une sécurité commune, celui de pouvoir respirer ensemble et sans inquiétude le plein air de la patrie. »
La prospérité renaissait, les fêtes se succédaient. La plus belle fut celle que Talleyrand donna au château de Neuilly, en Thonneur du roi et de la reine d'Etrurie (1), les premiers princes de la façon de Bonaparte. Cette fête fut un chef-d'œuvre de génie artistique et courtisanesque. Si la surprise des Parisiens était grande de voir ainsi fêter les Bourbons par la République qui les proscrivait toujours, celle des nouveaux souverains fut portée à son comble lorsque, au fond des jardins et sous les rayons d'un beau ciel d'Italie, apparut à leurs yeux leur cité de Florence qu'ils voyaient pour la première fois, et qu'au sein d'une vaste place, des Italiens plus ou moins authentiques exécutèrent avec le costume et l'idiome nationaux des chœurs^e chants et de danses et accoururent déposer à leurs pieds d'innombrables couronnes de fleurs... Bonaparte était là, qui devait bientôt briser la destinée qu'il fêtait aujourd'hui, et, aux côtés de la jeune reine, lui
(1) Louis de Bourbon, fils de l'infant Ferdinand, duc de Parme; Marie-Louise-Joséphine- Antoinette de Bourbon, neuvième enfant du roi d'Espagne, Charles IV.
souriait celle qui devait la remplacer sur son trône (1).
Norvins ne tarda pas à s'arracher k ces enchantements. Od parlait beaucoup depuis la pai\ d'Amiens d'une expédition à Saint-Domingue, dont le premier Consul, disaiton, destinait le commandement au général Bernadotle. Un jour, en novembre 1801, son frère Louis de Montbreton lui apprit que c'était son ami et voisin de terre, le général Leclerc, mari de Pauline Bonaparte, qui était nommé général en chef de l'armée expéditionnaire. Les deux frères allèrent, le soir même, le féliciter et faire une visite à madame Leclerc. Elle leur annonça qu'elle suivrait son mari. ■ Ua foi, madame, lui dit Norvins, j'irais bien aussi à Saint- Domingue, si Leclerc veut m'emmener. — Oui! oui, il faut que vous veniez avec nous ! » El elle appela son mari qui causait avec le général Davout : « Voili Norvins, lui dit-elle, qui veut partir avec nous. — C'est une plaisanterie, répondit-îl; il n'est pas homme & quitter Paris, oïi il est si bien. N'est-ce pas que j'ai raison, Norvins? — Non, vous avez tort, et si vous voulez, je suis des vôtres. — Uais, reprit Leclerc, vous avez donc là-bas des intérêts de fortune? — Aucun. Je n'y possède ni une canne à sucre ni UD grain de café. Je pars pour aller avec vous : avec un autre, jamais l — Eh bien, quand serez-vous prêt? — Demain. »
Voilà comme fut décidé son départ avec l'expédition de Sainl-Domingue. Pour ne pas désobéir h sa mère, il se dispensa de la consulter, et, quelques jours après, le 12 novembre, il s'embarquait à Bresl, sur le Patriote, avec le général Leclerc. C'est par le récit de l'expédiLiou de Saint-Domingue que se termine le second volume du
(() Ellsa. ttenr de NapolËoD, cré^e en 180S grande -duchesse de To9-
MEMOIRES ET SOUVBNIBS
il. Norvins y a fait preuve d'un grand talent (i'écri- 1 traversée, l'incendie de la ville du Cap, la mort ie de la Ch&tre, le campement au milieu âeâ i, le massacre des Blancs, le portrait de Toussaint ure, l'attaque de la Crète h Pierrot, l'entrevue de ntet de Leclerc; autant de scènes dramatiques, de sang et d'horreur, qui font avec les tableaux i. par lesquels s'ouvre le volume un contraste t le plus saisissant.
ns avait épousé l'une dos filles du général Thié- \,e beau-père et le gendre ne pouvaient pas se Is se sont accordés seulement en ceci, que tous : ont écrit leurs Mémoires, et qu'ils l'ont fait l'un e avec un égal succès.
s, pour ma part, très grand gré & M. L, de Lanzac irie de nous avoir donné le Mémorial de j. de . Il l'a accompagné de notes, très sommaires, il sied, mais toujours très précises, sur tous les âges nommés dans l'ouvrage. La note de la i sur Limoëlan, l'un des auteurs de l'attentat du !, est ainsi conçue : ■ Josepb-Pierre Picot de Li- (1768- ), major général de Georges Cadoudal ; >n Amérique, il s'y fit prêtre et y vécut longtemps nom d'abbé de Closrivière. > Le savant éditeur a 1 blanc la date de la mort de Limoëlan, qui ne se ■as, en effet, dans la plupart des Biographies. Picot lëlan est mort à Georgetown le 29 septembre 1826. le texte de Norvins, page 234, il est dit que la lie funèbre en l'honneur de Washington, dans Fontanes prononça une harangue demeurée célèlieu le 18 février 1800. Peut-être eût-il été bon de note que cette fête avait eu lieu, non le 18, mais Tier (20 pluviôse an VIll). Et si je relève ces